À Cadix il existait depuis long-temps six vaisseaux armés. Napoléon

ordonna de les pourvoir de tout ce qui leur manquait en vivres, en

équipages, et d'ajouter cinq autres vaisseaux, que les ressources de

ce port, si on avait de l'argent, permettaient de radouber, d'armer et

d'équiper. Cadix contenait encore cinq vaisseaux français et plusieurs

frégates sous l'amiral Rosily, restes glorieux, comme nous l'avons

dit, du désastre de Trafalgar, et aussi bien organisés que les

meilleurs vaisseaux anglais. Napoléon voulut renforcer cette division

de deux autres vaisseaux, au moyen d'une combinaison fort ingénieuse,

et fort avantageuse à l'Espagne. Il envoya, sur les fonds du Trésor de

France, l'avance nécessaire pour la construction de deux vaisseaux

neufs, lesquels devaient être mis sur chantier à Carthagène, port où

l'on construisait plus habituellement, tandis que dans celui de Cadix

on réservait les bois au radoub des flottes armées. En retour de cette

avance, l'Espagne devait prêter à la France le _Santa-Anna_ et le

_San-Carlos_, deux trois-ponts magnifiques, qui lui seraient rendus

après l'achèvement des deux vaisseaux construits à Carthagène.

Napoléon prescrivit au bataillon des marins de la garde, fort de six à

sept cents hommes, qui avait suivi les détachements de la garde en

Espagne, de se rendre à Cadix à la suite du général Dupont. Outre ces

six ou sept cents marins excellents, l'amiral Rosily pouvait bien sans

affaiblir son escadre en détacher trois ou quatre cents, que le

général Dupont lui remplacerait en jeunes conscrits de ses bataillons,

et avec ces moyens il devenait facile d'équiper les deux nouveaux

vaisseaux empruntés à l'arsenal de Cadix. On devait donc avoir tout de

suite à Cadix sept vaisseaux français, cinq ou six espagnols, ce qui

faisait douze ou treize, et, avec les cinq espagnols dont l'armement

était ordonné, un total de dix-huit, employés, comme on le verra

bientôt, à l'exécution des plus grands desseins.

[En marge: Armement d'une division à Carthagène, et ordre à l'escadre

qui en était sortie d'y rentrer ou de se rendre à Toulon.]

À Carthagène, la mise sur chantier de deux vaisseaux neufs pour le

compte de la France allait ranimer les constructions et ramener les

ouvriers dispersés. Il était sorti de ce port une escadre de six

vaisseaux pour se rendre à Toulon. Il en restait deux capables de

naviguer. Napoléon ordonna de les armer immédiatement, et d'y ajouter

quelques frégates. Il enjoignit à la flotte de Carthagène, réfugiée à

Mahon, de se rendre à Toulon, ou de revenir à Carthagène. Revenue à

Carthagène, elle devait, avec les deux vaisseaux qu'on allait armer, y

présenter une division de huit vaisseaux.--Donnez-vous la gloire,

écrivait Napoléon à Murat, d'avoir, pendant votre courte

administration, ranimé la marine espagnole. C'est le meilleur moyen de

nous rattacher les Espagnols, et de motiver honorablement notre

présence chez eux.--

Maintenant il faut voir comment ces préparatifs, propres à réveiller

l'activité dans les ports de l'Espagne, allaient concourir avec les

forces navales déjà créées dans toute l'étendue de l'empire français.

Nous avons dit que le projet de Napoléon était de disposer dans tous

les ports de l'Europe, depuis le Sund jusqu'à Cadix, depuis Cadix

jusqu'à Toulon, depuis Toulon jusqu'à Corfou et Venise, des flottes

complétement équipées, et à côté de ces flottes des camps, que le

retour de la grande armée permettrait de composer des plus belles

troupes, afin de ruiner, de désespérer l'Angleterre par la possibilité

toujours menaçante d'immenses expéditions pour tous les pays, la

Sicile, l'Égypte, Alger, les Indes, l'Irlande, l'Angleterre elle-même.

