Telle était la manière d'interpréter la dépêche de M. Yzquierdo. Les

conseillers de Ferdinand se disaient que le pis qui pût arriver d'une

négociation directe avec Napoléon, ce serait d'être obligé à quelques

sacrifices relativement aux colonies, à la nouvelle stipulation d'une

alliance qui n'avait pas cessé d'exister, à la concession d'une route

militaire vers le Portugal, et qu'en retour on obtiendrait

certainement la reconnaissance du titre du nouveau roi. Cette dernière

considération était celle qui exerçait le plus d'influence sur

l'esprit de ces ignorants conseillers, de leur ignorant maître, et qui

à elle seule faisait taire toutes les autres. Quoiqu'il ne leur vînt

pas à l'esprit qu'on pût refuser la reconnaissance de Ferdinand VII,

cependant certains symptômes leur avaient donné de l'inquiétude à ce

sujet. Les égards manifestés par Murat pour les vieux souverains,

l'empressement à les protéger par un détachement de cavalerie

française, la déclaration qu'on ne souffrirait aucun acte de rigueur

contre le prince de la Paix, quelques propos venus d'Aranjuez, où la

vieille cour se consolait en se vantant de la protection de son

puissant ami Napoléon, tous ces signes faisaient appréhender à

Ferdinand et à sa petite cour quelque brusque revirement politique en

faveur de Charles IV, revirement amené par l'intervention de la

France. Bien que M. de Beauharnais leur eût laissé espérer, sans la

leur promettre, la bienveillance de Napoléon, ils n'obtenaient plus

depuis plusieurs jours de cet ambassadeur que des paroles vagues, le

conseil réitéré d'aller se jeter dans les bras de Napoléon, pour se

concilier sa faveur, qui n'était donc point acquise, puisqu'il fallait

aller la conquérir si loin. Murat, tenant à l'Empereur des Français

d'une manière bien plus directe, était encore moins rassurant. Il ne

montrait, lui, de penchant que pour les vieux souverains, et

n'accordait au jeune roi que le seul titre de prince des Asturies.

D'après d'autres propos toujours venus d'Aranjuez, on craignait que

les vieux souverains n'eussent l'idée d'aller eux-mêmes au-devant de

Napoléon lui raconter à leur manière la révolution d'Aranjuez,

surprendre son suffrage, et obtenir le redressement de leurs griefs.

On craignait que le pouvoir ne revînt ainsi à Charles IV, et, sinon au

prince de la Paix, du moins à la reine, qui remettrait Ferdinand dans

sa triste situation de fils opprimé, le duc de l'Infantado, le

chanoine Escoïquiz dans des châteaux-forts, et se vengerait ainsi sur

les uns et les autres des quelques jours d'abaissement qu'elle venait

de subir, et surtout de la chute du favori, dont elle serait à jamais

inconsolable.

Cette raison fut celle qui, bien plus que toute autre, bien plus que

l'ignorance des affaires ou les suggestions étrangères, amena

Ferdinand VII et ses ineptes conseillers à l'idée de se porter tous

ensemble à la rencontre de Napoléon. Le danger de compromettre dans

une négociation imprudente des provinces, des priviléges coloniaux, ou

quelque autre grand intérêt de la monarchie espagnole, ne se présenta

pas même à leur esprit, tant les occupait exclusivement la crainte que

Charles IV n'allât lui-même plaider, et peut-être gagner sa cause

auprès de Napoléon. Ils auraient cent fois mieux aimé voir Napoléon

régner en Espagne que de voir la reine y ressaisir l'autorité royale;

sentiment que les vieux souverains éprouvaient à leur tour, et qui fit

tomber, pour le malheur de l'Espagne et de la France, le sceptre de

Philippe V dans les mains de la famille Bonaparte.

[En marge: Efforts de Murat et du général Savary pour résoudre les

doutes de Ferdinand VII au sujet du voyage à Bayonne.]

