M. de Camors ne répondit pas.

--Pourquoi ne dites-vous rien?

--Mon Dieu! mademoiselle, parce que nos idées sur ce sujet délicat sont

fort différentes, que je ne puis changer les miennes, et que je désire

vous laisser les vôtres... Moi, je suis un païen.

--Comment!... pour vous le bien et le mal sont indifférents?

--Non, mademoiselle; mais pour moi le mal, c'est de craindre l'opinion

des gens qu'on méprise, c'est de pratiquer ce qu'on ne croit pas, c'est

de se courber sous des préjugés et sous des fantômes dont on connaît le

néant; le mal, c'est d'être esclave ou hypocrite, comme les trois quarts

et demi du monde; le mal, c'est la laideur, l'ignorance, la sottise et

la lâcheté. Le bien, c'est la beauté, le talent, la science et le

courage... Voilà tout!

--Et Dieu? dit-elle.

Il ne répondit pas. Elle le regarda fixement pendant une minute sans

pouvoir rencontrer ses yeux, qu'il détournait. Elle laissa tomber sa

tête avec une sorte d'accablement; puis, la relevant tout à coup:

--Il y a, dit-elle, des sentiments qu'un homme ne peut comprendre. Cette

vie libre que vous me conseillez, j'y ai souvent songé dans mes heures

d'amertume... mais j'ai toujours reculé avec horreur devant une

pensée... une seule...

--Laquelle?

--Peut-être ce sentiment m'est-il particulier,... peut-être est-ce un

orgueil excessif... mais enfin j'ai un grand respect de moi, de ma

personne: elle m'est comme sacrée. Quand je ne croirais à rien, comme

vous, et j'en suis loin, Dieu merci!... je n'en resterais pas moins

honnête et pure, et fidèle à un seul amour, simplement par fierté...

J'aimerais mieux, ajouta-t-elle d'une voix basse et contenue, mais

saisissante, j'aimerais mieux profaner un autel que moi-même!

Elle se leva sur ces mots, fit de la tête un signe d'adieu un peu

hautain, et sortit.

M. de Camors, à la suite de cet entretien, demeura quelque temps

singulièrement préoccupé: il était étonné des profondeurs qu'il avait

entrevues dans ce caractère; il était assez mécontent de lui-même, sans

trop savoir pourquoi, et, par-dessus tout, il était violemment épris de

sa cousine. Toutefois, comme il avait une faible idée de la franchise

des femmes, il se persuada de plus en plus que mademoiselle de Luc

d'Estrelles, lorsqu'elle était venue lui offrir son coeur et sa main,

n'ignorait point qu'il était encore pour elle un parti très avantageux:

il se dit que, quelques années auparavant, il eût pu être dupe de cette

candeur perfide, il se félicita de n'être point tombé dans ce piège

attrayant et d'avoir su vaincre un premier mouvement de crédulité et

d'émotion sincère.--Il aurait pu s'épargner ces compliments.

Mademoiselle de Luc d'Estrelles, ainsi qu'il devait le savoir bientôt,

avait été dans cette circonstance, comme les femmes le sont quelquefois,

parfaitement vraie, désintéressée et généreuse. Seulement, lui

arriverait-il jamais de l'être encore à l'avenir? Cela était douteux,

grâce à M. de Camors. Il n'est pas rare qu'en méprisant trop les hommes,

on les corrompe, et qu'en se défiant trop des femmes, on les perde.

Une heure plus tard environ, on frappa de nouveau à la porte de la

bibliothèque. Camors eut une légère palpitation. Il espéra secrètement

voir reparaître mademoiselle Charlotte. Ce fût le général qui entra.

Il vint à lui à pas comptés en souillant comme un monstre des mers, et,

le saisissant au collet:

--Eh bien, jeune homme? lui dit-il.

--Eh bien, général?

--Que faites-vous là?

--Je travaille, général.

--Parfait!... Asseyez-vous donc!... Non, non, asseyez-vous! (Le général

prononçait: Asseyez-_vô_!)

Il se jeta alors lui-même sur le divan, à la place qu'avait occupée

mademoiselle d'Estrelles, ce qui changeait la perspective.

--Eh bien? reprit-il après un long silence.

--Mais quoi donc, général?

--Quoi donc!... quoi donc!... Eh bien, est-ce que vous ne remarquez pas,

depuis quelques jours, que je suis extraordinairement agité?

