Toutefois Murat avait encore une chance, c'est que Joseph n'acceptât

pas la couronne d'Espagne, ou que les difficultés mêmes de la

transmission à un prince placé loin de Madrid, et n'ayant pas dans les

mains les rênes de l'administration espagnole, portassent Napoléon à

changer d'avis. Il se remit donc de sa pénible émotion, conçut un

reste d'espérance, et travailla sincèrement à l'exécution des ordres

qu'il avait reçus. La junte de gouvernement, que ne présidait plus don

Antonio, et qui s'était accrue, comme on l'a vu, de quelques membres

du conseil de Castille et des Indes, était naturellement attachée à

Ferdinand VII, car les hommes qui la composaient étaient Espagnols de

coeur; mais ils étaient irrésolus, et ne savaient quel parti prendre

dans l'intérêt de leur pays. Comme Espagnols, il leur en coûtait fort

de renoncer à l'ancienne dynastie qui depuis un siècle régnait sur

l'Espagne, et qui était identifiée avec le pays autant que si elle

était descendue directement de Ferdinand et d'Isabelle. Cet

attachement chez eux se fortifiait de toute l'énergie des passions du

peuple, qui, excité par la haine de l'étranger, par celle du favori

Godoy, voyant dans Ferdinand VII la victime de l'un et de l'autre,

tendait partout à s'insurger. Mais ils étaient retenus par la crainte

qu'éprouvaient tous les hommes éclairés de voir, si on résistait aux

Français, l'Espagne servir de champ de bataille aux armées

européennes, une populace fanatique et barbare entrer en lice au grand

dommage des honnêtes gens, les colonies enfin secouer le joug de la

métropole, et peut-être ouvrir les bras aux Anglais. Tel était le

conflit de sentiments qui faisait hésiter la junte, et agitait le

coeur de tout Espagnol comprenant et aimant les intérêts de son pays.

Quand l'âme est incertaine, la conduite l'est aussi. La junte, et avec

elle les classes éclairées, devaient donc, dans ces graves

occurrences, jouer un rôle équivoque et faible. En recevant les

renonciations de Charles IV et de Ferdinand VII, et les déclarations

par lesquelles ces princes déliaient les Espagnols de leur serment de

fidélité, les membres de la junte, tout en croyant que la force avait

arraché ces renonciations, furent disposés à fléchir devant une

destinée supérieure. Les récentes recommandations de Ferdinand VII,

qui les engageait à s'abstenir de tout acte imprudent, achevèrent de

les confirmer dans cette disposition. Toutefois ils eurent un moment

de pénible incertitude quand la réponse aux questions antérieures de

la junte, demandant s'il fallait se réunir ailleurs qu'à Madrid,

convoquer les cortès, et faire aux Français une guerre nationale, leur

parvint par un messager secret, qui avait mis beaucoup de temps à

traverser les Castilles. La première réponse à ces questions avait été

affirmative, comme on s'en souvient, et datée du 5 mai au matin, un

peu avant la scène qui avait eu lieu chez le vieux roi Charles IV, et

qui avait décidé les renonciations. Après mûre réflexion, les membres

de la junte, considérant que ce qui s'était passé depuis entre le père

et le fils avait changé tout à fait l'état des choses, amené Ferdinand

VII à se démettre de la royauté, et à conseiller lui-même la prudence,

crurent ne devoir tenir aucun compte d'ordres annulés par des

résolutions postérieures. Ils se montrèrent donc devant Murat tout à

fait résignés, prêts à obéir à ses commandements et à reconnaître le

roi que leur donnerait Napoléon. Ceux notamment qui par conviction ou

intérêt adoptaient l'idée d'un changement de dynastie, le marquis de

Caballero par exemple, étaient disposés à servir activement la

nouvelle royauté, surtout si c'était Murat, qu'ils connaissaient, qui

devait en être investi.

[En marge: Difficultés que rencontre Murat pour faire demander, par

les autorités espagnoles, Joseph Bonaparte comme roi.]