Dès que cette crainte eut pénétré dans l'esprit de la nouvelle cour,

la question du voyage pour aller à la rencontre de Napoléon se trouva

décidée, et les délibérations dont ce voyage put encore être l'objet

ne furent que les hésitations d'esprits faibles qui ne savent pas même

vouloir résolument ce qu'ils désirent. Du reste, pour terminer ces

hésitations, les efforts ne manquèrent ni de la part du prince Murat,

ni de la part du général Savary. Murat se servait tous les jours de M.

de Beauharnais pour faire parvenir à Ferdinand le conseil de partir,

en répétant à ce malheureux ambassadeur que c'était le seul moyen de

réparer la faute qu'il avait commise en empêchant le voyage en

Andalousie. Murat avait vu aussi le chanoine Escoïquiz. Celui-ci, se

croyant bien rusé, beaucoup plus surtout que ne pouvait l'être un

militaire qui avait passé sa vie sur le champ de bataille, s'était

flatté de pénétrer facilement le secret de la cour de France, en

s'abouchant quelques instants avec celui qui la représentait à la tête

de l'armée française. Murat le vit, se garda bien de promettre à

l'avance la reconnaissance de Ferdinand VII, mais déclara plusieurs

fois que Napoléon n'avait que des intentions parfaitement amicales,

qu'il ne voulait en rien se mêler des affaires intérieures de

l'Espagne, que si ses troupes se trouvaient aux portes de Madrid au

moment de la dernière révolution, c'était un pur hasard; mais que,

l'Europe pouvant le rendre responsable de cette révolution, il était

obligé de s'assurer, avant de reconnaître le nouveau roi, que tout

s'était passé à Aranjuez légitimement et naturellement; que personne

mieux que Ferdinand VII ne saurait l'édifier complétement à ce sujet,

et que la présence de ce prince, les explications qui sortiraient de

sa bouche ne pouvaient manquer de produire sur l'esprit de Napoléon un

effet décisif. Murat dupa ainsi le pauvre chanoine, qui s'était flatté

de le duper, et qui sortit convaincu que le voyage amènerait

infailliblement la reconnaissance du prince des Asturies comme roi

d'Espagne.

[En marge: Le voyage à Bayonne définitivement résolu.]

On savait le général Savary arrivé à Madrid, et on le regardait,

quoiqu'il fût dans une position bien inférieure à celle de Murat,

comme plus initié peut-être à la vraie pensée de Napoléon. On désirait

donc beaucoup une entrevue avec lui. Le chanoine Escoïquiz, le duc de

l'Infantado voulurent l'entretenir eux-mêmes, et le mettre ensuite en

présence de Ferdinand VII. Après avoir recueilli de sa bouche des

paroles plus explicites encore que celles qu'avait dites Murat, parce

que le général Savary était tenu à moins de réserve, ils le

présentèrent au prince des Asturies. Celui-ci interrogea le général

Savary sur l'utilité du voyage qu'on lui conseillait, et sur les

conséquences d'une entrevue avec Napoléon. Il n'était pas question

encore d'aller à Bayonne, mais seulement à Burgos ou à Vittoria; car

l'Empereur, assurait-on, était sur le point d'arriver, et il

s'agissait uniquement de lui rendre hommage, de devancer auprès de lui

les vieux souverains, d'être les premiers à parler, pour lui expliquer

de manière à le convaincre cette inexplicable révolution d'Aranjuez.

Le général Savary, sans engager la parole de l'Empereur, dont il

ignorait, disait-il, les intentions sur des événements qui étaient

inconnus lorsqu'il avait quitté Paris, n'eut pas de peine à abuser des

gens qui se seraient trompés à eux seuls, si on ne les avait trompés

soi-même. Affectant de ne parler que pour son propre compte, il

affirma cependant que, lorsque Napoléon aurait vu le prince espagnol,

entendu de sa bouche le récit des derniers événements, et surtout

acquis la conviction que la France aurait en lui un allié fidèle, il

le reconnaîtrait pour roi d'Espagne. Il arriva là ce qui arrive dans

les entretiens de ce genre: le général Savary crut n'avoir rien promis

en faisant beaucoup espérer, et Ferdinand VII crut que tout ce qu'on

lui avait donné à espérer, on le lui avait promis. Le général n'avait

pas plutôt quitté le prince, que la résolution, déjà prise à peu près,

de se rendre au-devant de Napoléon fut définitivement arrêtée.

