À MON FILS

«Mon fils, la vie m'ennuie; je la quitte. La vraie supériorité de

l'homme sur les créatures inertes ou passives qui l'entourent, c'est de

pouvoir s'affranchir à son gré des servitudes fatales qu'on nomme les

lois de la nature. L'homme peut, s'il veut, ne pas vieillir: le lion ne

le peut pas. Méditez sur ce texte, toute force humaine est là.

»La science le dit et le prouve. L'homme intelligent et libre est sur

cette planète un animal imprévu. Produit d'une série de combinaisons et

de transformations inattendues, il éclate au milieu de la soumission des

choses comme une dissonance et une révolte. La nature l'a engendré sans

l'avoir conçu. C'est une dinde qui a couvé sans le savoir un oeuf

d'aigle; effrayée du monstre, elle a prétendu l'enchaîner: elle l'a

surchargé d'instincts dont il a fait des devoirs, de règlements de

police dont il a fait des religions. Chacune de ces entraves brisées,

chacune de ces servitudes vaincues marque un pas dans l'émancipation

virile de l'humanité.

»C'est vous dire que je meurs dans la foi de mon siècle. Je crois à la

matière incréée, féconde, toute-puissante, éternelle. C'est la Nature

des anciens. Il y a eu dans tous les temps les sages qui ont entrevu la

vérité. Mûre aujourd'hui, elle tombe dans le domaine commun: elle

appartient à tous ceux qui sont de taille à la porter, car cette

religion dernière de l'humanité est le pain des forts. Elle a sa

tristesse, elle isole l'homme; mais elle a sa grandeur, car elle le fait

libre, elle le fait dieu. Elle ne lui laisse de devoirs qu'envers

lui-même; elle ouvre un champ superbe aux gens de tête et de courage.

»La foule reste encore et restera toujours plus ou moins courbée sous le

joug de ses religions mortes, sous la tyrannie des instincts. On verra

toujours plus ou moins ce que vous voyez en ce moment à Paris: une

société dont le cerveau est athée et le coeur dévot. Au fond, elle ne

croit pas plus au Christ qu'à Jupiter, mais elle continue machinalement

de bâtir des églises. Elle n'est même plus déiste: elle supprime

radicalement au fond de sa pensée la vieille chimère du Dieu personnel

et moral, témoin, sanction et juge; mais elle ne dit pas un mot, elle

n'écrit pas une ligne, elle ne fait pas un geste dans sa vie publique ou

privée, qui ne soit l'affirmation de cette chimère. Cela est utile

peut-être, mais cela est méprisable. Sortez de ce troupeau,

recueillez-vous, et écrivez votre catéchisme vous-même sur une page

blanche.

»Quant à moi, j'ai manqué ma vie pour être né quelques années trop tôt.

La terre et le ciel étaient alors encombrés de ruines. On n'y voyait

pas. La science, d'ailleurs, était relativement en enfance. De plus,

j'avais contre les doctrines du monde nouveau les préventions et les

répugnances naturelles à mon nom. Je ne comprenais pas qu'il y a quelque

chose de mieux à faire que de bouder puérilement contre son vainqueur:

c'est de reconnaître que ses armes sont bonnes, de les lui prendre et de

l'en écraser. Bref, faute d'un principe d'action, j'ai flotté au hasard:

ma vie n'a pas eu de plan. Je n'ai été qu'un homme de plaisir, c'est

trop peu. Vous serez plus complet, si vous voulez m'en croire.

»Que peut être un homme de ce temps qui a le bon sens et l'énergie de

conformer sa vie à sa foi? Je pose la question, c'est à vous de la

résoudre; je ne puis que vous livrer à la hâte quelques idées que je

crois justes et que vous creuserez à loisir. Le matérialisme n'est une

doctrine d'abrutissement que pour les sots ou pour les faibles:

assurément je ne lis dans son code aucun des préceptes de la morale

vulgaire, de ce que nos pères appelaient la vertu; mais j'y lis un grand

mot qui peut suppléer à bien d'autres, l'honneur, c'est-à-dire l'estime

de soi. Il est clair qu'un matérialiste ne peut être un saint; mais il

peut être un gentilhomme, c'est quelque chose. Vous avez d'heureux dons,

mon fils; je ne vous connais qu'un devoir au monde, c'est de les

développer largement et d'en jouir avec plénitude. Usez sans scrupule

des femmes pour le plaisir, des hommes pour la puissance, mais ne faites

rien de bas.

»Pour que l'ennui ne vous chasse pas comme moi prématurément de ce monde

dès que la saison du plaisir sera close, ménagez à votre âge mûr les

émotions de l'ambition et de la vie publique. Ne vous engagez pas avec

le gouvernement régnant: il vous est réservé d'en entendre faire l'éloge

par ceux qui l'auront renversé. C'est la mode française. Chaque

génération veut sa proie. Vous sentirez bientôt la poussée de la

génération nouvelle. Préparez-vous de loin à en prendre la tête.

»En politique, mon fils, vous n'ignorez pas que chacun a les principes

de son tempérament. Les bilieux sont démagogues, les sanguins sont

démocrates, et les nerveux sont aristocrates. Vous êtes à la fois

sanguin et nerveux. C'est une belle constitution. Elle vous permet de

choisir. Vous pouvez, par exemple, être aristocrate pour votre compte

personnel et démocrate pour le compte d'autrui. Vous ne serez pas le

seul.

»Rendez-vous maître de toutes les questions qui peuvent passionner vos

contemporains; mais ne vous passionnez vous-même pour aucune. En

réalité, tous les principes sont indifférents; ils sont tous vrais ou

faux, suivant l'heure. Les idées sont des instruments dont vous devez

apprendre à jouer opportunément pour dominer les hommes. Dans cette voie

encore, vous aurez des camarades.

»Sachez, mon fils, qu'arrivé à mon âge et lassé de tout, vous aurez

besoin de sensations fortes. Les jeux sanglants des révolutions vous

seront alors comme une amourette à vingt ans.

