Son père, dans son testament de mort, ne lui avait pas tout dit. Outre
les moyens de parvenir, il lui en laissait la nécessité, car le comte de
Camors était ruiné aux trois quarts. Le désordre de sa fortune datait de
loin. C'était pour en réparer les brèches qu'il s'était marié; mais
cette opération n'avait pas réussi. Un héritage considérable sur lequel
il comptait pour sa femme, et qui avait déterminé son choix, était allé
ailleurs. Un établissement de bienfaisance en avait profité. Le comte de
Camors avait intenté un procès aux légataires devant le conseil d'État;
puis il avait consenti à transiger moyennant une rente viagère d'une
trentaine de mille francs, qui naturellement s'éteignait avec lui. Il
jouissait encore de quelques grasses sinécures que son nom, ses
relations de cercle et l'autorité de sa personne lui avaient fournies
dans de grandes administrations financières. Ces ressources ne lui
survivaient pas davantage. Il n'était que locataire de l'hôtel qu'il
occupait, et le nouveau comte de Camors se trouvait réduit finalement à
la simple dot de sa mère, qui, pour un homme de son rang et de ses
goûts, était un pauvre viatique.
Son père lui avait, d'ailleurs, laissé entendre plus d'une fois qu'il
n'aurait rien de plus à espérer après lui. Le jeune homme s'était donc
dès longtemps habitué à cette perspective, et, quand elle se réalisa, il
ne fut ni aussi surpris ni aussi frappé qu'il aurait dû l'être de
l'imprévoyant égoïsme dont il était victime. Son culte pour son père
n'en fut pas altéré, et il n'en lut pas avec moins de respect et de
confiance le testament singulier qui figure en tête de ce récit. Les
théories morales que ce document lui recommandait n'étaient pas
nouvelles pour lui; elles étaient dans l'air, il les avait bien des fois
agitées dans son cerveau fiévreux; mais jamais elles ne lui étaient
apparues avec la force condensée d'un dogme, avec la netteté précise
d'un système pratique, ni surtout avec l'autorité d'une telle voix et
d'un tel exemple.
Un incident vint appuyer puissamment dans son esprit l'impression de ces
pages suprêmes. Huit jours après la mort de son père, il était à demi
couché sur le divan de son fumoir, le visage sombre comme la nuit et
comme les pensées qui l'occupaient lorsqu'un domestique entra et lui
remit une carte. Il la prit, et lut: _Lescande, architecte_. Deux points
rouges tachèrent soudain ses joues pâles.
--Je ne reçois pas, dit-il.
--C'est ce que j'ai dit, répliqua le domestique; mais ce monsieur
insiste si extraordinairement...
--Si extraordinairement?
--Oui, monsieur, comme s'il avait à parler à monsieur de choses très
sérieuses.
--Très sérieuses? répéta de nouveau Camors en regardant le valet dans
les yeux.--Faites monter.
Camors se leva et marcha dans la chambre. Un sourire d'une amertume
douloureuse plissa ses lèvres, et il murmura:
--Est-ce qu'il va falloir le tuer maintenant?
Lescande fut introduit, et son premier geste démentit les appréhensions
que ces paroles révélaient. Il se précipita et saisit les deux mains du
jeune comte. Camors remarqua pourtant que ses traits étaient décomposés
et que ses lèvres tremblaient.
--Assieds-toi, lui dit-il, et remets-toi.
--Mon ami, dit Lescande après un moment, je viens te voir bien tard...
Je te demande pardon... mais j'ai été moi-même si malheureux!... Tu
vois, je suis en deuil...
Camors sentit un frisson traverser ses os.
--En deuil! dit-il, comment?
--Juliette est morte, dit Lescande.
Et il cacha ses yeux sous sa large main.
--Mon Dieu! dit Camors d'une voix sourde.
Il écouta un moment Lescande qui sanglotait. Il fit un mouvement pour
lui prendre la main, et n'osa pas.
