Dès que Joseph fut arrivé, Napoléon lui présenta les personnages les

plus considérables d'Espagne qu'il avait successivement attirés à

Bayonne, ou à titre de membres de la junte, ou à titre d'hommes

importants, qu'il voulait connaître, et que sa désignation seule

flattait assez pour qu'ils y vinssent. Joseph avait dans le visage

quelque chose de la beauté de Napoléon, moins la parfaite régularité,

moins le regard, moins enfin ce qui accusait, dans le vainqueur de

Rivoli et d'Austerlitz, la présence de César ou d'Alexandre. Il y

suppléait par une extrême douceur, et par une certaine grâce mêlée

d'un peu de hauteur empruntée. Les frères de Napoléon avaient

contracté auprès de lui l'habitude de parler d'armées, de diplomatie,

d'administration, et le faisaient assez bien pour n'être pas trop

déplacés dans les rôles extraordinaires que l'auteur de leur fortune

les appelait à jouer. Aucun d'ailleurs n'était dépourvu d'esprit.

Devant ces grands d'Espagne, vains de leur grandeur, mais ignorants,

déjà séduits par la présence de Napoléon, Joseph, par beaucoup de

prévenances, et l'étalage de quelques connaissances acquises à Naples,

sut plaire et inspirer confiance dans sa capacité. Bientôt, comme la

servilité est contagieuse, la plupart des Espagnols appelés autour de

lui se mirent à vanter ses vertus, même à y croire. Les ducs de San

Carlos, de l'Infantado, del Parque, de Frias, de Hijar, de

Castel-Franco, les comtes de Fernand Nuñez, d'Orgaz, le fameux

Cevallos lui-même, si ennemi des Français, avaient déjà été conduits à

penser que l'intérêt bien entendu de l'Espagne voulait qu'on se soumît

à la nouvelle dynastie, ce qui était vrai assurément. MM. O'Farrill,

ministre de la guerre, d'Azanza, ministre des finances, appelés à

Bayonne, avaient été amenés à la même conviction; ce qui de leur part

était beaucoup plus naturel, car ils n'étaient pas hommes de cour,

mais hommes d'affaires, point astreints à la fidélité domestique, et

tenus seulement de chercher en politique le plus grand bien de leur

pays. Pour de tels hommes il ne pouvait pas y avoir de doute sur

l'avantage de remplacer l'ancienne dynastie par la nouvelle. Après

avoir approché Napoléon d'ailleurs, ils furent pénétrés d'admiration,

et oublièrent presque les procédés employés à l'égard de la famille

détrônée. Ils promirent de servir le nouveau roi. En attendant

l'arrivée de Joseph, Napoléon avait préparé avec les Espagnols

présents à Bayonne un projet de Constitution accommodé au temps et aux

moeurs de l'Espagne. Il fut convenu que dans un local, celui de

l'ancien évêché de Bayonne, disposé pour cet usage, on rassemblerait

la junte, reconnaîtrait le roi, discuterait la Constitution, pour lui

donner les apparences d'une adoption libre et volontaire. Ce qui avait

été convenu fut exécuté avec une précision toute militaire. Joseph

était arrivé le 7 juin. Le 15 la junte fut convoquée sous la

présidence de M. d'Azanza, ministre des finances de Ferdinand VII,

destiné à le devenir de Joseph Bonaparte, et digne de l'être de tout

roi éclairé. M. d'Urquijo remplissait les fonctions de secrétaire.

Après quelques discours d'apparat, répétant tous qu'il fallait

recevoir de la main de Napoléon un membre de cette dynastie

miraculeuse envoyée sur la terre pour régénérer les trônes, et que ce

membre était Joseph Bonaparte, on lut le décret impérial qui

proclamait Joseph roi d'Espagne et des Indes; puis on se rendit auprès

de lui pour lui offrir les hommages de la nation espagnole, dont

malheureusement on représentait les lumières, mais non les passions.

Après Joseph on alla visiter Napoléon, et remercier le puissant

bienfaiteur auquel on croyait devoir le plus bel avenir.

[En marge: Constitution donnée à l'Espagne.]