C'est le cas de montrer où en étaient ces projets, et ce qu'ils

allaient devenir par la réunion de l'Espagne et de la France sous une

même autorité.

[En marge: Vicissitudes et résultats de l'expédition de Sicile.]

L'expédition de Corfou, destinée principalement pour la Sicile, avait

eu bien des contre-temps à surmonter, mais avait dominé la

Méditerranée pendant deux mois, du 10 février au 10 avril. L'amiral

Ganteaume, parti, comme on l'a vu, de Toulon le 10 février, avec les

deux divisions de Toulon et de Rochefort, formant dix vaisseaux, deux

frégates, deux corvettes, une flûte, avait essuyé dans la nuit du 11

une horrible tempête. Son escadre dispersée n'avait pu se rallier.

Avec le vaisseau à trois ponts le _Commerce de Paris_, et la division

de Rochefort, il avait tenu la mer, doublé la Sicile, et paru en vue

de Corfou, où il était entré le 23. De son côté, le contre-amiral

Cosmao, avec quatre vaisseaux, deux frégates et deux flûtes, avait

long-temps battu les mers de Sicile pour rejoindre l'amiral, avait

ensuite gagné le cap Sainte-Marie, rendez-vous qui lui était assigné à

l'extrémité de la terre d'Otrante, et, au lieu d'entrer à Corfou, où

il aurait trouvé le reste de la flotte, s'était retiré dans le golfe

de Tarente, sur le faux bruit de l'approche d'une escadre anglaise.

L'amiral Ganteaume, sorti le 25 février de Corfou pour rallier la

division Cosmao, ballotté par une affreuse tourmente de dix-neuf

jours, avait enfin rencontré son lieutenant le 13 mars, et ramené ses

dix vaisseaux, ses deux frégates, ses deux corvettes, et l'une de ses

deux flûtes à Corfou. Il y avait versé des munitions et des vivres en

quantité considérable, et porté la garnison à six mille hommes. Il

s'apprêtait à pénétrer dans le détroit de Messine, pour opérer le

passage des troupes françaises en Sicile, lorsqu'un avis de Joseph

était venu l'informer que l'amiral anglais Stracham était à Palerme

avec dix-sept vaisseaux; il avait alors pris le parti de retourner à

Toulon, laissant à Corfou ses frégates fraîchement armées, et ramenant

la _Pomone_ et la _Pauline_, qui avaient épuisé leurs ressources et

usé leur armement par leur séjour prolongé dans cette île. Accueilli

par les mauvais temps de l'équinoxe, il n'avait rejoint Toulon que le

10 avril.

[En marge: Nouvelle organisation de la flotte de Toulon.]

Cette expédition de deux mois, quoique fort contrariée par le temps,

avait néanmoins causé une vive satisfaction à Napoléon, et il avait

voulu qu'on prodiguât les plus pompeux éloges à l'amiral et à ses

officiers dans toutes les feuilles de l'Empire. Il en avait conclu

qu'avec un peu plus de hardiesse et de pratique ses amiraux pourraient

tenter de grandes choses. Il ordonna sur-le-champ de radouber les dix

vaisseaux de l'amiral Ganteaume, qui étaient pourvus d'excellents

équipages et de deux bons officiers, les contre-amiraux Cosmao et

Allemand, de mettre à la mer l'_Austerlitz_, le _Breslaw_, le

_Donauwerth_, et d'y adjoindre deux vaisseaux russes réfugiés à

Toulon, dont il avait stipulé le concours avec le gouvernement de

Russie. Il décréta une nouvelle levée de marins sur les côtes de

Provence, de Ligurie, de Toscane et de Corse, avec une adjonction de

conscrits, pour armer les trois vaisseaux neufs l'_Austerlitz_, le

_Breslaw_, le _Donauwerth_. Il ordonna d'équiper en flûte plusieurs

frégates et vieux bâtiments, de manière à pouvoir embarquer 20 mille

hommes et 800 chevaux. L'arrivée de la division espagnole de

Carthagène, si elle se rendait des Baléares à Toulon, devait y

augmenter d'un tiers ou d'un quart les moyens de transport.

