Voici les raisons qui déterminent ma conviction à ce sujet:

1º Les expressions mêmes de M. de Talleyrand prouvent que le projet

n'était qu'à moitié sérieux, car si Napoléon n'avait eu que ce but,

l'avait eu sérieusement, on ne se serait pas borné à lui dire: _si

cela convenait à Votre Majesté_. Quand il tendait à un but déterminé,

son langage, celui de ses agents, s'empreignant de sa résolution,

prenaient un ton passionné, positif, et jamais le ton du doute.

2º S'il n'avait voulu que s'approprier les provinces de l'Èbre, se

faire ouvrir les colonies, et conclure un mariage, il n'aurait pas eu

besoin d'encombrer l'Espagne de troupes; il n'aurait pas eu besoin de

donner des ordres mystérieux, de faire marcher sur Madrid par toutes

les routes à la fois; il n'aurait eu qu'une volonté à exprimer, et la

cour d'Espagne, après avoir peut-être résisté un moment, aurait cédé

infailliblement. Il aurait d'ailleurs dit clairement à Murat ce qu'il

voulait, au lieu de lui laisser le plus grand doute sur l'objet auquel

était destinée l'armée française.

3º Enfin Napoléon, qui ne se décidait qu'à la dernière extrémité à

faire à la Russie le sacrifice de discuter le partage de l'empire

turc, ce qui était un pas vers le partage lui-même, n'aurait pas, vers

le milieu de février, moment de ses ordres définitifs, envoyé à la

Russie un leurre dangereux, en lui proposant d'exposer ses idées sur

un sujet aussi grave. Il n'y avait qu'un but aussi capital que le

détrônement des Bourbons qui pût le décider à acheter par un tel

sacrifice le concours ou le silence de la Russie.

Ainsi, en février et mars 1808, tout prouve que les premier et second

projets, de marier Ferdinand avec une princesse française, en exigeant

ou n'exigeant pas des sacrifices territoriaux et commerciaux,

n'étaient plus sérieux, s'ils l'avaient jamais été, car les

expressions de M. de Talleyrand n'eussent pas été aussi dubitatives,

Napoléon n'eût pas envahi l'Espagne avec tant de forces et de mystère,

et fait de si grandes concessions à la Russie pour un projet qui était

secondaire et de peu d'importance, si on le compare aux gigantesques

projets du temps.

Dès le mois de février et de mars il voulut donc détrôner les

Bourbons, bien qu'en aient dit ceux qui prétendent qu'il n'y fut amené

qu'à Bayonne même, après avoir vu le père et le fils, après avoir été

témoin de leur incapacité et de leur décadence morale.

Mais une fois fixé sur le but qu'il se proposait, est-il aussi facile

de se fixer sur le moyen qu'il voulait employer? C'est sur ce point

que j'ai long-temps hésité, et je ne me suis fixé qu'après plusieurs

années de recherches et de réflexions.

Napoléon ne dit à personne avant la révolution d'Aranjuez,

c'est-à-dire avant le détrônement du père par le fils, ce qu'il

voulait. Pas un de ses ministres ne l'a su. Murat, comme on l'a vu,

l'ignorait absolument.

L'idée m'est venue, mais sans preuves, qu'il avait voulu les faire

partir en les effrayant, à l'exemple de la maison de Bragance. Cette

idée m'est venue la première, et elle est restée la dernière dans mon

esprit, après beaucoup de vicissitudes.

En lisant jusqu'à cinq et six fois la correspondance de Napoléon,

surtout avec Murat, j'ai vu tour à tour cette conviction se former en

moi, et puis se détruire. D'abord j'ai été frappé d'une remarque.

Napoléon ne cesse de dire à Murat: Observez le plus grand ordre,

ménagez la population, évitez toute collision (ce qui signifie qu'il

voulait faire vider le trône sans coup férir, pour ne pas avoir une

guerre avec la nation); mais il ajoute: _Soyez rassurant pour la cour

d'Espagne, donnez-lui de bonnes paroles_.

Le 14 mars il écrit à Murat: «J'ai ordonné que le 17 on demande le

passage par Madrid de 50 mille hommes destinés à se rendre à Cadix.

