gardait, et ce secret était une perfidie, genre de forfait étranger à
son coeur. Il avait besoin de s'ouvrir avec le moins ignare des
conseillers de Ferdinand, de s'excuser en quelque sorte par la
franchise qu'il apporterait dans l'exposé de ses desseins, et par
l'aveu pur et simple des motifs de haute politique qui le faisaient
agir. Il commença d'abord par flatter le chanoine, et par lui dire
qu'il le savait homme d'esprit, et qu'avec lui il pouvait parler
franchement. Puis, sans autre préambule, et comme pressé de se
décharger le coeur, il lui déclara qu'il avait fait venir les princes
d'Espagne pour leur ôter à tous, père et fils, la couronne de leurs
aïeux; que depuis plusieurs années il s'apercevait des trahisons de la
cour de Madrid; qu'il n'en avait rien témoigné, mais que, débarrassé
maintenant des affaires du Nord, il voulait régler celles du Midi; que
l'Espagne était nécessaire à ses desseins contre l'Angleterre, qu'il
était nécessaire à l'Espagne pour lui rendre sa grandeur; que sans lui
elle croupirait éternellement sous une dynastie incapable et
dégénérée; que le vieux Charles IV était un roi imbécile, que son
fils, quoique plus jeune, était tout aussi médiocre, et moins loyal:
témoin la révolution d'Aranjuez, dont on savait le secret à Paris,
sans être obligé de venir à Madrid pour l'apprendre; que l'Espagne
n'obtiendrait jamais sous de tels maîtres la régénération morale,
administrative, politique, dont elle avait besoin pour reprendre son
rang parmi les nations; que lui Napoléon ne trouverait jamais que
perfidie, fausse amitié, chez des Bourbons; qu'il était trop
expérimenté pour croire à l'efficacité des mariages; qu'une princesse
supérieure d'ailleurs n'était pas un trésor qu'on eût toujours à sa
disposition; qu'en eût-il une, il ne savait pas si elle aurait action
sur ce prince taciturne et vulgaire, dont tout l'esprit, s'il en
avait, consistait dans l'art de dissimuler; qu'il était conquérant
après tout, fondateur de dynastie, obligé de fouler aux pieds une
quantité de considérations secondaires, pour arriver à son but placé à
une immense hauteur; qu'il n'avait pas le goût du mal, qu'il lui
coûtait d'en faire, mais que quand son char passait il ne fallait pas
se trouver sous ses roues; que son parti enfin était pris, qu'il
allait enlever à Ferdinand VII la couronne d'Espagne, mais qu'il
voulait adoucir le coup en lui offrant un dédommagement; qu'il lui en
préparait un, fort bien choisi dans l'intérêt de son repos: c'était
la belle et paisible Étrurie, où ce prince irait régner à l'abri des
révolutions européennes, et où il serait plus heureux qu'au milieu de
ses Espagnes, qui étaient travaillées par l'esprit agitateur du temps,
et qu'un prince puissant, habile, pouvait seul dompter, constituer et
rendre prospères.
[En marge: Surprise du chanoine Escoïquiz en entendant l'exposé des
desseins de Napoléon.]
En tenant cet audacieux discours, Napoléon avait été tour à tour doux,
caressant, impérieux, et avait poussé au dernier terme le cynisme de
l'ambition. Le pauvre chanoine demeurait confondu. L'honneur d'être
flatté, lui simple chanoine de Tolède, par le plus grand des hommes,
combattait en son coeur le chagrin d'entendre de telles déclarations.
Il était saisi, stupéfait; et cependant il ne perdit pas son talent de
disserter, et il en usa avec Napoléon, qui voulut en l'écoutant le
dédommager de ses peines.
[En marge: Réponse d'Escoïquiz aux ouvertures de Napoléon.]
[En marge: L'Étrurie offerte à Ferdinand pour le dédommager de la
perte de l'Espagne.]