»Mon fils, je me fatigue. Je vais me résumer.--Être aimé des femmes,

être craint des hommes, être impassible comme un dieu devant les larmes

des unes et le sang des autres, finir dans une tempête, voilà la

destinée que j'ai manquée et que je vous lègue: vous êtes fort capable

avec vos grandes facultés de l'accomplir intégralement, si vous vous

défaites de je ne sais quelle faiblesse de coeur que j'ai remarquée en

vous, et qui vous vient sans doute du lait maternel.--Tant que l'homme

naîtra de la femme, il y aura en lui quelque chose de défectueux.

»Je vous le répète en terminant: appliquez-vous à secouer toutes les

servitudes naturelles, instincts, affections, sympathies; autant

d'entraves à votre liberté et à votre force.

»Ne vous mariez pas, si quelque intérêt supérieur ne vous y pousse.

»Si vous vous mariez, n'ayez point d'enfants.

»N'ayez point d'amis; César, devenu vieux, eut un ami, qui fut Brutus...

»Le mépris des hommes est le commencement de la sagesse.

»Modifiez votre escrime, votre jeu est trop large.

»Ne vous fâchez point.--Riez peu.--Ne pleurez jamais.--Adieu.

»CAMORS.»

Les faibles lueurs de l'aube passaient à travers les lames des

persiennes. Un oiseau matinal commençait à chanter sur un marronnier

voisin de la fenêtre. M. de Camors dressa la tête et prêta une oreille

distraite à ce bruit qui l'étonnait. Voyant que le jour naissait, il

plia avec une sorte de hâte les pages qu'il venait d'écrire, apposa son

cachet sur l'enveloppe, y mit la suscription: _Pour le comte Louis de

Camors_,--et se leva.

Grand amateur d'oeuvres d'art, M. de Camors conservait religieusement un

magnifique ivoire du XVIe siècle, qui avait appartenu à sa femme:

c'était un christ dont la blancheur mate se détachait sur un large

médaillon de velours. Son oeil rencontra la pâle et triste effigie: il

l'y laissa attaché un moment avec une persistance étrange; puis,

souriant amèrement, il saisit un des pistolets d'une main ferme et

l'approcha de sa tempe: un coup de feu retentit; la chute d'un corps

pesant ébranla le parquet; des fragments de cervelle s'agitèrent sur le

tapis.--M. de Camors était entré dans l'éternité, son testament à la

main.

À qui s'adressait ce document? Sur quel terrain allait tomber cette

semence?

Louis de Camors avait à cette époque vingt-sept ans. Sa mère était morte

jeune. Il ne paraissait pas qu'elle eût été particulièrement heureuse

avec son mari. Son fils s'en souvenait à peine, comme d'une jeune femme

jolie et pâle qui chantait à demi-voix pour l'endormir, et qui pleurait

souvent. Il avait été élevé principalement par une maîtresse de son

père. Elle se nommait la vicomtesse d'Oilly; c'était une veuve, assez

bonne femme. Sa sensibilité naturelle et la douce facilité de moeurs qui

règne à Paris lui avaient permis de s'occuper à la fois du bonheur du

père et de l'éducation du fils. Quand le père lui échappa, ce qui ne

tarda guère, il lui laissa l'enfant pour la calmer un peu par ce signe

de confiance et d'amitié. On le lui menait trois fois la semaine. Elle

l'habillait, le peignait, le choyait et le conduisait avec elle à la

messe. Elle le faisait jouer aussi avec un Espagnol de bonne mine, qui,

depuis quelque temps, lui servait de secrétaire. Elle ne négligeait pas

à l'occasion de placer quelque précepte de saine morale. Ainsi, l'enfant

l'ayant vue un soir, non sans surprise, déposer un baiser sur le front

de son secrétaire, et lui ayant dit avec la rude franchise de son âge:

--Pourquoi embrasses-tu monsieur, qui n'est pas ton mari?

--Mon ami, répondit la vicomtesse, parce que le bon Dieu nous commande

d'être charitables et affectueux pour les pauvres, les infirmes et les

exilés. Or, M. Perez est exilé.

Louis de Camors eût mérité de meilleurs soins; c'était un enfant

généreux. Ses camarades du collège Louis-le-Grand se souviennent de sa

chaleur d'âme et de sa grâce naturelle, qui lui faisaient pardonner ses

aptitudes et ses succès pendant la semaine, ses bottes vernies et ses

gants lilas le dimanche. Vers la fin de ses études, il s'était lié

particulièrement avec un pauvre bouclier nommé Lescande, qui excellait

aux mathématiques, mais qui était d'ailleurs fort mal bâti, gauche,

d'une timidité sauvage, et ridiculement tendre sous son épaisse

enveloppe. On l'appelait familièrement Tête-de-Loup par allusion à sa

chevelure touffue et rebelle. L'élégant Camors fit taire les railleurs

en couvrant ce brave garçon de son amitié. Lescande lui en sut un gré

infini, et l'adora. Il ouvrit pour son ami la triple serrure de son

excellent coeur, et en laissa sortir un secret important. Il aimait. Il

aimait une fillette blonde qui était sa cousine et qui était pauvre

comme lui. C'était même une circonstance providentielle qu'elle fût

pauvre: autrement, il n'aurait jamais osé élever sa pensée jusqu'à elle.

Un triste événement les avait rapprochés: elle avait perdu son père,

chef de division dans un ministère, et elle restait avec sa mère dans

une situation étroite. Lescande, à sa dernière sortie, l'avait surprise

avec des manchettes sales. Il avait, à cette occasion, reçu d'elle le

billet suivant:

«Cher cousin, pardonne-moi mes manchettes pas trop blanches. Je te dirai

que nous ne pouvons plus changer de manchettes que trois fois par

semaine, maman et moi. Pour maman, on ne s'en aperçoit pas parce qu'elle

est propre comme un oiseau; moi aussi: mais, quand j'étudie mon piano,

mes manchettes frottent. Après cette explication, mon bon Théodore,

j'espère que tu m'aimeras tout de même.

»JULIETTE.»