Toutefois un incident faillit compromettre le résultat que Murat et

Savary venaient d'obtenir.

L'Empereur avait prescrit d'arracher le prince de la Paix à la fureur

des ennemis qui voulaient sa mort, pour ne pas laisser commettre un

crime sous les yeux et en quelque sorte sous la responsabilité de

l'armée française, et ensuite pour avoir dans ses mains un instrument

à l'aide duquel il comptait bien faire mouvoir à son gré les vieux

souverains. D'autre part la vieille reine, fort secondée par

l'imbécile bonté de Charles IV, demandait comme une grâce, qui pour

elle passait avant le trône, et presque avant la vie, de sauver celui

qu'elle appelait toujours Emmanuel, leur meilleur, leur seul ami,

victime, disait-elle, de sa trop grande amitié pour les Français.

Ainsi sauver le favori était non-seulement un acte d'humanité, mais

le moyen le plus sûr de remplir de gratitude et de joie la vieille

cour, et d'en faire tout ce qu'on voudrait. Murat demanda donc avec

toute l'arrogance de la force qu'on lui remît le prince de la Paix,

lequel, détenu d'abord au village de Pinto, avait été transporté

ensuite à Villa-Viciosa, espèce de château royal où il était plus en

sûreté. On l'avait mis là sous une escorte de gardes du corps, résolus

à l'égorger plutôt que de le rendre. Après l'avoir chargé de fers, on

lui faisait son procès avec un barbare acharnement, inspiré à la fois

par la haine, par le désir de déshonorer la vieille cour, et de se

mettre en garde, par la mort de cet ancien favori, contre un retour de

fortune. Ferdinand VII et ses conseillers se prêtaient à ces

indignités autant pour leur propre compte que pour celui de la vile

multitude qu'ils voulaient flatter.

[En marge: Efforts de Murat pour faire délivrer le prince de la Paix.]

Murat leur déclara que si on ne lui livrait pas le prince il ferait

sabrer par ses dragons les gardes du corps qui le détenaient, et

résoudrait ainsi la difficulté de vive force. Il faut dire, pour

l'honneur de ce vaillant homme, qu'en cette occasion une généreuse

indignation parlait chez lui autant que le calcul. Plus il insista, et

plus les confidents de Ferdinand, peu capables de comprendre un noble

sentiment, virent dans son insistance un projet de se servir du prince

de la Paix contre Ferdinand VII, et on assure que l'idée d'assassiner

le prisonnier traversa un instant certaines têtes exaltées, on ne sait

lesquelles, entre les plus influentes de la nouvelle cour.

[En marge: L'extradition du prince de la Paix ajournée dans l'intérêt

du voyage à Bayonne.]

Le général Savary, plus avisé que Murat, crut s'apercevoir que la

chaleur qu'on mettait à réclamer le prince de la Paix excitait une

défiance qui nuisait à l'objet principal, c'est-à-dire au départ de

Ferdinand VII, et il prit sur lui de renoncer momentanément à

l'extradition du prince, en disant que ce serait une affaire à régler

ultérieurement, comme toutes les autres, dans la conférence qui allait

avoir lieu entre le nouveau roi d'Espagne et l'empereur des Français.

Cette concession accordée, le départ de Ferdinand fut résolu. Ce

prince voulut d'abord aller à Aranjuez visiter son père, qu'il avait

laissé depuis le 19 mars (on était au 7 ou au 8 avril) dans l'abandon,

presque le dénûment, sans daigner le voir une seule fois. Il désirait

obtenir de lui une lettre pour Napoléon, afin de lier en quelque sorte

son vieux père par un témoignage de bienveillance donné en sa faveur.