--Est-ce possible! reprit-il.
--Cela est arrivé si vite, dit Lescande, que cela me paraît un rêve...
un rêve affreux... Tu sais, la dernière fois que tu es venu, elle
souffrait... je te l'avais dit, je m'en souviens... Elle avait pleuré
toute la journée... pauvre enfant! Le lendemain, quand je suis revenu,
elle a été prise... Une congestion aux poumons... à la tête aussi...
est-ce que je sais? enfin, elle est morte... que veux-tu!... et si
bonne, si aimante jusqu'au dernier instant, mon ami!... Une demi-heure
avant, elle m'a appelé... elle m'a dit: «Oh! je t'aimais tant! je
t'aimais tant! je n'aimais que toi... vraiment que toi! Pardonne-moi!...
pardonne-moi!...» Lui pardonner... quoi, mon Dieu? De mourir
probablement!... car jamais elle ne m'avait fait un autre chagrin au
monde... avant celui-là! Ô Dieu de bonté!
--Je t'en prie, mon ami...
--Oui, oui! j'ai tort, pardon! Tu as aussi tes douleurs, toi... mais on
est égoïste, tu sais... Ce n'est pas de cela que je suis venu te parler,
mon ami... Dis-moi... je ne sais ce qu'il y a de vrai dans un bruit qui
s'est répandu... Tu m'excuseras si je me trompe... Je suis bien loin de
songer à t'offenser, tu peux croire, mais enfin on dit que tu restes
dans une situation de fortune difficile... Si cela était, mon ami...
--Cela n'est pas.
--Enfin, si cela était... je ne vais pas garder ma petite maison là-bas,
tu comprends... à quoi bon maintenant?... Quant à mon fils, il peut
attendre, je travaillerai pour lui... Eh bien, ma maison vendue, j'aurai
deux cent mille francs, j'en mets la moitié à ta disposition... tu me
les rendras, si tu peux.
--Merci, mon ami, dit Camors... Véritablement je n'ai besoin de rien...
Il y a bien ici quelque désordre... mais je reste encore plus riche que
toi.
--Oui, mais avec tes goûts...
--De grâce!
--Enfin tu sauras toujours où me trouver... et je compte sur toi,
n'est-ce pas?
--Oui.
--Adieu, mon ami... Je te fais du mal... je m'en vais... au revoir... Tu
me plains, dis?
--Oui, au revoir.
Lescande sortit.
Le jeune comte était demeuré debout, immobile, les yeux fixés dans le
vide. De légères convulsions passaient sur ses traits. Cette minute fut
décisive dans sa vie. Il y a des moments où le besoin du néant se fait
si violemment sentir, qu'on y croit et qu'on s'y jette. En présence de
ce malheureux homme si indignement trahi, si brisé, si confiant, Camors,
s'il y avait quelque chose de vrai dans la vieille morale spiritualiste,
devait se reconnaître coupable d'une action atroce qui le condamnait à
un remords presque insoutenable; mais, s'il était vrai que le troupeau
humain fût le résultat purement matériel des forces de la nature,
produisant au hasard des êtres forts et des êtres faibles, des agneaux
et des lions,--il n'avait fait que son métier de lion en égorgeant son
camarade. Il se dit, le testament de son père sous les yeux, qu'il en
était ainsi, et se calma.
Plus il réfléchit ce jour-là et les jours qui suivirent, dans la
retraite profonde où il s'ensevelit, plus il se persuada que cette
doctrine était la vérité même qu'il avait tant cherchée, et que son père
lui avait légué la vraie formule de la vie. Son âme épuisée de dégoûts
et d'inertie, son âme vide et froide, s'ouvrit avec une sorte de volupté
à cette lumière qui la remplit et l'échauffa. Il avait dès ce moment une
foi, un principe d'action, un plan d'existence, tout ce qui lui
manquait, et il n'avait plus ce qui l'oppressait, ses doutes, ses
agitations, ses remords. Cette doctrine, d'ailleurs, était haute ou du
moins hautaine: elle satisfaisait son orgueil et justifiait ses mépris.
