bataillon d'infanterie de la garde, précédé d'une batterie. Un feu de
peloton, suivi de quelques coups de mitraille, eut bientôt fait
évacuer cette place. La promptitude de la fuite, comme il arrive
toujours en pareil cas, empêcha que le nombre des victimes ne fût
grand. Le palais et les entours dégagés, le colonel Frederichs marcha
avec ses fusiliers, par les rues _Plateria_ et _Mayor_, sur la _Puerta
del Sol_, vers laquelle marchaient aussi les troupes du général
Grouchy, par les rues d'_Alcala_ et de _San Geronimo_. Nos soldats,
vieux et jeunes, s'avançaient avec l'aplomb qu'ils devaient à des
chefs aguerris et inébranlables. La populace, soutenue par des paysans
plus braves qu'elle, ne tenait pas, mais s'arrêtait à tous les coins
des rues transversales pour tirer, et puis envahissait les maisons
pour faire feu des fenêtres. On l'y suivait, et on tuait à coups de
baïonnette, on jetait par les fenêtres les fanatiques pris les armes à
la main. Les deux colonnes françaises, marchant à la rencontre l'une
de l'autre, avaient refoulé au centre, c'est-à-dire à la _Puerta del
Sol_, la multitude furieuse, présentant l'obstacle de son épaisseur,
et n'ayant plus même la liberté de fuir. Du milieu de cette foule les
plus obstinés tiraient sur nos troupes. Quelques escadrons des
chasseurs et des mamelucks de la garde, lancés à propos, pénétrèrent
en la sabrant dans cette masse de peuple, et l'obligèrent à se
disperser par toutes les issues qui restaient encore libres. Les
mamelucks surtout, se servant de leurs sabres recourbés avec une
grande dextérité, firent tomber quelques têtes, et causèrent ainsi une
épouvante qui a laissé un long souvenir dans la population de Madrid.
La foule repoussée n'en eut que plus d'empressement à se réfugier dans
les maisons pour tirer des fenêtres. Les troupes du général Grouchy
eurent plusieurs exécutions sanglantes à faire dans la rue de _San
Geronimo_, surtout à l'hôtel du duc de Hijar, d'où étaient partis des
feux meurtriers. Celles du général Lefranc eurent à soutenir un combat
plus opiniâtre à l'arsenal, où était renfermée une partie de la
garnison de Madrid, avec ordre de ne pas combattre. Des insurgés s'y
étant portés firent feu sur nos troupes, et le corps des artilleurs
espagnols se trouva malgré lui engagé dans la lutte. La nécessité
d'enlever à découvert un édifice fermé, et d'où partait un feu
très-vif de mousqueterie, nous coûta quelques hommes. Mais nos
soldats, conduits vivement à l'assaut, débusquèrent les défenseurs, et
leur firent payer cher cet engagement. L'arsenal fut pris avant que le
peuple eût pu s'emparer des armes et des munitions.
[En marge: Madrid pacifié en deux heures de combat.]
Deux ou trois heures avaient suffi pour réprimer cette sédition, et on
n'entendait plus, après la prise de l'arsenal, que quelques coups de
feu isolés. Murat avait fait former à l'hôtel des Postes une
commission militaire, qui ordonnait l'exécution immédiate des paysans
saisis les armes à la main. Quelques-uns furent pour l'exemple
fusillés sur-le-champ au Prado même. Les autres, cherchant à s'enfuir
vers la campagne, furent poursuivis et sabrés par les cuirassiers. Les
troupes du camp arrivant à l'instant ne trouvèrent plus à se servir de
leurs armes. Tout était pacifié par la terreur d'une prompte
répression, et par la présence des ministres O'Farrill et Azanza, qui,
accompagnés du général Harispe, chef d'état-major de Murat, faisaient
cesser le combat partout où il en restait quelque trace. Ils
demandèrent aussi, et on leur accorda sans difficulté, la fin des
exécutions qu'ordonnait la commission militaire établie à l'hôtel des
Postes.