Vous vous conduirez selon la réponse qui sera faite. _Mais tâchez

d'être le plus rassurant possible._»

--Le 16 mars il écrit: «Continuez à tenir de bons propos. _Rassurez le

roi, le prince de la Paix, le prince des Asturies, la reine._»

--Le 19 il écrit: «Je suppose que vous recevrez cette lettre à Madrid,

_où j'ai fort à coeur d'apprendre que vos troupes sont entrées

paisiblement et de l'aveu du roi; que tout se passe paisiblement_.

J'attends d'un moment à l'autre l'arrivée de Tournon et d'Yzquierdo,

pour savoir le parti à prendre pour arranger les affaires. Annoncez

mon arrivée à Madrid. Tenez une sévère discipline parmi les troupes.

Ayez soin que leur solde soit payée, afin qu'elles puissent répandre

de l'argent.»

--Le 25 il écrit: «Je reçois votre lettre du 15 mars. J'apprends avec

peine que le temps est mauvais; il fait ici le plus beau temps du

monde. Je suppose que vous êtes arrivé à Madrid depuis avant-hier. Je

vous ai déjà fait connaître que votre première affaire était de

reposer et approvisionner vos troupes, _de vivre dans la meilleure

intelligence avec le roi et la cour, si elle restait à Aranjuez_, de

déclarer que l'expédition de Suède et les affaires du Nord me

retiennent encore quelques jours, mais que je ne vais pas tarder à

venir. Faites, dans le fait, arranger ma maison. Dites publiquement

que vos ordres sont de rafraîchir à Madrid et d'attendre l'Empereur,

et que vous êtes certain de ne pas sortir de Madrid que Sa Majesté ne

soit arrivée.

»Ne prenez aucune part aux différentes factions qui partagent le pays.

Traitez bien tout le monde, et ne préjugez rien du parti que je dois

prendre. Ayez soin de tenir toujours bien approvisionnés les magasins

de Buitrago et d'Aranda.»

Au premier aspect ces ordres n'indiquent pas le projet d'effrayer la

cour d'Espagne, et après les avoir lus j'ai écarté l'idée que Napoléon

eût voulu la faire partir en l'effrayant. Puis en les relisant j'ai

reconnu que Napoléon n'était rassurant que pour entrer dans Madrid, et

pour éviter avant d'y entrer une collision. Ainsi, dans la lettre du

14 mars, citée la première, j'ai remarqué ces mots: «Quelles que

soient les intentions de la cour d'Espagne, vous devez comprendre que

ce qui est surtout utile, c'est d'_arriver à Madrid sans hostilités_,

d'y faire camper les corps par division pour les faire paraître plus

nombreux, pour faire reposer mes troupes et les réapprovisionner de

vivres. Pendant ce temps mes différends s'arrangeront avec la cour

d'Espagne. _J'espère que la guerre n'aura pas lieu, ce que j'ai fort à

coeur._ Si je prends tant de précautions, c'est que mon habitude est

de ne rien donner au hasard. Si la guerre avait lieu, votre position

serait plus belle, puisque vous auriez sur vos derrières une force

plus que suffisante pour les protéger, et sur votre flanc gauche la

division Duhesme, forte de 14 mille hommes.»

Dans celle du 16, en poursuivant j'ai trouvé ces mots: «Continuez à

tenir de bons propos. Rassurez le roi, le prince de la Paix, le prince

des Asturies, la reine. _Le principal est d'arriver à Madrid_, d'y

reposer vos troupes, et d'y refaire vos vivres. Dites que je vais

arriver, afin de concilier et d'arranger les affaires.

»_Surtout ne commettez aucune hostilité, à moins d'y être obligé._

J'espère que tout peut s'arranger, et _il serait dangereux

d'effaroucher ces gens-là._»

L'intention était donc évidente, Napoléon voulait entrer sans

collision, et être rassurant tout juste autant qu'il le fallait pour

éviter d'en venir aux mains. Mais en comparant bien les divers

passages entre eux, en consultant l'ensemble de ses dispositions, je

suis enfin revenu à l'idée que s'il voulait éviter une collision avec

la population, il voulait cependant faire partir la cour.

En effet tout lui annonçait le projet de départ. On le lui mandait

tous les jours de Madrid. M. Yzquierdo, s'entretenant avec M. de

Talleyrand, avait avoué le projet. Dans cet état de choses, instruit

comme il l'était, Napoléon savait qu'il suffisait de laisser faire

pour que la fuite eût lieu. Il y a plus: il aurait suffi d'un seul

acte de sa volonté pour l'empêcher, car les troupes françaises étaient

arrivées le 19 sur le Guadarrama. Un simple mouvement de cavalerie sur

Aranjuez pouvait en quelques heures envelopper la cour et l'arrêter.

