Murat cette fois était bien seul maître de l'Espagne, et pouvait se

croire roi. Il venait, par ordre de Napoléon, de communiquer à la

junte la protestation de Charles IV, rédigée en quelque sorte sous sa

dictée, et de réclamer avec la publication de cette pièce la

suppression du nom de Ferdinand VII dans les actes du gouvernement. La

junte embarrassée avait voulu faire partager la responsabilité au

conseil de Castille, en le consultant. Le conseil la lui avait

renvoyée tout entière en refusant de s'expliquer. Murat avait terminé

le différend par une transaction, et on était convenu que les actes du

gouvernement seraient publiés au nom du roi, sans dire lequel. Le

trône devenait ainsi tout à fait vacant, et les Espagnols commençaient

à s'en apercevoir avec une profonde douleur. Tantôt ils s'indignaient

contre l'ineptie et la lâcheté de leurs princes, qui s'étaient laissé

tromper, et précipiter dans un gouffre dont ils ne pouvaient plus

sortir; tantôt ils se sentaient pleins de pitié pour eux, et de fureur

contre les étrangers qui s'étaient introduits sur leur territoire par

la ruse et la violence. Les hommes éclairés, comprenant bien

maintenant pourquoi les Français avaient envahi Espagne, flottaient

entre leur haine de l'étranger et le désir de voir l'Espagne

réorganisée comme l'avait été la France par la main de Napoléon.

Attirés avec leurs femmes aux fêtes que donnait Murat, ils étaient

quelquefois entraînés, à demi séduits, mais jamais conquis

entièrement. Le peuple au contraire ne partageait en aucune manière

cette espèce d'entraînement. Quelquefois à la vue de la garde

impériale et de notre cavalerie il était saisi, il admirait même

Murat; mais notre infanterie, surtout composée de soldats jeunes, à

peine instruits, malades de la gale, et achevant leur éducation sous

ses yeux, ne lui inspirait aucun respect, et lui donnait même la

confiance de nous vaincre. Les paysans oisifs des environs étaient

accourus à Madrid, armés de leurs fusils et de leurs coutelas, et

s'habituaient à nous braver des yeux avant de nous combattre avec

leurs armes. Quelques-uns, fanatisés par les moines, commettaient

d'horribles assassinats. Un homme du peuple avait tué à coups de

couteau deux de nos soldats, et blessé un troisième, sous

l'inspiration, disait-il, de la sainte Vierge. Le curé de Caramanchel,

village aux portes de Madrid, avait assassiné l'un de nos officiers.

