Parmi les agents de Napoléon voyageant en Espagne s'en trouvait un

dans lequel il avait une juste confiance: c'était son chambellan de

Tournon, esprit froid, peu enclin aux illusions, et assez dévoué pour

dire la vérité. C'était l'un de ces hommes que Napoléon envoyait

volontiers remplir une mission indifférente en apparence, comme de

remettre une lettre de félicitations ou de condoléance, parce que

chemin faisant il observait beaucoup, observait bien, et rapportait

fidèlement ce qu'il avait observé. M. de Tournon depuis les six

derniers mois avait fait plusieurs voyages en Espagne, pour porter à

Charles IV des lettres de Napoléon. Il avait jugé la Péninsule et ce

qui allait s'y passer avec une sagacité que les événements n'ont que

trop justifiée. Ainsi, par exemple, il avait parfaitement discerné que

la vieille cour était au terme de sa domination; qu'une nouvelle cour

se préparait, adorée déjà des Espagnols; qu'il fallait chercher à se

l'attacher par le besoin qu'elle aurait de la protection française, se

bien garder de prendre la couronne d'Espagne, par force ou par ruse,

car on trouverait dans un peuple fanatique une résistance désespérée,

et que les avantages qu'on pourrait recueillir d'une telle conquête

ne vaudraient pas les efforts qu'il en coûterait pour l'accomplir. M.

de Tournon avait très-distinctement aperçu tout cela, et n'avait pas

craint de le dire dans ses nombreux voyages, tant en présence de Murat

que de ses officiers, tous épris d'entreprises aventureuses, méprisant

profondément la populace espagnole, et ne croyant pas qu'elle pût nous

résister quand les meilleurs soldats de l'Europe avaient fléchi devant

nous. M. de Tournon, après avoir vu pendant son dernier séjour à

Madrid les préludes de la révolution d'Aranjuez et l'enthousiasme du

peuple pour le jeune roi, était demeuré convaincu qu'il y aurait folie

à vouloir s'emparer de l'Espagne, soit par des moyens détournés, soit

par des moyens ouverts, et qu'il valait cent fois mieux faire de

Ferdinand VII un allié, qui serait plus soumis encore que Charles IV,

parce que le prince de la Paix et la vieille reine ne seraient plus à

ses côtés pour apporter à sa soumission l'intermittence de leurs

caprices ou de leurs rancunes. Napoléon avait ordonné à M. de Tournon

d'être le 15 mars à Burgos, se proposant d'y arriver lui-même à la

même époque, et voulant recueillir de la bouche d'un homme sûr le

détail de tout ce qui se serait passé. M. de Tournon traversa donc

pour aller à Burgos le quartier-général de Murat, ne dissimula ni à

lui ni à ses officiers l'effroi que lui inspirait l'entreprise dans

laquelle on s'engageait, s'exposa à toutes leurs railleries (Murat en

particulier ne s'en fit faute), et se rendit à Burgos le 15, comme il

en avait l'ordre. De Burgos il écrivit à Napoléon pour le supplier

humblement, mais avec l'insistance d'un honnête homme, de ne prendre

encore aucun parti définitif avant d'avoir vu l'Espagne de ses propres

yeux, surtout de ne point se décider d'après ce que lui manderaient

des militaires braves mais étourdis, ne rêvant que batailles et

couronnes; qu'on éprouverait en Espagne de cruels mécomptes, et

peut-être d'affreux malheurs. Il attendit à Burgos jusqu'au 24; et, ne

voyant point arriver Napoléon, il partit pour Paris, où il ne put être

rendu que le 29, en se hâtant le plus possible, vu l'état des routes

et des relais, ruinés alors par l'excessif usage qu'on venait d'en

faire.

[En marge: Influence momentanée des rapports de M. de Tournon sur les

volontés de Napoléon.]

[En marge: Lettre extraordinaire de Napoléon à Murat, en contradiction

avec tout ce qu'il lui avait écrit auparavant.]

Murat n'ayant point écrit le 22 et le 23, occupé qu'il avait été de

son entrée à Madrid, Napoléon se trouva le 28 et le 29 sans nouvelles.