Lescande en avait pleuré. Heureusement, il avait son dessein: il serait

architecte. Juliette lui avait promis de l'attendre; dans une dizaine

d'années, il serait mort à la peine, ou il habiterait délicieusement

avec sa cousine une maisonnette dont il montra le plan et même plusieurs

plans à Camors.

--Voilà la seule ambition que j'aie et que je puisse avoir, ajoutait

Lescande. Toi, c'est différent; tu es né pour de grandes choses.

--Écoute, mon vieux Lescande, répondait Camors, qui achevait alors

triomphalement sa rhétorique, je ne sais si ma destinée sera vulgaire;

mais je suis certain que mon âme ne l'est pas. J'y sens des ardeurs, des

élans qui me donnent tantôt des joies, tantôt des souffrances

inexprimables. Je voudrais découvrir un monde, sauver une nation, aimer

une reine! Je ne conçois que des ambitions ou des amours illustres...

Les amours, au surplus, je n'y songe guère. Il faut à mon activité un

ressort plus noble. Je prétends me dévouer à une des grandes causes

sociales, politiques ou religieuses qui agitent le monde à cette heure

du siècle. Quelle sera cette cause? Je ne le sais pas encore. Je n'ai

pas encore d'opinion bien arrêtée; mais, dès que je serai sorti du

collège, je chercherai la vérité, et je la découvrirai aisément. Je

lirai tous les journaux. Paris est, d'ailleurs, un foyer intellectuel

tellement lumineux, qu'il doit suffire d'ouvrir les yeux avec bonne foi

et avec indépendance pour trouver le vrai chemin. Je suis dans

d'excellentes conditions pour cela. Quoique bon gentilhomme, je n'ai

point de préjugés. Mon père me laisse libre; il est lui-même très

éclairé et très libéral. J'ai un oncle républicain, j'ai une tante

légitimiste, qui de plus est une sainte; j'ai un oncle conservateur! Je

ne m'en vante pas, de celui-là; mais c'est pour te dire qu'ayant un pied

dans tous les partis, je suis tout porté pour les comparer entre eux et

pour bien choisir. Une fois maître de la sainte vérité, mon vieux

Lescande, tu peux compter que je la servirai de ma plume, de ma parole

et de mon épée jusqu'à la mort.

De tels discours, prononcés avec une émotion sincère et accompagnés de

serrements de main chaleureux, tiraient des larmes au vieux Lescande dit

Tête-de-Loup.

Huit ou neuf ans plus tard, Louis de Camors sortait à cheval un matin du

petit hôtel qu'il occupait alors avec son père. Rien n'est gai comme

Paris le matin. Le matin est partout l'âge d'or de la journée. Le monde,

à cette heure charmante, semble peuplé de braves gens qui s'aiment entre

eux. Paris, qui ne se pique pas de candeur, prend lui-même sous cette

influence heureuse un air d'innocente allégresse et d'aimable

cordialité. Les petits voiturins à sonnettes se croisent rapidement dans

les rues et font penser aux campagnes couvertes de rosée. Les cris

rythmés du vieux Paris jettent leurs notes aiguës à travers le

bourdonnement profond de la grande cité qui s'éveille. On voit les

concierges goguenards balayer les trottoirs blancs; les marchands à demi

vêtus enlèvent avec fracas les volets des boutiques; des groupes de

palefreniers en toque écossaise fument et fraternisent sur le seuil des

hôtels; on entend les questions de bon voisinage, les menus propos du

réveil, les pronostics du temps, s'échanger d'une porte à l'autre avec

sympathie. Les jeunes modistes attardées descendent vers la ville d'un

pied léger, font çà et là un brusque temps d'arrêt devant un magasin qui

s'ouvre, et reprennent leur vol comme des mouches qui viennent de sentir

une fleur. Les morts eux-mêmes, dans ce gai Paris matinal, paraissent

s'en aller gaiement au cimetière avec leurs cochers gaillards qui se

sourient l'un à l'autre en passant.

Souverainement étranger à ces impressions agréables, Louis de Camors, un

peu pâle, l'oeil à demi clos, un cigare entre les dents, s'avançait dans

la rue de Bourgogne au petit pas de son cheval. Il prit le galop de

chasse dans les Champs-Élysées, gagna le bois de Boulogne et le

parcourut à l'aventure; le hasard l'en fit sortir par l'avenue Maillot,

qui n'était pas encore aussi peuplée qu'on la voit aujourd'hui. Déjà

cependant quelques jolies habitations, précédées de pelouses

verdoyantes, s'y élevaient dans des buissons de lilas et de clématite.

Devant la grille ouverte d'une de ces maisonnettes, un monsieur jouait

au cerceau avec un tout jeune enfant à tête blonde. L'âge de ce monsieur

était incertain; on pouvait lui donner de vingt-cinq à quarante ans. Une

cravate blanche l'ornait dès l'aurore; des favoris épais et courts,

taillés comme les buis de Versailles, dessinaient sur ses joues deux

triangles isocèles. Camors, s'il aperçut ce personnage, ne parut lui

accorder aucune espèce d'intérêt. C'était pourtant le vieux Lescande. Il

est vrai qu'ils s'étaient perdus de vue depuis plusieurs années, comme

il arrive aux plus chauds amis de collège. Lescande cependant, dont la

mémoire était apparemment plus fidèle, sentit son coeur bondir à l'aspect

de ce jeune cavalier majestueux qui s'approchait. Il fit un geste pour

s'élancer; un sourire épanoui s'ébaucha sur sa bonne figure et se

termina par une grimace vague; il était évidemment oublié ou méconnu.

Camors n'était plus qu'à deux pas de lui, il allait passer, et son beau

visage ne donnait pas le moindre signe d'émotion;--tout à coup, sans

qu'un seul pli de sa physionomie eût remué, il arrêta son cheval, ôta

son cigare de sa bouche, et dit d'une voix tranquille:

--Tiens! tu n'as plus ta tête de loup?

--Tu me reconnais! s'écria Lescande.

--Parbleu! pourquoi donc pas?

--Je croyais... je craignais... à cause de mes favoris...