Murat avait fait punir exemplairement les auteurs de ces crimes, mais

sans apaiser la haine qui commençait à naître. Une émotion

indéfinissable remplissait déjà les âmes, à tel point qu'un cheval

s'étant échappé sur la belle promenade du Prado, tout le monde s'était

enfui à l'idée qu'un combat allait s'engager entre les Espagnols et

les Français. Murat se faisant toujours illusion sur les dispositions

des Espagnols, mais stimulé par les avis réitérés de Napoléon, prenait

quelques précautions. Il avait logé en ville la garde et les

cuirassiers, et placé le reste des troupes sur les hauteurs qui

dominent Madrid. Il avait, aux trois divisions du maréchal Moncey,

ajouté la première division du général Dupont, et tenait ainsi Madrid

avec la garde, toute la cavalerie et quatre divisions d'infanterie. La

seconde division du général Dupont avait été portée à l'Escurial, la

troisième à Ségovie. Les troupes campaient sous toile tout autour de

Madrid. Approvisionnées avec difficulté à cause de l'insuffisance des

transports, elles l'étaient néanmoins avec assez d'abondance. Le

traitement contre la gale, appliqué à nos jeunes soldats, les avait

presque tous remis en santé. Ils s'exerçaient tous les jours, et

commençaient à acquérir la tenue qu'il aurait fallu leur souhaiter dès

leur entrée en Espagne. Murat leur avait donné des officiers pris dans

les sous-officiers de la garde, et apportait un soin infini à

l'organisation d'une armée qu'il regardait comme le soutien de sa

future couronne. La division du général Dupont surtout était fort

belle. Malheureusement il aurait fallu, nous le répétons, montrer cela

tout fait aux Espagnols, mais ne pas le faire sous leurs yeux. Murat

se consacrant à une oeuvre qui lui plaisait fort, quelquefois encore

applaudi de la populace espagnole qui se laissait éblouir par sa

présence et par les beaux escadrons de la garde impériale, maître de

la junte, qui, placée entre deux rois absents, ne sachant auquel

obéir, obéissait à la force présente, Murat se croyait déjà roi

d'Espagne. Ses aides-de-camp, se croyant à leur tour grands seigneurs

de la nouvelle cour, le flattaient à qui mieux mieux, et lui,

renvoyant à Paris ces flatteries, écrivait à Napoléon: Je suis ici le

maître en votre nom; ordonnez, et l'Espagne fera tout ce que vous

voudrez; elle remettra la couronne à celui des princes français que

vous aurez désigné.--Napoléon ne répondait à ces folles assurances

qu'en réitérant l'ordre de fortifier les principaux palais de Madrid,

et de tenir les officiers logés avec leurs troupes, mesures que Murat

exécutait plutôt par obéissance que par conviction de leur utilité.

[En marge: Accueil que Napoléon fait au prince de la Paix.]

Le prince de la Paix, acheminé en toute hâte vers Bayonne pour ne pas

donner le temps à la populace de s'ameuter sur son passage, y arriva

bien avant ses vieux souverains. Napoléon était fort impatient de voir

cet ancien dominateur de la monarchie espagnole, et surtout de s'en

servir. Après un instant d'entretien ce favori lui parut aussi

médiocre qu'on le lui avait dit, remarquable seulement par quelques

avantages physiques qui l'avaient rendu cher à la reine des Espagnes,

par une certaine finesse d'esprit, et une assez grande habitude des

affaires d'État, mais calomnié quand on voulait faire de lui un

monstre. Napoléon s'abstint toutefois, par égard pour le malheur, de

témoigner le mépris que lui inspirait un tel chef d'empire, et il se

hâta de le rassurer complétement sur son avenir et celui de ses vieux

maîtres, avenir qu'il promit de rendre sûr, paisible, opulent, digne

des anciens possesseurs de l'Espagne et des Indes. À cette promesse

Napoléon en ajouta une non moins douce, celle de les venger

promptement et cruellement de Ferdinand VII, en le faisant descendre

du trône, et il demanda à être secondé dans ses projets auprès de la

reine et de Charles IV; ce qui lui fut promis, et ce qui devait être

facile à tenir, car le père et la mère étaient irrités contre leur

fils au point de lui préférer sur le trône de leurs ancêtres un

étranger, même un ennemi.

[En marge: Arrivée de Charles IV à Bayonne, et accueil que lui fait

Napoléon.]

[En marge: Accueil que Charles IV fait à Ferdinand.]

On annonçait l'arrivée de Charles IV et de la reine pour le 30 avril.