Les jours suivants on lut le projet de Constitution, et on présenta

sur ce projet quelques observations dont il fut tenu compte. Il était

modelé sur la Constitution de France, sauf quelques modifications

appropriées aux moeurs de l'Espagne, et contenait les dispositions qui

suivent:

Une royauté héréditaire, transmissible de mâle en mâle, par ordre de

primogéniture, reversible de la branche de Joseph à celles de Louis et

de Jérôme; ne pouvant jamais être réunie à la couronne de France, ce

qui assurait l'indépendance de l'Espagne;

Un sénat, composé de vingt-quatre membres, chargé, comme celui de

France, de veiller à la Constitution, pourvu aussi de la faculté de

protéger la liberté de la presse et la liberté individuelle, au moyen

d'une commission déclarant les cas dans lesquels l'une ou l'autre de

ces libertés avait pu être violée;

Une assemblée des cortès, comprenant, sous le nom de _banc du clergé_,

vingt-cinq évêques désignés par le roi; sous le nom de _banc de la

noblesse_, vingt-cinq grands d'Espagne désignés par le roi, 62 députés

des provinces d'Espagne et des Indes, 30 députés des grandes villes,

15 commerçants notables, 15 lettrés ou savants représentant les

universités et les académies, tous élus par ceux qu'ils devaient

représenter, laquelle assemblée, réunie au moins tous les trois ans,

discutait les lois, et arrêtait pour trois ans la recette et la

dépense;

Une magistrature inamovible, rendant la justice d'après les formes de

la législation moderne, sous la juridiction suprême d'une haute Cour,

qui n'était autre que le conseil de Castille, conservé sous le titre

de Cour de cassation;

Enfin un conseil d'État, régulateur suprême de l'administration, à

l'exemple de celui de France.

[En marge: Juillet 1808.]

Telle fut la Constitution de Bayonne, qui, assurément, était

appropriée et aux moeurs de l'Espagne et à l'état de son éducation

politique. On n'y avait parlé ni de l'inquisition, ni du clergé, ni

des droits de la noblesse, car il ne fallait éloigner aucune classe de

la nation. On laissait à la législation le soin de tirer plus tard

toutes les conséquences des principes posés dans cet acte, qui

contenait en germe la régénération de l'Espagne.

La Constitution étant achevée, une séance royale eut lieu le 7

juillet, dans le lieu consacré aux séances de la junte. Joseph, assis

sur le trône, lut un discours où il exprimait les sentiments de

dévouement avec lesquels il allait entreprendre le gouvernement de

l'Espagne, et puis prêta serment à la nouvelle Constitution, la main

posée sur les Évangiles. La junte, à son tour, prêta serment au roi et

à la Constitution. De bruyantes acclamations accompagnèrent tous ces

actes. On se rendit ensuite à Marac pour complimenter l'auteur trop

obéi de toutes les choses du temps.

Il était urgent que Joseph allât prendre possession de son royaume.

Déjà on disait que les Espagnols, animés par la vue du sang répandu le

2 mai à Madrid, indignés de la ruse avec laquelle la famille des

Bourbons avait été attirée et spoliée à Bayonne, s'insurgeaient en

Andalousie, en Aragon, dans les Asturies, et que la route que suivrait

le nouveau roi serait à peine sûre. Il fallait partir pour aller

relever Murat malade, atteint d'un délire continu, demandant à quitter

un pays qui lui était devenu odieux, et où il ne pouvait rester sans

péril pour sa vie.

[En marge: Forces préparées pour accompagner Joseph à Madrid.]

Napoléon, dont les yeux commençaient à s'ouvrir, et qui ne voulait pas

envoyer son frère chez une nation étrangère sans le faire respecter,

avait préparé de nouvelles forces pour lui servir d'escorte. Déjà les

réserves d'infanterie qu'il avait organisées à Orléans, les réserves

de cavalerie qu'il avait réunies à Poitiers, étaient entrées sous les

généraux Verdier et Lasalle, et formaient un corps d'armée qui

occupait le centre de la Castille. Avec quelques vieux régiments tirés

de la grande armée, il avait recomposé les camps des côtes, et de ces

camps reformés il put tirer quatre beaux régiments, le 15e de ligne,

et les 2e, 4e, 12e d'infanterie légère. Il y joignit des lanciers

polonais, plus un superbe régiment de cavalerie levé par Murat dans le

pays de Berg, et de ces divers corps il composa une division de

vieilles troupes, au sein de laquelle Joseph dut s'avancer sur Madrid

à petits pas, afin de donner aux soldats le temps de marcher, et aux

Espagnols le temps de voir leur nouveau roi. La junte et tous les

grands d'Espagne devaient l'accompagner en marchant du même pas.