L'infortuné précepteur s'attacha à justifier la famille de Bourbon
auprès du chef de la famille Bonaparte. Il lui rappela qu'au moment
des plus grandes horreurs de la révolution française, la cour
d'Espagne n'avait déclaré la guerre qu'après la mort de Louis XVI;
qu'elle avait même saisi la première occasion de revenir au système de
paix, et du système de paix à celui de l'alliance entre les deux
États; que depuis elle avait prodigué à la France ses flottes, ses
armées, ses trésors; que si elle n'avait pas mieux servi, c'était non
pas défaut de bonne volonté, mais défaut de savoir; qu'il ne fallait
s'en prendre qu'au prince de la Paix, que lui seul était l'auteur de
tous les maux de l'Espagne et la cause de son impuissance comme
alliée; que du reste ce détestable favori était pour jamais éloigné
du trône, que sous un jeune prince dévoué à Napoléon, attaché à lui
par les liens de la reconnaissance, par ceux de la parenté, dirigé par
ses conseils, l'Espagne, bientôt régénérée, reprendrait le rang
qu'elle aurait toujours dû conserver, rendrait à la France tous les
services que celle-ci pouvait en attendre, sans qu'il lui en coûtât
aucun effort, aucun sacrifice; que, dans le cas contraire, on
rencontrerait de la part de l'Espagne une résistance désespérée,
secondée par les Anglais, et peut-être par une partie de l'Europe; on
perdrait les colonies, ce qui serait un malheur aussi grand pour la
France que pour l'Espagne, et on imprimerait enfin une tache à la
gloire si éclatante du règne.--Mauvaise politique que la vôtre,
monsieur le chanoine! mauvaise politique! répliqua Napoléon avec un
sourire bienveillant, mais ironique. Vous ne manqueriez pas avec votre
savoir de me condamner si je laissais échapper l'occasion unique que
m'offrent la soumission du continent et la détresse de l'Angleterre
pour achever l'exécution de mon système. Vos Bourbons ne m'ont servi
qu'à contre-coeur, toujours prêts à me trahir. Un frère me vaudra
mieux, quoi que vous en disiez. La régénération de l'Espagne est
impossible par des princes d'une antique maison qui sera toujours,
malgré elle, l'appui des vieux abus. Mon parti est arrêté, il faut que
cette révolution s'accomplisse. L'Espagne ne perdra pas un village,
elle conservera toutes ses possessions. J'ai pris mes précautions pour
lui conserver ses colonies. Quant à votre prince, il sera dédommagé
s'il se soumet de bonne grâce à la force des choses. C'est à vous à
user de votre influence pour le disposer à accepter les dédommagements
que je lui réserve. Vous êtes assez instruit pour comprendre que je ne
fais que suivre en ceci les lois de la vraie politique, laquelle a ses
exigences et ses rigueurs inévitables.
[En marge: Vains efforts du chanoine Escoïquiz pour toucher le coeur
de Napoléon.]
En disant ces choses et d'autres, dans un langage où perçait le regret
plutôt que le remords d'une pareille spoliation, Napoléon était devenu
doux, amical, et plusieurs fois il s'était permis les gestes les plus
familiers envers le pauvre précepteur, dont la taille très-élevée
formait avec la sienne un singulier contraste. Effrayé de cette
inflexible résolution, le chanoine Escoïquiz, les larmes aux yeux,
s'étendit sur les vertus de son jeune prince, s'efforça de justifier
Ferdinand VII de la révolution d'Aranjuez, s'attacha à prouver que
Charles IV avait abdiqué volontairement, que l'autorité de Ferdinand
VII était par conséquent très-légitime; à quoi Napoléon, répondant
avec un sourire d'incrédulité, lui dit qu'il savait tout, que la
révolution d'Aranjuez n'était pas aussi naturelle qu'on voulait le lui
persuader; que Ferdinand VII avait cédé à une impatience coupable,
mais qu'il avait eu tort de faire déclarer ouverte une succession
qu'il ne devait pas recueillir, et que, pour avoir cherché à régner
trop tôt, il ne régnerait pas du tout. Le chanoine, ne réussissant pas
à toucher Napoléon par la peinture des vertus de Ferdinand VII, essaya
de l'émouvoir en lui parlant de la situation de ses malheureux
conseillers, de leur rôle devant l'Espagne, devant l'Europe, devant la
postérité; qu'ils seraient déshonorés pour avoir cru à la parole de
Napoléon qui les avait amenés à Bayonne en leur faisant espérer qu'il
allait reconnaître le nouveau roi; qu'on les accuserait d'ineptie ou
de trahison, lorsqu'ils n'avaient eu d'autre tort que celui de croire
à la parole d'un grand homme.--Vous êtes d'honnêtes gens, reprit
Napoléon, et vous en particulier vous êtes un excellent précepteur,
qui défendez votre élève avec le zèle le plus louable. On dira que
vous avez cédé à une force supérieure. Aussi bien, ni vous ni
l'Espagne ne sauriez me résister. La politique, la politique, monsieur
le chanoine, doit diriger toutes les actions d'un personnage tel que
moi. Retournez auprès de votre prince, et disposez-le à devenir roi
d'Étrurie, s'il veut être encore roi quelque part, car vous pouvez lui
affirmer qu'il ne le sera plus en Espagne.--
[En marge: Tandis que Napoléon déclare ses intentions au chanoine
d'Escoïquiz, le général Savary est chargé de les signifier au prince
Ferdinand.]