Pour conserver sa propre estime, il lui suffirait de rester fidèle à
l'honneur, de ne faire rien de bas, comme le disait son père, et il
était bien décidé à ne rien faire en effet qui eût à ses yeux ce
caractère. Au surplus, il y avait des hommes--n'en avait-il pas
rencontré?--profondément imbus du dogme matérialiste, et qui comptaient
parmi les plus honnêtes gens de leur temps. Peut-être eût-il pu se
demander si ce fait incontestable ne devait pas être attribué aux
individus et non à la doctrine, et s'il n'y avait pas dans le mal comme
dans le bien des hommes qui croient et qui ne pratiquent pas. Quoi qu'il
en soit, à dater de cette crise, Louis de Camors fit du testament de son
père le programme de sa vie.
Développer à toute leur puissance les dons physiques et intellectuels
qu'il tenait du hasard, faire de lui-même le type accompli d'un civilisé
de son temps, charmer les femmes et dominer les hommes, se donner toutes
les joies de l'esprit, des sens et du pouvoir, dompter tous les
sentiments naturels comme des instincts de servage, dédaigner toutes les
croyances vulgaires comme des chimères ou des hypocrisies, ne rien
aimer, ne rien craindre et ne rien respecter que l'honneur, tels furent
en résumé les devoirs qu'il se reconnut et les droits qu'il s'arrogea.
C'était avec ces armes redoutables, maniées par une intelligence d'élite
et par une volonté vigoureuse, qu'il devait rentrer dans le monde, le
front calme et grave, l'oeil caressant et implacable, le sourire aux
lèvres, comme on l'a connu. Dès cet instant, il n'y eut plus un nuage ni
dans sa pensée, ni sur ses traits, qui semblèrent même ne plus vieillir.
Il résolut avant tout de ne point déchoir et de conserver, malgré
l'exiguïté présente de ses ressources, ses habitudes d'élégance et de
luxe, dût-il vivre pendant quelques années sur son capital. La fierté et
la politique lui en donnaient également le conseil. Il n'ignorait pas
que le monde est aussi dur aux besoigneux qu'il est secourable à ceux
qui ne manquent de rien. S'il l'eût ignoré, l'attitude première de sa
famille après la mort de son père l'eût suffisamment édifié à cet égard.
Sa tante de la Roche-Jugan et son oncle Tonnelier lui avaient, en effet,
témoigné en cette circonstance la froide circonspection de gens qui
peuvent soupçonner qu'ils ont affaire à un malheureux. Ils avaient même,
pour plus de sûreté, quitté Paris, en négligeant de dire au jeune comte
quelle retraite ils avaient choisie pour y cacher leur douleur. Il
devait, au reste, l'apprendre bientôt. Pendant qu'il achevait de
liquider la succession de son père et qu'il organisait ses projets de
fortune et d'ambition, il éprouva par une belle matinée du mois d'août
une assez vive surprise.
Il comptait parmi ses parents un des plus riches propriétaires fonciers
de France, le général marquis de Campvallon d'Arminges, célèbre au Corps
législatif par ses interruptions effrayantes. Il avait une voix de
tonnerre, et, quand il disait de cette voix de tonnerre: «Bah!... Allons
donc!... Assez!... Ordre du jour!» l'hémicycle tremblait dans ses
profondeurs, et MM. les commissaires du gouvernement bondissaient sur
leurs sièges. C'était, d'ailleurs, le meilleur homme du monde, quoiqu'il
eût tué en duel deux de ses semblables; mais il avait eu ses
raisons.--Camors le connaissait peu; il lui rendait strictement les
devoirs que la parenté et la politesse exigeaient, le rencontrait au
cercle, faisait quelquefois son whist, et c'était tout. Il y avait deux
ans que le général avait perdu un neveu qui était l'héritier direct de
son nom et de ses biens, et il était assiégé en conséquence d'une foule
de cousins et de collatéraux empressés, parmi lesquels madame de la
Roche-Jugan et la baronne Tonnelier concouraient au premier rang. Camors
était d'une humeur différente, et il avait depuis ce temps apporté dans
ses relations avec le général une réserve particulière.