[En marge: Murat profite de l'abattement du peuple de Madrid pour
faire partir tous les membres de la famille royale qui restaient
encore en Espagne.]
[En marge: Murat reconnu lieutenant-général du royaume.]
Cette journée fatale, qui devait plus tard avoir en Espagne un
retentissement terrible, eut pour effet immédiat de contenir la
populace de Madrid, en lui ôtant toute illusion sur ses forces, et en
lui apprenant que nos jeunes soldats, conduits par de vieux officiers,
étaient invincibles pour les féroces paysans de l'Espagne, comme ils
le furent bientôt à Essling et à Wagram pour les soldats les plus
disciplinés de l'Europe. L'infant don Antonio, qui la veille n'avait
pas été au nombre des fauteurs de la révolte, et qui paraissait même
obsédé de la jactance des partisans de l'insurrection, dit le soir
même à Murat, comme un homme qui respirait après une longue fatigue:
Enfin on ne nous répétera plus que des paysans armés de couteaux
peuvent venir à bout de troupes régulières!--L'impression était
profonde, en effet, chez le peuple de Madrid, et, dans son
exagération, il débitait et croyait qu'il y avait eu plusieurs
milliers de morts ou de blessés. Il n'en était rien cependant, car les
insurgés avaient à peine perdu quatre cents hommes, et les Français
une centaine au plus. Mais la terreur, grossissant les nombres comme
de coutume, donnait à cette journée une importance morale
très-supérieure à son importance matérielle. Dès cet instant Murat
pouvait tout oser. Il fit partir le lendemain non-seulement l'infant
don Francisco, mais la reine d'Étrurie, son fils, et le vieil infant
don Antonio lui-même, qui avait tous les sentiments des insurgés,
moins leur énergie, et qui ne demandait pas mieux que d'aller trouver
à Bayonne ce qui attendait en ce lieu tous les princes d'Espagne, le
repos et la déchéance. L'infant don Antonio consentit à partir
immédiatement, et abandonna la présidence de la junte de gouvernement,
sans même en donner avis à cette junte. Murat venait de recevoir le
décret de Charles IV, qui lui conférait la lieutenance-générale du
royaume. Il appela la junte, se fit accepter comme son président à la
place de l'infant don Antonio, et fut investi dès lors de tous les
pouvoirs de la royauté. Il alla s'établir au palais, où il occupa les
appartements du prince des Asturies, et, reprenant dans sa
correspondance avec Napoléon son langage habituel, il lui écrivit que
toute la force de résistance des Espagnols s'était épuisée dans la
journée du 2 mai, qu'on n'avait qu'à désigner le roi destiné à
l'Espagne, et que ce roi régnerait sans obstacle. Dans plus d'une
lettre il avait déjà dit, comme un fait qu'il citait sans y ajouter
aucune réflexion, que les Espagnols, impatients de sortir de leurs
longues et pénibles anxiétés, s'écriaient souvent: Courons chez le
grand-duc de Berg, et proclamons-le roi.--Dans ces folles illusions,
il y avait quelque chose de vrai cependant. À prendre un roi français,
Murat était celui que sa renommée militaire, sa bonne grâce, sa
jactance méridionale, sa présence à Madrid, auraient fait accepter le
plus facilement par le peuple espagnol.
[En marge: Effet produit à Bayonne par la journée du 2 mai.]
[En marge: Scène entre Charles IV et Ferdinand VII en présence de
Napoléon.]