--Mon Dieu! général, non, je n'ai pas remarqué.

--Vous n'êtes guère observateur!--Je suis extraordinairement agité, cela

crève les yeux! et c'est à tel point, qu'il y a des moments, ma parole

d'honneur, où je suis tenté de croire que votre tante a raison et que

j'ai quelque chose au coeur!

--Bah! général, ma tante rêve... vous avez le pouls d'un enfant.

--Vous croyez?... Au surplus, je ne crains pas la mort... mais enfin

c'est toujours ennuyeux!... Eh bien, donc je suis trop agité... il faut

que cela finisse, entendez-vous?

--Oui, général... mais qu'y puis-je faire, moi?

--Vous allez le savoir!--Vous êtes mon cousin, n'est-ce pas?

--En effet, général, j'ai cet honneur-là.

--Mais fort éloigné!... J'ai trente-six cousins au même degré que

vous!... et, sacrebleu! en définitive, je ne vous dois rien!

--Mais je ne vous demande rien, général.

--Je le sais bien!--Vous êtes donc mon cousin fort éloigné... mais il y

a autre chose... Votre père m'a sauvé la vie dans l'Atlas... Il a dû

vous conter ça... Non?... Eh bien, ça ne m'étonne pas... Il n'était pas

bavard, votre père!... C'était un homme!--S'il n'avait pas quitté

l'épaulette, il avait un bel avenir... On parle beaucoup de M.

Pélissier, de M. Canrobert, de M. Mac-Mahon, et _cætera_... Je n'en dis

pas de mal: ce sont des jeunes gens instruits... du moins je les ai

connus tels; mais votre père les aurait diablement distancés, s'il avait

voulu s'en donner la peine... Enfin il ne s'agit pas de ça!--Voici

l'histoire: nous traversions une gorge de l'Atlas... nous étions en

retraite... je n'avais pas de commandement... je suivais en amateur,

inutile de vous dire par quelle circonstance... Nous étions donc en

retraite... il nous tombait de la lune une grêle de pierres et de

balles... qui mettaient un peu de désordre dans la colonne... J'étais à

l'arrière-garde... Paf! mon cheval est tué, et me voilà dessous!... Il y

avait sur un escarpement du défilé, à quinze pieds de haut, cinq

brigands sales comme des peignes... que je vois encore... Ils se

laissent glisser et tombent sur mon cheval et sur moi! Le défilé faisait

un coude à cet endroit-là, de sorte que personne ne voyait mon

embarras... ou que personne ne voulait le voir, ce qui revenait au

même... Je vous dis qu'il y avait du désordre!... Eh bien, je vous prie

de croire qu'avec mon cheval et mes cinq Arabes sur le dos j'étais fort

mal à mon aise, moi!... j'étouffais... j'étais tout à fait mal à mon

aise enfin... Ce fut alors que votre père accourut comme un gentil

garçon et me tira de là... Je l'aidai un peu quand je fus relevé... mais

n'importe, ça ne s'oublie pas!--Voyons, parlons net: auriez-vous une

grande répugnance à jouir de sept cent mille francs de rente, et à vous

appeler après moi le marquis de Campvallon d'Arminges. Répondez!

Le jeune comte rougit légèrement.

--Je m'appelle Camors, dit-il.

--Vous ne voulez pas que je vous adopte?... Vous refusez d'être

l'héritier de mon nom et de mes biens?

--Oui, général.

--Voulez-vous que je vous donne le temps d'y réfléchir?

--Non, général. Je suis sincèrement flatté et reconnaissant de vos

intentions généreuses à mon égard; mais, dans les questions d'honneur,

je ne réfléchis jamais.

Le général souffla bruyamment comme une locomotive qui lâche sa vapeur,

il se leva, fit deux ou trois fois le tour de la galerie, les pieds en

dehors, la poitrine effacée, et vint se rasseoir sur le divan, qui

gémit.

--Quels sont vos projets? dit-il.

--Je compte d'abord, général, essayer d'accroître ma fortune, qui est un

peu mince. Je ne suis pas aussi étranger aux affaires qu'on le pense.

Les relations de mon père et les miennes me donnent un pied dans

quelques grandes entreprises industrielles et financières, où j'espère

réussir avec beaucoup de travail et de volonté. En même temps j'ai

quelque idée de me préparer à la vie publique, et d'aspirer à la

députation quand les circonstances me le permettront.