[En marge: Division navale russe et française préparée à Lisbonne.]

Nous venons de parler des préparatifs commandés à Carthagène et à

Cadix. Le général Junot avait trouvé à Lisbonne deux vaisseaux en état

de prendre la mer, et un vaisseau sur chantier sur le point d'être

lancé. Napoléon lui avait envoyé quelques officiers et quelques

marins, et lui avait prescrit d'enrôler les matelots danois,

portugais, espagnols, qui se trouvaient sans emploi à Lisbonne, pour

équiper les trois vaisseaux portugais. Cette division française,

réunie à celle de l'amiral russe Siniavin, forte de neuf vaisseaux,

devait ainsi s'élever à douze.

[En marge: Division de Rochefort, Lorient et Brest.]

À Rochefort, Napoléon avait remplacé la division Allemand au moyen de

trois vaisseaux mis à l'eau, et d'un quatrième lancé plus récemment. À

Lorient, il avait une division de trois vaisseaux neufs, plus le

_Vétéran_ qui allait y rentrer, avec des frégates et des flûtes. Il

fit préparer dans ce port des moyens d'embarquement pour quatre à cinq

mille hommes. À Brest, il restait de l'ancienne flotte sept vaisseaux

en bon état. Il ordonna d'y joindre des frégates, des vaisseaux armés

en flûte, n'ayant qu'une batterie pourvue de ses canons, et pouvant,

sur un très-petit nombre de bâtiments, porter au loin douze mille

hommes. L'amiral Villaumez devait commander cette escadre.

[En marge: Flotte d'Anvers.]

Enfin il existait déjà huit vaisseaux neufs descendus d'Anvers à

Flessingue, sans compter une douzaine d'autres en construction, dont

quelques-uns prêts à être lancés. Napoléon ordonna de détacher de

Boulogne une partie des équipages de la flottille, organisés en

bataillons de marins, servant tour à tour à terre ou à la mer, et

très-capables de remonter sur des vaisseaux de haut bord. La

flottille, réduite à ce que la rade de Boulogne pouvait facilement

contenir, était encore assez considérable pour transporter 80 mille

hommes en deux ou trois traversées. Au Texel, le roi Louis avait huit

vaisseaux tout prêts, et des détachements de troupes hollandaises.

[En marge: Force totale des expéditions maritimes préparées par

Napoléon.]

Napoléon avait ainsi 42 vaisseaux français déjà armés et équipés, plus

20 espagnols déjà armés ou près de l'être, 10 hollandais, 11 russes

dans les ports de France, 12 russes dans l'Adriatique, plus un ou deux

appartenant au Danemark. Il se flattait d'avoir construit encore 35

vaisseaux à la fin de l'année, dont 12 à Flessingue, 1 à Brest, 5 à

Lorient, 5 à Rochefort, 1 à Bordeaux, 1 à Lisbonne, 4 à Toulon, 1 à

Gênes, 1 à la Spezzia, 3 ou 4 à Venise. Ces 35 vaisseaux étaient

construits aux deux tiers. Toutes ces constructions terminées, il

devait posséder ainsi 131 vaisseaux de ligne, et son projet était de

placer 7 mille hommes au Texel, 25 mille à Anvers, 80 mille à

Boulogne, 30 mille à Brest, 10 mille entre Lorient et Rochefort, 6

mille Espagnols au Ferrol, 20 mille Français autour de Lisbonne, 30

mille autour de Cadix, 20 mille autour de Carthagène, 25 mille à

Toulon, 15 mille à Reggio, 15 mille à Tarente. Avec 131 vaisseaux de

ligne et 300 mille hommes environ, toujours prêts à s'embarquer sur un

point ou sur un autre, on devait causer aux Anglais une continuelle

épouvante.

[En marge: Effectif naval nécessaire aux Anglais pour faire face aux

moyens préparés par Napoléon.]