Il y aurait eu quelque chose de plus facile encore, c'eût été en

prenant la direction la moins alarmante, celle de Talavera, qui

pouvait passer pour un renfort à Junot, d'entourer Aranjuez et

d'empêcher toute fuite. Mais il y a un passage de la correspondance

plus décisif que tout le reste, et qui laisse peu de doutes à ce

sujet. Le voici. Murat, ne sachant pas comment se comporter, à la

nouvelle partout répandue que la cour allait fuir, adresse à Napoléon

cette question: Si la cour veut partir pour Séville, dois-je la

laisser partir?--Napoléon répond le 23 mars:

«Je suppose que vous êtes arrivé aujourd'hui ou que vous arriverez

demain à Madrid. Vous tiendrez là une bonne discipline. _Si la cour

est à Aranjuez, vous l'y laisserez tranquille, et vous lui montrerez

de bons sentiments d'amitié. Si elle s'est retirée à Séville, vous l'y

laisserez également tranquille._ Vous enverrez des aides-de-camp au

prince de la Paix pour lui dire qu'il a mal fait d'éviter les troupes

françaises, qu'il ne doit faire aucun mouvement hostile, que le roi

d'Espagne n'a rien à craindre de nos troupes.»

Maintenant, si on songe que Napoléon fit partir M. Yzquierdo de Paris

(une lettre de Duroc contient en effet l'invitation de partir tout de

suite), qu'il le fit partir rempli d'épouvante, et qu'en portant 80

mille hommes sur Madrid il ne voulut jamais donner une seule

explication, il est évident que tout fut calculé pour amener le

départ, qui eut lieu effectivement, autant du moins qu'il dépendit de

la cour d'Espagne.

On pourrait dire, il est vrai, que Napoléon voulait les envelopper,

s'emparer d'eux, et proclamer ensuite la déchéance. D'abord il aurait

pu les envelopper et ne le fit pas; secondement c'eût été un acte de

violence ouverte et injustifiable. La fuite en Andalousie était bien

mieux son fait, puisqu'elle laissait le trône vacant, et fournissait

la solution cherchée.

Arrivé à ce point, j'aurais été convaincu que le projet de Napoléon

était de forcer la cour d'Espagne à s'enfuir, sans une objection

grave, et tellement grave qu'elle m'a fait hésiter plusieurs fois, et

abandonner l'opinion que j'avais conçue. Cette objection est celle-ci:

Le départ des Bourbons et leur fuite entraînait la perte des colonies.

Or l'Espagne sans ses colonies était, de l'avis de tout le monde, une

charge des plus onéreuses. Tout le commerce du Midi ne cessait de

répéter à Bayonne: Surtout qu'on ne nous ménage pas le même résultat

qu'en Portugal.--

Or envoyer les Bourbons en Amérique, c'était justement reproduire ce

résultat, car les Bourbons auraient insurgé les colonies contre la

royauté de Joseph, et en même temps les auraient ouvertes aux Anglais,

ce qu'il fallait avant tout éviter.

Devant cette objection j'ai été fort perplexe, et j'ai long-temps

cessé de croire que Napoléon eût voulu amener la fuite de la cour

d'Espagne. Pourtant la facilité de fuir qui leur était laissée,

l'ordre même de les laisser fuir combiné avec l'épouvante inspirée de

Paris par le départ de M. Yzquierdo, étaient aussi des faits

concluants que je ne pouvais négliger. Dans ce conflit de pensées,

j'ai fait une remarque, c'est qu'il y avait à Cadix une flotte

française, maîtresse de la rade, et que peut-être Napoléon songeait à

s'en servir pour arrêter les Bourbons fugitifs, et moralement perdus

par leur fuite aux yeux de la nation espagnole. Les ayant d'un côté

poussés à vider le trône pour s'en emparer, il les aurait de l'autre

arrêtés au moment de leur embarquement pour l'Amérique. Cette

réflexion a été pour moi un trait de lumière, car elle expliquait et

résolvait toutes les objections. Cependant ce n'était qu'une

conjecture. Je me suis mis à relire toute la correspondance de M.