--Tes favoris ne te changent pas... ils conviennent à ton genre de

beauté... Qu'est-ce que tu fais là?

--Là? Mais je suis chez moi, mon ami... Entre donc deux minutes, je t'en

prie.

--Pourquoi pas? dit Camors avec le même accent d'indifférence suprême.

Il donna son cheval au domestique qui le suivait et franchit la grille

du jardin, soutenu, poussé, caressé par la main tremblante de Lescande.

Le jardin était de dimension médiocre, mais fort soigné et plein

d'arbustes rares à larges feuilles. Dans le fond, une petite villa dont

le goût italien présentait sa gracieuse façade.

--Tiens, c'est gentil, ça! dit Camors.

--Tu reconnais mon plan numéro trois, n'est-ce pas?

--Numéro trois... parfaitement... Et ta cousine est-elle dedans?

--Elle est là, mon ami, dit Lescande à demi-voix en indiquant de la main

une grande fenêtre à balcon qui surmontait le perron de la villa, et

dont les persiennes étaient closes. Elle est là, et voici notre fils.

Camors laissa flotter sa main sur les cheveux de l'enfant.

--Diable! tu n'as pas perdu de temps... Ainsi tu es heureux, mon brave?

--Tellement heureux, mon ami, que j'en suis inquiet... Le bon Dieu est

trop bon pour moi, ma parole... Je me suis donné de la peine, c'est

vrai... Figure-toi que je suis allé passer deux ans en Espagne, dans les

montagnes, dans un pays infernal... J'ai bâti là un palais de fée pour

le marquis de Buena-Vista, un très grand seigneur... Il avait vu mon

plan à l'Exposition, et s'était monté la tête là-dessus... C'est ce qui

a commencé ma fortune... Du reste, ce n'est pas mon métier tout seul qui

a pu m'enrichir aussi vite, tu comprends;... mais j'ai eu une série de

chances incroyables... J'ai fait des affaires magnifiques sur des

terrains, et très honnêtement, je te prie de croire... Je ne suis

pourtant pas millionnaire... Tu sais que je n'avais rien, et ma femme

pas davantage... Enfin, ma maison construite, il me reste une dizaine de

mille francs de rente... Ce n'est guère pour nous entretenir sur ce

pied-là; mais je travaille... et j'ai si bon courage, mon cher! ma

pauvre Juliette est si aise dans ce paradis!...

--Elle n'a plus de manchettes sales? dit Camors.

--Je t'en réponds! Elle aurait même une légère tendance au luxe, comme

toutes les femmes, tu sais... Mais ça me fait plaisir que tu te

rappelles nos bêtises du collège... Du reste, moi, à travers toutes mes

péripéties, je ne t'ai pas oublié un instant... J'avais même une envie

folle de t'inviter à ma noce; mais, ma foi! je n'ai pas osé... tu es si

brillant, si lancé... avec tes chevaux! Ma femme te connaît bien, va!

D'abord je lui ai parlé de toi cent mille fois... et puis elle adore tes

courses... elle est abonnée au _Sport_... Elle me dit: «C'est encore un

cheval de ton ami qui a gagné...» Et nous nous réjouissons de ta gloire

en famille, mon cher!

Une teinte rosée passa sur les joues de Camors.

--Vous êtes vraiment trop bons, dit-il.

Ils firent quelques pas en silence sur l'allée finement sablée qui

tournait autour la pelouse.

--Et toi, cher ami, reprit Lescande j'espère que tu es heureux de ton

côté?

--Moi, mon ami? dit Camors. Étonnamment!... Mon bonheur est simple, mais

sans nuages. Je me lève généralement le matin, je vais au Bois, puis au

cercle, et puis au Bois, et je retourne au cercle... S'il y a le soir

une première représentation quelque part, j'y vole... Ainsi, hier soir,

on donnait une pièce nouvelle qui est vraiment ravissante... Il y a

dedans une chanson qui commence par

Il était un pivert,

Un p'tit pivert,

Un jeune pivert...

Au refrain, on imite le cri du pivert... Eh bien, c'est charmant... Tout

Paris va chanter ça pendant un an avec délices... Je ferai comme tout

Paris, et je serai heureux...

--Mon Dieu! mon ami, dit gaiement Lescande, si ça suffit à ton

bonheur...

--Ça et les principes de 89, dit Camors en allumant un nouveau cigare

aux cendres du premier.

Leur dialogue fut interrompu par une fraîche voix de femme qui se fit

entendre derrière la persienne du balcon, et qui dit:

--Tu es là, Théodore?

Camors leva les yeux et vit une main fort blanche qui se repliait au

dehors sur une des lames de la persienne fermée, et qui baignait dans un

rayon de soleil.

--C'est ma femme, dit vivement Lescande. Cache-toi là.

Il le rejeta derrière un massif de catalpas, prit un air de joyeuse

malice en se tournant vers le balcon, et répondit:

--Oui, ma chère: quoi?

--Maxime est avec toi?

--Oui, le voilà.

--Bonjour, mère, cria l'enfant.

--Fait-il beau ce matin? reprit la voix.

--Très beau... tu vas bien?

--Je ne sais pas... J'ai trop dormi, je crois.

Elle ouvrit la persienne, en poussa les volets, et, voilant d'une main

ses yeux éblouis par le jour, elle parut sur le balcon. C'était une

femme dans la fleur de la jeunesse, élancée, souple, gracieuse, et qui

paraissait plus grande qu'elle n'était dans l'ampleur flottante de sa

robe de chambre bleue. Des bandelettes de la même nuance s'entrelaçaient

à la grecque dans ses cheveux châtains, que la nature, l'art et la nuit

avaient chiffonnés, crêpés et bouclés à l'envi sur sa tête mignonne.

Elle s'accouda sur le balcon, bâilla en montrant toutes ses dents, et,

regardant son mari:

--Pourquoi as-tu l'air bête? lui dit-elle.

Tout à coup elle aperçut Camors, que l'intérêt du moment avait à demi

tiré de son abri: elle eut un petit cri farouche, rassembla ses jupes à

la diable et se sauva dans la chambre.