Murat cependant avait autre chose qu'un concours passif à réclamer de

leur part. Il avait ordre de faire surgir du sein de la junte et des

conseils de Castille et des Indes la demande formelle de Joseph

Bonaparte comme roi d'Espagne. C'était trop pour la faiblesse des uns,

pour les calculs intéressés des autres. Laisser tomber les droits de

la maison de Bourbon, sans prendre la responsabilité du changement de

dynastie, était tout ce qu'on pouvait attendre d'eux. Se compromettre

pour un prince nouveau, à la condition de le faire sous ses yeux, et

d'acquérir ainsi toute sa faveur, aurait pu convenir aux ambitieux;

mais il ne leur convenait pas de se compromettre pour un prince

absent, inconnu, qui n'était pas témoin de l'ardeur qu'on mettait à le

servir.

Murat trouva donc tous les courages glacés, quand il proposa à la

junte de se concerter avec les conseils de Castille et des Indes pour

appeler Joseph Bonaparte au trône d'Espagne. Les uns ne cachèrent pas

leurs craintes, les autres leur peu de zèle pour les intérêts d'un roi

absent. Il y avait là de quoi flatter les secrets penchants de Murat,

car il était évident que l'initiative des autorités espagnoles eût été

plus facile à obtenir s'il se fut agi de lui, soit parce qu'il

plaisait, soit parce qu'il était sur les lieux. Il n'en insista pas

moins beaucoup, et vivement, auprès des autorités espagnoles, pour

leur arracher ce qu'il avait mission d'en obtenir.

[En marge: Déclaration équivoque obtenue des conseils de Castille et

des Indes.]

Les conseils de Castille et des Indes, qui sous quelques rapports

répondaient, comme nous l'avons dit, à ce qu'étaient autrefois en

France les parlements, avaient toujours recherché les occasions

d'étendre leur compétence. Cette fois, loin de viser à l'étendre, ils

en firent valoir au contraire les étroites limites, en se récriant

contre la prétention qu'on voulait leur suggérer de toucher aux droits

du trône, et de décider si une dynastie avait mérité d'en descendre,

et une autre d'y monter. Cependant, après de nombreuses et actives

négociations, dont le marquis de Caballero fut l'intermédiaire, les

conseils de Castille et des Indes aboutirent à une déclaration portant

que, dans le cas où Charles IV et Ferdinand VII auraient

définitivement renoncé à leurs droits, le souverain qu'ils croyaient

le plus capable de faire le bonheur de l'Espagne serait le prince

Joseph Bonaparte, qui régnait avec tant de sagesse dans une partie de

l'ancien patrimoine espagnol, dans le royaume de Naples. Ainsi les

conseils ne prenaient pas sur eux de prononcer sur les droits de

Ferdinand VII et de Charles IV, mais se bornaient, en cas de vacance

bien reconnue du trône, à témoigner une préférence, qui n'était après

tout qu'une marque de haute considération pour l'un des princes les

plus estimés de la famille Bonaparte.