[En marge: Ferdinand et ses conseillers se décident à refuser toutes
les propositions de Napoléon.]
L'infortuné précepteur de Ferdinand VII se retira consterné, et trouva
son élève tout aussi surpris, tout aussi désolé de l'entretien qu'il
venait d'avoir avec le général Savary. Celui-ci, sans y mettre aucune
forme, sans y mettre surtout aucun de ces développements qui, dans la
bouche de Napoléon, étaient en quelque sorte des excuses, avait
signifié à Ferdinand VII qu'il fallait renoncer à la couronne
d'Espagne, et accepter l'Étrurie comme dédommagement du patrimoine de
Charles-Quint et de Philippe V. L'agitation fut grande dans cette
cour, jusqu'ici complétement aveuglée sur son sort. On se réunit
autour du prince, on pleura, on s'emporta, et on finit dans la
disposition où l'on était par ne pas croire à son malheur, par
imaginer que tout cela était une feinte de Napoléon, qu'il n'était
pas possible qu'il voulût toucher à une personne aussi sacrée que
celle de Ferdinand VII, à une chose aussi inviolable que la couronne
d'Espagne, et que c'était pour obtenir quelque grosse concession de
territoire, ou l'abandon de quelque colonie importante, qu'il faisait
planer sur la maison d'Espagne une si terrible menace; qu'en un mot il
voulait effrayer, et pas davantage. On se dit donc qu'il suffisait de
ne pas céder à cette intimidation pour triompher. On se décida par
conséquent à résister, et à repousser toutes les propositions de
Napoléon. M. de Cevallos fut chargé de traiter avec M. de Champagny
sur la base d'un refus absolu.
[En marge: Négociation avec M. de Champagny, rompue par suite des
emportements de M. de Cevallos.]
Le lendemain M. de Cevallos se rendit au château de Marac pour avoir
un entretien avec M. de Champagny. Cet homme, chez lequel la bassesse
n'empêchait pas l'emportement, parla à M. de Champagny avec une
violence qui n'était pas du courage, car il n'y avait de danger ici
que pour les couronnes, et nullement pour les personnes elles-mêmes.
Il fut entendu de Napoléon, qui survint et lui dit:--Que parlez-vous
de fidélité aux droits de Ferdinand VII, vous qui auriez dû servir
fidèlement son père, dont vous étiez le ministre, qui l'avez abandonné
pour un fils usurpateur, et qui en tout cela n'avez jamais joué que le
rôle d'un traître!--M. de Cevallos, auquel ces paroles eussent été
justement adressées par quiconque n'aurait eu rien à se reprocher, se
retira auprès de son nouveau maître, pour lui raconter ce qui s'était
passé. On jugea autour de Ferdinand qu'un tel négociateur n'avait ni
assez d'autorité morale ni assez d'art pour défendre les droits de
son souverain, et on chargea de cette mission M. de Labrador, qui
avait appris dans diverses ambassades à traiter les grands intérêts de
la politique avec la réserve nécessaire. La base des négociations
resta la même: ce fut toujours le droit inaliénable de Ferdinand VII à
la couronne d'Espagne, ou, à défaut du sien, celui de Charles IV, seul
roi légitime si Ferdinand VII ne l'était pas.
[En marge: Napoléon ordonne à Murat d'envoyer les vieux souverains et
le prince de la paix à Bayonne.]
[En marge: Instruction de Napoléon à Murat, relativement à la manière
de se conduire avec les Espagnols.]