Il ne reçut donc pas sans étonnement le billet que voici:
«Mon cher parent,
»Vos deux tantes et leur famille sont chez moi, à la campagne. S'il vous
était agréable de les rejoindre, je serai toujours heureux d'offrir une
cordiale hospitalité au fils d'un vieil ami et d'un compagnon d'armes.
Je me suis présenté chez vous avant de quitter Paris; mais vous étiez
invisible. J'ai compris votre douleur. Vous avez fait une perte
irréparable: j'y ai pris une vive part.
»Recevez, mon cher parent, mes meilleurs sentiments.
»Général marquis DE CAMPVALLON D'ARMINGES.
Château de Campvallon, voie de l'Ouest.
»_Post-scriptum_.--Il est possible, mon jeune cousin, que j'aie à vous
entretenir d'un objet intéressant!»
Cette phrase finale et le point d'exclamation qui la suivait ne
laissèrent pas de troubler un peu le calme impassible dont M. de Camors
faisait en ce moment l'apprentissage. Il ne put s'empêcher de voir
miroiter sous les voiles de ce mystérieux _post-scriptum_ les sept cent
mille livres de revenu foncier qui formaient le superbe apanage du
général. Il se souvint que son père, qui avait servi quelque temps en
Afrique, avait été attaché à la personne de M. de Campvallon en qualité
d'aide de camp, et qu'il lui avait même rendu un service assez sérieux
dans une circonstance difficile. Il sentit, d'ailleurs, parfaitement le
ridicule de ces rêveries, et, voulant toutefois en avoir le coeur net, il
partit le surlendemain pour Campvallon.
Après avoir subi pendant sept ou huit heures tous les agréments et tout
le confortable que la ligne de l'Ouest a la réputation de réserver aux
voyageurs, M. de Camors arriva le soir à la gare de ***, où une voiture
du général l'attendait. La masse seigneuriale du château de Campvallon
lui apparut bientôt sur une hauteur dont les pentes étaient couvertes de
bois magnifiques qui descendaient avec majesté jusqu'à la plaine et s'y
étendaient largement.
C'était l'heure du dîner; le jeune homme mit un peu d'ordre dans sa
toilette, et gagna presque aussitôt le salon, où sa présence parut jeter
un certain froid dans le sein de la famille. Le général, en revanche,
lui fit un accueil chaleureux; seulement, comme il avait l'imagination
courte, il ne trouva rien de mieux que de lui répéter, en lui secouant
la main à la briser, les propres expressions de sa lettre: «Le fils d'un
vieil ami! d'un compagnon d'armes!» Il accentua, d'ailleurs, ces mots de
sa voix grasse et sonore, avec une telle énergie, qu'il en fut lui-même
impressionné; car on pouvait remarquer que le général était toujours
étonné et comme saisi des paroles qui sortaient de sa bouche, et qui
semblaient lui révéler tout à coup à lui-même l'étendue de ses idées et
la profondeur de ses sentiments. Pour achever son portrait, c'était un
homme de taille médiocre, mais carré et corpulent, soufflant quand il
montait les escaliers, et même en plaine; une face large comme celle
d'un mascaron, et rappelant les Chimères qui jettent du feu par les
narines; une épaisse moustache blanche en herse, et des petits yeux
gris, toujours fixes comme ceux d'un enfant, mais terribles. Il marchait
de loin sur vous, lentement, posément, l'oeil direct et fascinateur,
comme dans un duel à mort, et, en définitive, il vous demandait l'heure
qu'il était.