Murat manda ce résultat à Napoléon, sans lui dissimuler les peines

qu'il avait eues à l'obtenir, et les difficultés particulières que

rencontrait un candidat absent. Il était facile d'apercevoir qu'il

éprouvait une sorte de satisfaction en voyant s'élever contre la

candidature du prince Joseph des objections qui pouvaient faire

renaître la sienne. Napoléon, qui n'avait pas coutume de le ménager,

ne voulut pas toutefois l'irriter dans un moment où il avait tant

besoin de son zèle, et se contenta d'adresser à M. de Laforêt la plus

violente et la moins juste des réprimandes, lui disant qu'on l'avait

placé auprès du prince Murat pour lui donner de bons et sages avis,

non pour flatter ses penchants; que les hésitations qu'on rencontrait

à Madrid ne provenaient que de la faiblesse avec laquelle on avait agi

auprès des autorités espagnoles; que le grand-duc de Berg se berçait

de l'espoir de régner sur l'Espagne, et que sa conduite s'en

ressentait; que c'était là une illusion qu'il fallait détruire chez

lui; car personne en Espagne ne songeait à le prendre pour roi; qu'on

n'oublierait jamais qu'il avait été l'auteur de toute la trame qui

venait d'aboutir à la dépossession de la famille déchue, et le général

qui avait commandé la mitraillade du 2 mai; qu'un prince étranger à

tous ces actes, sur lequel ne pèserait aucun souvenir d'intrigue ou de

rigueur, serait bien mieux reçu, et que la récompense des services

rendus par le prince Murat serait dans le royaume de Naples, destiné à

devenir vacant par le succès même de ce qu'on faisait à Madrid. Cette

réprimande, adressée à M. de Laforêt afin qu'il en arrivât quelque

chose à Murat, était pour ce dernier un triste prix de la complaisance

qu'il avait mise à seconder une odieuse machination: triste prix,

disons-nous, mais très-mérité, car c'est ainsi que doivent être

traités tous ceux qui prêtent leur concours à de coupables desseins.

[En marge: Napoléon cherche à racheter l'usurpation de la couronne

d'Espagne par une habile réorganisation de ce royaume.]

Après avoir fait parvenir son mécontentement à Murat par cette voie

indirecte, Napoléon pensa qu'en attendant la proclamation définitive

de la dynastie nouvelle, il fallait employer les quelques semaines

qui allaient s'écouler à préparer la réorganisation administrative de

l'Espagne. Il voulut s'excuser aux yeux des hommes politiques de tous

les pays de l'acte qu'il venait de commettre, par un emploi

merveilleux des ressources de l'Espagne, et aucun homme, il faut le

reconnaître, n'était plus capable que lui de racheter, par la manière

de régner, un forfait commis pour régner. Les projets qu'il forma, et

que l'Espagne déjoua par une résistance fanatique et généreuse, furent

des plus vastes, des mieux combinés qu'il eût jamais conçus de sa vie.

Il commença d'abord par se faire envoyer à Bayonne tous les documents

dont disposait l'administration espagnole relativement aux finances, à

l'armée, à la marine. On en trouvait bien peu; car, ainsi que nous

l'avons dit ailleurs, les finances étaient un secret du ministre des

finances, créature du prince de la Paix. La distribution de l'armée et

de la marine, leur situation, leurs ressources, leurs besoins,

restaient des faits locaux, que l'on connaissait à peine dans

l'administration centrale à Madrid. Quand Murat demanda pour

l'Empereur un état de la marine, on lui présenta un annuaire imprimé.

Mais Napoléon n'était pas homme à se contenter de pareils documents.

Il fit adresser à MM. O'Farrill, ministre de la guerre, et d'Azanza,

ministre des finances, principaux personnages de la junte, des marques

d'estime, et même des prévenances flatteuses qui pouvaient leur faire

espérer une grande faveur sous le nouveau règne, et leur demanda

immédiatement un travail approfondi sur toutes les parties du service.

Il ordonna d'envoyer sur-le-champ des ingénieurs dans tous les ports,

des officiers auprès des principaux rassemblements de troupes, pour

avoir des documents positifs et récents sur chaque objet. Les

Espagnols n'étaient pas habitués à une telle activité, à une précision

si rigoureuse; mais ils s'émurent enfin sous l'impulsion de cette

puissante volonté, dont Murat leur transmettait à chaque courrier la

nouvelle expression, et ils envoyèrent à Napoléon un tableau de l'état

de la monarchie, tableau que nous avons déjà fait connaître. Chose

singulière, en demandant ces documents, Napoléon disait à Murat: Il me

les faut d'abord pour les mesures que j'ai à ordonner; il me les faut

ensuite pour apprendre un jour à la postérité dans quelle situation

j'ai trouvé la monarchie espagnole.--Ainsi lui-même sentait qu'il

aurait besoin, pour se justifier, de montrer l'état dans lequel il

avait trouvé l'Espagne, et celui dans lequel il espérait la laisser.

La Providence vengeresse ne voulait lui accorder que la moitié de

cette justification.

[En marge: Premier secours d'argent accordé à l'Espagne.]

[En marge: Secours de 25 millions accordé à l'Espagne, en se cachant

derrière la banque de France.]

Le premier, le plus urgent besoin de l'Espagne était celui de

l'argent. Murat n'avait pas de quoi fournir le prêt aux troupes, ni de

quoi envoyer dans les ports les fonds indispensables pour mettre

quelques bâtiments à la mer. Ferdinand VII avait pu disposer à son

avénement de sommes en métaux, lesquelles appartenaient, soit à la

caisse de consolidation, soit au prince de la Paix, et qu'on avait

arrêtées au moment où la vieille cour allait partir pour l'Andalousie.