[En marge: Entrée de Joseph en Espagne.]

[En marge: Adieux de Napoléon à Joseph.]

Joseph partit le 9 juillet, escorté de vieux soldats, et précédé et

suivi de plus de cent voitures que remplissaient les membres de la

junte. Napoléon le conduisit jusqu'à la frontière de France,

l'embrassa, et lui souhaita bon courage, sans lui dire tout ce qu'il

entrevoyait déjà dans sa profonde intelligence. Le faible coeur de

Joseph n'eût pas tenu à de pareilles révélations, bien que le génie de

Napoléon, à demi éclairé sur l'avenir, ne vît pas encore la moitié des

maux qui allaient découler de la grande faute commise à Bayonne.

Tels furent les moyens par lesquels Napoléon, obéissant à une idée

systématique bien plus encore qu'aux affections de famille, car il

avait de quoi pourvoir tous ses proches sans usurper la couronne

d'Espagne, parvint à détrôner les derniers Bourbons régnant en

Europe. Comme il ne pouvait, à cause de leur faiblesse, y employer la

force, car il eut été ridicule de déclarer la guerre à Charles IV, il

voulut y employer la ruse, et les faire fuir en leur faisant peur.

L'indignation de l'Espagne ayant arrêté dans leur fuite ces malheureux

Bourbons, il profita de leurs divisions de famille pour les attirer à

Bayonne, par l'espérance d'une justice qu'il leur rendit comme le juge

de la fable qui donnait l'écaille de l'huître aux plaideurs. Il fut

entraîné ainsi de la ruse à la fourberie, et ajouta à son nom la

seconde des deux taches qui ternissent sa gloire. Il lui restait pour

l'absoudre le bien à faire à l'Espagne, et par l'Espagne à la France.

La Providence ne lui réservait pas même ce moyen de se laver d'une

perfidie indigne de son caractère.

Mais ne devançons pas la justice des temps. Les récits qui vont suivre

montreront bientôt cette justice redoutable, sortant des événements

eux-mêmes, et punissant le génie, qui n'est pas plus dispensé que la

médiocrité elle-même de loyauté et de bon sens.

FIN DU LIVRE TRENTIÈME

ET DU TOME HUITIÈME.

NOTE DU LIVRE XXIX.

(VOIR PAGE 474.)

J'étonnerais beaucoup et le public et les historiens contemporains,

qui prennent en général très-vite leur parti sur les questions

douteuses, si je disais par quelles perplexités j'ai passé avant de me

fixer sur les vrais projets de Napoléon à l'égard de l'Espagne. Comme

il a fini par l'envahir et par la donner à son frère Joseph, on en a

conclu qu'il a toujours voulu ce qu'il a exécuté en définitive, de

même qu'il y a des gens qui croient de bonne foi que, parce qu'il

s'est fait Empereur, il y songeait à l'armée d'Italie. N'avons-nous

pas vu en effet des collecteurs de souvenirs chercher les premières

traces de ses projets à l'école de Brienne? Moreau a fini par trahir

la France en 1813; cela est certain. On ne se contente pas de faire

remonter ses mauvaises dispositions civiques à la conspiration de

Georges, à sa brouille avec le Premier Consul; on les fait remonter à

la conspiration de Pichegru, et, l'esprit d'investigation aidant,

jusqu'à l'école de Rennes, où il avait conçu, apparemment en étudiant

le droit, le projet de livrer les armées françaises aux Autrichiens.