Les nouvelles de Madrid arrivèrent le 5 mai à Bayonne, à quatre heures
de l'après-midi. En les recevant, Napoléon y vit sur-le-champ le moyen
de produire la secousse dont il avait besoin pour terminer cette
espèce de négociation entamée avec les princes d'Espagne. Il se rendit
auprès de Charles IV, la dépêche de Murat à la main, et montra plus
d'irritation qu'il n'en éprouvait de ces Vêpres siciliennes dont on
avait voulu faire l'essai à Madrid. Il aimait fort ses soldats; mais,
quand il en sacrifiait dix ou vingt mille dans une journée, il n'était
pas homme à en regretter une centaine pour un aussi grand intérêt que
la conquête du trône d'Espagne. Néanmoins il simula l'irritation
devant ces vieux souverains, qui furent fort effrayés de voir en
colère celui dont ils dépendaient. On fit appeler les infants, et à
leur tête Ferdinand VII. Aussitôt entrés dans l'appartement de leurs
parents, ils furent apostrophés par le père, par la mère avec une
extrême violence.--Voilà donc ton ouvrage! dit Charles IV à Ferdinand
VII... le sang de mes sujets a coulé; celui des soldats de mon allié,
de mon ami, le grand Napoléon, a coulé aussi. À quels ravages
n'aurais-tu pas exposé l'Espagne si nous avions affaire à un vainqueur
moins généreux! Voilà les conséquences de ce que toi et les tiens avez
fait pour jouir quelques jours plus tôt d'une couronne que j'étais
aussi pressé que toi de placer sur ta tête. Tu as déchaîné le peuple,
et personne n'en est plus maître aujourd'hui. Rends, rends cette
couronne trop pesante pour toi, et donne-la à celui qui seul est
capable de la porter.--En proférant ces paroles, le vieux roi,
condamné à une si affligeante comédie, agitait une canne à pomme d'or,
sur laquelle il s'appuyait ordinairement à cause de ses infirmités, et
il sembla aux yeux de tous les assistants qu'il en menaçait son
fils.--Le père avait à peine achevé que la vieille reine, celle-ci
avec une colère qui n'était pas jouée, se précipita sur Ferdinand,
l'accabla d'injures, lui reprocha d'être un mauvais fils, d'avoir
voulu détrôner son père, d'avoir désiré le meurtre de sa mère, d'être
faux, perfide, lâche, sans entrailles... En essuyant toutes ces
apostrophes, Ferdinand VII, immobile, les yeux fixés à terre, avec une
sorte d'insensibilité stupide, ne répondait rien, ne témoignait rien,
et souffrait tout. Plusieurs fois sa mère l'interpellant,
s'approchant de lui, le menaçant de la main, lui dit: Te voilà bien,
tel que tu as toujours été! Lorsque ton père et moi voulions
t'adresser quelques exhortations dans ton intérêt même, tu te taisais,
en ne répondant à nos conseils que par le silence et la haine... Mais
réponds donc à ton père, à ta mère, à notre ami, à notre protecteur,
le grand Napoléon.--Et le prince, toujours insensible, se taisait,
affirmant seulement qu'il n'était pour rien dans les désordres du 2
mai. Napoléon, embarrassé, presque confus d'une scène pareille,
quoiqu'elle amenât la solution désirée, dit à Ferdinand d'un ton
froid, mais impérieux, que si, le soir même, il n'avait pas résigné la
couronne à son père, on le traiterait en fils rebelle, auteur ou
complice d'une conspiration qui, dans les journées des 17, 18 et 19
mars, avait abouti à priver de la couronne le souverain légitime. Il
se retira ensuite pour attendre à Marac le prince de la Paix, afin de
conclure avec lui un arrangement définitif, sous l'impression des
événements de Madrid.
--Quelle mère! quel fils! s'écria-t-il en rentrant à Marac, et en
s'adressant à ceux qui l'entouraient. Le prince de la Paix est
certainement très-médiocre; eh bien! il était pourtant encore le
personnage le moins incapable de cette cour dégénérée. Il leur avait
proposé la seule idée raisonnable, idée qui aurait pu amener de grands
résultats si elle avait été exécutée avec courage et résolution:
c'était d'aller fonder un empire espagnol en Amérique, d'aller y
sauver et la dynastie et la plus belle partie du patrimoine de
Charles-Quint. Mais ils ne pouvaient rien faire de noble ou d'élevé.