Decrès, et j'y ai trouvé la circonstance suivante: c'est qu'un ordre

chiffré, envoyé à l'amiral Rosily, n'avait pu être lu parce que le

chiffre du consulat était perdu, et que l'amiral Rosily dépêchait à

Paris un officier sûr et capable pour recevoir la confidence restée

impénétrable à cause de la perte du chiffre. Cette circonstance a été

pour moi une confirmation frappante de ma première conjecture. Que

pouvait signifier en effet cette dépêche chiffrée? L'ordre de sortir

de Cadix pour aller à Toulon? Mais cet ordre avait été donné trois ou

quatre fois en lettres en clair, c'est-à-dire sans employer la

précaution du chiffre. Il fallait donc que ce fût autre chose, et

quelque chose de plus secret encore. J'ai dès lors été certain que ce

devait être l'ordre d'arrêter la famille fugitive. Je me suis livré

aux Affaires étrangères à de nouvelles recherches, mais la dépêche ne

s'y est pas trouvée. Je n'avais guère d'espoir de la trouver à la

Marine, où les archives, quoique tenues avec beaucoup d'ordre, ne

contiennent presque rien. Néanmoins j'ai fait une tentative, et,

contre mon attente, j'ai trouvé à la Section historique la dépêché

chiffrée, heureusement accompagnée du chiffre, et conçue en ces

termes: «Je (c'est M. Decrès qui parle) ne cherche point à pénétrer

l'objet de l'entrée des troupes françaises en Espagne. La seule chose

qui m'occupe, c'est qu'ainsi que moi vous avez à répondre à Sa Majesté

de son escadre. Prenez donc une position qui vous éloigne autant que

possible des plus fortes batteries, et qui en même temps puisse

défendre la rade contre une attaque intérieure ou extérieure. Vous

avez des vivres qui vous serviront en cas de besoin au mouillage. Ayez

bien soin de ne laisser paraître aucune inquiétude, mais tenez-vous en

garde contre tout événement, et cela sans affectation, et seulement

comme mesure résultant des ordres que vous avez de partir. Placez le

vaisseau espagnol au milieu et sous le canon des Français.

»_Si la cour d'Espagne, par des événements ou une folie qu'on ne peut

guère prévoir, voulait renouveler la scène de Lisbonne, opposez-vous à

son départ._ Laissez courir l'état actuel des choses autant qu'il sera

possible; mais s'il y avait une crise, ne permettez aucun parlementage

avec les Anglais, et jusque-là paraissez bien n'avoir aucune espèce de

méfiance; mais avisez dans le silence à la sûreté de l'escadre et à ce

qu'exige de votre sagacité et dignité personnelle le service de Sa

Majesté.» (21 février 1808.)

J'ai naturellement éprouvé une vive satisfaction de voir la vérité

découverte, et en même temps un vrai chagrin de trouver une vérité

aussi fâcheuse, qui du reste était la conséquence du projet de

détrôner les Bourbons.

Dès ce moment le projet de Napoléon est devenu évident pour moi.

D'abord il faut remarquer la date du 21, époque des ordres contenant

le plan tout entier: départ de Murat, instructions à ce lieutenant,

composition de toute l'armée, départ de M. Yzquierdo, départ de M. de

Tournon... ordres à Junot...--On remarquera secondement la combinaison

de cet ordre avec celui de Murat, de laisser partir la cour si elle

voulait partir. L'un ne contredit pas l'autre, mais tous deux se

combinent ensemble. Napoléon voulait le départ de Madrid, pour que le

trône fût vacant; mais non le départ de Cadix, pour que les colonies

ne fussent point insurgées.

On voit par quel travail sur les documents les plus authentiques il

m'a fallu arriver à la vérité; et j'ose dire que la postérité n'en

saura pas davantage, car Napoléon n'a rien dit à ce sujet; Murat n'a

laissé que sa correspondance; le général Savary a laissé des Mémoires

inexacts (contredits par sa propre correspondance); M. de Laforêt m'a

écrit à moi-même qu'il n'avait rien su; le prince Cambacérès dit dans

ses Mémoires qu'il n'a rien su; les comtes de Tournon et Lobau n'ont

laissé que leur correspondance, que j'ai eue; M. Yzquierdo n'a laissé

que quelques lettres que j'ai lues au dépôt du Louvre. Je conclus donc

qu'on n'en saura pas plus dans l'avenir, et que la vérité est la

suivante:

Napoléon ne songea à l'invasion de l'Espagne comme à un projet arrêté

qu'après Tilsit, et point avant.

