--Recevez tous mes compliments, général... Je suis sincèrement heureux
de votre bonheur... et puis cela est digne de vous!
S'approchant ensuite de mademoiselle d'Estrelles, il s'inclina avec une
grâce sérieuse et lui serra la main.
Quand il se retourna, il eut la stupeur d'apercevoir sa tante de la
Roche-Jugan dans les bras du général. Elle passa de là dans ceux de
mademoiselle d'Estrelles, qui craignit un instant, à la violence de ses
caresses, qu'elle n'eût l'intention secrète de l'étouffer.
--Général, dit alors madame de la Roche-Jugan d'un ton plaintif, je vous
la recommande, n'est-ce pas?... je vous la recommande bien, n'est-ce
pas?... c'est ma fille... mon second enfant!... Sigismond, embrassez
votre cousine... Vous permettez, général? Ah! on ne connaît vraiment
tout son amour pour ces êtres-là que quand on les perd... Je vous la
recommande bien, n'est-ce pas, général?
Et madame de la Roche-Jugan fondit en larmes.
Le général, qui commençait à concevoir une haute opinion du coeur de la
comtesse, lui protesta que mademoiselle d'Estrelles trouverait en lui un
ami et un père. Sur cette douce assurance, madame de la Roche-Jugan alla
s'asseoir dans un coin solitaire, à l'ombre d'un rideau, où on
l'entendit pleurer et se moucher pendant plus d'une heure;--car elle ne
put déjeuner, le bonheur lui coupant l'appétit.
La glace une fois rompue, tout le monde se montra convenable. Les
Tonnelier, toutefois, ne s'épanchèrent pas avec autant d'effusion que la
tendre comtesse, et il fut aisé de voir que madame Bacquière et madame
Van Cuyp ne se représentaient pas sans amertume la pluie d'or et de
diamants qui allait tomber sur leur cousine et consteller sa beauté. M.
Bacquière et M. Van Cuyp en souffrirent naturellement les premiers, et
leurs charmantes femmes leur firent entendre à diverses reprises dans la
journée qu'elles les méprisaient profondément. Ce fut un triste dimanche
pour ces messieurs.
La famille Tonnelier sentit, d'ailleurs, qu'elle n'avait plus rien à
ménager, et elle partit le lendemain pour Paris après des adieux un peu
secs.
La conduite de madame de la Roche-Jugan fut plus noble. Elle déclara
qu'elle servirait de mère à sa Charlotte bien-aimée jusqu'au pied des
autels et jusqu'au seuil de la chambre nuptiale, qu'elle s'occuperait de
son trousseau avec enthousiasme, et que le mariage aurait lieu chez
elle.
--Le diable m'emporte! ma chère comtesse, lui dit le général au comble
du ravissement, il faut que je vous avoue une chose: vous m'étonnez!...
J'ai été injuste, cruellement injuste envers vous! Oui, ma foi! je m'en
accuse, je vous croyais dure, intéressée, peu franche... Et bien, pas du
tout: vous êtes une excellente femme, un coeur d'or, une belle âme. Ma
chère amie, vous avez trouvé le vrai moyen de me convertir, puisque vous
y tenez... J'ai quelquefois pensé qu'en fait de religion l'honneur
suffisait à un homme, n'est-ce pas, Camors?... Mais je ne suis pas un
mécréant, ma chère comtesse... et, ma parole sacrée, lorsque je vois de
parfaites créatures comme vous, j'ai envie de croire tout ce qu'elles
croient, quand ce ne serait que pour leur être agréable!
M. de Camors, moins naïf, se demandait avec intérêt quel pouvait être le
secret de la politique nouvelle de sa tante. Il n'eut pas besoin de
beaucoup d'efforts pour le pressentir. Madame de la Roche-Jugan, qui
avait fini par se convaincre elle-même de l'anévrisme du général, se
flattait que les soucis du mariage pourraient accélérer les destins de
son vieil ami. En tout cas, M. de Campvallon avait plus de soixante ans;
Charlotte était jeune, et Sigismond aussi, Sigismond attendrait donc
quelques années, s'il le fallait, et il ferait tout doucement sa cour à
la jeune marquise, jusqu'au jour où il l'épouserait avec toutes ses
dépendances, sur le mausolée du général.--C'était ainsi que madame de la
Roche-Jugan, un moment écrasée sous le coup inattendu qui ruinait toutes
ses espérances, avait soudain modifié ses plans et changé ses batteries,
pour ainsi dire sous le feu de l'ennemi.--Voilà à quoi elle rêvait en
pleurant et en se mouchant derrière son rideau.
Les impressions personnelles de M. de Camors à la nouvelle de ce mariage
n'avaient pas été des plus agréables. Premièrement, il avait été forcé
de reconnaître qu'il avait fort mal jugé mademoiselle d'Estrelles, et
qu'au moment où il l'accusait de spéculer sur sa petite fortune elle lui
sacrifiait les sept cent mille francs de rente du général. Il sentait
donc avec ennui qu'il n'avait pas eu précisément le beau rôle dans cette
affaire. En second lieu, il se voyait réduit à étouffer dès ce moment la
secrète passion que cette belle et singulière personne lui inspirait.
Femme ou veuve du général, dans le présent et dans l'avenir, il était
clair que mademoiselle d'Estrelles lui échappait absolument; séduire la
femme de ce vieillard et de cet ami dont il avait accepté les bienfaits,
ou bien l'épouser un jour veuve et riche après l'avoir refusée pauvre,
c'était une indignité ou une bassesse que l'honneur lui interdisait au
même degré et avec la même rigueur évidente, si cet honneur dont il
avait fait la seule loi de sa vie n'était pas un mot et une risée. M. de
Camors n'hésita pas à le comprendre et à s'y résigner.