Les vieux parents par inertie, le fils par trahison, ont ruiné ce
dessein, et les voilà se dénonçant les uns les autres à la puissance
de laquelle ils dépendent!--Puis Napoléon parla long-temps,
grandement, avec une rare éloquence, sur ce vaste sujet de l'Amérique,
de l'Espagne, de la translation des Bourbons dans l'empire des Indes.
Après avoir jugé les autres il se jugea lui-même, car il ajouta ces
paroles: Ce que je fais ici, d'un certain point de vue, n'est pas
bien, je le sais. Mais la politique veut que je ne laisse pas sur mes
derrières, si près de Paris, une dynastie ennemie de la mienne.--
[En marge: Arrangement définitif conclu par l'intermédiaire du prince
de la Paix.]
Le soir le prince de la Paix vint à Marac, et les résultats que
Napoléon poursuivait par des moyens si regrettables furent consignés
dans le traité suivant, signé du prince de la Paix lui-même et du
grand-maréchal Duroc.
Charles IV, reconnaissant l'impossibilité où il était, lui et sa
famille, d'assurer le repos de l'Espagne, cédait la couronne, dont il
se déclarait seul possesseur légitime, à Napoléon, pour en disposer
comme il conviendrait à celui-ci. Il la cédait aux conditions
suivantes:
1º Intégrité du sol de l'Espagne et de ses colonies, dont il ne serait
distrait aucune partie;
2º Conservation de la religion catholique comme culte dominant, à
l'exclusion de tout autre;
3º Abandon à Charles IV du château et de la forêt de Compiègne pour sa
vie, et du château de Chambord à perpétuité, plus une liste civile de
30 millions de réaux (7,500,000 francs) payés par le Trésor de
France;
4º Traitement proportionné à tous les princes de la famille royale.
Ferdinand VII était rentré chez lui, éclairé enfin sur sa situation et
sur la ferme volonté de Napoléon, non pas de l'intimider seulement,
mais de le détrôner. Ses conseillers étaient détrompés aussi. Parmi
eux, un seul, le chanoine Escoïquiz, quoiqu'il ne fût pas le moins
honnête, donna pourtant à son jeune maître un conseil peu digne:
c'était d'accepter la couronne d'Étrurie, pour que Ferdinand restât
roi quelque part, et lui, Escoïquiz, directeur de quelque roi que ce
fût. Les autres, avec plus de raison, pensèrent que ce serait déclarer
à l'Espagne qu'il n'y avait plus à s'occuper de Ferdinand, puisqu'il
acceptait une couronne étrangère en dédommagement de celle qui lui
était arrachée. Ne rien accepter qu'une pension alimentaire leur
semblait indiquer à l'Espagne qu'il avait été violenté, qu'il
protestait contre la violence, qu'enfin il pensait toujours à
l'Espagne, que par conséquent elle devait toujours penser à lui.
[En marge: Traité par lequel Ferdinand VII cède ses droits à la
famille Bonaparte.]
Ferdinand VII signa donc à son tour un traité par lequel Napoléon lui
assurait le château de Navarre en toute propriété, un million de
revenu, plus quatre cent mille francs pour chacun des infants,
moyennant leur renonciation commune à la couronne d'Espagne.
[En marge: Départ de Charles IV pour Fontainebleau, et de Ferdinand
VII pour Valençay.]