Mais Charles IV reçut fort mal ce mauvais fils. La reine le reçut plus

mal encore, et on lui refusa tout témoignage dont il pût s'armer pour

établir sa bonne conduite dans les événements d'Aranjuez.

[En marge: Ferdinand, prêt à quitter Madrid, organise une régence

chargée de gouverner en son absence.]

Quoique un peu déconcerté par ce refus, il fit néanmoins ses

préparatifs pour partir le 10 avril. Il laissa une régence composée de

son oncle, l'infant don Antonio, du ministre de la guerre O'Farrill,

du ministre des finances d'Azanza, du ministre de la justice don

Sébastien de Pinuela, avec mission de donner en son absence les ordres

urgents, d'en référer à lui pour les affaires qui n'exigeraient pas

une décision immédiate, et de se concerter en toute chose avec le

conseil de Castille. Ferdinand emmenait avec lui ses deux confidents

les plus intimes, le duc de l'Infantado et le chanoine Escoïquiz, le

ministre d'État Cevallos, et deux négociateurs expérimentés, MM. de

Musquiz et de Labrador. Il était en outre accompagné du duc de

San-Carlos et des grands seigneurs formant sa nouvelle maison. M. de

Cevallos était chargé de correspondre avec la régence laissée à

Madrid.

[En marge: Défiances du peuple espagnol relativement au voyage de

Bayonne.]

Toutefois, ce ne fut pas chose facile que de faire agréer cette

résolution au peuple de Madrid. Les uns, par un orgueil tout espagnol,

pensaient que c'était assez que d'avoir envoyé au-devant de Napoléon

un frère du roi, l'infant don Carlos, et ils croyaient de bonne foi

que le souverain de l'Espagne dégénérée valait au moins l'empereur des

Français, vainqueur du continent et dominateur de l'Europe. Les

autres, et c'était le plus grand nombre, commençant à entrevoir le

motif qui avait amené tant de Français dans la Péninsule, à

interpréter d'une manière sinistre le refus de reconnaître Ferdinand

VII, regardaient comme une insigne duperie d'aller au-devant de

Napoléon, car c'était se remettre soi-même dans ses puissantes mains.

Ils étaient loin de supposer qu'on pût pousser l'ineptie jusqu'à se

rendre à Bayonne sur le territoire français, mais ils jugeaient que,

plus on se rapprochait des Pyrénées, plus on se mettait à portée de

Napoléon et de ses armées. Il y eut à la nouvelle de ce voyage une

émotion inexprimable dans Madrid, et il se serait élevé un tumulte si

une proclamation de Ferdinand VII n'était venue apaiser les esprits,

en disant que Napoléon se rendait de sa personne à Madrid pour y

nouer les liens d'une nouvelle alliance, pour y consolider le bonheur

des Espagnols, et qu'on ne pouvait se dispenser d'aller à la rencontre

d'un hôte aussi illustre, aussi grand que le vainqueur d'Austerlitz et

de Friedland.

[En marge: Départ de Ferdinand VII le 10 avril.]

Cette proclamation prévint le tumulte, sans dissiper entièrement les

soupçons que le bon sens de la nation lui avait fait concevoir.

Ferdinand partit le 10 avril, entouré d'une foule immense, qui le

saluait avec un intérêt douloureux, avec des protestations d'un

dévouement sans bornes. Chez une partie du peuple cependant on pouvait

apercevoir une sorte de compassion dédaigneuse pour la sotte crédulité

du jeune roi.

[En marge: Le général Savary accompagne Ferdinand VII.]