La politique de Napoléon voulait que les vieux souverains fussent

seuls accueillis avec les honneurs royaux. Il disposa tout pour les

recevoir comme s'ils jouissaient encore de leur pouvoir, et comme si

la révolution d'Aranjuez ne s'était point accomplie. Il fit ranger les

troupes sous les armes, envoya sa cour à leur rencontre, ordonna de

tirer le canon des forts, de couvrir de pavillons les vaisseaux qui

étaient dans les eaux de l'Adour, et lui-même se prépara à mettre par

sa présence le comble aux honneurs qu'il leur ménageait. À midi ils

firent leur entrée à Bayonne au bruit du canon et des cloches, furent

reçus aux portes de la ville par les autorités civiles et militaires,

trouvèrent sur leur chemin les deux princes Ferdinand VII et l'infant

don Carlos, qu'ils accueillirent avec une indignation visible quoique

contenue, descendirent au palais du gouvernement qui leur était

destiné, et purent un instant encore se faire illusion, jusqu'à se

croire en possession du pouvoir suprême: dernière et vaine apparence

dont Napoléon amusait leur vieillesse, avant de les précipiter tous,

père et enfants, dans le néant, où il voulait plonger les Bourbons. Un

moment après il arriva lui-même au galop, accompagné de ses

lieutenants, pour apporter l'hommage de sa toute-puissance au

vieillard, victime de ses calculs ambitieux. À peine arrivé en

présence de Charles IV, qu'il n'avait jamais vu, il lui ouvrit les

bras, et l'infortuné descendant de Louis XIV s'y jeta en pleurant,

comme il aurait fait avec un ami duquel il eût espéré la consolation

de ses chagrins. La reine déploya pour plaire tout l'art d'une femme

de cour, surtout avec l'impératrice Joséphine, arrivée depuis quelques

jours à Bayonne, et accourue auprès des souverains de l'Espagne. Après

un court entretien, Napoléon laissa Charles IV entouré des Espagnols

réunis à Bayonne, et des officiers et chambellans français, destinés à

composer son service d'honneur. D'après les intentions de Napoléon,

qui désirait qu'aucun des usages de la cour d'Espagne ne fût négligé

en cette occasion, il y eut un baise-main général. Chacun des

Espagnols présents vint, en s'agenouillant, baiser la main du vieux

roi et de la reine son épouse. Ferdinand, prenant son rang de fils et

de prince des Asturies, vint à son tour s'incliner devant ses augustes

parents. On put facilement discerner à leur visage les sentiments

qu'ils éprouvaient. Quand cette cérémonie fut achevée, le roi et la

reine fatigués songèrent à s'enfermer chez eux. Ferdinand VII et son

frère ayant voulu les suivre dans leur appartement, Charles IV, ne

pouvant plus se contenir, arrêta son fils aîné en lui disant:

Malheureux! n'as-tu pas assez déshonoré mes cheveux blancs?...

respecte au moins mon repos... Et il refusa ainsi de le voir autrement

qu'en public. Ferdinand VII, ramené en quelques heures par la seule

étiquette à la qualité de prince des Asturies, se sentit perdu: il

était puni, et Charles IV vengé! Mais celui-ci allait être bientôt

obligé d'acquitter dans les mains de Napoléon le prix de la vengeance

obtenue.

[En marge: Mai 1808.]

[En marge: Facilité avec laquelle les vieux souverains adhèrent aux

projets de Napoléon.]

Ce que les vieux souverains désiraient avec le plus d'impatience,

c'était d'embrasser leur ami, leur cher Emmanuel, qu'ils n'avaient pas

revu depuis la fatale nuit du 17 mars. Ils se jetèrent dans ses bras,

et Napoléon, qui voulait leur laisser le temps de se voir, de

s'épancher, de s'entendre, ayant remis au lendemain la réception qu'il

leur préparait à Marac, ils eurent toute la journée pour s'entretenir

de leur situation et de leur sort futur. Le prince de la Paix leur eut

promptement fait connaître ce dont il s'agissait à Bayonne; ce qui ne

pouvait ni les étonner ni les affliger, car ils n'avaient plus la

prétention de régner, et ils eurent la satisfaction d'apprendre que

Napoléon, en les vengeant de Ferdinand VII, leur destinait en France

une retraite sûre, magnifique, des revenus égaux à ceux des princes

régnants les mieux dotés de l'Europe, et pour toute privation la perte

d'un pouvoir dont ils prévoyaient depuis long-temps la fin prochaine.

Il ne fut donc pas difficile de les amener aux projets de Napoléon,

auxquels ils étaient résignés d'avance, même quand ils ne

connaissaient pas tous les dédommagements qu'on leur réservait.