Deux châteaux, et dix millions par an, étaient le prix auquel devait
être payée, tant au père qu'aux enfants, la magnifique couronne
d'Espagne; prix bien modique, bien vulgaire, mais auquel il fallait
ajouter un terrible complément, alors inaperçu: six ans d'une guerre
abominable, la mort de plusieurs centaines de mille soldats, la
division funeste des forces de l'Empire, et une tache à la gloire du
conquérant! Napoléon, à qui l'aveuglement de la puissance dérobait les
conséquences de ce funeste marché, se hâta d'en exécuter les
conditions. Le succès lui rendant sa générosité naturelle, il donna
des ordres pour traiter avec tous les égards possibles la famille qui
venait de tomber sous les coups de sa politique, comme tant d'autres
tombaient sous les coups de son épée. Il chargea le prince Cambacérès
du soin de recevoir les vieux souverains, et, en attendant qu'on eût
achevé à Compiègne les dispositions nécessaires, il voulut qu'ils
allassent faire à Fontainebleau un premier essai de l'hospitalité
française, dans un lieu qui devait plus qu'aucun autre plaire à
Charles IV. Il leur ménageait la compagnie du vieux et doux
archichancelier, comme plus conforme à leur humeur. C'était du reste
la première nouvelle qu'il donnait des affaires d'Espagne à ce grave
personnage, n'osant plus lui parler de projets qui ne pouvaient
supporter les regards d'un politique aussi sage que dévoué. Quant aux
jeunes princes, il leur assigna le château de Valençay pour résidence,
en attendant que celui de Navarre fût prêt, et pour compagnie celle
d'un personnage aussi fin que dissipé, le prince de Talleyrand, devenu
depuis peu propriétaire de ce même château de Valençay par un acte de
la munificence impériale. Napoléon lui écrivit la lettre qui suit, car
Napoléon exécutait avec la douceur des moeurs du dix-neuvième siècle
une politique digne de la fourberie du quinzième.
[En marge: Lettre à M. de Talleyrand sur la manière de traiter les
princes d'Espagne.]
«AU PRINCE DE BÉNÉVENT.
»Bayonne, le 9 mai 1808.
»Le prince des Asturies, l'infant don Antonio, son oncle, l'infant don
Carlos, son frère, partent mercredi d'ici, restent vendredi et samedi
à Bordeaux, et seront mercredi à Valençay. Soyez-y rendu lundi au
soir. Mon chambellan de Tournon s'y rend en poste, afin de tout
préparer pour les recevoir. Faites en sorte qu'ils aient là du linge
de table et de lit, de la batterie de cuisine..... Ils auront huit ou
dix personnes de service d'honneur, et le double de domestiques. Je
donne l'ordre au général qui fait les fonctions de premier inspecteur
de la gendarmerie, à Paris, de s'y rendre, et d'organiser le service
de surveillance. Je désire que ces princes soient reçus sans éclat
extérieur, mais honnêtement et avec intérêt, et que vous fassiez tout
ce qui sera possible pour les amuser. Si vous avez à Valençay un
théâtre, et que vous fassiez venir quelques comédiens, il n'y aura pas
de mal. Vous pourriez y amener madame de Talleyrand avec quatre ou
cinq dames. Si le prince des Asturies s'attachait à quelque jolie
femme, cela n'aurait aucun inconvénient, surtout si on en était sûr.
J'ai le plus grand intérêt à ce que le prince des Asturies ne commette
aucune fausse démarche. Je désire donc qu'il soit amusé et occupé. La
farouche politique voudrait qu'on le mît à Bitche ou dans quelque
château-fort; mais comme il s'est jeté dans mes bras, qu'il m'a promis
de ne rien faire sans mon ordre, et que tout va en Espagne comme je
le désire, j'ai pris le parti de l'envoyer dans une campagne, en
l'environnant de plaisirs et de surveillance. Que ceci dure le mois de
mai et une partie de juin, les affaires d'Espagne auront pris une
tournure, et je verrai alors le parti que je prendrai.
»Quant à vous, votre mission est assez honorable: recevoir chez vous
trois illustres personnages pour les amuser est tout à fait dans le
caractère de la nation et dans celui de votre rang.»
[En marge: Dispositions d'esprit dans lesquelles Charles IV et
Ferdinand VII quittent l'Espagne.]