Il avait été convenu avec Murat que le général Savary, dans la crainte

de quelque retour de volonté de la part de Ferdinand et de ceux qui

l'accompagnaient, ferait le voyage avec eux, pour les entraîner de

Burgos à Vittoria, de Vittoria à Bayonne, où il était présumable que

l'Empereur se serait arrêté. Il fut convenu en outre qu'on différerait

la demande de délivrer le prince de la Paix jusqu'à ce que Ferdinand

VII eût franchi la frontière, et que jusque-là on s'abstiendrait tant

de cette démarche que de toute autre capable d'inspirer des ombrages.

Napoléon, par les généraux Savary et Reille envoyés successivement à

Madrid, avait annoncé à Murat la résolution de s'emparer de Ferdinand

VII en l'attirant à Bayonne, de faire régner Charles IV quelques jours

encore, et de se servir ensuite de ce malheureux prince pour se faire

céder la couronne. Il avait même enjoint à Murat, si on ne décidait

pas Ferdinand VII à partir, de publier la protestation de Charles IV,

de déclarer que lui seul régnait, et que Ferdinand VII n'était qu'un

fils rebelle. Mais la facilité de Ferdinand VII à se porter à la

rencontre de Napoléon dispensait de recourir à ce moyen violent, et de

replacer le sceptre des Espagnes dans les mains de Charles IV. Quelque

faibles que fussent ces mains, quelque facile qu'il pût paraître de

leur arracher le sceptre qu'on leur aurait rendu pour un moment, Murat

aima mieux ne pas repasser par ce chemin allongé, qui l'éloignait du

but auquel tendaient tous ses voeux. Il comprit donc qu'il fallait se

contenter de faire partir Ferdinand VII, sans rendre le sceptre à

Charles IV. Ferdinand VII, que les Espagnols désiraient avec passion,

une fois au pouvoir de Napoléon, il ne restait plus que Charles IV,

dont les Espagnols ne voulaient à aucun prix, et il se pouvait même

que celui-ci consentît également à se transporter à Bayonne. Alors

tous les Bourbons, jeunes ou vieux, populaires ou impopulaires,

seraient à la disposition de Napoléon, et le trône d'Espagne se

trouverait véritablement vacant.

[En marge: Les vieux souverains, en apprenant que Ferdinand VII se

rend à Bayonne, veulent y aller aussi pour plaider eux-mêmes leur

cause.]

Ce que Murat avait prévu ne manqua pas en effet d'arriver. À peine le

départ de Ferdinand VII fut-il connu, que les vieux souverains

voulurent aussi être du voyage. Il leur avait été impossible depuis le

17 mars de se rassurer un seul instant. L'Espagne leur était devenue

odieuse. Ils parlaient sans cesse de la quitter, et d'aller habiter ne

fût-ce qu'une simple ferme en France, pays que leur puissant ami

Napoléon avait rendu si calme, si paisible, et si sûr. Mais ce fut

bien autre chose quand ils apprirent que Ferdinand VII allait

s'aboucher avec Napoléon. Quoiqu'ils n'eussent ni une grande espérance

ni une grande ambition de ressaisir le sceptre, ils furent pleins de

dépit à l'idée que Ferdinand aurait gain de cause auprès de l'arbitre

de leurs destinées; que, roi reconnu et consolidé par la

reconnaissance de la France, il deviendrait leur maître, celui de

l'infortuné Godoy, et qu'il pourrait décider de leur sort et de celui

de toutes leurs créatures. Ne se contenant plus à cette idée, ils

conçurent le désir ardent d'aller eux-mêmes plaider leur cause contre

un fils dénaturé devant le souverain tout-puissant qui s'approchait

des Pyrénées. La reine d'Étrurie, qui haïssait son frère Ferdinand

dont elle était haïe, avait, elle aussi, à défendre les droits de son

jeune fils, devenu roi de la Lusitanie septentrionale. Elle craignait

que ces droits ne périssent au milieu du bouleversement général de la

Péninsule, et elle voulait aller avec son père et sa mère se jeter

dans les bras de Napoléon afin d'en obtenir justice et protection.