Louis de Camors, depuis le collège jusqu'à cette heure, ne s'était pas

fait une grande idée de la Juliette qui avait le vieux Lescande pour

Roméo. Il éprouva donc une surprise agréable en reconnaissant que son

ami était plus heureux à cet égard qu'il ne l'avait présumé.

--Je vais être grondé, mon ami, dit Lescande en riant de tout son coeur,

et toi aussi... car tu restes à déjeuner avec nous, n'est-ce pas?

Camors parut hésiter, puis brusquement:

--Non... non... impossible, mon ami... J'oubliais... je suis attendu.

Il voulut partir, mais Lescande le retint jusqu'à ce qu'il en eût eu

obtenu la promesse de venir dîner le mardi suivant en famille,

c'est-à-dire avec lui, sa femme et sa belle-mère, madame Mursois.

Cette invitation laissa un nuage sur l'esprit de Camors jusqu'au jour

fixé. Outre qu'il n'aimait pas les dîners de famille, il se souvenait

plus qu'il n'eût voulu de la scène du balcon. La bonhomie indiscrète de

Lescande l'irritait et le touchait à la fois. Il se sentait appelé à

jouer un sot rôle près de cette jolie femme, qu'il pressentait coquette,

et que ses souvenirs d'enfance et d'honneur lui rendaient sacrée. Bref,

il était d'humeur assez maussade quand il descendit de son _dog-cart_,

le mardi soir, devant la petite villa de l'avenue Maillot.

L'accueil de madame Lescande et de sa mère lui remit un peu le coeur.

Elles lui parurent être ce qu'elles étaient en effet, deux honnêtes

personnes pleines d'aisance et de distinction. La mère avait été belle,

elle avait été veuve de bonne heure; il n'y avait pas une tache dans sa

vie. Une sorte de délicatesse exquise lui tenait lieu des principes

solides que le siècle ne comporte guère. De même que beaucoup de femmes

du monde, elle avait le goût de la vertu, comme l'hermine a le goût de

la blancheur. Le vice lui répugnait moins comme un mal que comme une

souillure. Sa fille avait reçu d'elle ces instincts de chasteté élégante

qui se cachent plus souvent qu'on ne le croit sous les vives apparences

des mondaines.

Ces deux aimables femmes avaient cependant un travers fâcheux qui leur

était commun avec beaucoup de Parisiennes de leur temps et de leur

condition. Malgré beaucoup d'esprit, elles se pâmaient d'une admiration

bourgeoise devant cette aristocratie plus ou moins pure qu'on voit

étaler tour à tour dans l'avenue des Champs-Élysées, dans les théâtres,

sur les champs de course, sur les plages célèbres, sa frivolité affairée

et ses vanités rivales; malgré beaucoup d'honnêteté, elles se montraient

friandes jusqu'au scandale des aventures les plus équivoques qui

pouvaient éclater dans cette région d'élite. C'était leur bonheur et

leur gloire de connaître par le menu les moindres détails de la haute

vie parisienne, d'en suivre les fêtes, d'en parler l'argot, d'en copier

les toilettes, d'en distinguer les livrées. De la sorte, si elles

n'étaient pas la rose, elles vivaient près d'elle, elles s'imprégnaient

de ses parfums et de ses couleurs, et une telle familiarité les

rehaussait singulièrement dans leur propre estime et dans l'estime de

leurs amies.

Camors, sans occuper encore dans l'olympe de la mode le rang qu'il

devait tenir un jour, y pouvait déjà passer pour un demi-dieu, et, à ce

titre, il inspirait à madame Lescande et à sa mère un sentiment de

curiosité ardente. Son ancienne liaison avec Lescande avait, d'ailleurs,

attaché sur lui leur intérêt particulier. Elles savaient le nom de ses

chevaux; peut-être savaient-elles le nom de ses maîtresses. Il fallut

tout leur bon goût naturel pour dissimuler à leur hôte la secrète

agitation de leurs nerfs en sa sainte présence. Elles y réussirent

pourtant si bien, que Camors en fut piqué. Sans être fat, il était

jeune. Il était habitué à plaire. Il savait que la princesse de

Clam-Goritz lui avait récemment appliqué sa profonde définition de

l'homme aimable. «Il est aimable, car on se sent toujours en danger près

de lui.» Il lui parut conséquemment un peu anormal que la simple

belle-mère et la simple femme du simple Lescande supportassent son

rayonnement avec autant de calme. Cela le fit sortir de sa réserve

préméditée. Il se mit en frais de coquetterie, non pour madame Lescande,

qu'il s'était juré de respecter, mais pour madame Mursois, et il déploya

tout le soir autour de la mère des grâces qui charmèrent la fille.

Lescande cependant, la bouche ouverte jusqu'au gosier, triomphait du

succès de son camarade.

Le lendemain dans l'après-midi, Camors revint de sa promenade au Bois

par l'avenue Maillot. Madame Lescande travaillait par hasard sur son

balcon, et lui rendit son salut par-dessus sa tapisserie. Il remarqua

qu'elle saluait bien, par un léger plongeon suivi d'un petit coup

d'épaules distingué.

Quand il vint lui faire visite, deux ou trois jours après, comme c'était

son devoir, il avait réfléchi; il fut résolument glacial, et ne parla à

madame Lescande que des vertus de son mari. Cela fut d'un effet

malheureux, car la jeune femme, qui avait réfléchi de son côté, dont

l'honnêteté était éveillée, et qu'une poursuite insolente n'eût pas

manqué d'effaroucher, se rassura; elle s'abandonna sans défiance au

plaisir et à la fierté de voir et de faire voir dans son salon une des

principales étoiles du ciel de ses rêves.

On était alors en mai, et il y avait des courses à la Marche le dimanche

suivant. Camors y devait courir de sa personne. Madame Mursois et sa

fille y entraînèrent Lescande. Camors combla leurs voeux en les faisant

pénétrer dans l'enceinte du pesage. Il les promena en outre devant les

tribunes. Madame Mursois, à laquelle il donnait le bras et qui n'avait

jamais eu l'avantage d'être menée en public par un cavalier revêtu d'une

casaque orange et chaussé de bottes à revers, madame Mursois nageait

dans l'azur. Lescande et sa femme la suivaient en partageant son délire.