Camors connaissait cette innocente manie de son hôte, et cependant il en
fut dupe un instant dans le cours de la soirée. On sortait de dîner, et
il se tenait mélancoliquement, une tasse de café à la main, dans
l'embrasure d'une fenêtre, quand il vit le général s'avancer vers lui de
l'extrémité opposée du salon avec une mine sévère et confidentielle qui
paraissait annoncer une communication de la dernière importance. Le
_post-scriptum_ lui revint à la mémoire, et il crut pouvoir en attendre
l'explication immédiate. Le général, arrivé à bout portant, le saisit
par un de ses boutons, le fit reculer jusqu'au fin fond de l'embrasure,
et, le regardant dans les yeux comme s'il eût voulu le pétrifier:
--Que prenez-vous le matin, jeune homme? lui dit-il.
--Du thé, général.
--Parfait! vous donnerez vos ordres à Pierre... comme chez vous!
Et, tournant sur ses talons avec une précision militaire, il alla
rejoindre les dames, laissant Camors digérer comme il le put sa petite
déception.
Huit jours s'écoulèrent. Deux fois encore le général prit son hôte pour
objectif de ses marches formidables: la première fois, après l'avoir
accosté et dévisagé, il se contenta de lui dire: «Eh bien, jeune homme?»
et il s'en alla. La seconde fois, il ne lui dit rien, et s'en alla de
même. Évidemment le général ne se souvenait pas qu'il eût jamais écrit
le moindre _post-scriptum_. M. de Camors en prit son parti, mais il se
demanda ce qu'il était venu faire à Campvallon, entre sa famille qu'il
n'aimait guère, et la campagne qu'il exécrait. Heureusement, il y avait
dans le château une bibliothèque fort riche et traités de jurisprudence,
d'économie politique, de droit administratif et de droit international.
Il en profita pour renouer le fil des sérieux travaux qu'il avait
interrompus dans sa phase de découragement, et, plongé dans ces sévères
études qui plaisaient à son intelligence active et à son ambition
éveillée, il attendit assez paisiblement que la convenance lui permît de
planter là le vieil ami et compagnon d'armes de son père.
Il montait à cheval le matin, donnait une leçon d'escrime à son cousin
Sigismond, fils unique de madame de la Roche-Jugan, s'enfermait tout le
jour dans la bibliothèque, et faisait le soir le bésigue du général, en
observant d'un oeil philosophique la lutte des convoitises qui
s'agitaient autour de cette riche proie.
Madame de la Roche-Jugan avait imaginé une singulière façon de faire sa
cour au général, c'était de lui persuader qu'il avait une maladie de
coeur. Elle lui touchait le pouls à tout instant de sa main potelée, et
tantôt le rassurait, tantôt lui inspirait une terreur salutaire, bien
qu'il s'en défendît.
--Que diable! ma chère comtesse, disait-il, laissez-moi donc en repos!
Je sais bien que je suis mortel comme tout le monde, pardieu! Eh bien,
après?... Ah! mon Dieu! je vous vois venir; allez, ma chère! je vous
vois venir parfaitement! vous voulez me convertir!... Ta ta ta!
Elle ne voulait pas seulement le convertir, elle voulait l'épouser et
l'enterrer. Ses espérances à cet égard se fondaient principalement sur
son fils Sigismond. On savait que le général regrettait vivement de
n'avoir point d'héritier de son nom. Il n'avait, pour se délivrer de ce
souci, qu'à épouser madame de la Roche-Jugan et à adopter son fils. Sans
jamais se permettre aucune allusion directe à cette combinaison, la
comtesse s'efforçait d'y amener l'esprit du général avec toute la ruse
tenace d'une femme, toute l'ardeur avide d'une mère et toute la
politique onctueuse d'une dévote.