Elle contribua pour sa part à rendre plus vif le désir de ses vieux

parents, et à les précipiter sur la route de Bayonne. Ainsi ces

malheureux Bourbons étaient saisis d'une sorte d'émulation pour se

livrer eux-mêmes au conquérant redoutable, qui les attirait comme on

dit que le serpent attire les oiseaux dominés par une attraction

irrésistible et mystérieuse.

Sur-le-champ ce désir fut transmis à Murat, qui en accueillit

l'expression avec une indicible joie. S'il n'eût obéi qu'à son

premier mouvement, il aurait mis en voiture la vieille cour pour la

faire partir immédiatement à la suite de la jeune. Mais il craignait

de donner trop d'ombrages en faisant partir tous les membres de la

famille à la fois, de provoquer dans l'esprit de Ferdinand et de ses

conseillers des réflexions qui les détourneraient peut-être de leur

voyage, et surtout de prendre une pareille détermination sans avoir

l'agrément de l'Empereur. Il se borna donc à lui mander sur l'heure

cette nouvelle importante, ne doutant pas de la réponse, et voyant

avec bonheur tous les princes qui avaient droit à la couronne

d'Espagne courir d'eux-mêmes vers le gouffre ouvert à Bayonne. Il en

conçut des espérances folles, et se persuada que tout serait possible

en Espagne avec la force mêlée d'un peu d'adresse.

[En marge: Voyage de Ferdinand VII jusqu'à Vittoria.]

Pendant ce temps, Ferdinand VII et sa cour se dirigeaient vers Burgos

avec la lenteur ordinaire à ces Princes fainéants de l'Espagne

dégénérée. D'ailleurs les hommages empressés des populations ne

contribuaient pas peu à ralentir leur marche. Partout on brisait en ce

moment les bustes d'Emmanuel Godoy, et on promenait couronné de fleurs

celui de Ferdinand VII. Les villes que ce prince traversait lui

pardonnaient un voyage qui leur procurait la joie de le voir, mais,

pénétrées de crainte sur son sort, juraient de se dévouer pour lui

s'il en avait besoin. Elles rendaient ces témoignages plus expressifs

quand les Français pouvaient les remarquer, comme si elles avaient

voulu les avertir et de leur défiance et du dévouement qu'elles

étaient prêtes à déployer.

[En marge: Séjour à Burgos, et désir de s'y arrêter.]

[En marge: Le général Savary décide Ferdinand VII à poursuivre sa

route.]

Arrivés à Burgos, Ferdinand VII et ses compagnons de voyage

éprouvèrent une surprise qui fit naître chez eux un commencement de

regret. Le général Savary leur avait toujours dit qu'il s'agissait

uniquement d'aller à la rencontre de Napoléon, qu'on le trouverait sur

la route de la Vieille-Castille, peut-être même à Burgos. Le désir

ardent d'être les premiers à le voir, de prévenir auprès de lui les

vieux souverains, leur avait ôté toute clairvoyance, jusqu'à ne pas

apercevoir un piége aussi grossier. Mais, en approchant des Pyrénées,

en s'enfonçant au milieu des armées françaises, une sorte de

frémissement les avait saisis, et ils étaient presque tentés de

s'arrêter, d'autant plus qu'on n'entendait rien dire ni de Napoléon,

ni de sa prochaine arrivée. (Il était alors à Bordeaux.) Le général

Savary, qui ne les quittait pas, survint à l'instant, raffermit leur

confiance chancelante, leur affirma qu'ils allaient enfin rencontrer

Napoléon; que plus ils feraient de chemin vers lui, plus ils le

disposeraient en leur faveur, et que d'ailleurs ils seraient ainsi

rassurés deux jours plus tôt sur le sort qui les attendait. C'est un

moyen sûr d'entraîner les coeurs agités que de leur promettre un plus

prompt éclaircissement du doute qui les agite. On se décida donc à se

rendre à Vittoria. On y arriva le 13 avril au soir.

[En marge: Arrivée de Ferdinand VII à Vittoria.]

[En marge: Vive altercation du général Savary avec les conseillers de

Ferdinand VII.]