Il les avait employées à faire quelques largesses, et, ce qui valait

mieux, à payer aux rentiers de l'État un à-compte, dont ils avaient

grand besoin, et qu'ils attendaient depuis bien des mois. Après cet

emploi, il n'était rien resté. Murat aux abois, réduit à puiser pour

ses dépenses personnelles dans la caisse de l'armée française, avait

fait connaître à Napoléon cet état désespéré des finances, et demandé

instamment un secours pécuniaire, comptant sur les richesses que la

victoire avait mises dans les mains de Napoléon. Mais celui-ci,

craignant de dissiper un trésor qu'il destinait à récompenser l'armée

en cas de prospérité soutenue, ou à créer de grandes ressources

défensives en cas de revers, lui avait d'abord répondu qu'il n'avait

point d'argent, réponse qu'il faisait toujours quand on s'adressait à

lui, à moins qu'il ne s'agît d'oeuvres de bienfaisance. S'étant

bientôt aperçu que l'Espagne était encore plus dénuée qu'il ne l'avait

supposé, il revint sur son refus, et se décida à la secourir, ce qui

était une première punition d'avoir voulu s'en emparer. Cependant il

ne voulait pas laisser voir sa main, même en accordant un bienfait,

car il savait qu'on se hâterait peu de s'acquitter si on croyait

n'avoir que lui pour créancier. Il imagina donc de faire prêter à

l'Espagne cent millions de réaux (25 millions de francs), par la

Banque de France, sur les diamants de la couronne d'Espagne, que

Charles IV, d'après ses engagements, avait dû laisser à Madrid. Les

principaux de ces diamants ne s'étant pas retrouvés, par suite de

l'enlèvement qu'en avait fait la vieille reine, Napoléon n'en conclut

pas moins cette opération financière, à des conditions raisonnables,

qu'il obtint d'autant plus facilement de la Banque, qu'elle n'était

qu'un prête-nom du trésorier de l'armée. Il fut secrètement stipulé

avec le gouverneur de la Banque que Napoléon fournirait les fonds,

courrait toutes les chances du prêt, mais qu'elle agirait avec toute

la précaution et l'exigence d'un créancier opérant pour lui-même. Afin

de ne pas perdre de temps, Napoléon fit verser sur-le-champ plusieurs

millions au trésor de l'Espagne, au moyen des valeurs métalliques

qu'il avait réunies à Bayonne. Son active prévoyance abrégeait ainsi

les délais ordinairement attachés à toutes les transactions.

Avec ce premier secours, d'autant plus efficace qu'il était en argent

et non en valès royaux (papier créé sous le prince de la Paix, et

perdant 50 pour cent), il donna un premier à-compte aux fonctionnaires

publics et à l'armée; mais il réserva la presque totalité des

ressources en métal pour le service des ports, service qu'il tenait

plus qu'aucun autre à ranimer.

[En marge: Distribution prévoyante de l'armée espagnole.]

[En marge: Mouvement sur Tolède et Cordoue ordonné au corps du général

Dupont.]