Charles IV quitta la frontière d'Espagne avec un profond serrement de
coeur, car il disait adieu à sa terre natale, au trône et à des
habitudes qui avaient toujours fait son bonheur, celui du moins qu'il
était capable de goûter. Toutefois les agitations populaires dont il
avait entendu le premier retentissement l'avaient tellement troublé,
les divisions intestines de sa famille l'avaient abreuvé de tant
d'amertume, qu'il se consolait de sa chute à l'idée de trouver en
France la sécurité, le repos, une opulente retraite, des exercices
religieux, et les belles chasses de Compiègne. Sa vieille épouse,
désespérée de perdre le trône, avait aussi plus d'un dédommagement: la
vengeance, la présence assurée du prince de la Paix, et de riches
revenus. Ferdinand VII, qui avait passé d'un stupide aveuglement à une
véritable terreur, était plein de regrets, et on n'imaginerait pas
quel en était l'objet! il regrettait d'avoir envoyé à la junte de
gouvernement, en réponse aux questions de celle-ci, l'ordre secret de
convoquer les cortès, de soulever la nation, et de faire aux Français
une guerre acharnée. Il craignait que l'exécution de cet ordre,
irritant Napoléon, ne mît en péril sa propre personne, sa dotation et
la terre de Navarre. Il envoya un nouveau messager pour recommander à
la junte une extrême prudence, et lui prescrire de ne faire aucun acte
qui pût indisposer les Français. Il ne s'en tint pas même à cette
précaution. À peine était-il sur la route de Valençay qu'il écrivit à
Napoléon pour lui demander l'une de ses nièces en mariage, et,
n'oubliant pas son précepteur Escoïquiz, il réclama pour lui la
confirmation de deux grâces royales qu'il lui avait accordées en
succédant à son père, et qui consistaient, l'une dans le grand cordon
de Charles III, l'autre dans la qualité de conseiller d'État. On voit
que les victimes de l'ambition de Napoléon se chargeaient elles-mêmes
de détruire chez lui tout remords, et chez le public tout intérêt.
[En marge: Napoléon donne à son frère Joseph la couronne d'Espagne, et
à son beau-frère Murat la couronne de Naples.]
Napoléon, maître de la couronne d'Espagne, se hâta de la donner. Cette
couronne, la plus grande, après la couronne de France, de toutes
celles dont il avait eu à disposer, lui parut devoir appartenir à son
frère Joseph, actuellement roi assez paisible et assez considéré du
royaume de Naples. Napoléon était conduit dans ce choix par
l'affection d'abord, car il préférait Joseph à ses autres frères; puis
par un certain respect de la hiérarchie, parce que Joseph était l'aîné
d'entre eux, et enfin par confiance, car il en avait plus en lui que
dans tous les autres. Il croyait Jérôme dévoué, mais trop jeune; Louis
honnête, mais tellement aigri par la maladie, les querelles
domestiques, l'orgueil, qu'il le regardait comme capable des
déterminations les plus fâcheuses. Quant à Joseph, tout en lui
reprochant beaucoup de vanité et de mollesse, il le jugeait sensé,
doux et très-attaché à sa personne, et il ne voulait confier qu'à lui
l'important royaume placé si près de France. Ce choix ne fut pas la
moindre des fautes commises dans cette fatale affaire d'Espagne.
Joseph ne pouvait pas être avant deux mois rendu à Madrid, et ces deux
mois allaient décider de la soumission ou de l'insurrection de
l'Espagne. Il était faible, inactif, peu militaire, hors d'état de
commander et d'imposer aux Espagnols. C'est Murat, qui était à Madrid,
qui plaisait aux Espagnols; qui, par la promptitude de ses
résolutions, était homme à déconcerter l'insurrection prête à naître;
qui, par l'habitude de commander l'armée en l'absence de Napoléon,
savait se faire obéir des généraux français: c'est Murat qu'il aurait
fallu charger de contenir et de gagner les Espagnols. Mais Napoléon
n'avait confiance qu'en ses frères: il voyait dans Murat un simple
allié; il se défiait de sa légèreté et de l'ambition de sa femme,
quoiqu'elle fût sa propre soeur; et il ne voulut lui accorder que le
royaume de Naples.