Pendant les quatre ou cinq jours qu'il passa encore à Campvallon, sa
conduite fut parfaite. Les attentions délicates et réservées dont il
entoura mademoiselle d'Estrelles, mêlées d'une dose convenable de
mélancolie, lui témoignèrent à la fois sa reconnaissance, son respect et
ses regrets. M. de Campvallon n'eut pas moins à se louer des procédés du
jeune comte, qui entra dans la faiblesse de son hôte avec une bonne
grâce affectueuse, lui parla peu de la beauté de sa fiancée et beaucoup
de ses qualités morales, et lui laissa voir sur l'avenir de cette union
la plus flatteuse confiance.
La veille de son départ, Camors fut mandé dans le cabinet du général.
--Mon jeune ami, lui dit M. de Campvallon en lui remettant un bon de
trois cent mille francs sur son banquier, je dois vous déclarer, pour le
repos de votre conscience, que j'ai informé mademoiselle de Luc
d'Estrelles du petit avantage que je vous fais. Mademoiselle de Luc
d'Estrelles, mon jeune ami, a beaucoup d'estime et d'amitié pour vous,
sachez cela. Elle a donc accueilli ma communication avec un sensible
plaisir. Je l'ai encore avertie que je ne prétendais tirer aucun reçu de
cette somme, et qu'aucune réclamation ne devait être en aucun temps
exercée contre vous à ce sujet. Mademoiselle de Luc d'Estrelles, qui
doit être mon unique héritière, je ne vous le cache pas, s'est associée
cordialement à mes intentions. Maintenant, mon cher Camors, rendez-moi
un petit service. Pour vous dire le fond de ma pensée, je serais bien
aise de vous voir donner suite immédiatement à vos projets de légitime
ambition. Ma situation nouvelle, mon âge, mes goûts, ceux que je puis
supposer à la marquise réclament tous mes loisirs et toute ma liberté
d'action. Je désirerais, en conséquence, vous recommander le plus tôt
possible à mes braves et fidèles électeurs tant pour le Corps législatif
que pour le conseil général, que vous ferez bien d'enlever au préalable.
Pourquoi différer? Vous êtes très instruit, très capable... Eh bien,
quoi! portons-nous en avant! Commençons nos opérations! Voulez-vous?
--Général, j'aurais préféré mûrir un peu... mais ce serait une vraie
folie et une ingratitude en même temps que de ne pas me prêter à vos
bonnes dispositions... Que faut-il faire d'abord? Voyons!
--Mon jeune ami, au lieu de partir pour Paris demain, il faut partir
pour votre terre... Reuilly, je crois, vous avez dit?... Eh bien, il
faut partir pour Reuilly et conquérir Des Rameures!
--Qu'est-ce que c'est que Des Rameures, général?
--Vous ne connaissez pas Des Rameures?... Non, au fait, vous ne pouvez
pas le connaître... Diable! diable! c'est fâcheux; Des Rameures est
tout-puissant dans le pays... C'est un original, Des Rameures, mais un
brave garçon... très brave garçon! vous le verrez... avec sa nièce, une
femme très respectable! Dame, jeune homme, il faut leur plaire... votre
succès est à ce prix... Je vous dis que Des Rameures est maître du pays!
Moi, il me protégeait... sans ça, je serais resté en chemin, ma parole
d'honneur!
--Mais, général, que faut-il faire pour lui plaire?
--À Des Rameures?... Dame, vous le verrez... C'est un grand original. Il
n'a pas été à Paris depuis 1823; il a horreur de Paris et des
Parisiens... Eh bien, il faut flatter un peu ses idées là-dessus... il
faut un peu de ruse en ce monde, jeune homme!
--Mais sa nièce, général?
--Ah diable! il faut plaire aussi à sa nièce... il l'adore, et elle fait
de lui tout ce qu'elle veut, quoiqu'il se débatte quelquefois...
--Et quelle femme est-ce que cette nièce, général?
--Oh! une femme très respectable, parfaitement respectable... une
veuve... un peu dévote... mais très instruite... beaucoup de mérite!
--Et comment m'y prendre pour plaire à cette dame?
--Ah! ma foi! vous m'en demandez trop!... Je n'ai jamais su plaire à une
femme, moi, ainsi! Je suis bête comme une oie avec elles... C'est plus
fort que moi!... Mais vous, mon jeune camarade, vous n'avez pas besoin
d'être renseigné là-dessus... vous lui plairez, pardieu! vous n'avez
qu'à être convenable et gentil... voilà tout!... Enfin vous verrez tout
ça, et vous vous en tirerez comme un ange, j'en suis sûr... Plaire à Des
Rameures et à sa nièce, voilà le mot d'ordre!
Le lendemain dans la matinée, M. de Camors quitta le château de
Campvallon, muni de ces renseignements incomplets, et, en outre, d'une
lettre du général pour Des Rameures. Il se rendit en voiture de louage à
son domaine de Reuilly, qui était situé dix lieues plus loin. Chemin
faisant, il se disait que tout n'est pas rose dans la carrière de
l'ambition, et qu'il était dur d'y rencontrer dès le début deux
physionomies aussi inquiétantes que celles de Des Rameures et de sa
respectable nièce.