--Bien! très bien! il faut qu'un homme fasse quelque chose. L'oisiveté

est la mère de tous les vices... J'aime le cheval comme vous; c'est un

noble animal... Je prends un vif intérêt aux luttes du sport: elles

améliorent la race hippique et contribuent puissamment à une bonne

remonte de notre cavalerie; mais le sport doit être une distraction et

non une profession... Hem! ainsi vous prétendez être député?

--Avec le temps, général.

--Parbleu! sans doute!... Mais je puis vous servir, moi, dans cette

voie-là. Quand le coeur vous en dira, je donnerai ma démission, je vous

recommanderai à mes braves et fidèles électeurs, et vous prendrez ma

place. Ça vous convient-il?

--À merveille, général, et je vous remercie de tout coeur; mais pourquoi

donner votre démission?

--Ah! pourquoi, pourquoi! pour vous être utile et agréable d'abord, et

puis ensuite parce que je commence à en avoir assez, moi, parce que je

ne serai pas fâché personnellement de donner cette petite leçon-là au

gouvernement. Je souhaite qu'elle lui profite!... Vous me connaissez, je

ne suis pas un jacobin; j'ai d'abord cru que ça marcherait... mais quand

on voit ce qui se passe!

--Qu'est-ce qui se passe, général?

--Quand on voit un Tonnelier grand dignitaire... on voudrait avoir la

plume de Tacite, ma parole! Lorsque je pris ma retraite, vers 48,--sur

un indigne passe-droit qu'on m'avait fait,--je n'avais pas encore l'âge

de la réserve, et j'étais encore capable de bons et loyaux services...

J'aurais pu m'attendre peut-être dans un état de choses régulier à

quelque dédommagement... Je l'ai trouvé, au reste, dans la confiance de

mes braves et fidèles électeurs... mais enfin on se lasse de tout, mon

jeune ami... Les séances du Luxembourg... je veux dire du Palais

Bourbon, me fatiguent un peu... Bref, quelque regret que je doive

éprouver en me séparant de mes honorables collègues et de mes chers

électeurs, je me démettrai de mes fonctions quand vous serez prêt et

disposé... N'avez-vous pas une propriété dans le département?

--Oui, général, une propriété qui appartenait à ma mère.. Un petit

manoir avec un peu de terre autour, qui s'appelle Reuilly.

--Reuilly!... à deux pas de Des Rameures!... parfait!... Eh bien, c'est

le pied à l'étrier, cela!

--Oui, mais il y a un malheur: c'est que je suis forcé de vendre cette

terre.

--Pourquoi diable?

--Général, c'est tout ce qui me reste. Cela rapporte une dizaine de

mille francs. Pour me lancer dans les affaires, il me faut quelques

capitaux, une mise de fonds, et je désire ne pas emprunter.

Le général se leva, et son pas martial et cadencé ébranla de nouveau le

parquet de la galerie; après quoi, il se laissa retomber sur le divan.

--Il ne faut pas vendre votre terre! dit-il. Je ne vous dois rien...

mais j'ai de l'affection pour vous... Vous ne voulez pas être mon fils

adoptif; je le regrette, et je suis bien forcé de passer à d'autres

projets... Je vous avertis que je passe à d'autres projets!... Il ne

faut pas vendre votre terre, si vous tenez à être député. Les gens du

pays, et Des Rameures en particulier, ne voudraient plus de vous.

Cependant, vous avez besoin d'argent. Permettez-moi de vous prêter trois

cent mille francs. Vous me les rendrez quand vous pourrez, sans

intérêts, et, si vous ne me les rendez pas, vous me ferez plaisir!

--Mais, en vérité, général...

--Voyons, acceptez... comme parent, comme ami... comme fils d'un ami, au

titre que vous voudrez... mais acceptez, ou vous m'offenserez

sérieusement!

M. de Camors se leva, prit la main du général, la serra avec émotion et

lui dit d'un ton bref:

--J'accepte, monsieur, merci!

Le général, sur ces mots, se leva comme un lion en furie, la moustache

hérissée, les narines ouvertes et fumantes; il regarda le jeune comte

avec un air de véritable férocité, et, l'attirant soudain sur sa

poitrine, il l'embrassa cordialement. Il marcha ensuite vers la porte

avec sa solennité accoutumée, enleva une larme sur sa joue d'un doigt

furtif, et sortit.