Il n'y a pas de plus ridicule manière de juger les hommes. On se

trompe ainsi et sur les individus eux-mêmes, et sur la marche de

l'esprit humain, qui est lente et successive, et beaucoup plus souvent

déterminée par les événements qu'elle n'a l'honneur de les

déterminer.--Napoléon en 1808 a détrôné les Bourbons d'Espagne: quand

l'a-t-il voulu? par quels moyens? Voilà des questions historiques de

la plus grande difficulté, même lorsqu'on a eu tous les documents

historiques sous les yeux. Je suis le seul historien qui les ait

possédés tous, grâce aux communications que ma situation politique

m'avait values, et j'ai été long-temps dans de grands doutes, qui

n'ont cessé que par suite de découvertes, fruit de beaucoup de

recherches, d'application et de bonheur. Je tiens à les raconter, pour

l'édification du public et des hommes qui se font un devoir des

recherches consciencieuses.

D'abord un mot sur les documents eux-mêmes. De tous les écrivains qui

ont traité ces époques, pas un seul n'a possédé les vrais documents

historiques. Tous ont composé des livres avec d'autres livres. Cela

frappe à la simple lecture pour quelqu'un qui connaît les faits. M. de

Toreno lui-même, dont l'ouvrage sur la révolution d'Espagne est

remarquable par un véritable talent, et, ce qui vaut mieux encore,

par un grand sens politique, n'a pas connu les documents. Il a composé

son ouvrage sur les publications espagnoles et françaises, et sur

beaucoup de traditions vivantes, recueillies dans son propre pays,

lesquelles rendent son récit précieux sous quelques rapports. Parmi

les auteurs français, un seul, M. Armand Lefèvre, a eu l'avantage

d'être introduit aux affaires étrangères. Il a touché à quelques

documents certains. A-t-il pu, grâce à cette initiation, connaître la

vérité? Une seule remarque suffira pour répondre à cette question. La

correspondance des affaires étrangères consiste en quelques dépêches

fort rares de M. de Champagny, et en dépêches très-nombreuses de M. de

Beauharnais, ambassadeur de France à Madrid. Or, M. de Champagny,

très-honnête homme, très-dévoué à l'Empereur, ne sut pas un mot de

l'affaire d'Espagne. M. de Beauharnais, très-honnête homme,

très-incapable, ne fut pris que pour jouer le personnage ridicule d'un

ambassadeur, qu'on trompait, afin qu'il trompât mieux la cour auprès

de laquelle il était accrédité. _Ne dites rien à Beauharnais.... Je

n'ai rien dit à Beauharnais...._ sont les paroles qui se trouvent sans

cesse dans la correspondance de Napoléon et de ses agents en Espagne.