En attendant que ce grand développement de forces fût achevé,

Napoléon calculait que les Anglais devraient avoir 10 vaisseaux dans

la Baltique pour veiller sur les Russes et les opérations de la

Finlande, 8 pour observer les flottes préparées au Texel et aux

bouches de la Meuse, 24 pour opposer aux 8 ou 10 de Flessingue, aux 7

de Brest, aux 4 de Lorient, aux 3 de Rochefort; 4 pour opposer à

l'expédition du Ferrol, 12 à l'armement de Lisbonne, 20 à l'armement

de Cadix, 22 ou 24 à l'armement de Toulon, ce qui exigeait un total de

102 vaisseaux, sans compter les forces nécessaires en Amérique, dans

les Indes, et dans toutes les mers du globe. C'était un effort ruineux

pour la Grande-Bretagne, si on la condamnait à le continuer pendant

deux ou trois années.

[En marge: Nouveau projet d'une expédition en Égypte et dans l'Inde.]

Napoléon cependant ne voulait pas se borner à une simple menace,

quelque inquiétante et coûteuse qu'elle pût être pour la

Grande-Bretagne, et il entendait tirer de ces immenses préparatifs

deux résultats immédiats: une expédition dans l'Inde et une en Égypte,

double projet qui attirait toute son attention dès qu'elle cessait

d'être fixée sur le détroit de Calais. Il avait, suivant sa coutume,

ordonné d'ajouter aux divisions armées en guerre des moyens de

transport consistant en vieux vaisseaux et en vieilles frégates armés

en flûte, et permettant de porter beaucoup de monde et de vivres sans

traîner après soi un trop grand nombre de voiles. Il avait ainsi de

quoi embarquer 12 mille hommes à Brest, 4 ou 5 mille à Lorient, 3

mille à Rochefort, les uns et les autres pourvus de six mois de

vivres. Il existait à Toulon des moyens d'embarquement pour 20 mille

hommes avec trois mois de vivres. Il avait ordonné à Cadix de

semblables préparatifs pour 20 mille hommes, mais pour une époque

moins rapprochée.

Profitant de l'incertitude dans laquelle se trouverait l'Angleterre

menacée sur tous les points à la fois, l'expédition de Lorient devait

partir la première, pour porter à l'île de France les 4 ou 5 mille

hommes qu'elle pouvait embarquer. Si elle arrivait, c'était un renfort

d'hommes, de munitions, de forces navales, qui allait faire de l'île

de France un poste formidable pour le commerce des Indes. L'expédition

de Brest devait partir la seconde. Si elle arrivait aussi à l'île de

France, le général Decaen, avec une force de 16 à 17 mille hommes, et

une escadre puissante, était en mesure de renverser ou d'ébranler au

moins l'empire britannique dans les Indes. Un peu après l'amiral

Ganteaume enfin devait porter 20 mille hommes ou en Sicile, ou en

Égypte, tandis que la flotte de Cadix serait en mesure de le suivre

dans l'une de ces directions. Le moins qu'il pût résulter de ces

tentatives combinées, ce serait dans l'Océan le ravitaillement de nos

colonies, dans la Méditerranée la conquête d'un point important, et

dans l'une et l'autre mer, un tel trouble pour l'amirauté anglaise

qu'elle ne pourrait rien tenter contre les colonies espagnoles.

[En marge: Courses de Napoléon autour de Bayonne pour s'enquérir de

beaucoup de détails relatifs à la marine.]

[En marge: Efforts pour rendre au port de Bayonne ses anciennes

conditions, et en faire un port de construction.]

[En marge: Moyen nouveau de porter des vivres aux colonies, et d'en

rapporter des denrées coloniales.]