Le lendemain Napoléon les fit inviter à dîner au château de Marac, où

il se proposait de les traiter tous les jours avec les plus grands

honneurs. Charles IV et son épouse s'y rendirent dans les voitures

impériales, si différentes des antiques voitures de la cour d'Espagne,

qui étaient construites sur le même modèle que celles de Louis XIV. Il

avait la plus grande peine à y monter et à en descendre; et il

laissait voir jusque dans les moindres détails combien il était

étranger aux usages comme aux idées du temps présent. Arrivé au

château de Marac, il s'appuya pour mettre pied à terre sur le bras de

Napoléon, qui était venu le recevoir à la portière.--Appuyez-vous sur

moi, lui dit Napoléon, j'aurai de la force pour nous deux.--J'y compte

bien, répondit le vieux roi; et il lui témoigna une véritable

gratitude, tant il était heureux de trouver en France le repos, la

sécurité et l'opulence pour le reste de ses jours. Napoléon avait

oublié d'inscrire le prince de la Paix au nombre des convives. Charles

IV, ne l'apercevant pas, s'écria avec une vivacité embarrassante pour

tous les assistants: Où est donc Emmanuel?--On alla chercher le prince

de la Paix par ordre de l'Empereur, et on rendit à Charles IV cet ami,

sans lequel il ne savait plus exister.

Tandis que Napoléon s'occupait d'adoucir le sort de ce vieil enfant

découronné, l'impératrice Joséphine veillait avec sa grâce accoutumée

sur la reine d'Espagne, et lui procurait les futiles distractions qui

étaient à sa portée, en lui offrant toutes les parures de Paris les

plus nouvelles et les plus recherchées. Mais l'épouse de Charles IV

était plus difficile à consoler que lui, en raison même de son

intelligence et de son ambition. Toutefois elle pouvait compter sur

deux consolations certaines, la sûreté d'Emmanuel Godoy et le

détrônement de Ferdinand.

[En marge: Napoléon, après les égards prodigués à Charles IV, songe à

se servir de lui pour en finir avec Ferdinand VII.]

[En marge: Correspondance entre Charles IV et Ferdinand VII, dictée

par Napoléon.]

[En marge: Réponse assez adroite de Ferdinand VII à Charles IV, dictée

par les meneurs de la jeune cour.]

Après avoir ainsi comblé d'égards des hôtes augustes et malheureux,

Napoléon, impatient d'en finir, fit mouvoir les instruments qu'il

avait à sa disposition. D'après sa volonté, une lettre fut adressée à

Ferdinand par Charles IV, pour lui rappeler sa coupable conduite dans

les scènes d'Aranjuez, son imprudente ambition, son impuissance de

régner sur un pays livré par sa faute aux agitations révolutionnaires,

et lui demander de résigner la couronne. Cette sommation révélait

clairement aux conseillers détrompés de Ferdinand comment allait être

conduite la négociation depuis l'arrivée de l'ancienne cour. Il était

évident qu'on allait redemander la couronne au fils, pour la laisser

un certain nombre de jours ou d'heures sur la tête du père, et la

faire passer ensuite de cette tête vieillie sur celle d'un prince de

la famille Bonaparte. Les meneurs de la jeune cour opposèrent à cette

sommation une lettre assez adroite, dans laquelle Ferdinand VII,

parlant à son père en fils soumis et respectueux, se déclarait prêt à

restituer la couronne, bien qu'il l'eût reçue par suite d'une

abdication volontaire, prêt toutefois à deux conditions: la première,

que Charles IV voudrait régner lui-même; la seconde, que la

restitution se ferait librement, à Madrid, en présence de la nation

espagnole. Sans ces deux conditions Ferdinand refusait formellement de

restituer la couronne à son père; car si celui-ci ne voulait pas

régner, Ferdinand se considérait comme seul roi légitime, d'après les

lois de la monarchie espagnole; et si la rétrocession se faisait

ailleurs qu'à Madrid, au sein même de la nation assemblée, elle ne

serait ni libre, ni digne, ni sûre.

[En marge: Réplique de Charles IV, également dictée par Napoléon.]

La réponse était habile et convenable. On fit répliquer par Charles

IV, en s'appuyant toujours sur l'irrégularité de l'abdication, sur les

violences qui l'avaient amenée, sur l'impossibilité où se trouvait

Ferdinand de gouverner l'Espagne sortie d'un long sommeil et prête à

entrer dans la carrière des révolutions, sur la nécessité de remettre

à Napoléon le soin d'assurer le bonheur des peuples de la Péninsule.