Il fut fort inquiet de ce qui avait pu survenir en Espagne, et dans

cet état d'extrême inquiétude il fut porté un instant à voir les

choses par leur côté le moins favorable. L'arrivée imprévue d'un

témoin oculaire, sage, bien informé, contredisant avec conviction et

désintéressement les rapports intéressés des militaires, l'arrivée

d'un pareil témoin produisit chez Napoléon un changement de résolution

soudain, et malheureusement trop court, car il dura à peine

vingt-quatre heures. Napoléon partagea toutes les anxiétés de M. de

Tournon à l'idée des Français pénétrant dans Madrid au moment d'une

révolution politique, se mêlant avec leur pétulance naturelle aux

factions qui divisaient l'Espagne, entrant en collision avec les

Espagnols, et l'engageant dans d'immenses difficultés, peut-être dans

une guerre d'extermination avec un peuple féroce, passionné pour son

indépendance. Sur-le-champ il écrivit à Murat pour lui dire que M. de

Tournon allait repartir et lui porter de nouveaux ordres, qu'il

marchait trop vite et se hâtait trop de paraître sous les murs de

Madrid (Murat cependant était plutôt en retard qu'en avance sur

l'époque désignée par Napoléon pour l'entrée dans la capitale): que

non-seulement il marchait trop vite en portant son corps d'armée sur

Madrid, mais qu'il portait trop tôt le général Dupont au delà du

Guadarrama; qu'il n'aurait pas dû, en apprenant le retour des troupes

espagnoles du général Taranco vers la Vieille-Castille, dégarnir

Ségovie et Valladolid; qu'il fallait se garder de se mêler aux

Espagnols, de prendre part à leurs divisions, d'entrer surtout en

collision avec eux, car toute guerre de ce genre serait funeste; qu'on

se tromperait si on croyait que les Espagnols étaient peu à craindre

parce qu'ils étaient désarmés; qu'indépendamment de leur férocité

naturelle ils auraient toute l'énergie d'un _peuple neuf, que les

passions politiques n'avaient point usé_; que l'armée, quoiqu'elle fût

à peine de cent mille hommes et dans l'impuissance de résister à la

plus faible troupe française, se dissoudrait pour aller dans chaque

province _servir de noyau à une insurrection éternelle_; que les

prêtres, les moines, les nobles, comprenant bien que les Français ne

pouvaient venir que pour réformer le vieil état social de l'Espagne,

useraient de toute leur influence pour exciter contre eux un peuple

fanatique; que l'Angleterre ne manquerait pas de saisir cette occasion

pour nous susciter de nouveaux embarras et nous créer d'immenses

difficultés; qu'il fallait donc ne rien hâter, et garder entre le père

et le fils une extrême réserve; que, relativement au père, il était

impossible de le faire régner plus long-temps, car le gouvernement de

la reine et du favori était devenu insupportable aux Espagnols; que,

relativement au fils, c'était au fond un ennemi de la France, car il

partageait au plus haut point tous les préjugés espagnols, et que

l'aversion qu'on lui supposait pour la politique de son père

(politique de concessions envers la France) était pour quelque chose

dans la popularité dont il jouissait; que l'expérience avait prouvé

combien il fallait peu compter sur les mariages pour changer la

politique des princes; que Ferdinand serait donc avant peu l'ennemi

déclaré des Français; que cependant il ne fallait pas rompre avec lui,

car, tout médiocre qu'il était, pour nous l'opposer _on en ferait un

héros_; qu'entre l'impossibilité de faire régner le père et le danger

de se confier au fils, il ne fallait pas se hâter de choisir, ne pas

surtout laisser deviner le parti qu'on prendrait, ce qui était

d'autant plus facile que lui, Napoléon, _ne le savait pas encore_;

qu'il fallait donner à espérer la possibilité d'un arbitrage

bienveillant et désintéressé, et, quant à une entrevue avec Ferdinand

VII, ne s'y engager que dans le cas où la France serait décidément

obligée à le reconnaître; qu'en un mot la prudence conseillait de ne

rien brusquer, de ne rien précipiter; que le prince Murat devait en

particulier se garder des suggestions de son intérêt personnel; que

Napoléon songerait à lui, pourvu qu'il n'y songeât pas lui-même; que

la couronne de Portugal serait toujours à sa disposition pour

récompenser les services du plus fidèle de ses lieutenants, de celui

qui à tous ses mérites joignait l'avantage d'être l'époux de sa soeur.

[En marge: Avril 1808.]

[En marge: Napoléon, en apprenant la facile entrée des Français à

Madrid, revient à ses résolutions sur l'Espagne, et confirme les

premiers ordres donnés à Murat.]