Sa soeur Tonnelier sentait amèrement son désavantage. Elle n'était point
veuve, et elle n'avait pas de fils; mais elle avait deux filles, toutes
deux gracieuses, plus qu'élégantes, et vives comme la poudre. L'une,
madame Bacquière, était la femme d'un agent de change; l'autre, madame
Van Cuyp, d'un jeune Hollandais établi à Paris. Toutes deux entendaient
gaiement la vie et le mariage, affolées d'un bout de l'année à l'autre,
dansant, chevauchant, chassant, canotant, coquetant et chantant
lestement les chansons gaillardes des petits théâtres. Camors, dans son
temps de sombre humeur, avait pris formellement en grippe ces aimables
petits modèles de dissipation mondaine et de frivolité femelle. Depuis
que son point de vue avait changé, il leur rendait plus de justice.
--Ce sont, disait-il tranquillement, des animaux jolis qui suivent leur
instinct.
Madame Bacquière et madame Van Cuyp, conseillées par leur digne mère,
s'appliquaient à faire sentir au général tout ce qu'il y a de doux et de
sacré dans les joies de la famille et du foyer domestique. Elles
animaient extraordinairement son intérieur, éreintaient ses chevaux,
tuaient son gibier et démolissaient son piano. Il leur semblait que le
général, une fois habitué à ces douceurs et à cette animation, ne
pourrait plus s'en passer, et que les délices de l'intimité lui
deviendraient indispensables. Elles joignaient à ces adroites manoeuvres
des attentions délicates et familières propres à subjuguer un vieillard.
Elles sautaient sur ses genoux comme des enfants, lui tiraient doucement
les moustaches, et lui accommodaient à la dernière mode le noeud
militaire de sa cravate.
Madame de la Roche-Jugan déplorait confidentiellement avec le général la
mauvaise éducation de ses nièces, et la baronne Tonnelier, de son côté,
ne négligeait aucune occasion de mettre en plein relief la nullité
impertinente et sournoise du jeune comte Sigismond.
Au milieu de ces honorables conflits, une personne qui n'y prenait
aucune part attirait à un haut degré l'intérêt de M. de Camors, d'abord
par sa beauté et ensuite par son attitude. C'était une orpheline d'un
grand nom, mais fort pauvre, dont madame de la Roche-Jugan et madame
Tonnelier, ses cousines, avaient dû accepter la charge, qu'elles se
partageaient. Mademoiselle Charlotte de Luc d'Estrelles passait chaque
année six mois chez la comtesse et six mois chez la baronne. Elle avait
alors vingt-cinq ans. Elle était grande, blonde, avec des yeux profonds,
un peu à l'ombre sous l'arc proéminent de ses sourcils presque noirs. La
masse épaisse de ses cheveux encadrait un front triste et superbe. Elle
était mal mise ou plutôt pauvrement, n'ayant jamais voulu se vêtir des
restes de ses parentes; mais ses robes de laine, faites de sa main, la
drapaient comme un marbre antique. Ses cousines Tonnelier l'appelaient
_la déesse_. Elles la détestaient, et elle les méprisait. Le nom
qu'elles lui donnaient ironiquement lui convenait, d'ailleurs, à
merveille. Quand elle se mettait en marche, on eût dit qu'elle
descendait d'un piédestal. Sa tête paraissait un peu petite, comme
celles des statues grecques; ses narines délicates et mobiles semblaient
fouillées par un ciseau exquis dans un ivoire transparent. Elle avait
l'air étrange et un peu sauvage qu'on suppose aux nymphes chasseresses.