On finissait en laissant voir des intentions menaçantes si cette

obstination ne cessait pas. À cette réplique la jeune cour opposa une

contre-réplique semblable au premier dire de Ferdinand VII.

[En marge: Charles IV se déclare seul roi d'Espagne, et nomme Murat

son lieutenant.]

La négociation n'avançait pas, car on avait employé du 1er au 4 mai à

échanger cette vaine correspondance. Napoléon commençait à éprouver

l'impatience la plus vive, et il était résolu à faire déclarer

Ferdinand VII rebelle, à rendre la couronne à Charles IV, qui la lui

transmettrait ensuite, après un délai plus ou moins long. Il fit

d'abord, par l'intermédiaire du prince de la Paix, rédiger un acte en

vertu duquel Charles IV se déclarait seul légitime roi des Espagnes,

et, dans l'impuissance où il était d'exercer lui-même son autorité,

nommait le grand-duc de Berg son lieutenant, lui confiait tous ses

pouvoirs royaux, et en particulier le commandement des troupes.

Napoléon regardait cette transition comme nécessaire pour passer de la

royauté des Bourbons à celle des Bonaparte. Il s'empressa d'expédier

ce décret, avec l'ordre, déjà donné depuis plusieurs jours et réitéré

en ce moment, de faire partir de Madrid tous les princes espagnols qui

s'y trouvaient encore: le plus jeune des infants, don Francisco de

Paula; l'oncle de Ferdinand, don Antonio, président de la junte, et la

reine d'Étrurie, qu'une indisposition avait empêchée de suivre ses

parents. Après avoir pris ces mesures, il se disposait à mettre un

terme aux scènes de Bayonne par une solution qu'il imposerait

lui-même, lorsque les événements de Madrid vinrent rendre facile le

dénoûment qu'il désirait, en le dispensant d'y employer la force.

[En marge: Événements à Madrid, et tentatives secrètes de Ferdinand

VII pour soulever les Espagnols en sa faveur.]

[En marge: Situation de Madrid pendant les événements de Bayonne.]