[En marge: Départ de Napoléon pour Bordeaux le 2 avril.]

Tels étaient les sages conseils que Napoléon, sous l'influence et par

l'intermédiaire de M. de Tournon, allait adresser à son lieutenant,

lorsque, après avoir passé deux jours sans nouvelles, il reçut les

lettres de Murat datées du 24, dans lesquelles celui-ci racontait son

entrée paisible à Madrid, l'accueil excellent qu'on lui avait fait, le

penchant des vieux souverains à se jeter dans ses bras, leur

empressement à protester contre l'abdication du 19, la facilité enfin

de rendre le trône vacant en refusant de reconnaître Ferdinand VII, et

en plaçant ainsi l'Espagne entre un roi qui avait abdiqué et un roi

qui n'était pas reconnu. Napoléon, retrouvant sous sa main tous les

moyens auxquels il avait cessé de croire un moment, revint au plan que

la révolution d'Aranjuez avait suggéré à Murat et à lui-même, et

confirma les ordres dont le général Savary venait d'être, un peu avant

l'arrivée de M. de Tournon, constitué le dépositaire et l'exécuteur.

En conséquence, dans une nouvelle lettre datée du 30, Napoléon écrivit

à Murat qu'il approuvait toute sa conduite, qu'il avait bien fait

d'entrer dans Madrid; qu'il fallait cependant continuer d'éviter toute

collision, empêcher surtout qu'on ne fit aucun mal au prince de la

Paix, l'envoyer même à Bayonne, s'il se pouvait, protéger avec soin

les vieux souverains, les faire venir d'Aranjuez à l'Escurial, où ils

seraient au milieu de l'armée française, se garder de reconnaître

Ferdinand VII, et attendre enfin l'arrivée de la cour de France à

Bayonne, où elle allait se transporter immédiatement. Napoléon fit

partir sur-le-champ M. de Tournon sans lui remettre la lettre si

prévoyante dont nous venons de donner l'analyse[38], mais sans avoir

pu lui cacher non plus ni la désapprobation passagère dont il avait

frappé la conduite de Murat, ni les appréhensions que lui causaient

quelquefois les suites possibles de l'affaire d'Espagne. Il le renvoya

sans lettre, avec la mission de continuer à tout observer, et de

préparer ses logements à Madrid. Napoléon partit lui-même le 2 avril

pour Bordeaux, où il voulait demeurer quelques jours, pour recevoir de

nouvelles lettres de Murat, et donner à tous ceux qu'on devait

conduire à Bayonne, de gré ou de force, le temps d'y être attirés et

rendus. Il laissa à Paris M. de Talleyrand, pour y occuper et y

entretenir les représentants de la diplomatie européenne, qui auraient

besoin d'être rassurés ou contenus à chaque courrier qui leur

parviendrait de Madrid. M. de Tolstoy plus qu'un autre réclamait ce

genre de soins. Napoléon emmena le docile et fidèle M. de Champagny,

duquel il n'avait pas grande objection à craindre, et devança même sa

maison, tant il était pressé de se rapprocher du théâtre des

événements. S'attendant à demeurer long-temps sur la frontière

d'Espagne, et à y recevoir beaucoup de princes et de princesses, il

ordonna à l'impératrice de venir l'y joindre sous peu de jours. Il

arriva à Bordeaux le 4 avril, très-impatient d'apprendre des nouvelles

de Murat.

[Note 38: On trouvera la lettre dont je donne ici l'analyse rapportée

textuellement et discutée, quant à son authenticité, dans une note

spéciale que j'ai cru devoir rejeter à la fin de ce volume, pour ne

pas interrompre mon récit. Dans cette note j'ai voulu discuter les

points principaux de l'affaire d'Espagne et établir les fondements sur

lesquels reposent mes assertions historiques. La lettre dont il s'agit

méritait par son importance une attention toute particulière, et je

crois être parvenu à prouver et à expliquer son existence, que j'avais

été d'abord disposé à contester.]

[En marge: Suite des événements à Madrid.]

[En marge: Arrivée du général Savary à Madrid.]

[En marge: Murat et Savary se servent de M. de Beauharnais pour

décider Ferdinand VII à se rendre au-devant de Napoléon.]