Quoiqu'il ne prévît pas une insurrection générale de l'Espagne,

surtout d'après ce qu'écrivait sans cesse Murat, Napoléon se défiait

pourtant de l'armée. Il en ordonna une distribution qui, exécutée à

temps, aurait prévenu bien des malheurs. Il avait d'abord voulu qu'on

écartât de Madrid les troupes du général Solano, et qu'on les dirigeât

sur l'Andalousie. Il renouvela cet ordre, mais prescrivit d'en envoyer

une partie au camp de Saint-Roch, devant Gibraltar, une autre en

Portugal, afin de les employer sur les côtes, où elles devaient être

plus utiles que dangereuses quand elles seraient en présence des

Anglais. Il ordonna de porter sur-le-champ la première division du

général Dupont de l'Escurial à Tolède, de Tolède à Cordoue et Cadix,

pour aller protéger la flotte de l'amiral Rosily, qui était devenue le

plus grand sujet de ses soucis depuis que le changement de dynastie

était connu. Il avait enjoint en même temps de porter la seconde

division du général Dupont à Tolède, pour qu'elle fût prête à soutenir

la première; la troisième, à l'Escurial, pour qu'elle fût prête à

soutenir les deux autres. Il fit en outre diverses dispositions afin

de renforcer le général Dupont. Il ajouta à sa première division une

forte artillerie, deux mille dragons et quatre régiments suisses

servant en Espagne. Il avait fait annoncer à ces derniers qu'il les

prendrait à sa solde, et leur accorderait exactement les mêmes

conditions que celles dont ils jouissaient en Espagne, ne doutant pas

d'ailleurs qu'ils fussent plus fiers de servir Napoléon que Ferdinand

VII. Mais il ajoutait, en écrivant à Murat, que si les Suisses étaient

dans un _courant d'opinion française_, ils se conduiraient bien, et

mal s'ils étaient dans un _courant d'opinion espagnole_. En

conséquence il ordonna de réunir à Talavera les deux régiments de

Preux et de Reding, lesquels avaient fait partie de la garnison de

Madrid, pour les placer sur la route du général Dupont, qui devait les

recueillir en passant. Il commanda de rassembler à Grenade les deux

régiments suisses qui étaient à Carthagène et à Malaga, d'où ils

devaient rejoindre le général Dupont en Andalousie. Il prescrivit en

outre au général Junot de diriger sur les côtes du Portugal les

troupes espagnoles, d'en retirer les troupes françaises, et de porter

deux divisions de celles-ci, l'une vers la haute Castille à Almeida,

l'autre vers l'Andalousie à Elvas. Le général Dupont devait donc

contenir l'Andalousie, avec dix mille Français de sa première

division, quatre ou cinq mille de la division envoyée par le général

Junot, et cinq mille Suisses. Les Espagnols réunis au camp de

Saint-Roch devaient se joindre à lui, et protéger en commun les

intérêts du nouvel ordre de choses contre les Anglais et les

mécontents espagnols. La flotte de l'amiral Rosily n'avait dès lors

plus rien à craindre.

[En marge: Envoi de troupes espagnoles dans les présides d'Afrique et

au Ferrol, pour une expédition aux colonies.]

[En marge: Dispersion du reste des troupes espagnoles dans diverses

directions.]

Napoléon ordonna encore l'envoi aux Baléares, à Ceuta et à tous les

présides d'Afrique, d'une grande partie des troupes espagnoles du

Midi, afin de bien garder ces points importants contre toute attaque

des Anglais, et d'avoir dans ce moment le moins possible de troupes

espagnoles sur le continent de l'Espagne. Il en fit acheminer une

division vers le nord, c'est-à-dire vers le Ferrol, pour une

expédition aux colonies dont on va bientôt voir l'importance et

l'objet. Enfin il prescrivit à Murat de disposer un certain nombre de

celles qui étaient aux environs de Madrid, sur la route des Pyrénées,

pour les préparer peu à peu à passer en France, sous prétexte d'aller

partager la gloire de la division Romana, dans une expédition de

Scanie contre les Anglais et les Suédois. Même disposition fut

prescrite pour les gardes du corps, qui avaient témoigné tant de haine

au prince de la Paix, tant d'amour à Ferdinand VII, et que par ce

motif on devait fort suspecter. Une campagne au Nord, à côté de

l'armée française, était l'appât qu'on avait à leur offrir, en leur

donnant ainsi à choisir entre cette mission glorieuse et leur

licenciement. Il était impossible assurément d'imaginer une

distribution plus habile; car les troupes espagnoles dispersées sur

les côtes de la Péninsule, en Afrique, en Amérique et dans le nord de

l'Europe, placées partout sous la surveillance de l'armée française,

ne pouvaient pas être à craindre. Malheureusement il devait être donné

bientôt à l'élan unanime d'un grand peuple de déjouer les plus

profondes combinaisons du génie.

[En marge: Importantes mesures relatives à la marine espagnole.]