Tandis que Napoléon correspondait avec Madrid, Ferdinand VII, de son

côté, ne négligeait rien pour y faire parvenir des nouvelles qui

excitassent l'intérêt de la nation en sa faveur, qui pussent surtout

corriger le mauvais effet qu'avait produit son inepte conduite. Il

n'ignorait pas que les Espagnols avaient pris autant de pitié, presque

de dégoût pour sa personne que pour celle de son vieux père, en le

voyant donner dans le piége tendu par Napoléon. Il avait donc, par des

courriers qui partaient déguisés de Bayonne, et traversaient les

montagnes de l'Aragon pour gagner Madrid, fait répandre les nouvelles

qu'il croyait les plus propres à lui ramener l'opinion publique. Il

avait fait savoir qu'on voulait le violenter à Bayonne pour lui

arracher le sacrifice de ses droits, mais qu'il résistait, et

résisterait à toutes les menaces, et que ses peuples apprendraient

plutôt sa mort que sa soumission aux volontés de l'étranger. Il se

peignait comme la plus noble, la plus intéressante des victimes, et de

manière à exalter pour lui tous les coeurs généreux. Ces courriers,

voulant éviter les routes directes, couvertes de troupes françaises,

perdaient un jour ou deux pour arriver à Madrid, mais y arrivaient

sûrement, et les nouvelles qu'ils portaient, propagées rapidement,

avaient ramené à Ferdinand VII l'opinion un moment aliénée. Le bruit

universellement accrédité que Ferdinand VII était à Bayonne l'objet de

violences brutales, et qu'il y opposait une résistance héroïque, avait

ranimé en sa faveur la populace de la capitale, laquelle s'était

accrue, comme nous l'avons dit, des paysans oisifs des environs. Ne

pouvant pas recourir aux imprimeries, soigneusement surveillées par

les agents de Murat, on se servait de bulletins écrits à la main, et

ces bulletins reproduits avec profusion, circulant avec une incroyable

rapidité, excitaient au plus haut point les passions du peuple. Quant

à la junte de gouvernement, elle dissimulait profondément ses

sentiments secrets, affectait une grande déférence pour les désirs de

Murat; mais, dévouée comme de juste à Ferdinand VII, elle était

l'agent des communications avec Bayonne, et des publications qui en

étaient la suite. Elle avait dépêché des émissaires à Ferdinand pour

savoir s'il voulait qu'elle se dérobât aux Français, qu'elle allât

elle-même proclamer quelque part la royauté légitime, provoquer le

soulèvement de la nation, et déclarer la guerre à l'usurpateur. En

attendant une réponse à ces propositions, elle ne cédait qu'après

d'interminables retards à toutes les demandes de Murat qui étaient de

nature à servir les desseins de Napoléon.

[En marge: Ordre de faire partir pour Bayonne tout ce qui restait à

Madrid de membres de la famille royale.]

[En marge: Résistance de la junte au départ de l'infant don

Francisco.]

[En marge: Premiers symptômes d'insurrection à Madrid, dans la journée

du 1er mai.]

Parmi ces demandes il s'en trouvait une qui l'avait fort agitée,

c'était celle qui consistait à exiger l'envoi à Bayonne de tous les

membres de la famille royale restant encore à Madrid. D'une part, la

vieille reine d'Espagne désirait qu'on lui envoyât le jeune infant don

Francisco, laissé en arrière à cause de l'état de sa santé; de

l'autre, la reine d'Étrurie, demeurée par un pareil motif à Madrid,

demandait elle-même à partir, effrayée qu'elle était de l'agitation

chaque jour croissante du peuple espagnol. Murat, à qui l'Empereur

avait recommandé d'acheminer vers Bayonne tous les membres restants de

la famille royale, exigeait impérieusement ce double départ. Quant à

la reine d'Étrurie, il ne pouvait y avoir de difficulté, puisqu'elle

était princesse indépendante, et désirait partir. Quant au jeune

infant don Francisco, placé à cause de son âge sous l'autorité royale,

il dépendait actuellement de la junte de gouvernement, exerçant cette

autorité en l'absence du roi. La junte, devinant bien l'intention de

ces départs successifs, s'assembla dans la nuit du 30 avril au 1er

mai, pour délibérer sur la demande de Murat. Elle était accrue en

nombre par l'adjonction des divers présidents des conseils de Castille

et des Indes, et de plusieurs membres de ces conseils. La séance fut

fort agitée. Quelques-uns des membres de cette réunion voulaient qu'on

se refusât à une proposition qui avait pour but évident d'enlever les

derniers représentants de la royauté espagnole, et que, plutôt que de

céder, on essayât la résistance à force ouverte. Le ministre de la

guerre, M. O'Farrill, exposa la situation de l'armée, dont les corps

désorganisés, dispersés les uns dans le Nord, les autres dans le

Portugal et sur les côtes, ne présentaient pas à Madrid une force

réunie de plus de trois mille hommes. Les esprits ardents voulaient

qu'on y suppléât avec la populace armée de couteaux et de fusils de

chasse, et qu'on cherchât son salut dans un grand acte de désespoir

national. La majorité opina pour qu'on répondit à Murat par un refus

dissimulé, en se gardant toutefois de provoquer une collision. À côté

de la junte, une réunion de patriotes, mécontents de ce qu'ils

appelaient sa faiblesse, voulaient qu'on empêchât le départ des

infants par tous les moyens possibles, et soufflaient leurs passions

au peuple, qui n'avait du reste pas besoin d'être excité. Le 1er mai,

qui était un dimanche, attira dans la ville beaucoup de gens de la

campagne, et l'on vit des figures agrestes et énergiques se mêler aux

groupes nombreux qui stationnaient sur les différentes places de

Madrid. À la _Puerto del Sol_, grande place située au centre de

Madrid, et où viennent aboutir les principales rues de cette capitale,

telles que les rues _Mayor_, d'_Alcala_, de _Montera_, de _las

Carretas_, il y avait une foule épaisse et menaçante. Murat y envoya

quelques centaines de dragons, qui par leur aspect dissipèrent la

multitude et l'obligèrent à se tenir tranquille.