Enfin, au moment de la catastrophe, Napoléon envoya M. de Laforêt pour

seconder Murat, n'estimant pas qu'on pût se servir de M. de

Beauharnais, et il disgracia ce dernier sans vouloir même l'entendre,

ce qui était de toute injustice. La correspondance des affaires

étrangères, quand on a eu l'avantage de la consulter, n'est donc

elle-même qu'un insignifiant document sur les affaires d'Espagne. Mais

alors, dira-t-on, où sont ces documents? Dans la correspondance de

Napoléon avec les agents qu'il employa en cette circonstance. Ces

agents furent, à Paris, MM. de Talleyrand et Duroc; à Madrid, Murat

d'abord, puis le général Savary, le maréchal Bessières, le général

comte de Lobau, M. de Tournon, M. le général Grouchy, M. de Monthyon,

dont les rapports imprimés plus tard furent publiés autrement qu'ils

n'avaient été écrits, enfin l'amiral Decrès, fort employé dans cette

affaire à cause des colonies espagnoles. Ce furent là les vrais agents

de l'Empereur, les seuls informés, et toujours partiellement, car

chacun d'eux ne savait que ce qui le concernait, et conjecturait le

reste en proportion de son esprit. Il y a une correspondance de tous

ces personnages avec Napoléon, et de Napoléon avec eux, correspondance

considérable et très-curieuse, qui est au Louvre, que seul j'ai lue,

qui semblerait devoir tout éclaircir, et qui cependant ne m'a

complétement édifié moi-même qu'après des efforts opiniâtres, tels que

ceux qu'on fait sur certains passages des historiens de l'antiquité

pour arriver à découvrir telle ou telle vérité historique. En général,

quand j'ai lu la correspondance de Napoléon avec ses agents, elle est

si claire, si nette, si positive, que je n'ai plus un doute sur les

événements. Eh bien, après avoir lu celle qui est relative à

l'Espagne, je suis demeuré long-temps dans les perplexités les plus

embarrassantes. Je vais dire pourquoi. D'abord Napoléon flotta

long-temps entre divers projets; et quand il fut fixé, il ne dit à

personne ce qu'il voulait. Peut-être le dit-il au général Savary, mais

au dernier moment, et sur un seul point, le voyage forcé de Ferdinand

à Bayonne. Le 20 février, il avait vu Murat dans la journée sans lui

rien dire, et il lui fit donner l'ordre par le ministre de la guerre

de partir, lettre reçue, pour Bayonne. Il lui traça la marche de

l'armée sur Madrid, n'ajouta pas un seul mot relatif à la politique,

et lui défendit même de l'interroger. Le comte Lobau, M. de Tournon,

envoyés comme observateurs, n'eurent pas une seule confidence. Et

enfin, quand la révolution d'Aranjuez fut accomplie, l'Espagne se

trouvant sans roi, car Charles IV avait abdiqué, et Ferdinand VII

n'était pas reconnu, Napoléon envoya le général Savary avec une partie

du secret, celle qui consistait à amener à Bayonne le père et le fils,

de gré ou de force. Encore le même jour M. de Tournon partait-il de

Paris avec une instruction toute contraire, publiée depuis à

Sainte-Hélène, nullement apocryphe, bien réelle, et qui contredisait

tout ce que Murat et le général Savary avaient ordre de faire, tout ce

qu'ils ont fait effectivement. Se figure-t-on quelle difficulté ce

doit être de découvrir, à travers toutes ces contradictions, à travers

toutes ces dissimulations calculées, la vérité historique, et combien

cette découverte, déjà si difficile quand on a eu les vrais documents,

devient impossible quand on ne les a pas eus tous?

Je vais dire maintenant comment je suis arrivé à la vérité. En

comparant entre eux tous les ordres donnés, non pas seulement aux

agents de confiance, mais aux agents qui n'étaient que des

instruments, en comparant les ordres politiques avec les ordres

militaires, et non-seulement avec les ordres militaires, mais avec les

ordres financiers même, en comparant ceux qui ont été donnés avec ceux

qui ont été exécutés, et avec quelques demi-confidences faites au

moment décisif, où il fallait enfin dire ce qu'on voulait pour être

obéi, je suis parvenu avec beaucoup de patience à démêler la vérité,

mais après des années de réflexions: et je dis des années, car il y a

un point sur lequel je n'ai été fixé qu'après trois ans de recherches.

À présent que j'ai fait connaître la difficulté, je vais dire à

quelles conclusions je suis parvenu, et comment j'y suis parvenu.

Que Napoléon ait de bonne heure conçu l'idée systématique de renverser

les Bourbons dans toute l'Europe, cela est incontestable. Mais cette

idée elle-même n'a commencé à naître dans son esprit qu'en 1806, après

la trahison de la cour de Naples, et après le détrônement de cette

cour prononcé au lendemain d'Austerlitz. Depuis, l'incapacité,

l'avilissement sans cesse croissant de la cour d'Espagne, ses

trahisons secrètes qu'on entrevoyait sans les connaître tout à fait,

enfin la fameuse proclamation par laquelle le prince de la Paix

appelait, la veille de la bataille d'Iéna, toute la nation espagnole

aux armes, confirmèrent Napoléon dans l'idée qu'il fallait faire subir

aux Bourbons d'Espagne le même traitement qu'aux Bourbons de Naples.

Mais à quel moment cette idée, d'abord générale et vague, devint-elle

un projet arrêté? Voilà la première question. Par quels moyens cette

idée, devenue un projet arrêté, dut-elle s'exécuter, car la cour

d'Espagne n'était pas assez hardie pour fournir par une levée de

boucliers le grief très-légitime qu'avait fourni la cour de Naples;

par quels moyens, dis-je, l'idée une fois arrêtée, dut-elle

s'exécuter, là est la seconde question et la plus difficile.