Sa voix était magnifique, et elle s'en servait avec goût. Elle avait,
d'ailleurs, autant qu'on pouvait le savoir, un vif sentiment des arts;
mais c'était une personne silencieuse dont on était forcé de deviner les
pensées. Bien des fois avant cette époque, Camors s'était demandé avec
curiosité ce qui se passait dans cette âme concentrée. Inspiré par sa
générosité naturelle et aussi par son admiration secrète, il s'était
toujours piqué de rendre à cette cousine pauvre les hommages qu'il eût
rendus à une reine; mais elle avait toujours paru aussi indifférente aux
attentions de son jeune parent qu'aux procédés tout opposés de ses
bienfaitrices involontaires.
Son attitude au château de Campvallon était bizarre. Plus taciturne que
jamais, distraite, étrangère, comme si elle eût médité quelque dessein
profond, elle s'éveillait tout à coup, soulevait ses longs cils,
promenait çà et là son regard bleu, et le posait soudain sur Camors, qui
se sentait frissonner.
Une après-midi, comme il était dans la bibliothèque, on frappa doucement
à la porte, et mademoiselle de Luc d'Estrelles entra. Elle était pâle.
Il se leva un peu étonné et la salua.
--J'ai à vous parler, mon cousin, dit-elle de son accent pur et grave,
légèrement précipité par une émotion évidente.
Il la regarda, lui montra un divan, et s'assit sur une chaise devant
elle.
--Mon cousin, reprit-elle, vous ne me connaissez guère; mais je suis
franche et brave: je viens tout droit à ce qui m'amène. Est-il vrai que
vous soyez ruiné?
--Pourquoi, mademoiselle?
--Vous avez toujours été bon pour moi, et vous êtes le seul. Je vous en
suis reconnaissante, et même je...
Elle s'arrêta, et une teinte rosée se répandit sur ses joues; puis elle
secoua la tête en souriant, comme quelqu'un qui reprend difficilement
son courage.
--Enfin, poursuivit-elle, je suis prête à vous donner ma vie. Vous me
jugerez bien romanesque... mais je me fais de nos deux pauvretés réunies
une image très douce... Je crois... je suis sûre que je serais une
excellente femme pour un mari que j'aimerais... Si vous devez quitter la
France, comme on me l'a dit, je vous suivrai... Je serai partout et
toujours votre compagne fidèle et vaillante... Pardon! encore un mot,
monsieur de Camors... ma démarche serait honteuse, si elle cachait une
arrière-pensée... elle n'en cache aucune... Je suis pauvre... j'ai
quinze cents francs de rente... Si vous êtes plus riche que moi, je n'ai
rien dit, et rien au monde ne me ferait vous épouser.
Elle se tut et fixa sur lui, avec une expression d'attente, d'angoisse
et de candeur extraordinaires, ses grands yeux pleins de feu.
Il y eut une pause solennelle. Entre ces deux êtres, nobles et charmants
tous deux, il semblait qu'en cette minute une destinée terrible était en
suspens, et que tous deux le sentaient.
Enfin M. de Camors lui répondit d'un ton grave:
--Mademoiselle, il est impossible que vous conceviez à quelle épreuve
vous venez de me soumettre; mais je suis descendu en moi-même, et je n'y
ai rien trouvé qui soit digne de vous. Faites-moi l'honneur de croire
qu'il ne s'agit ici ni de votre fortune ni de la mienne; mais j'ai
résolu de ne me marier jamais.
Elle soupira longuement et se leva.
--Adieu, mon cousin, dit-elle.
--Je vous en prie, restez encore... je vous en prie! dit le jeune homme
en la repoussant doucement sur le divan.
Elle se rassit. Il fit quelques pas au hasard pour calmer son agitation;
puis, s'asseyant à demi sur la table, vis-à-vis de la jeune fille:
--Mademoiselle Charlotte, vous êtes malheureuse, n'est-ce pas?
--Un peu, dit-elle.
--Je ne veux pas dire en ce moment... mais toujours?
--Toujours.
--Ma tante de la Roche-Jugan vous traite durement?
--Sans doute. Elle craint que je ne séduise son fils... Oh! grand Dieu!