Tandis qu'il discutait avec opiniâtreté ces divers plans, soit avec le

ministre Decrès, soit avec les amiraux chargés du commandement, et

qu'il en ordonnait l'ensemble ou en rectifiait les détails d'après

l'avis des hommes pratiques, Napoléon dans ses moments de loisir

montait lui-même à cheval, pour courir le long de la mer, visiter

l'embouchure de l'Adour, et recueillir de ses propres yeux beaucoup

d'informations relatives à la marine. Depuis qu'il était dans les

Landes, et qu'il avait vu gisant sur le sol de magnifiques bois de

pins et de chênes, qui pourrissaient faute de moyens de transport, il

s'était promis de vaincre la nature à force d'art. _Le coeur me

saigne_, écrivait-il à M. Decrès, en voyant périr inutilement des bois

si précieux et si rares. Il ordonna d'abord de transporter une partie

de ces bois à Mont-de-Marsan, par les eaux de l'Adour, puis de

préparer des attelages de boeufs pour les traîner jusqu'à Langon, et

les faire descendre ensuite par la Garonne jusqu'à Bordeaux et La

Rochelle. Ce mode de transport étant fort coûteux, il s'obstina à

faire construire à Bayonne même, pour employer le reste des bois du

pays. La barre qui obstrue le fleuve formait le seul obstacle. Elle ne

donnait que quatorze pieds d'eau à marée haute. Ce n'était pas assez

pour un vaisseau de soixante-quatorze, échantillon que Napoléon

voulait construire dans ce port. Il imagina des travaux qui devaient

reculer la barre de quelques centaines de toises, et procurer tout de

suite un fond de vingt ou trente pieds, parce qu'en s'éloignant la mer

devenait extrêmement profonde, et que la barre descendait en

proportion. Il fit venir des ingénieurs de Hollande, afin de discuter

et d'arrêter avec eux ces divers travaux. Puis il adopta plusieurs

projets pour envoyer aux colonies des recrues, des farines, dont

elles manquaient, et en rapporter des sucres, des cafés, dont elles

ne savaient que faire. Il commença par offrir aux armateurs du

commerce une certaine somme par tonneau pour le transport des

munitions et des hommes. Leur exigence s'étant élevée trop haut, il

décida le départ de corvettes et de frégates, qui devaient porter des

recrues, des farines, et rapporter des denrées coloniales pour le

compte de l'État. _À des circonstances extraordinaires il faut_,

disait-il, _des moyens extraordinaires_; le pire serait de ne rien

faire, car les colonies mourraient de faim à côté de leurs barriques

de sucre et de café, et nous manquerions de ces denrées si précieuses

à côté de nos farines ou de nos salaisons invendues.

[En marge: Formation d'une junte à Bayonne.]

[En marge: Tendance à l'insurrection dans quelques-unes des provinces

espagnoles.]

En ce moment il venait d'arriver à Bayonne un certain nombre

d'Espagnols considérables, choisis par ordre de Napoléon dans les

diverses provinces de l'Espagne pour composer une junte. Ils avaient

répondu à son appel, les uns parce qu'ils étaient convaincus que, pour

le bonheur de leur patrie, pour lui épargner une guerre dévastatrice,

pour sauver ses colonies et assurer sa régénération, il fallait se

rattacher à la dynastie Bonaparte; les autres, parce qu'ils étaient

attirés par l'intérêt, par la curiosité, par la sympathie qu'inspire

un homme extraordinaire. Cependant le mouvement insurrectionnel qui

avait éclaté à Madrid le 2 mai, s'était communiqué dans plusieurs

provinces à la fois, en Andalousie à cause de son éloignement des

troupes françaises, en Aragon à cause de l'esprit national de cette

province frontière, dans les Asturies à cause d'un vieux sentiment

d'indépendance propre à cette région inaccessible. Là le sentiment

des gens éclairés était vaincu par le sentiment du peuple, moins

touché par les considérations politiques que par l'attentat commis

contre une dynastie nationale. Dans ces provinces on n'avait ni pu ni

osé nommer des députés à la junte de Bayonne. Le gouvernement de

Madrid y avait suppléé en les nommant lui-même. Quelques-uns, bien que

portés à se rendre à Bayonne, craignaient toutefois d'y aller; car il

y avait une idée qui commençait à se répandre universellement, c'est

que quiconque faisait le voyage de Bayonne n'en revenait plus. Une

sorte de terreur populaire et superstitieuse s'était emparée des

esprits. Les troupes qu'on avait voulu diriger vers les Pyrénées, et

notamment les gardes du corps, avaient obstinément refusé d'obéir; ce

qui était fâcheux, car c'étaient autant de forces laissées à

l'insurrection. Napoléon, averti par Murat de cette disposition des

esprits, avait renvoyé pour quelques jours MM. de Frias, de

Medina-Celi et quelques autres personnages considérables, afin de

montrer qu'on pouvait revenir de Bayonne quand on y était allé.