Ces agréables relations continuèrent pendant quelques semaines sans

paraître changer de caractère. Un jour, Camors venait s'asseoir auprès

de ces dames devant le palais de l'Exposition, et achevait de les

initier aux élégances qui défilaient sous leurs yeux. Un soir, il

entrait dans leur loge, daignait y séjourner pendant un acte ou deux, et

rectifiait leurs notions encore incomplètes sur les moeurs du corps de

ballet. Dans ces diverses rencontres, le jeune homme affectait à l'égard

de madame Lescande le langage d'une bonne intimité fraternelle,

peut-être parce qu'il persistait sincèrement dans ses résolutions

délicates, peut-être parce qu'il n'ignorait pas que tout chemin mène à

Rome, et celui-là aussi sûrement qu'un autre. Madame Lescande cependant

se rassurait de plus en plus, et, voyant quelle n'avait pas à se

défendre comme elle l'avait d'abord appréhendé, elle crut pouvoir se

permettre une légère offensive. Aucune femme n'est flattée qu'on l'aime

comme une soeur. Camors, un peu inquiet de la tournure que prenaient les

choses, fit quelques efforts pour en arrêter le cours; mais les hommes

exercés à l'escrime ont beau vouloir ménager leur adversaire, l'habitude

est plus forte, ils ripostent malgré eux. De plus, il commençait à

s'éprendre sérieusement de madame Lescande et de sa mine de jeune chatte

à la fois fine et naïve, curieuse et effrayée, provocante et craintive,

bref charmante.

Ce fut dans la soirée même où M. de Camors le père rentra chez lui pour

se tuer que son fils, passant dans l'avenue Maillot, fut arrêté par

Lescande sur le seuil de la villa.

--Mon ami, lui dit Lescande, puisque te voilà, fais-moi un grand

plaisir: une dépêche me mande à Melun; je suis forcé de partir à la

minute. Reste à dîner avec ces dames. Elles sont toutes tristes. Je ne

sais ce qu'a ma femme: elle a pleuré toute la journée sur sa tapisserie.

Ma belle-mère a la migraine. Ta présence va les remonter. Voyons, je

t'en prie.

Camors opposa quelques objections, puis il se rendit. Il renvoya son

cheval. Son ami le présenta aux deux femmes que l'arrivée de ce convive

inattendu parut, en effet, ranimer un peu. Lescande monta ensuite en

voilure et partit, après avoir reçu de sa femme une caresse plus

expansive qu'à l'ordinaire.

Le dîner fut gai. Il y avait dans l'air comme une odeur de poudre et de

danger dont madame Lescande et Camors ressentaient secrètement

l'excitante influence. Leur animation, encore innocente, se plut à ces

riantes escarmouches, à ces brillants combats de barrières qui précèdent

les mêlées sinistres.

Vers neuf heures, la migraine de madame Mursois, grâce peut-être à la

fumée du cigare qu'on avait permis à Camors, redoubla cruellement. Elle

n'y put tenir, et annonça qu'elle était forcée de gagner sa chambre.

Camors voulait se retirer; mais sa voiture n'était pas arrivée, et

madame Mursois insista pour qu'il attendît.

--Ma fille, ajouta-t-elle, va vous jouer du piano jusque-là.

La jeune femme, demeurée seule avec son hôte, se mit en effet devant son

piano.

--Qu'est-ce que vous voulez que je vous joue? dit-elle d'une voix

remarquablement brève.

--Mon Dieu!... une valse.

La valse terminée, il y eut un silence. Pour le rompre, elle se leva,

et, frottant ses mains l'une contre l'autre lentement, avec embarras:

--Il me semble qu'il y a de l'orage, dit-elle. Ne croyez-vous pas?

Elle s'approcha de la fenêtre et sortit sur le balcon, où Camors la

suivit. Le ciel était pur. En face d'eux s'étendait la lisière sombre du

Bois: quelques rayons de lune dormaient sur les pelouses. Leurs mains

flottantes se rencontrèrent, et pendant un moment ne se quittèrent pas.

--Juliette! dit le jeune homme d'une voix émue et basse.

Elle tressaillit, repoussa la main de Camors et rentra dans le salon.

--Je vous en prie, dit-elle, allez-vous-en.

Et elle s'assit brusquement sur sa causeuse en faisant de la main un

signe impérieux auquel Camors n'obéit pas.

Les chutes des honnêtes femmes sont souvent d'une rapidité qui stupéfie.

Peu d'instants après, la jeune madame Lescande s'éveillait de son

ivresse aussi parfaitement perdue qu'une femme peut l'être.

Ce réveil ne fut pas doux. Elle mesura du premier coup d'oeil l'abîme

sans fond, sans issue, où elle était si soudainement tombée; son mari,

sa mère, son enfant, tourbillonnèrent dans le chaos de son cerveau comme

des spectres. Elle passa sa main sur son front deux ou trois fois en

disant: «Mon Dieu!...» Puis elle se souleva, et regarda vaguement autour

d'elle, comme si elle eût cherché une lueur, un espoir, un refuge. Rien.

Sentant la détresse profonde de l'irréparable, sa pauvre âme se rejeta

tout entière sur son amant; elle attacha sur lui ses yeux humides.

--Comme vous devez me mépriser! dit-elle.

Camors, à demi agenouillé sur le tapis, haussa doucement les épaules en

signe de dénégation, et lui baisa la main avec une courtoisie distraite.

--N'est-ce pas? reprit-elle d'un accent suppliant. Dites!

Il eut un sourire étrange et cruel.

--N'insistez pas, dit-il, je vous en prie.

--Pourquoi?... C'est donc vrai alors... vous me méprisez?

Il se dressa brusquement debout devant elle, et, la regardant en face:

--Pardieu! dit-il.