--Les petites Tonnelier sont jalouses de vous?... et mon oncle
Tonnelier... vous tourmente, n'est-ce pas?
--Indignement, dit-elle.
Et deux larmes jaillirent de ses yeux comme deux diamants.
--Mademoiselle Charlotte, que pensez-vous de la religion de ma tante?
--Que voulez-vous que je pense d'une religion qui ne donne aucune vertu
et qui n'ôte aucun vice?
--Ainsi vous êtes peu croyante?
--On peut croire à Dieu et à l'Évangile sans croire à la religion de
votre tante.
--Ma tante vous pousse au couvent... Pourquoi n'y entrez-vous pas?
--J'aime la vie.
Il la regarda un moment sans parler, et reprit:
--Oui, vous aimez la vie,--le soleil, la pensée, les arts, le luxe, tout
ce qui est beau comme vous... Eh bien, mademoiselle Charlotte, tout cela
est sous votre main... Pourquoi ne le prenez-vous pas?
Elle parut surprise et comme inquiète.
--Comment? dit-elle.
--Si vous avez, comme je le crois, autant de force d'âme que vous avez
d'intelligence et de beauté, vous pouvez échapper pour jamais à la
sujétion misérable où le sort vous a jetée. Souverainement douée comme
vous l'êtes, vous pouvez être demain une grande artiste, indépendante,
fêtée, opulente, adorée, maîtresse de Paris et du monde.
--Et la vôtre, n'est-ce pas? dit l'étrange fille.
--Pardon, mademoiselle Charlotte... Je ne vous ai soupçonnée d'aucune
pensée équivoque quand vous m'avez offert de partager mon incertaine
pauvreté... Rendez-moi, je vous prie, la même justice en ce moment. Mes
principes en morale sont fort larges, c'est vrai; mais je suis aussi
fier que vous, et je ne vais pas à mon but par des voies souterraines.
Quoique je vous trouve infiniment belle et séduisante, j'étais dominé
par un sentiment supérieur à tout intérêt personnel. J'ai été
profondément touché de votre élan sympathique vers moi, et je cherchais
à vous en témoigner ma reconnaissance par les conseils d'une amitié
véritable... Dès que vous me supposez l'honnête dessein de vous
corrompre à mon bénéfice, je me tais, mademoiselle, et je vous rends
votre liberté.
--Continuez, monsieur.
--Vous m'écoutez avec confiance?
--Oui.
--Eh bien, mademoiselle Charlotte, vous avez peu vu le monde; mais vous
l'avez vu assez cependant pour le juger et pour savoir le cas que vous
devez faire de son estime. Le monde, c'est votre famille et la mienne;
c'est M. Tonnelier, madame Tonnelier, mesdemoiselles Tonnelier, madame
de la Roche-Jugan et le petit Sigismond... Eh bien, mademoiselle
Charlotte, le jour où vous serez une grande artiste, riche, triomphante,
idolâtrée, buvant à pleine coupe toutes les joies de la vie, ce jour-là
assurément mon oncle Tonnelier invoquera la morale outragée, madame
Tonnelier s'évanouira de pudeur dans les bras de ses vieux amants, et ma
tante de la Roche-Jugan lèvera en gémissant ses yeux jaunes vers le
ciel... mais, en vérité, mademoiselle, qu'est-ce que cela peut vous
faire?
--Vous me conseillez d'être une courtisane?
--En aucune façon. Je vous conseille uniquement d'être une artiste, une
comédienne, en dépit de l'opinion, parce que c'est la seule carrière où
vous puissiez trouver l'indépendance et la fortune. Il n'y a pas de loi,
d'ailleurs, qui empêche une artiste de se marier et d'être une femme
honorable comme le monde l'entend, vous en avez plus d'un exemple.
--Sans mère, sans famille, sans appui j'aurais beau faire, un jour ou
l'autre, je serais une fille perdue... Est-ce que je ne vois pas cela!