Napoléon éprouvait quelque dépit de cette résistance, mais il espérait
que bientôt elle tomberait devant la nécessité, et surtout devant
Charles IV, venant faire valoir ses réclamations beaucoup mieux
motivées que celles de Ferdinand VII; car, si l'idée de protester
contre son abdication lui avait été suggérée par Murat, il n'en était
pas moins vrai que cette abdication avait été le résultat d'une
violence morale exercée sur son faible caractère, et qu'il était
très-fondé à revendiquer la couronne. Tout même eût été juste, si, en
la retirant à Ferdinand VII, on l'avait rendue à Charles IV. Napoléon,
regardant la présence de Charles IV comme indispensable pour opposer
au droit du fils le droit du père, ce qui ne créait pas le droit des
Bonaparte, mais ce qui mettait tous ces droits dans un état de
confusion dont il espérait profiter, pressa vivement Murat de faire
partir les vieux souverains, et de lui envoyer aussi le prince de la
Paix, toujours prisonnier à Villa-Viciosa. Napoléon enjoignit à Murat
d'employer la force, s'il le fallait, non pour le départ de la vieille
cour, qui demandait instamment à se mettre en route et que personne ne
songeait à retenir, mais pour la délivrance du prince de la Paix, que
les Espagnols ne voulaient relâcher à aucun prix. Il recommanda en
même temps, pour préparer les esprits, de communiquer à la junte de
gouvernement et au conseil de Castille la protestation de Charles IV,
ce qui réduisait à néant la royauté de Ferdinand VII, sans rétablir
celle de Charles IV, et commençait une sorte d'interrègne commode pour
l'accomplissement d'un projet d'usurpation. Il tâcha de faire bien
comprendre à Murat qu'il ne fallait pas s'attendre à un grand succès
d'opinion en opérant un changement qui n'était pas du gré des
Espagnols, mais qu'il fallait les contenir par la crainte, gagner
ensuite l'adhésion des hommes sensés, par l'évidence des biens dont
une royauté française serait la source, par la certitude qu'au prix
d'un changement de dynastie l'Espagne ne perdrait ni un village ni une
colonie, avantage qui ne serait résulté d'aucun autre arrangement, et
puis suppléer à ce qui manquerait en assentiment par le déploiement
d'une force irrésistible. Napoléon prescrivit à Murat de bien se tenir
sur ses gardes, de fortifier deux ou trois points dans Madrid, tels
que le palais royal, l'amirauté, le Buen-Retiro, de ne pas laisser
coucher un seul officier en ville, d'exiger qu'ils fussent tous logés
avec leurs soldats, de se comporter en un mot comme à la veille d'une
insurrection qu'il croyait inévitable, car les Espagnols voudraient
probablement tâter les Français; qu'il fallait dans ce cas les
recevoir énergiquement, de manière à leur ôter tout espoir de
résistance, et ne pas oublier la manière dont il pratiquait la guerre
de rue en Égypte, en Italie et ailleurs; qu'il ne fallait pas
s'engager dans l'intérieur de la ville, mais occuper la tête des rues
principales par de fortes batteries, y faire sentir la puissance du
canon, et, partout où la foule oserait se montrer à découvert, la
faire expirer sous le sabre des cuirassiers. Ainsi de la ruse Napoléon
était conduit à la violence, par cette usurpation de la couronne
espagnole!
[En marge: Murat dispose tout pour le départ de la vieille cour et du
prince de la Paix.]
Sur un seul point Murat avait devancé les instructions de Napoléon:
c'était relativement au départ des vieux souverains, et à la
délivrance du prince de la Paix. Il avait mandé à Charles IV et à la
reine, en réponse à l'expression de leurs désirs, que l'Empereur les
verrait avec plaisir auprès de lui, que par conséquent ils n'avaient
qu'à préparer leur départ, et qu'il allait exiger la remise du prince
de la Paix, pour l'acheminer avec eux vers Bayonne, double nouvelle
qui leur fit éprouver la seule joie qu'ils eussent ressentie depuis
les fatales journées d'Aranjuez.
[En marge: Résistance des Espagnols à la délivrance du prince de la
Paix.]
[En marge: Murat prend sur lui d'ordonner la délivrance du prince de
la Paix.]
Ayant appris que Ferdinand VII avait enfin passé la frontière, Murat
n'avait plus de ménagements à garder; et d'ailleurs les Espagnols,
irrités d'une telle faiblesse, humiliés d'avoir de tels princes,
semblaient pour un moment prêts à se détacher d'une famille si peu
digne du dévouement de la nation. On devait donc pour quelques jours
les trouver plus faciles. Mais quand on leur parla de délivrer le
prince de la Paix, il y eut chez eux une sorte de soulèvement. La
multitude avide de vengeance voyait avec désespoir sa victime lui
échapper. Les hautes classes, et parmi elles les hommes qui s'étaient
compromis dans la révolution d'Aranjuez, craignaient qu'au milieu de
tous ces revirements politiques, le prince de la Paix ne ressaisît un
jour le pouvoir, et ne les punît de leur conduite. On se refusait donc
pour ces divers motifs à lui rendre la liberté. La junte de
gouvernement, composée des ministres et de l'infant don Antonio,
éprouvait plus que personne ces tristes sentiments. Elle avait dès
l'origine opposé aux instances de Murat une forte résistance, et
prétendu qu'étant sans autorité pour décider une semblable question,
elle devait en référer à Ferdinand VII. Elle s'était en effet adressée
à lui pour lui demander ses ordres. Ferdinand, très-embarrassé de
répondre à ce message, avait déclaré que cette question serait traitée
et résolue à Bayonne, avec toutes celles qui allaient occuper les deux
souverains de France et d'Espagne. La réponse de Ferdinand ayant été
immédiatement transmise à Murat, celui-ci considéra la question comme
tranchée par les ordres de Napoléon, et il exigea qu'on fît sortir de
prison le prince de la Paix pour l'envoyer à Bayonne. Il annonça du
reste qu'Emmanuel Godoy serait à jamais exilé d'Espagne, et qu'il ne
serait transporté en France que pour y recevoir la vie, seule chose
qu'on voulût sauver en lui. Murat, après avoir adressé cette
communication à la junte, dirigea des troupes de cavalerie sur
Villa-Viciosa avec ordre d'enlever le prisonnier de gré ou de force.
Le marquis de Chasteler, qui était préposé à sa garde, mettant son
honneur à servir la haine nationale, se refusait à le rendre, quand la
junte, pour prévenir une collision, lui fit dire de le livrer.
[En marge: Triste état dans lequel Emmanuel Godoy est livré à Murat.]
[En marge: Son départ pour Bayonne.]
[En marge: Départ de Charles IV et de la vieille reine pour Bayonne.]
L'infortuné dominateur de l'Espagne, qui naguère encore était entouré
de toutes les superfluités du luxe, qui surpassait la royauté
elle-même en somptuosité, comme il la surpassait en pouvoir, arriva au
camp de Murat presque sans vêtements, avec une longue barbe, des
blessures à peine fermées, et les marques des chaînes qu'il avait
portées. C'est dans ce triste état qu'il vit pour la première fois
l'ami qu'il s'était choisi au sein de la cour impériale, dans de bien
autres vues que celles qui se réalisaient aujourd'hui. Murat, chez qui
la générosité ne se démentait jamais, combla d'égards Emmanuel Godoy,
lui procura tout ce dont il manquait, et le fit partir pour Bayonne
sous l'escorte de l'un de ses aides-de-camp, et de quelques cavaliers.
Cette partie des ordres de Napoléon exécutée, il s'occupa du départ
des vieux souverains, qui dans leur malheur ne se sentaient pas de
joie à l'idée de savoir que leur ami était sauvé, et qu'ils allaient
être prochainement en présence du tout-puissant empereur qui pouvait
les venger de leurs ennemis. Leurs préparatifs de voyage achevés,
préparatifs dont le principal consista à s'emparer des plus beaux
diamants de la couronne, ils demandèrent à Murat d'ordonner leur
départ. Ils vinrent en effet coucher le 23 de l'Escurial au Pardo, au
milieu des troupes françaises, où ils virent et embrassèrent Murat
avec la plus grande effusion de sentiments. Ils partirent de là pour
se rendre à Buitrago, et suivre la grande route de Bayonne avec la
lenteur qui convenait à leur âge et à leur mollesse. Ils rencontrèrent
sur la route quelques marques de respect, pas une seule de sympathie.
Il aurait suffi pour les étouffer toutes de la présence de la vieille
reine, objet depuis vingt ans de la haine et du mépris de la nation.
[En marge: Murat demeuré seul maître du gouvernement à Madrid.]
[En marge: Publication de la protestation de Charles IV, et
suppression du nom de Ferdinand VII dans les actes du gouvernement.]
[En marge: Dispositions de la nation espagnole depuis le départ de
tous ses princes.]
[En marge: Précautions militaires de Murat.]