Vinrent ensuite les dispositions relatives à la marine. Le premier

soin de Napoléon, dans ce premier moment, fut de garantir les colonies

espagnoles des dangers d'un soulèvement, de se rattacher ainsi le

coeur des Espagnols en sauvegardant l'intérêt qui les touchait le

plus, et d'exalter leur imagination en réalisant enfin les vastes

projets maritimes qu'il méditait depuis Tilsit, mais auxquels avait

manqué jusqu'ici le temps d'abord, et en second lieu la franche

coopération de l'Espagne.

[En marge: Expédition de petits bâtiments aux colonies espagnoles et

françaises, pour leur porter les publications réclamées par les

circonstances.]

Napoléon commença par ordonner des communications multipliées tant

avec les colonies françaises qu'avec les colonies espagnoles. Pour

cela il fit partir de France, de Portugal, d'Espagne, de petits

bâtiments portant des proclamations remplies des plus séduisantes

promesses, des écrits émanés de toutes les compagnies de commerce

confirmant ces proclamations, des commissaires chargés de les

répandre, enfin des secours en armes et munitions de guerre, dont les

derniers événements de Buenos-Ayres avaient révélé l'urgent besoin.

Tous les colons en effet avaient manifesté le plus grand zèle à

défendre la domination espagnole, et il ne leur avait manqué que des

armes pour rendre ce zèle efficace. Napoléon, qui non-seulement

ordonnait tout, mais se faisait lui-même l'exécuteur de ses ordres

dans les lieux où il se trouvait, avait déjà recherché à Bayonne, port

d'où l'on commerçait alors beaucoup avec les colonies espagnoles, les

moyens de communiquer avec l'Amérique. Il avait découvert une espèce

de bâtiment, très-petit, très-fin voilier, coûtant très-peu à

construire, presque imperceptible en mer, à cause de sa faible

voilure, et pouvant échapper à toutes les croisières ennemies. Il en

fit expédier un qui existait déjà, et en fit mettre six sur chantier,

sous le nom de _mouches_, pour les envoyer dans l'Amérique espagnole,

chargés d'armes et de communications pour les autorités. Un mois

suffisait à leur construction. Il avait donc la certitude d'en avoir

bientôt un assez grand nombre tout prêts à partir.

Il avait constaté par des renseignements recueillis à Cadix, que ce

port était le meilleur pour les expéditions lointaines, parce que les

bâtiments en se jetant à la côte d'Afrique, et la descendant jusqu'à

la région des vents alisés, n'avaient plus à doubler aucun des caps

espagnols où se tenaient ordinairement les croisières ennemies. Il

voulut qu'on expédiât immédiatement de ce port une multitude de petits

bâtiments, porteurs comme les autres de proclamations et de matériel

de guerre.

[En marge: Expédition au Ferrol pour le Rio de la Plata.]

Après ces soins pour rendre fréquentes les communications avec les

colonies, il s'occupa d'y envoyer des forces considérables. Il

commanda des armements au Ferrol, à Cadix, à Carthagène. Une partie de

l'emprunt accordé à l'Espagne devait être consacrée à cet objet, et

procurer le double résultat de réjouir les yeux des Espagnols par le

spectacle d'une grande activité maritime, et de préparer des

expéditions capables de sauver leurs possessions coloniales. Il y

avait au Ferrol deux vaisseaux et deux frégates en état de prendre la

mer. Il ordonna de radouber immédiatement deux autres vaisseaux,

d'armer ces six bâtiments, de les charger d'armes et de munitions de

guerre, et de les tenir prêts à recevoir trois ou quatre mille soldats

espagnols acheminés en ce moment sur le Ferrol. Cette expédition était

destinée au Rio de la Plata; et comme il avait suffi de quelques

centaines d'hommes sous les ordres d'un officier français, M. de

Liniers, pour expulser les Anglais de Buenos-Ayres, et d'une centaine

de Français à Caracas pour déjouer les tentatives de l'insurgé

Miranda, il y avait lieu d'espérer que l'envoi d'un tel secours

suffirait pour mettre les vastes possessions de l'Amérique du Sud à

l'abri de toute tentative.

[En marge: Organisation d'une flotte de dix-huit vaisseaux à Cadix.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 08 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 45 / 50 段