[En marge: Insurrection générale du peuple de Madrid dans la journée

du 2 mai.]

[En marge: Le tumulte commence autour du palais au moment où allaient

monter en voiture l'infant don Francisco et la reine d'Étrurie.]

Murat, auquel la junte avait communiqué son refus fort adouci,

répondit qu'il n'en tiendrait compte, et que le lendemain lundi, 2

mai, il ferait partir la reine d'Étrurie et l'infant don Francisco,

déclaration à laquelle on n'opposa pas de réplique. Le lendemain en

effet, dès huit heures du matin, les voitures de la cour avaient été

amenées devant le palais pour y recevoir les personnes royales. La

reine d'Étrurie se prêtait très-volontiers à ce départ. L'infant don

Francisco, du moins à ce qu'on disait aux portes du palais, versait

des larmes. Ces détails, répandus de bouche en bouche dans les rangs

de la multitude qui était nombreuse, y avaient produit une vive

agitation. Tout à coup survint un aide-de-camp de Murat, que celui-ci

envoyait pour complimenter la reine au moment de son départ. À

l'aspect de l'uniforme français, le peuple poussa des cris, lança des

pierres à l'aide-de-camp du prince, et se préparait à l'égorger,

lorsqu'une douzaine de grenadiers de la garde impériale, qui étaient

de service au palais occupé par Murat, et d'où on pouvait apercevoir

ce tumulte, se jetèrent baïonnette en avant au plus épais de la foule,

et dégagèrent l'aide-de-camp qu'on était sur le point de massacrer.

Quelques coups de fusil partis au milieu de ce conflit furent le

signal d'un soulèvement universel. De toutes parts la fusillade

commença à se faire entendre. Une populace furieuse, composée surtout

de paysans venus des environs, se précipita sur les officiers

français, dispersés dans les maisons de Madrid malgré les

recommandations de Napoléon, et sur les soldats détachés qui allaient

par escouades recevoir les distributions de vivres. Plusieurs furent

égorgés avec une horrible férocité. Quelques autres durent la vie à

l'humanité de la bourgeoisie, qui les cacha dans ses maisons.

[En marge: Dispositions militaires de Murat aux premiers symptômes

d'insurrection.]

Au premier bruit, Murat était monté à cheval et avait donné ses ordres

avec la résolution d'un général habitué à toutes les occurrences de la

guerre. Il avait ordonné aux troupes des camps de s'ébranler pour

entrer dans Madrid par toutes les portes à la fois. Les plus

rapprochées, celles du général Grouchy, établies près du _Buen

Retiro_, devaient entrer par les grandes rues de _San Geronimo_ et

d'_Alcala_ pour se diriger sur la _Puerto del Sol_, tandis que le

colonel Frederichs, partant avec les fusiliers de la garde du palais

qui est situé à l'extrémité opposée, devait se porter, par la rue

_Mayor_, à la rencontre du général Grouchy, vers cette même _Puerto

del Sol_, où allaient aboutir tous les mouvements. Le général Lefranc,

établi au couvent de Saint-Bernard, devait y marcher concentriquement

de la porte de _Fuencarral_. Au même instant les cuirassiers et la

cavalerie arrivant par la route de Caravanchel avaient reçu ordre de

s'avancer par la porte de Tolède. Murat, à la tête de la cavalerie de

la garde, était derrière le palais, au pied de la hauteur de

Saint-Vincent, près de la porte par laquelle devaient pénétrer les

troupes établies à la maison royale del Campo. Placé ainsi en dehors

des quartiers populeux, et sur une position dominante, il était libre

de se porter partout où besoin serait.

[Illustration: Insurrection de Madrid.

(2 Mai 1808)]

[En marge: Action prompte et vigoureuse devant le palais, à la Puerta

del Sol et à l'arsenal.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 08 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 43 / 50 段