[En marge: Murat atteint d'une maladie grave qui le met dans

l'impossibilité de commander.]

On touchait à la fin de mai, et l'esprit public s'altérait visiblement

en Espagne, surtout par le retard à proclamer le nouveau roi. Murat

demandait avec instance qu'on en finît, pour décider d'abord une

question qui n'avait pas cessé de le préoccuper beaucoup, et ensuite

pour prévenir une plus grande altération dans les sentiments des

Espagnols. Napoléon, qui devinait parfaitement les motifs personnels

de son beau-frère, et qui ne pouvait pas faire arriver plus tôt la

réponse qu'il attendait de Naples, lui avait écrit de la manière la

plus dure; et Murat agité de mille soucis, de mille espérances, tour à

tour conçues ou abandonnées, bourrelé par les reproches injustes de

Napoléon, avait fini par succomber tant au climat qu'à ses propres

émotions. Il avait été atteint d'une fièvre presque mortelle, qui

mettait ses jours en péril, et persuadait aux basses classes que le

lieutenant de Napoléon venait d'être frappé par la Providence. Ce

n'était pas un médiocre inconvénient que cette superstition populaire,

et cette subite disparition de l'autorité du lieutenant-général dans

les circonstances actuelles.

[En marge: Juin 1808.]

[En marge: Acceptation et arrivée de Joseph.]

[En marge: Proclamation de Joseph comme roi d'Espagne et des Indes.]

[En marge: Dispositions morales de Joseph en recevant la couronne

d'Espagne.]

Enfin Napoléon apprit dans les premiers jours de juin, après trois

semaines d'attente, l'acceptation et l'arrivée de Joseph, qui n'avait

pu, à cause des distances, ni répondre ni arriver plus tôt. Le 6 juin,

veille de son arrivée, Napoléon se décida à le proclamer roi

d'Espagne, afin qu'il pût paraître à Bayonne en cette qualité, et y

recevoir immédiatement les hommages de la junte. En conséquence

Napoléon rendit un décret dans lequel, s'appuyant sur les déclarations

du conseil de Castille, il proclamait Joseph Bonaparte roi d'Espagne

et des Indes, et garantissait au nouveau souverain l'intégrité de ses

États d'Europe, d'Afrique, d'Amérique et d'Asie. Le 7 juin Napoléon

alla à sa rencontre, sur la route de Pau, et l'accabla de

démonstrations tout à la fois sincères et calculées, car il l'aimait,

et voulait en même temps lui donner crédit aux yeux de la junte.

Joseph était enivré de sa grandeur, et inquiet aussi des difficultés

qu'il entrevoyait, difficultés dont la révolte des Calabres pouvait

déjà lui faire présager une partie. Comme tous les parvenus il était

beaucoup moins heureux que ne le suppose la jalouse envie. Il recevait

presque avec effroi ce royaume d'Espagne, que Murat désirait jusqu'à

en mourir; et dans ces perplexités il se laissait aller à regretter le

doux royaume de Naples, qui ne suffisait pas à consoler la douleur de

Murat! Étrange scène, qui n'était pas la moins singulière de celles

que devait offrir cette famille, placée un moment par un grand homme

dans la région des fables, pour retomber ensuite dans la région des

réalités, de toute la hauteur des trônes les plus élevés de la terre.

[En marge: Présentation à Joseph des Espagnols réunis à Bayonne.]

[En marge: Favorable impression que produit Joseph sur les Espagnols

qu'on lui présente.]

[En marge: Cérémonie solennelle pour la reconnaissance de Joseph par

les Espagnols présents à Bayonne.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 08 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 46 / 50 段