À Vittoria, les hésitations de Ferdinand VII se convertirent en une

résistance absolue, et il ne voulut pas pousser son voyage au delà.

D'une part, il avait appris que, loin d'avoir franchi la frontière

espagnole, Napoléon n'était encore qu'à Bordeaux, et la susceptibilité

espagnole se sentait blessée de faire autant de pas à la rencontre

d'un hôte qui en faisait si peu. De l'autre, en approchant de la

frontière de France, la vérité commençait à luire. À Madrid, au milieu

de factions ennemies cherchant à se devancer l'une l'autre auprès de

Napoléon, au milieu d'un peuple infatué de lui-même, qui n'imaginait

pas qu'une main étrangère osât toucher à la couronne de Charles-Quint,

on avait pu croire que Napoléon avait remué ses armées uniquement pour

l'intérêt de la famille royale d'Espagne. Mais, dans le voisinage de

la France, où tout le monde entrevoyait le but de Napoléon, où les

armées françaises, accumulées depuis long-temps, avaient dit

indiscrètement ce qu'elles supposaient de l'objet de leur mission, il

était plus difficile de se faire illusion. Chacun en effet disait à

Bayonne et dans les environs que Napoléon venait tout simplement

achever son système politique, et remplacer sur le trône d'Espagne la

famille de Bourbon par la famille Bonaparte. On trouvait cette

conduite naturelle de la part d'un conquérant, fondateur de dynastie,

si toutefois le succès couronnait l'entreprise, et surtout si les

colonies espagnoles n'allaient pas, dans ce bouleversement, grossir

l'empire britannique au delà des mers. Ces propos avaient passé des

provinces basques françaises dans les provinces basques espagnoles, et

ils produisirent sur l'esprit de Ferdinand VII et du chanoine

Escoïquiz une telle sensation que la résolution de s'arrêter à

Vittoria fut immédiatement prise. On donna pour motif la raison

d'étiquette, qui avait bien sa valeur; car aller à la rencontre de

Napoléon, au delà même de la frontière espagnole, n'était pas un acte

fort digne. Le général Savary, pour amener les Espagnols jusqu'à

Vittoria, avait toujours fait valoir auprès d'eux l'espérance et la

presque certitude de rencontrer Napoléon au relais suivant. Mais la

nouvelle certaine de la présence de Napoléon à Bordeaux ne permettait

plus d'employer un pareil moyen. Alors il dit que, puisqu'on était

venu pour voir Napoléon, pour solliciter de lui la reconnaissance de

la nouvelle royauté, il fallait mettre les petites considérations de

côté, et marcher au but qu'on s'était proposé d'atteindre; qu'après

tout, ceux qui venaient à la rencontre de Napoléon avaient besoin de

lui, tandis qu'il n'avait pas besoin d'eux, et il était naturel dès

lors qu'ils fissent le chemin que d'autres affaires, toutes fort

graves, l'avaient jusqu'ici empêché de faire; qu'il fallait donc

cesser de se mutiner comme des enfants contre les suites d'une

démarche qu'on avait entreprise pour des motifs d'un grand intérêt.

Puis le général, chez lequel une sorte de vivacité militaire déjouait

souvent la prudence, voyant qu'il n'était pas écouté, changea tout à

coup de manière d'être, de caressant et de cauteleux devint arrogant

et dur, et, montant à cheval, leur dit qu'il en serait comme ils

voudraient, mais que quant à lui il retournait à Bayonne pour y

joindre l'Empereur, et qu'ils auraient probablement à se repentir de

leur changement de détermination. Il les laissa effrayés, mais pour le

moment obstinés dans leur résistance.

[En marge: Le général Savary ne pouvant décider Ferdinand VII à

pousser au delà de Vittoria, part pour Bayonne afin de demander de

nouveaux ordres à Napoléon.]

[En marge: Arrivée de Napoléon à Bayonne le 14 avril.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 08 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 40 / 50 段