On a dit que, le lendemain de la proclamation du prince de la Paix,

Napoléon conçut à Berlin même le projet de détrônement. La

correspondance de Napoléon, qui révèle à chaque instant ses moindres

impressions, fait foi du contraire. Après Iéna, il ne songea qu'à une

immense guerre au Nord. L'idée générale de se débarrasser plus tard

des Bourbons put se confirmer dans son esprit, mais le projet

d'exécution ne prit pas même naissance. On a dit qu'à Tilsit Napoléon

fut décidé à signer la paix par M. de Talleyrand, qui faisait valoir à

ses yeux la nécessité d'en finir au Nord pour reporter son attention

au Midi, c'est-à-dire en Espagne; qu'il fut même question avec

l'empereur Alexandre du détrônement des Bourbons d'Espagne, et que ce

détrônement fut consenti par Alexandre moyennant des sacrifices en

Orient. Tout cela est faux. Napoléon fut décidé à traiter à Tilsit,

par le sentiment de la difficulté; car 1807 ne fut autre chose qu'un

1812 heureux, heureux grâce à la qualité de l'armée à cette époque;

mais de l'Espagne, il n'en fut pas même question. La correspondance

secrète de M. de Caulaincourt est là pour l'attester, tout en effet

fut nouveau pour Alexandre quand il apprit les événements de Madrid.

On a donc calomnié la mémoire de ce prince en avançant cela. Napoléon

voulut signer la paix continentale à Tilsit, parce qu'il trouvait le

Niémen bien loin du Rhin; et il ne songea là qu'à une chose, à

contraindre l'Angleterre à la paix maritime par l'union de tout le

continent contre elle.

Revenu à Paris en juillet 1807, Napoléon ne s'occupa d'abord que

d'administrer son empire, ce qu'il n'avait pas fait depuis un an, et

ensuite de tirer les conséquences de la politique de Tilsit. En effet,

tandis que le cabinet de Saint-Pétersbourg, chargé de la médiation,

adressait à l'Angleterre cette question: Voulez-vous la paix ou la

guerre, la paix avec tous, ou la guerre avec tous? Napoléon disposait

toute chose pour forcer les États restés neutres à se déclarer contre

l'Angleterre, dans le cas où elle se déciderait à continuer les

hostilités. Ces États restés neutres étaient le Danemark, l'Autriche

et le Portugal. Napoléon prépara une armée pour contraindre le

Portugal. Mais sa correspondance, la nature de ses ordres prouvent

qu'il ne songeait, à l'égard du Portugal, qu'à faire cesser la

neutralité de celui-ci. Lorsqu'en août et septembre 1807 l'Angleterre,

pour toute réponse à la question pressante de la Russie, répondit en

brûlant Copenhague, le cri de guerre fut général contre elle, et alors

seulement Napoléon songea à tirer parti de deux choses, la

prolongation forcée de l'état de guerre, et l'indignation universelle

excitée contre la Grande-Bretagne, indignation qui lui permettrait de

tenter de son côté ce qu'il n'aurait jamais osé se permettre en

d'autres temps.

Il somma d'abord le Portugal, qui laissa bientôt voir sa complicité

secrète avec l'Angleterre, et il résolut de s'en emparer. Ne pouvant

pas le posséder directement, il eut l'idée de le partager avec

l'Espagne, moyennant la cession de la Toscane. C'est le moment

(octobre 1807) où la question de la Péninsule tout entière fut

visiblement soulevée dans son esprit, par la question du Portugal. Des

mots échappés dans ses lettres, de premiers ordres montrent une pensée

naissante, et naissante par suite des événements de Copenhague. C'est

à ce même moment que les indignes scènes de l'Escurial aboutirent au

projet insensé d'intenter un procès criminel au prince des Asturies,

pour le faire déclarer déchu de ses droits à la couronne, et les

transmettre on ne sait à qui, au prince de la Paix probablement, sous

le titre de régent. Alors il ressort des ordres de Napoléon que les

indignités de la cour d'Espagne furent une provocation pour son

ambition; car, en calculant la marche des courriers d'après les

vitesses de cette époque, on voit que c'est à la nouvelle même du

procès de l'Escurial que commencèrent les mouvements de troupes,

puisqu'un instant il alla jusqu'à prescrire de les faire partir en

poste, ordre suspendu depuis lorsqu'il reçut à Paris la nouvelle du

pardon royal accordé au prince des Asturies.

