I
Un soir du mois de mai, vers onze heures, un homme d'une cinquantaine
d'années, fort bien fait et de haute mine, descendait d'un coupé dans la
cour d'un petit hôtel de la rue Barbet-de-Jouy. Il monta d'un pas de
maître les marches du perron. Deux ou trois domestiques l'attendaient
dans le vestibule. L'un d'eux le suivit dans un vaste cabinet de travail
situé au premier étage, et qui communiquait avec une chambre à coucher
par une arcade drapée. Le valet raviva les feux des lampes qui
éclairaient ces deux pièces, et il allait se retirer quand son maître
lui dit:
--Mon fils n'est pas rentré?
--Non, monsieur le comte... Monsieur le comte n'est pas souffrant?
--Souffrant? pourquoi?
--Monsieur le comte est pâle.
--J'ai eu un peu froid ce soir au bord du lac.
--Monsieur le comte ne désire rien?
--Rien.
Le domestique sortit.
Resté seul, le comte s'approcha d'un meuble curieusement travaillé à la
mode italienne, et y prit une boîte longue et plate en bois d'ébène.
Elle contenait deux pistolets, qu'il s'occupa de charger avec soin. Il y
ajusta ensuite des capsules, qu'il écrasa légèrement avec le pouce sur
la cheminée de l'arme. Cela fait, il consulta sa montre, alluma un
cigare, et, pendant une demi-heure, le bruit régulier de ses pas résonna
sourdement sur le tapis de la galerie. Son cigare fini, il s'arrêta,
parut réfléchir, et entra dans la chambre voisine, emportant ses armes.
Cette pièce, comme la précédente, était meublée avec une élégance sévère
et ornée avec goût: quelques tableaux, tous de maîtres, des marbres, des
bronzes, des ivoires. Le comte jeta un regard d'intérêt singulier sur
l'intérieur de cette chambre, qui était la sienne, sur les objets
familiers, sur les tentures sombres, sur le lit préparé pour le sommeil;
puis, se dirigeant vers une table qui était placée dans l'embrasure
d'une fenêtre, il y posa les pistolets, s'assit, médita quelques minutes
la tête dans ses mains, et se mit à écrire ce qui suit: