avril, peu d'heures avant l'Empereur, qui n'y fut rendu que le 14 au
soir. Celui-ci s'était arrêté quelques jours à Bordeaux, pour donner
aux princes espagnols le temps de s'approcher de la frontière, et être
dispensé de se porter à leur rencontre, ce qu'il aurait été contraint
de faire s'il avait été à Bayonne. À Bordeaux il avait occupé ses
loisirs, comme il avait coutume de le faire partout, à s'instruire de
ce qui intéressait le pays, à prendre des informations sur le commerce
de cette grande cité, et sur les moyens d'entretenir les relations de
la France avec ses colonies. Ayant reconnu de ses propres yeux combien
la ville de Bordeaux souffrait de l'état de guerre, il avait ordonné
qu'il lui fût accordé un prêt de plusieurs millions par le trésor
extraordinaire, et il avait prescrit un achat considérable de vins
pour le compte de la liste civile. Arrivé à Bayonne le 14, il apprit
avec grande satisfaction tout ce qui avait été fait à Madrid dans le
sens de ses desseins, et il prit les mesures convenables pour en
assurer l'exécution définitive.
[En marge: Napoléon renvoie le général Savary à Vittoria, porteur
d'une lettre pour Ferdinand VII.]
Après s'être concerté avec le général Savary, il convint de le
renvoyer à Vittoria, porteur d'une réponse à la lettre que Ferdinand
lui avait déjà adressée, et conçue dans des termes qui pussent attirer
ce prince à Bayonne sans prendre avec lui aucun engagement formel.
Dans cette réponse Napoléon lui disait que les papiers de Charles IV
avaient dû le convaincre de sa bienveillance impériale (allusion aux
conseils d'indulgence donnés à Charles IV lors du procès de
l'Escurial); que par conséquent ses dispositions personnelles ne
pouvaient pas être douteuses; qu'en dirigeant les armées françaises
vers les points du littoral européen les plus propres à seconder ses
desseins contre l'Angleterre, il avait eu le projet de se rendre à
Madrid pour décider en passant son auguste ami Charles IV à quelques
réformes indispensables, et notamment au renvoi du prince de la Paix;
qu'il avait souvent conseillé ce renvoi, mais que s'il n'avait pas
insisté davantage, c'était par ménagement pour d'augustes faiblesses,
faiblesses qu'il fallait pardonner, car les rois n'étaient, comme les
autres hommes, que _faiblesse et erreur_; qu'au milieu de ces projets
il avait été surpris par les événements d'Aranjuez; qu'il n'entendait
aucunement s'en constituer le juge, mais que, ses armées s'étant
trouvées sur les lieux, il ne voulait pas aux yeux de l'Europe
paraître le promoteur ou le complice d'une révolution qui avait
renversé du trône un allié et un ami; qu'il ne prétendait point
s'immiscer dans les affaires intérieures de l'Espagne, mais que s'il
lui était démontré que l'abdication de Charles IV avait été
volontaire, il ne ferait aucune difficulté de le reconnaître, lui
prince des Asturies, comme légitime souverain d'Espagne; que pour cela
un entretien de quelques heures paraissait désirable, et qu'enfin, à
la réserve observée depuis un mois de la part de la France, on ne
devait pas craindre de trouver dans l'empereur des Français un juge
défavorablement prévenu. Puis venaient quelques conseils exprimés dans
le langage le plus élevé sur le procès intenté au prince de la Paix,
sur l'inconvénient qu'il y aurait à déshonorer non-seulement le
prince, mais le roi et la reine, à initier au secret des affaires de
l'État une multitude jalouse et malveillante, à lui donner la funeste
habitude de porter la main sur ceux qui l'avaient long-temps
gouvernée; car, ajoutait Napoléon, les _peuples se vengent volontiers
des hommages qu'ils nous rendent_. Il se montrait en finissant disposé
encore à l'idée d'un mariage, si les explications qui allaient lui
être données à Bayonne étaient de nature à le satisfaire.
[En marge: Le général Savary chargé de porter à Vittoria la lettre de
Napoléon, et d'employer la force si Ferdinand VII résiste à
l'invitation de se rendre à Bayonne.]
Cette lettre, adroit mélange d'indulgence, de hauteur, de raison, eût
été une belle pièce d'éloquence si elle n'avait caché une perfidie. Le
général Savary devait la porter à Vittoria, y joindre les
développements nécessaires, et au besoin ajouter de ces paroles
captieuses dont il était prodigue, et qui dans sa bouche pouvaient
décider Ferdinand VII sans cependant engager Napoléon. Mais il fallait
prévoir le cas où Ferdinand VII et ses conseillers résisteraient à
toutes ces embûches. Ce cas survenant, Napoléon n'entendait pas
s'arrêter à mi-chemin. Il décida donc que la force serait employée. Il
avait fait passer en Espagne, outre la division d'observation des
Pyrénées occidentales, la réserve d'infanterie provisoire du général
Verdier, la division de cavalerie provisoire du général Lasalle, et de
nouveaux détachements de la garde impériale à cheval. Ces troupes,
réunies sous le maréchal Bessières, devaient, en occupant la
Vieille-Castille, assurer les derrières de l'armée. Il ordonna
sur-le-champ à Murat ainsi qu'au maréchal Bessières de ne pas hésiter,
et, sur un simple avis du général Savary, de faire arrêter le prince
des Asturies, en publiant du même coup la protestation de Charles IV,
en déclarant que celui-ci régnait seul, et que son fils n'était qu'un
usurpateur qui avait provoqué la révolution d'Aranjuez pour s'emparer
du trône. Néanmoins, si Ferdinand VII consentait à passer la frontière
et à venir à Bayonne, Napoléon agréait fort l'avis de Murat de ne pas
rendre à Charles IV le sceptre qu'on serait bientôt obligé de lui
reprendre, et d'acheminer tout simplement vers Bayonne les vieux
souverains, puisqu'ils en avaient eux-mêmes exprimé le désir. Il lui
recommandait toujours, aussitôt que Ferdinand VII aurait passé la
frontière, de se faire livrer le prince de la Paix de gré ou de force,
et de l'envoyer à Bayonne. Telles furent les dispositions, qui
devaient achever au besoin par la violence, si elle ne s'achevait par
la ruse, cette trame ténébreuse ourdie contre la couronne
d'Espagne[39].
[Note 39: C'est d'après la minute des ordres existant au Louvre que je
trace ce récit.]
[En marge: Établissement de Napoléon au château de Marac.]
Après avoir donné ces ordres et renvoyé le général Savary à Vittoria,
Napoléon s'occupa de faire à Bayonne un établissement qui lui permît
d'y séjourner quelques mois. Il s'attendait à y recevoir,
indépendamment de l'impératrice Joséphine, grand nombre de princes et
princesses, et par ce motif il tenait à laisser disponibles les
logements qu'il occupait dans l'intérieur de la ville. Dans ce pays,
l'un des plus attrayants de l'Europe, et auquel Napoléon a
malheureusement attaché un souvenir moins beau que ceux dont il a
rempli l'Égypte, l'Italie, l'Allemagne et la Pologne, dans ce pays
composé de jolis coteaux, que baigne l'Adour, que les Pyrénées
couronnent, que la mer termine à l'horizon, il y avait à une lieue de
Bayonne un petit château, d'architecture régulière, d'origine
incertaine, construit, dit-on, pour l'une de ces princesses que la
France et l'Espagne se donnaient autrefois en mariage, placé au milieu
d'un agréable jardin, dans la plus riante exposition du monde, sous un
soleil aussi brillant que celui d'Italie. Napoléon voulut le posséder
sur-le-champ. Il ne fallait heureusement pour satisfaire un tel désir
ni les ruses ni les violences que coûtait en ce moment la couronne
d'Espagne. On fut charmé de le lui vendre pour une centaine de mille
francs. On le décora fort à la hâte avec les ressources qu'offrait le
pays. Le jardin fut changé en un camp pour les troupes de la garde
impériale. Napoléon alla s'y établir le 17, et laissa libres les
appartements qu'il occupait à Bayonne, afin de loger la famille royale
d'Espagne, qu'on espérait bientôt y réunir tout entière.
[En marge: Retour du général Savary à Vittoria.]
[En marge: Grands personnages accourus auprès de Ferdinand.]
[En marge: Conseils prévoyants de M. d'Urquijo.]
Le général Savary, parti en toute hâte pour Vittoria, y trouva
Ferdinand entouré non-seulement des conseillers qui l'avaient suivi,
mais de beaucoup de personnages importants accourus pour lui offrir
leurs services et leurs hommages. Parmi ces derniers il y en avait un
fort considérable: c'était l'ancien premier ministre d'Urquijo,
disgracié si brutalement en 1802, lorsque l'influence du prince de la
Paix avait définitivement prévalu, et retiré depuis dans la Biscaye,
sa patrie. Esprit ferme, pénétrant, mais chagrin, M. d'Urquijo tint à
Ferdinand, devant ses autres conseillers, le langage d'un homme
d'État, sage et expérimenté. Il dit à lui et à eux que rien n'était
plus imprudent que le voyage du prince, si on le poussait au delà des
frontières; que, sous le rapport des égards, on avait fait tout ce que
pouvait désirer le plus grand, le plus illustre des souverains, en
venant le recevoir aux extrémités du royaume; qu'aller au delà c'était
manquer à la dignité de la couronne espagnole, et commettre surtout un
acte d'insigne duperie; que si on avait lu avec attention le récit de
la révolution d'Aranjuez, inséré dans le journal officiel de l'Empire
(le _Moniteur_), on y aurait vu percer l'intention de discréditer le
nouveau roi, de lui contester son titre, d'inspirer de l'intérêt pour
le vieux souverain, ce qui décelait le parti pris de repousser l'un
comme usurpateur, l'autre comme incapable de régner; que si on avait
bien observé depuis quelque temps la politique de Napoléon à l'égard
de l'Espagne, on y aurait découvert le projet de se débarrasser de la
maison de Bourbon, et de faire rentrer la Péninsule dans le système de
l'Empire français; que l'indifférence affectée pour la proclamation du
prince de la Paix, accompagnée du soin de disperser les flottes et les
armées espagnoles en appelant les unes dans les ports de France, les
autres dans le Nord, révélait jusqu'à l'évidence le projet de se
venger à la première occasion, et que la réunion de tant de forces au
Midi après la conclusion des affaires du Nord ne pouvait plus laisser
de doute sur un tel sujet.
[En marge: Altercation entre M. d'Urquijo et les conseillers de
Ferdinand.]
À ces réflexions fort sages, MM. de Musquiz et de Labrador, qui
avaient appris dans les diverses cours de l'Europe à se former
quelques idées justes de la politique générale, donnèrent des marques
d'assentiment; mais on ne tint pas compte de leur avis. Les
conseillers en crédit étaient le médiocre et versatile Cevallos,
cachant la duplicité sous la violence, ne pardonnant pas à M.
d'Urquijo les torts qu'il avait eus autrefois à l'égard de cet homme
éminent, car il avait été l'instrument subalterne de sa disgrâce, et
peu disposé par conséquent à accueillir ses idées, puis les deux
confidents intimes du prince, le duc de l'Infantado et le chanoine
Escoïquiz, aimant l'un et l'autre à rêver un heureux règne sous leur
bienfaisante influence, et repoussant tout ce qui contrariait ce rêve
de leur vanité. Ni les uns ni les autres ne voulaient admettre qu'ils
eussent commencé et déjà poussé fort avant la plus fatale des
imprudences. Il leur en coûtait aussi de croire qu'ils étaient à
l'origine d'une longue suite d'infortunes, au lieu d'être à l'origine
d'une longue suite de prospérités. Aussi repoussèrent-ils les
sinistres prophéties de M. d'Urquijo comme les vues d'un esprit
morose, aigri par la disgrâce.--Quoi donc! s'écria le duc de
l'Infantado avec la plus étrange assurance, quoi! un héros entouré de
tant de gloire descendrait à la plus basse des perfidies!--Vous ne
connaissez pas les héros, répondit avec amertume et dédain M.
d'Urquijo; vous n'avez pas lu Plutarque! Lisez-le, et vous verrez que
les plus grands de tous ont élevé leur grandeur sur des monceaux de
cadavres. Les fondateurs de dynasties surtout n'ont le plus souvent
édifié leur ouvrage que sur la perfidie, la violence, le larcin! Notre
Charles-Quint, que n'a-t-il pas fait en Allemagne, en Italie, même en
Espagne! et je ne remonte pas aux plus mauvais de vos princes. La
postérité ne tient compte que du résultat. Si les auteurs de tant
d'actes coupables ont fondé de grands empires, rendu les peuples
puissants et heureux, elle ne se soucie guère des princes qu'ils ont
dépouillés, des armées qu'ils ont sacrifiées.--Le duc de l'Infantado,
le chanoine Escoïquiz, insistant sur la réprobation à laquelle
s'exposerait Napoléon en usurpant la couronne, sur le soulèvement
qu'il produirait soit en Espagne, soit en Europe, sur la guerre
éternelle qu'il s'attirerait, M. d'Urquijo leur répondit que l'Europe
jusqu'ici n'avait su que se faire battre par les Français; que les
coalitions, mal conduites, travaillées de divisions intestines,
n'avaient aucune chance de succès; qu'une seule puissance, l'Autriche,
était encore en mesure de livrer une bataille, mais que même avec
l'appui de l'Angleterre elle serait écrasée, et payerait sa résistance
de nouvelles pertes de territoire; que l'Espagne pourrait bien faire
une guerre de partisans, mais qu'au fond son rôle se bornerait à
servir de champ de bataille aux Anglais et aux Français, qu'elle
serait horriblement ravagée, que ses colonies profiteraient de
l'occasion pour secouer le joug de la métropole; que si Napoléon
savait se borner dans ses vues d'agrandissement, donner de bonnes
institutions aux pays soumis à son système, il établirait d'une
manière durable lui et sa dynastie; que les peuples de la Péninsule,
liés à ceux de France par des intérêts de tout genre, quand ils
verraient qu'ils se battaient pour la cause d'une famille beaucoup
plus que pour celle de la nation, finiraient par se rattacher à un
gouvernement civilisateur; qu'après tout les dynasties qui avaient
régénéré l'Espagne étaient toujours venues du dehors; qu'il suffisait
que Napoléon ajoutât à son génie un peu de prudence pour que les
Bourbons perdissent définitivement leur cause; qu'en tout cas
l'Espagne serait accablée d'un déluge de maux, et frappée certainement
de la perte de ses colonies; qu'il fallait donc ne pas se jeter dans
les filets de Napoléon, mais rebrousser chemin au plus tôt; que, si on
ne le pouvait pas, il fallait dérober le roi sous un déguisement, le
ramener à Madrid ou dans le midi de l'Espagne, et que là, placé à la
tête de la nation, il aurait de bien meilleures chances de traiter
avec Napoléon à des conditions acceptables.
Il est rare qu'un homme d'État pénètre dans l'avenir aussi
profondément que le fit M. d'Urquijo en cette occasion. Il n'obtint
cependant que le sourire dédaigneux de l'ignorance aveuglée, et dans
son dépit il partit sur-le-champ, sans vouloir accompagner le roi,
pour lequel on lui demandait la continuation de ses conseils, tout en
refusant de les suivre.--Si vous désirez, dit-il, que j'aille seul à
Bayonne, discuter, négocier, tenir tête à l'ennemi commun, tandis que
vous vous retirerez dans les profondeurs de la Péninsule, soit; mais
autrement je ne veux pas, en vous accompagnant, ternir ma réputation,
seul bien qui me reste dans ma disgrâce, et au milieu des malheurs de
notre commune patrie.--
[En marge: Départ de M. d'Urquijo, et remise de la lettre de Napoléon
à Ferdinand VII.]
[En marge: Sur les vagues assurances contenues dans la lettre de
Napoléon, Ferdinand se décide à partir pour Bayonne.]
M. d'Urquijo non écouté se retira à l'instant, et livra à eux-mêmes
les conseillers de Ferdinand, toujours fort entêtés, mais quelque peu
troublés néanmoins des sinistres prédictions d'un homme clairvoyant
et ferme. Le général Savary étant survenu, avec la lettre de Napoléon
à la main, ils reprirent toute leur confiance en leurs propres
lumières, et dans la destinée. Cette lettre, dans laquelle ils
auraient dû apercevoir à toutes les lignes une intention cachée et
menaçante, car l'étrange prétention de juger le litige survenu entre
le père et le fils ne pouvait révéler que la volonté de condamner l'un
des deux, et celui des deux évidemment qui était le plus capable de
régner, cette lettre, loin de leur dessiller les yeux, ne fit que les
abuser davantage. Ils ne furent sensibles qu'au passage dans lequel
Napoléon disait qu'il avait besoin d'être édifié sur les événements
d'Aranjuez, qu'il espérait l'être à la suite de son entretien avec
Ferdinand VII, et qu'immédiatement après il ne ferait aucune
difficulté de le reconnaître pour roi d'Espagne. Cette vague promesse
leur rendit toutes leurs illusions. Ils y virent la certitude d'être
reconnus le lendemain de leur arrivée à Bayonne, et ils eurent la
simplicité de demander au général Savary si ce n'était pas ainsi qu'il
fallait interpréter la lettre de Napoléon; à quoi le général répondit
qu'ils avaient bien raison de l'interpréter de la sorte, et qu'elle ne
voulait pas dire autre chose. Ainsi rassurés, ils résolurent de partir
le 19 au matin de Vittoria, pour aller coucher le soir à Irun, en se
faisant précéder d'un envoyé qui annoncerait leur arrivée à Bayonne.
Il faut ajouter aussi que les troupes du général Verdier réunies à
Vittoria, et les entourant de toutes parts, ne leur auraient guère
laissé la liberté du choix, s'ils avaient voulu agir autrement. Du
reste ils ne s'aperçurent même pas de cette contrainte, tant ils
étaient aveuglés sur leur péril.
[En marge: Au moment du départ de Ferdinand, le peuple se précipite
sur les voitures pour l'empêcher de partir.]
[En marge: La foule s'étant apaisée, Ferdinand part le 19 pour
Bayonne.]
Mais le peuple des provinces environnantes, accouru pour voir
Ferdinand VII, ne raisonnait pas sur cette situation comme ses
conseillers. M. d'Urquijo avait répété à tout venant ce qu'il avait
dit à la cour de Ferdinand VII. Ses paroles avaient trouvé de l'écho,
et une multitude de sujets fidèles s'étaient réunis pour s'opposer au
départ de leur jeune roi. Le 19 au matin, moment assigné pour se
mettre en route, et les voitures royales étant attelées, il s'éleva
soudainement un tumulte populaire. Une foule de paysans armés, qui,
depuis plusieurs jours, couchaient à terre, soit devant la porte, soit
dans l'intérieur de la demeure royale, manifestèrent l'intention de
s'opposer au voyage. L'un d'eux, armé d'une faucille, coupa les traits
des voitures et détela les mules, qui furent ramenées aux écuries. Une
collision pouvait s'ensuivre avec les troupes françaises chargées
d'escorter Ferdinand. Heureusement on avait ordonné à l'infanterie de
rester dans les casernes les armes chargées, la mèche des canons
allumée. La cavalerie de la garde se tenait seule sur la place où
étaient les voitures, mais à une certaine distance des rassemblements,
le sabre au poing, dans une immobilité menaçante. Les conseillers de
Ferdinand, craignant qu'une collision ne nuisît à leur cause,
envoyèrent le duc de l'Infantado dans la rue pour parler au peuple. Le
duc, qui jouissait d'une grande considération, se jeta au milieu de la
foule, réussit à la calmer, en invoquant le respect dû aux volontés
royales, et affirma que si on allait à Bayonne, c'est qu'on avait la
certitude d'en revenir sous quelques jours avec la reconnaissance de
Ferdinand, et un renouvellement de l'alliance française. Le peuple
s'apaisa par respect plus que par conviction. Les mules furent
attelées de nouveau sans obstacle, et Ferdinand VII monta en voiture
en saluant la foule, qui lui rendit son salut par des acclamations à
travers lesquelles perçaient quelques cris de colère et de pitié. Les
superbes escadrons de la garde impériale, s'ébranlant au galop,
entourèrent aussitôt les voitures royales, comme pour rendre hommage à
celui qu'elles emmenaient prisonnier. Ainsi partit ce prince inepte,
trompé par ses propres désirs encore plus que par l'habileté de son
adversaire, trompé comme s'il avait été le plus naïf, le plus loyal
des princes de son temps, tandis qu'il était l'un des plus dissimulés
et des moins sincères. Le peuple espagnol le vit partir avec douleur,
avec mépris, se disant qu'au lieu de son roi il verrait bientôt
l'étranger appuyé sur des armées formidables.
[En marge: Arrivée de Ferdinand à Irun.]
Ferdinand VII coucha dans la petite ville d'Irun, avec le projet de
passer la frontière française le lendemain. Le 20 au matin, il
traversa en effet la Bidassoa, fut fort surpris de ne trouver pour le
recevoir que les trois grands d'Espagne revenus de leur mission auprès
de Napoléon, et n'apportant après l'avoir vu que les plus tristes
pressentiments. Mais il n'était plus temps de revenir sur ses pas; le
pont de la Bidassoa était franchi, et il fallait s'enfoncer dans
l'abîme qu'on n'avait pas su apercevoir avant d'y être englouti. En
approchant de Bayonne le prince rencontra les maréchaux Duroc et
Berthier envoyés pour le complimenter, mais ne le qualifiant que du
titre de prince des Asturies. Il n'y avait là rien de très-inquiétant
encore, car Napoléon avait pris pour thème de sa politique de ne
reconnaître ce qui s'était passé à Aranjuez qu'après explication. On
pouvait donc attendre quelques heures de plus avant de s'alarmer.
[En marge: Arrivée de Ferdinand à Bayonne.]
[En marge: Première entrevue de Napoléon avec Ferdinand.]
Parvenu à Bayonne, Ferdinand y trouva quelques troupes sous les armes,
et une population peu nombreuse, car personne n'était averti de son
arrivée. Il fut conduit dans une résidence fort différente des
magnifiques palais de la royauté espagnole, mais la seule dont on pût
disposer dans la ville. À peine était-il descendu de voiture, que
Napoléon, accouru à cheval du château de Marac, lui fit la première
visite. L'empereur des Français embrassa le prince espagnol avec tous
les dehors de la plus grande courtoisie, l'appelant toujours du titre
de prince des Asturies, ce qui n'était que la continuation d'un
traitement convenu, et le quitta après quelques minutes, sous prétexte
de lui laisser le temps de se reposer, et sans lui avoir rien dit qui
pût donner lieu à une interprétation quelconque. Une heure après, des
chambellans vinrent engager le prince et sa suite à dîner au château
de Marac. Ferdinand s'y rendit en effet à la fin du jour, suivi de sa
petite cour, et fut reçu de la même façon, c'est-à-dire avec une
politesse recherchée, mais avec une extrême réserve quant à ce qui
touchait à la politique. Après le dîner, l'Empereur s'entretint d'une
manière générale avec Ferdinand et ses conseillers, et eut bientôt
démêlé sous l'immobilité de visage habituelle au jeune roi, sous le
silence qu'il gardait ordinairement, une médiocrité qui n'était pas
exempte de fourberie; à travers les discours plus abondants du
précepteur Escoïquiz, un esprit cultivé, mais étranger à la politique;
enfin, sous la gravité du duc d'Infantado, un honnête homme, se
respectant beaucoup plus qu'il ne fallait, car une grande ambition
sans talent formait tout son mérite. Napoléon, après avoir aperçu d'un
coup d'oeil à quelles gens il avait affaire, les congédia tous, sous
le prétexte des fatigues de leur voyage, mais retint le chanoine
Escoïquiz, en exprimant le désir, qui était un ordre, d'avoir un
entretien avec lui. Il laissa au général Savary le soin d'aller dire
au prince des Asturies tout ce qu'il allait dire lui-même au
précepteur, avec lequel il préférait s'aboucher, parce qu'il lui
supposait plus d'esprit.
[En marge: Long entretien de Napoléon avec le chanoine Escoïquiz, dans
lequel il lui dévoile toute sa politique.]