Après Tilsit, avant Copenhague, il ne songea qu'à fermer les ports du

Portugal à la Grande-Bretagne.

Après Copenhague, la guerre se prolongeant à outrance, il voulut

profiter de la prolongation de la guerre pour tout finir au midi de

l'Europe.

Il désira d'abord partager le Portugal avec l'Espagne; et les

événements de l'Escurial le provoquant, il voulut tout à coup se mêler

des affaires d'Espagne de vive force.

Le pardon du prince des Asturies lui fit momentanément ajourner ses

projets.

En Italie et à Paris il flotta entre divers plans, un mariage, un

démembrement de territoire avec partage des colonies, un détrônement.

Peu à peu il se décida, en janvier et février, pour ce dernier projet,

celui du détrônement.

Ce qui le prouve, c'est le mystère des ordres, l'accumulation

extraordinaire des troupes, la concession à la Russie du partage de

l'empire ottoman, toutes choses inutiles, dont il n'avait pas besoin

pour tout projet secondaire, comme le mariage et la prise d'une ou

deux provinces.

Enfin, une fois fixé sur le détrônement, il voulut amener sans

collision la fuite en Andalousie, et en prévenir les suites pour les

colonies par l'arrestation de la famille royale dans les eaux de

Cadix.

Voilà, suivant moi, la vérité, avec une rigoureuse impartialité, et

telle qu'elle ressort de documents authentiques, les seuls que la

postérité puisse espérer.

Il ne reste plus qu'un doute, c'est celui qu'une lettre venue de

Sainte-Hélène, portant la date du 29 mars, adressée à Murat, et

blâmant toute sa conduite, pourrait faire naître. Je vais la discuter

et l'éclaircir dans la note suivante.

NOTE DU LIVRE XXX.

(VOIR PAGE 547.)

La lettre dont je viens de parler, imprimée dans le _Mémorial de

Sainte-Hélène_, pour la première fois, si je ne me trompe, reproduite

depuis dans une multitude d'ouvrages, a été, de ma part, le sujet de

nombreuses recherches pour en constater l'authenticité, sur laquelle

j'ai souvent eu des doutes. Je vais dire quels ont été mes motifs de

contester d'abord cette authenticité, et mes motifs définitifs d'y

croire, après de minutieux rapprochements qui m'ont permis de me faire

à ce sujet une conviction entière.

Il faut d'abord commencer par citer la lettre textuellement:

«29 mars 1808.

»Monsieur le grand-duc de Berg, je crains que vous ne me trompiez sur

la situation de l'Espagne, et que vous ne vous trompiez vous-même.

L'affaire du 19 mars a singulièrement compliqué les événements: je

reste dans une grande perplexité. Ne croyez pas que vous attaquiez une

nation désarmée, et que vous n'ayez que des troupes à montrer pour

soumettre l'Espagne. La révolution du 20 mars prouve qu'il y a de

l'énergie chez les Espagnols. Vous avez affaire à un peuple neuf; il a

tout le courage, et il aura tout l'enthousiasme que l'on rencontre

chez des hommes que n'ont point usés les passions politiques.

»L'aristocratie et le clergé sont les maîtres de l'Espagne; s'ils

craignent pour leurs priviléges et pour leur existence, ils feront

contre nous des levées en masse qui pourront éterniser la guerre. J'ai

des partisans; si je me présente en conquérant, je n'en aurai plus.

»Le prince de la Paix est détesté, parce qu'on l'accuse d'avoir livré

l'Espagne à la France; voilà le grief qui a servi l'usurpation de

Ferdinand; le parti populaire est le plus faible.

»Le prince des Asturies n'a aucune des qualités qui sont nécessaires

au chef d'une nation; cela n'empêchera point que, pour nous l'opposer,

on n'en fasse un héros. Je ne veux pas qu'on use de violence envers

les personnages de cette famille: il n'est jamais utile de se rendre

odieux et d'enflammer les haines. L'Espagne a plus de cent mille

hommes sous les armes, c'est plus qu'il n'en faut pour soutenir avec

avantage une guerre intérieure; divisés sur plusieurs points, ils

peuvent servir de noyau au soulèvement total de la monarchie.

»Je vous présente l'ensemble des obstacles qui sont inévitables, il en

est d'autres que vous sentirez.

»L'Angleterre ne laissera pas échapper cette occasion de multiplier

nos embarras: elle expédie journellement des avisos aux forces qu'elle

tient sur les côtes de Portugal et dans la Méditerranée; elle fait des

enrôlements de Siciliens et de Portugais.