À ce mot effroyable, la jeune femme ne répondit rien. Un cri s'étrangla

dans sa gorge. Son oeil s'ouvrit démesurément, comme dilaté par le

contact de quelque poison.

Camors marcha dans le salon, puis il revint vers elle.

--Vous me trouvez odieux, dit-il d'un ton bref et violent, et je le suis

en effet; mais peu m'importe. Il ne s'agit pas de moi. Après vous avoir

fait beaucoup de mal, il y a un service--un seul--que je puis vous

rendre, et je vous le rends. Je vous dis la vérité! Les femmes qui

tombent, sachez-le bien, n'ont pas de juges plus sévères que leurs

complices. Ainsi, moi... que voulez-vous que je pense de vous? Je

connais votre mari depuis son enfance... pour son malheur et pour ma

honte! Il n'y a pas une goutte de sang dans ses veines qui ne vous soit

dévouée... il n'y a pas une fatigue de ses jours, pas une veille de ses

nuits qui ne vous appartienne; tout votre bien-être est fait de ses

sacrifices... toutes vos joies sont le fruit de ses peines! Voilà ce

qu'il est pour vous!... Moi, vous avez vu mon nom dans un journal, vous

m'avez vu passer à cheval sous votre fenêtre... rien de plus... et c'est

assez... et vous me livrez en une minute toute sa vie avec la vôtre,

tout son bonheur, tout son honneur avec le vôtre! Eh bien, tout

fainéant... tout libertin de mon espèce qui abusera comme moi de votre

vanité et de votre faiblesse, et qui vous dira ensuite qu'il vous

estime, mentira! Et si vous pensez qu'au moins il vous aimera, vous vous

trompez encore... Nous haïssons vite des liens qui nous font des devoirs

où nous ne cherchons que du plaisir; notre premier souci, dès qu'ils

sont formés, est de les rompre... Et puis enfin, madame, voulez-vous

tout savoir? Les femmes comme vous ne sont pas faites pour des amours

pervers comme les nôtres... leur charme est dans l'honnêteté, et, en la

perdant, elles perdent tout... Les honnêtes femmes sont gauches à nos

ivresses malsaines... leurs transports sont puérils... leur désordre

même est ridicule... et c'est pour elles un bonheur rare que de

rencontrer à leur première faute un misérable comme moi qui le leur

dise!... Maintenant, tâchez de m'oublier... Adieu!

Et, se dirigeant à pas rapides vers la porte du salon, M. de Camors

sortit.

Madame Lescande l'avait écouté, immobile et blanche comme du marbre;

quand il eut disparu, elle demeura dans la même attitude mortuaire,

l'oeil fixe, les bras inertes, souhaitant au fond de l'âme que la mort

s'y trompât et la saisît. Au bout de quelques minutes, un bruit

singulier, qui semblait venir de la pièce voisine, frappa ses oreilles:

on eût dit le hoquet convulsif d'un rire violent et étouffé. Les

imaginations les plus bizarres et les plus terribles se pressèrent dans

l'esprit de la malheureuse femme: l'idée à laquelle elle s'attacha fut

que son mari était revenu secrètement, qu'il savait tout, et que le rire

qu'elle entendait était celui d'un fou. Sentant elle-même sa tête

s'égarer, elle s'élança de la causeuse, courut à la porte et l'ouvrit.

La pièce voisine était la salle à manger, faiblement éclairée par une

lampe suspendue. Elle y vit Camors à demi couché sur le parquet,

sanglotant follement, et battant du front les barres d'une chaise qu'il

étreignait de ses bras désespérés.

Elle ne trouva pas une parole à lui dire. Elle s'assit près de lui,

laissa son coeur éclater, et pleura silencieusement. Il se traîna jusqu'à

elle, prit le bas de sa robe qu'il couvrit de baisers, et, dès que sa

poitrine soulevée et ses lèvres tremblantes lui permirent d'articuler un

mot:

--Ah! cria-t-il, pardon! pardon!... pardon!

Ce fut tout. Il se releva et partit. Elle entendit l'instant d'après le

roulement de la voiture qui s'éloignait.

S'il suffisait de n'avoir plus de principes pour n'avoir plus de

remords, les Français des deux sexes seraient généralement plus heureux

qu'ils ne le sont; mais, par une inconséquence fâcheuse, il arrive tous

les jours qu'une jeune femme qui ne croit pas à grand'chose, comme

madame Lescande, et qu'un jeune homme qui ne croit à rien, comme M. de

Camors, ne peuvent se donner le plaisir de quelque indépendance morale

sans en souffrir ensuite cruellement. Mille vieux préjugés que l'on

croyait bien enterrés se redressent soudain dans la conscience, et ces

morts vous tuent.

Louis de Camors cependant descendait vers Paris aux grandes allures de

son trotteur Fitz-Aymon (par Black-Prince et Anna-Bell), éveillant sur

son chemin, par l'élégance de sa personne et de son attelage, des

sentiments d'envie qui se seraient changés en pitié, si les plaies de

l'âme étaient visibles. L'amer ennui, le découragement de la vie, le

dégoût de soi n'étaient pas pour ce jeune homme des impressions

nouvelles; mais jamais il ne les avait éprouvées avec une intensité

aussi aiguë, aussi poignante qu'à cette heure maudite où il fuyait à la

hâte le foyer déshonoré du vieux Lescande. Jamais aucun trait de sa vie

ne lui avait éclairé d'un pareil jet de lumière la profondeur de sa

déchéance morale. En infligeant ce vulgaire affront à cet ami des jours

purs, à ce cher confident des généreuses pensées et des fières ambitions

de sa jeunesse, c'était l'honnêteté même, il le sentait, qu'il avait

mise sous ses pieds. Comme Macbeth, il n'avait pas tué seulement un

homme endormi, il avait tué le sommeil.

À l'angle de la rue Royale et du boulevard, ces réflexions lui parurent

tellement insupportables, qu'il pensa successivement à se faire

trappiste, à se faire soldat, et à se griser. Il s'arrêta à ce dernier

parti. Le hasard le servit à souhait dans ce dessein. Comme il mettait

pied à terre devant la porte de son cercle, il se trouva face à face

avec un jeune homme maigre et pâle qui lui tendit la main en souriant;

il reconnut le prince d'Errol:

--Tiens, c'est vous, mon prince? Je vous croyais au Caire!