C'était un brave homme que le général, et, comme beaucoup de braves

gens, il n'avait pas été heureux en ce monde. On pouvait rire de ses

travers, on ne pouvait lui reprocher aucun vice. Il avait l'esprit un

peu étroit, le coeur immense. Il était timide au fond, surtout avec les

femmes. Il était délicat, passionné et chaste. Il avait peu aimé, et

n'avait pas été aimé du tout. Il prétendait avoir pris sa retraite sur

un passe-droit qu'on lui avait fait. Voici quel était en réalité ce

passe-droit. Il avait épousé à quarante ans la fille d'un pauvre colonel

tué à l'ennemi. Après quelques années de mariage, cette orpheline

l'avait trompé, de complicité avec un de ses aides de camp. La trahison

lui avait été révélée par un jeune rival, qui avait joué en cette

occasion le rôle infâme de Iago. M. de Campvallon avait alors déposé ses

épaulettes étoilées, et, dans deux duels successifs, dont on se souvient

en Afrique, il avait tué à deux jours de distance le coupable et le

dénonciateur. Sa femme était morte peu de temps après, et il était resté

plus seul au monde que jamais. Il n'était pas homme à se consoler dans

des amours vénales; un propos grivois le faisait rougir. Le corps de

ballet lui faisait peur. Il n'eût osé l'avouer; mais ce qu'il rêvait à

son âge avec ses moustaches menaçantes et sa mine terrible, c'était

l'amour dévoué d'une grisette, aux pieds de laquelle il eût pu répandre

sans honte et surtout sans défiance toutes les tendresses de son coeur

héroïque et simple.

Dans la soirée du jour qui avait été marqué pour M. de Camors par ces

deux épisodes intéressants, mademoiselle de Luc d'Estrelles ne descendit

pas pour dîner. Elle fit dire qu'elle avait une forte migraine, et

qu'elle priait qu'on l'excusât. Ce message fut accueilli par un murmure

général et par quelques paroles aigres de madame de la Roche-Jugan, qui

semblaient signifier que mademoiselle de Luc d'Estrelles n'était pas

dans une situation de fortune à se permettre d'avoir la migraine. Le

dîner n'en fut pas moins gai, grâce à madame Bacquière et à madame Van

Cuyp, et aussi à leurs deux maris, qui étaient arrivés de Paris ce

soir-là pour passer leur dimanche avec elles. Afin de célébrer cette

heureuse réunion, ils se mirent tous les quatre à boire du vin de

Champagne à flots, tout en parlant argot et en imitant les acteurs;--ce

qui fit beaucoup rire les domestiques.

Quand on retourna au salon, madame Bacquière et madame Van Cuyp jugèrent

délicieux de prendre les chapeaux de leurs maris, de mettre leurs pieds

dedans, et de courir en cet équipage un petit _steeple-chase_ d'un bout

du salon à l'autre. Pendant ce temps, madame de la Roche-Jugan touchait

le pouls du général et le trouvait extrêmement capricant.

Le lendemain matin, à l'heure du déjeuner, tous les hôtes du général

étaient réunis dans ce même salon, à l'exception de mademoiselle

d'Estrelles, dont apparemment la migraine se prolongeait. On remarquait

aussi l'absence du général, qui était la politesse et l'exactitude

mêmes. On commençait à s'en inquiéter, quand les deux battants de la

porte s'ouvrirent tout à coup: le général entra, tenant mademoiselle

d'Estrelles par la main. La jeune fille avait les yeux fort rouges et le

visage fort pâle. Le général était écarlate; il s'avança de quelques pas

comme un acteur qui va saluer le public, promena autour de lui des

regards foudroyants, et poussa un _hem!_ qui fut répété en écho par les

cordes basses du piano.

--Mes chers hôtes et amis, dit-il alors d'une voix tonnante,

permettez-moi de vous présenter la marquise de Campvallon d'Arminges!

Une banquise du pôle arctique n'est ni plus silencieuse ni plus froide

que ne le fut le salon du général à la suite de cette déclaration.--M.

de Campvallon, tenant toujours mademoiselle d'Estrelles par la main,

gardait sa position centrale, et continuait de lancer des regards

foudroyants sur l'assistance; mais ses yeux commençaient à s'égarer et à

rouler convulsivement dans leurs orbites, tant il était étonné lui-même

et embarrassé de l'effet qu'il avait produit.

Monsieur de Camors — Complet · 第 8 / 28 题