Amené par l'événement de Copenhague et l'obligation de continuer la

guerre à prendre le Portugal, Napoléon eut ainsi l'esprit attiré vers

les affaires de la Péninsule, et par le procès de l'Escurial sa

volonté fut provoquée jusqu'à vouloir s'en mêler par la force. Un

répit ayant été la suite du pardon accordé à Ferdinand, il partit pour

l'Italie en novembre 1807.

Il est évident par ce qui se passa à Mantoue avec Lucien Bonaparte que

Napoléon songeait alors à un mariage de l'une de ses nièces avec

Ferdinand, et qu'il n'était pas fixé sur le détrônement des Bourbons.

Cependant il donna en Italie même des ordres pour la marche des

troupes, et des ordres qui prouvent que ces troupes n'étaient pas de

simples renforts envoyés à l'armée de Portugal (comme seraient portés

à le croire ceux qui prétendent qu'avant la révolution d'Aranjuez

Napoléon ne pensait à rien), mais des troupes destinées à résoudre

l'affaire d'Espagne elle-même, puisque c'est en Italie qu'il organisa

la division Duhesme, chargée d'envahir la Catalogne.

Arrivé à Paris en janvier 1808, ses ordres se multiplièrent, et

prouvent par leur succession rapide que la résolution mûrissait, et

qu'il voulait en finir avec les Bourbons d'Espagne.

Il avait deux manières, ou trois, si l'on veut, de résoudre la

question:

1º Donner une princesse française à Ferdinand, en n'exigeant aucun

sacrifice de la part de l'Espagne.

2º Donner une princesse française, en exigeant les provinces de l'Èbre

et l'ouverture des colonies espagnoles.

3º Détrôner les Bourbons.

Quant au premier projet, le plus sage à mon avis, Napoléon ne dut pas

y songer long-temps, car il renvoya un peu après sa nièce en Italie.

Cette scène, attestée par des témoins oculaires, parmi lesquels un

frère de l'Empereur, ne peut laisser de doute.

Quant au second projet, il a existé certainement, ou du moins il en a

été question; car une dépêche de M. Yzquierdo, reçue à Madrid par

Ferdinand au moment où son père abdiquait, et publiée par les

Espagnols, atteste la discussion de ce projet entre M. Yzquierdo et M.

de Talleyrand. De plus, il se trouve une lettre de M. de Talleyrand au

dépôt du Louvre, dans laquelle il expose à Napoléon ce même projet,

tandis que M. Yzquierdo l'exposait de son côté à la cour d'Espagne, et

à la même date. Le second projet a donc existé. Fut-il sérieux? Oui, à

un certain degré; car M. de Talleyrand ajoute ces mots dans sa dépêche

à l'Empereur: «Mon opinion est que si cela convenait à Votre Majesté,

on engagerait M. Yzquierdo, cependant avec un peu de peine, à signer;

toutefois en éloignant les troupes du séjour du roi.» Le projet d'en

finir, avec ou sans mariage, mais avec l'abandon des provinces de

l'Èbre et l'ouverture des colonies, avait donc une certaine réalité,

du moins dans l'esprit de M. de Talleyrand, qui était ici le confident

intime de l'Empereur. Mais ce projet était-il tout à fait sérieux?

Était-il autre chose qu'une éventualité que Napoléon se réservait, en

tendant véritablement à un autre but? Oui, et je crois en effet que

c'est là la vérité. Napoléon laissait discuter, dans le courant de

février et de mars 1808, le projet de terminer les affaires pendantes

avec l'Espagne par un abandon de ses provinces de l'Èbre et

l'ouverture de ses colonies, avec ou sans un mariage, mais en même

temps et plus sérieusement il tendait au détrônement.

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 08 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 47 / 50 段