[En marge: Lettre par laquelle Napoléon offre à Joseph la couronne
d'Espagne.]
Il écrivit donc à Joseph: «Le roi Charles, par le traité que j'ai fait
avec lui, me cède tous ses droits à la couronne d'Espagne... C'est à
vous que je destine cette couronne. Le royaume de Naples n'est pas ce
qu'est l'Espagne; c'est onze millions d'habitants, plus de cent
cinquante millions de revenus, et la possession de toutes les
Amériques. C'est d'ailleurs une couronne qui vous place à Madrid, à
trois journées de la France, et qui couvre entièrement une de ses
frontières. À Madrid vous êtes en France; Naples est le bout du monde.
Je désire donc qu'immédiatement après avoir reçu cette lettre, vous
laissiez la régence à qui vous voudrez, le commandement des troupes au
maréchal Jourdan, et que vous partiez pour vous rendre à Bayonne par
le plus court chemin de Turin, du Mont-Cenis et de Lyon... Gardez du
reste le secret; on ne s'en doutera que trop...» etc.
Telle était la manière simple et expéditive avec laquelle se donnaient
alors les couronnes, même celle de Charles-Quint et de Philippe II.
[En marge: De quelle manière Napoléon offre à Murat la couronne de
Naples.]
Napoléon écrivit à Murat pour l'informer de ce qui venait de se passer
à Bayonne, lui annoncer le choix qu'il avait fait de Joseph pour
régner en Espagne, la vacance du royaume de Naples, laquelle, ajoutée
à celle du royaume de Portugal (car le traité de Fontainebleau
disparaissait avec Charles IV), laissait l'option entre deux trônes
vacants. Napoléon, dans ces mêmes dépêches, offrit à Murat l'un ou
l'autre à son gré, en l'engageant néanmoins à préférer celui de
Naples, car les projets maritimes qu'il méditait devant lui assurer la
Sicile, ce royaume serait comme autrefois de 6 millions d'habitants.
Il lui enjoignit, en attendant, de s'emparer à Madrid de toute
l'autorité, de s'en servir avec la plus grande vigueur, de faire part
à la junte de gouvernement, aux conseils de Castille et des Indes, des
renonciations de Charles IV et de Ferdinand VII, et d'exiger de ces
divers corps qu'ils lui demandassent Joseph Bonaparte comme roi
d'Espagne.
[En marge: Douloureuse impression de Murat en voyant passer à un autre
la couronne d'Espagne.]
On se ferait difficilement une idée de la surprise et de la douleur
de Murat en apprenant le choix, pourtant si naturel, auquel Napoléon
venait de s'arrêter. Le commandement des armées françaises dans la
Péninsule, converti bientôt en lieutenance-générale du royaume, lui
avait paru un présage certain de son élévation au trône d'Espagne. Le
renversement de ses espérances fut pour lui un coup qui ébranla
profondément son âme et même sa forte constitution, comme on en verra
bientôt la preuve. La belle couronne de Naples, que Napoléon faisait
briller à ses yeux, fut loin de le dédommager, et ne lui sembla qu'une
amère disgrâce. Il s'abstint néanmoins, tant il était soumis à son
tout-puissant beau-frère, de lui en témoigner aucun mécontentement;
mais en lui répondant il garda sur ce sujet un silence qui prouvait
assez ce qu'il sentait, et il laissa voir à M. de Laforêt, qui avait
conquis toute sa confiance, les sentiments douloureux dont il était
plein. M. de Laforêt, ancien ministre à Berlin, venait de lui être
envoyé en remplacement de M. de Beauharnais, frappé d'une révocation
imméritée pour les gaucheries qu'il avait commises, et qui étaient
inévitables dans la position où il se trouvait, eût-il été plus
habile.
[En marge: Sentiment de la junte de gouvernement et des Espagnols
éclairés, après les événements de Bayonne.]
[En marge: Résignation de la junte de gouvernement aux résolutions de
Bayonne, et aux recommandations secrètes de Ferdinand VII.]