»La famille royale n'ayant point quitté l'Espagne pour aller s'établir

aux Indes, il n'y a qu'une révolution qui puisse changer l'état de ce

pays: c'est peut-être le pays de l'Europe qui y est le moins préparé.

Les gens qui voient les vices monstrueux de ce gouvernement et

l'anarchie qui a pris la place de l'autorité légale, sont le plus

petit nombre; le plus grand nombre profite de ces vices et de cette

anarchie.

»Dans l'intérêt de mon empire, je puis faire beaucoup de bien à

l'Espagne. Quels sont les meilleurs moyens à prendre?

»Irai-je à Madrid? Exercerai-je l'acte d'un grand protectorat en

prononçant entre le père et le fils? Il me semble difficile de faire

régner Charles IV; son gouvernement et son favori sont tellement

dépopularisés qu'ils ne se soutiendraient pas trois mois.

»Ferdinand est l'ennemi de la France, c'est pour cela qu'on l'a fait

roi. Le placer sur le trône sera servir les factions qui, depuis

vingt-cinq ans, veulent l'anéantissement de la France. Une alliance de

famille serait un faible lien: la reine Élisabeth et d'autres

princesses françaises ont péri misérablement, lorsqu'on a pu les

immoler impunément à d'atroces vengeances. Je pense qu'il ne faut rien

précipiter, qu'il convient de prendre conseil des événements qui vont

suivre..... Il faudra fortifier les corps d'armée qui se tiendront sur

les frontières du Portugal et attendre.....

»Je n'approuve pas le parti qu'a pris V. A. I. de s'emparer aussi

précipitamment de Madrid. Il fallait tenir l'armée à dix lieues de la

capitale. Vous n'aviez pas l'assurance que le peuple et la

magistrature allaient reconnaître Ferdinand sans contestation. Le

prince de la Paix doit avoir, dans les emplois publics, des partisans;

il y a d'ailleurs un attachement d'habitude au vieux roi, qui pourrait

produire des résultats. Votre entrée à Madrid, en inquiétant les

Espagnols, a puissamment servi Ferdinand. J'ai donné ordre à Savary

d'aller auprès du vieux roi voir ce qui se passe. Il se concertera

avec V. A. I. J'aviserai ultérieurement au parti qui sera à prendre;

en attendant, voici ce que je juge convenable de vous prescrire: Vous

ne m'engagerez à une entrevue, en Espagne, avec Ferdinand, que si vous

jugez la situation des choses telle que je doive le reconnaître comme

roi d'Espagne. Vous userez de bons procédés envers le roi, la reine et

le prince Godoy. Vous exigerez pour eux et vous leur rendrez les mêmes

honneurs qu'autrefois. Vous ferez en sorte que les Espagnols ne

puissent pas soupçonner le parti que je prendrai: cela ne vous sera

pas difficile, je n'en sais rien moi-même.

»Vous ferez entendre à la noblesse et au clergé que, si la France doit

intervenir dans les affaires d'Espagne, leurs priviléges et leurs

immunités seront respectés. Vous leur direz que l'Empereur désire le

perfectionnement des institutions politiques de l'Espagne, pour la

mettre en rapport avec l'état de civilisation de l'Europe, pour la

soustraire au régime des favoris..... Vous direz aux magistrats et aux

bourgeois des villes, aux gens éclairés, que l'Espagne a besoin de

recréer la machine de son gouvernement; qu'il lui faut des lois qui

garantissent les citoyens de l'arbitraire et des usurpations de la

féodalité, des institutions qui raniment l'industrie, l'agriculture et

les arts. Vous leur peindrez l'état de tranquillité et d'aisance dont

jouit la France, malgré les guerres où elle s'est trouvée engagée, la

splendeur de la religion, qui doit son rétablissement au concordat que

j'ai signé avec le Pape. Vous leur démontrerez les avantages qu'ils

peuvent tirer d'une régénération politique: l'ordre et la paix dans

l'intérieur, la considération et la puissance à l'extérieur. Tel doit

être l'esprit de vos discours et de vos écrits. Ne brusquez aucune

démarche. Je puis attendre à Bayonne, je puis passer les Pyrénées, et,

me fortifiant vers le Portugal, aller conduire la guerre de ce côté.

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 08 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 48 / 50 段