--J'en arrive ce matin.

--Ah!... Eh bien, ça va-t-il mieux, votre poitrine?

--Peuh!

--Bah! vous avez bonne mine... Et le Caire, est-ce drôle?

--Peuh! pas trop!... Ah çà! dites-moi, Camors, c'est véritablement Dieu

qui vous envoie!

--Croyez-vous, mon prince? Pourquoi donc ça?

--Parce que... je vais vous dire cela tout à l'heure... mais auparavant

narrez-moi donc votre affaire.

--Quelle affaire?

--Votre duel pour Sarah.

--C'est-à-dire contre Sarah?

--Qu'est-ce qui s'est donc passé?... J'ai su cela très vaguement, moi,

là-bas.

--Mon Dieu! mon cher ami, c'était une bonne action que j'avais voulu

faire, et, suivant l'usage, j'en ai été puni... J'avais entendu conter

que cet imbécile de la Brède empruntait de l'argent à une petite soeur

qu'il a pour le répandre aux pieds énormes de Sarah... Cela m'était fort

égal, vous pouvez croire... mais enfin cela m'agaçait... Je ne pus

m'empêcher de lui dire un jour au cercle: «Vous avez pourtant joliment

tort, la Brède, de vous ruiner et surtout de ruiner mademoiselle votre

soeur pour un escargot aussi peu sympathique que Sarah, une fille qui est

toujours enrhumée du cerveau... et qui d'ailleurs vous trompe!--Me

trompe! répéta la Brède en agitant ses grands bras,--me trompe! et avec

qui?--Avec moi.» Comme il sait que je ne mens jamais, il a voulu me

tuer... Heureusement, j'ai la vie dure.

--Vous l'avez planté dans son lit pour trois mois, m'a-t-on dit?

--Tout au plus.

--Eh bien, maintenant, cher ami, rendez-moi un service... Je suis un

ours, moi, un sauvage, un revenant... Aidez-moi à me remettre dans le

mouvement, hein?... Allons souper avec des personnes enjouées et de

vertu plus que médiocre... Cela m'est recommandé par les médecins!

--Du Caire? Rien de plus facile, mon prince.

Une heure plus tard, Louis de Camors et le prince d'Errol, en compagnie

d'une demi-douzaine de convives des deux sexes, prenaient possession

d'un salon de restaurant dont on nous permettra de respecter le huis

clos.

Aux lueurs pâles de l'aube, ils sortirent.--Il se trouva qu'à ce moment

même un chiffonnier à longue barbe grise errait comme une ombre devant

la porte du restaurant, piquant de son crochet les tas d'immondices qui

attendaient le balai de la voirie municipale. Camors, en fermant son

porte-monnaie d'une main peu assurée, laissa échapper un louis, qui alla

se perdre au milieu des débris fangeux accumulés contre le trottoir. Le

chiffonnier leva la tête avec un sourire timide.

--Ah! monsieur, dit-il, ce qui tombe au fossé devrait être au soldat!

--Ramasse-le avec tes dents, dit Camors, et je te le donne.

L'homme hésita et rougit sous son hâle; puis il jeta aux jeunes gens et

aux femmes qui riaient autour de lui un regard de haine mortelle, et

s'agenouilla; il se coucha la poitrine dans la boue, et, se relevant

l'instant d'après, leur montra la pièce d'or serrée entre ses dents

blanches et aiguës. Cette belle jeunesse applaudit. Il sourit d'un air

sombre, et tourna le dos.

--Hé! l'ami, dit Camors le touchant du doigt, veux-tu gagner cinq louis

maintenant?... Donne-moi un soufflet; ça te fera plaisir, et à moi

aussi!

L'homme le regarda en face, murmura quelques mots indistincts, et le

frappa soudain au visage avec une telle force, qu'il l'envoya culbuter

contre la muraille. Il y eut un mouvement parmi les jeunes gens comme

s'ils allaient se précipiter sur la barbe grise.

--Que personne ne le touche! dit vivement Camors. Tiens, mon brave,

voilà tes cent francs!

--Garde-les, dit l'autre; je suis payé!

Et il s'éloigna.

--Bravo, Bélisaire! cria Camors.--Ma foi, messieurs, je ne sais pas si

vous êtes comme moi, mais je suis réellement enchanté de cette petite

fête... Je vais y rêver! Bonjour, mesdames!... Au revoir, prince.

Un fiacre matinal traversait la rue. Il s'y jeta et se fit conduire à

son hôtel, rue Barbet-de-Jouy. La porte de la cour était ouverte; un

reste d'ivresse l'empêcha de remarquer un groupe de domestiques et de

voisins qui stationnait en désordre devant les écuries. Ces gens firent

brusquement silence en l'apercevant et le regardèrent passer en

échangeant de muettes démonstrations de sympathie et de compassion.

Il occupait le second étage de l'hôtel. Comme il montait l'escalier, il

se trouva tout à coup en face du valet de chambre de son père. Cet homme

était fort pâle: il tenait un pli cacheté qu'il lui présenta d'une main

tremblante.

--Qu'est-ce que c'est donc, Joseph? dit Camors.

--C'est une lettre que M. le comte a laissée pour monsieur... avant de

partir.

--Avant de partir?... Mon père est parti?... Où cela? Comment?...

Pourquoi pleurez-vous?...

Le domestique, à qui la voix manquait, lui remit le pli.

--Mon Dieu!... Qu'est-ce que c'est?... Pourquoi y a-t-il du sang

là-dessus?...

Il ouvrit l'enveloppe à la hâte et lut les premiers mots: «Mon fils, la

vie m'ennuie; je la quitte...»

Il n'alla pas plus loin. Le pauvre enfant aimait son père, malgré tout.

Il tomba raide sur le palier.--On l'emporta dans sa chambre.

Monsieur de Camors — Complet · 第 5 / 28 题