Mais les événements à Madrid, ralentis un moment, parce que Murat

attendait des ordres de Paris, et que Ferdinand VII attendait ses deux

confidents principaux, le chanoine Escoïquiz et le duc de l'Infantado,

les événements avaient bientôt repris leur cours. Tout en s'engageant

avec sa hardiesse ordinaire, Murat ne laissait pas que d'avoir

quelquefois des inquiétudes sur sa conduite, et de se demander s'il

avait bien ou mal compris les intentions de l'Empereur. Il fut donc

enchanté en recevant la lettre du 30, et, malgré le blâme momentané

dont M. de Tournon avait divulgué le secret à Madrid, il n'en

persévéra qu'avec plus de zèle et d'astuce dans le plan, si peu digne

de sa loyauté, qu'il avait inventé aussi vite que son maître. Le

général Savary venait d'arriver porteur des volontés secrètes de

Napoléon, qui se trouvaient en si triste harmonie avec celles de

Murat, et il n'y avait plus à hésiter sur la marche à suivre. Ne pas

reconnaître Ferdinand VII, l'induire à se rendre au-devant de

l'Empereur, s'il résistait se servir de la protestation de Charles IV

pour déclarer celui-ci seul roi d'Espagne, et Ferdinand VII un fils

rebelle et usurpateur; arracher le prince de la Paix à ses bourreaux,

par humanité et par calcul, car il allait devenir dans les

circonstances un utile instrument, parut à Murat le plan indiqué par

les événements, et commandé d'ailleurs par Napoléon, qui était en

route alors vers Bayonne. Murat et le général Savary s'entendirent

pour mener à bien cette difficile trame. Ils avaient dans les mains un

commode auxiliaire, c'était M. de Beauharnais, d'autant plus commode

qu'il était convaincu, dans son aveugle confiance, que Ferdinand VII

n'avait rien de mieux à faire que de courir au-devant de Napoléon,

pour se jeter dans ses bras ou à ses pieds, et obtenir de lui la

reconnaissance de son nouveau titre, la confirmation de ce qui s'était

passé à Aranjuez, et la main d'une princesse française. Tous les jours

M. de Beauharnais conseillait cette conduite à Ferdinand, et celui-ci,

qui avait grande impatience de recevoir de Napoléon la permission de

régner, mais n'osait encore prendre aucun parti en l'absence de ses

favoris, promettait de faire tout ce que lui conseillait l'ambassadeur

de France dès qu'il aurait réuni à Madrid les hommes revêtus de sa

confiance. Il avait déjà écarté de son ministère les personnages qui

passaient pour être les plus dévoués au prince de la Paix, ou qui lui

inspiraient peu de goût. Il avait appelé à l'administration de la

guerre M. O'Farrill, militaire honorable, chargé autrefois de

commander les troupes espagnoles en Toscane; à l'administration des

finances, un ancien ministre fort respecté, M. d'Azanza; à

l'administration de la justice, don Sébastien Pinuela, employé

très-estimé de ce même département. Il avait écarté M. de Caballero,

qui seul avait tenu tête dans les derniers jours au prince de la

Paix, mais auquel on imputait dans la poursuite du procès de

l'Escurial un rôle peu favorable aux accusés, et il avait gardé aux

affaires étrangères M. de Cevallos, l'humble serviteur du prince de la

Paix en toute occasion, notamment dans la grande question du voyage

d'Andalousie, se donnant aujourd'hui pour le personnage le plus fidèle

à la nouvelle cour, et ayant aux yeux de celle-ci un précieux titre,

c'était de détester les Français, que du reste il était prêt à servir

si leurs armes venaient à triompher.

[En marge: Arrivée à Madrid du duc de l'Infantado et du chanoine

Escoïquiz.]

Enfin, le duc de l'Infantado étant arrivé, Ferdinand VII le créa,

comme nous l'avons dit, gouverneur du conseil de Castille, et

commandant de sa maison militaire. Il eut aussi la satisfaction de

revoir et d'embrasser son précepteur, qu'il avait indignement livré

dans le procès de l'Escurial, mais qu'il aimait d'habitude, et avec

lequel il avait la coutume d'ouvrir son coeur, qu'il ouvrait à bien

peu de gens. Il voulut le combler de dignités, et le faire

grand-inquisiteur; ce que le chanoine Escoïquiz repoussa avec un feint

désintéressement, jouant en cela le cardinal de Fleury, et ne désirant

être que précepteur de son royal élève, mais, sous ce titre, aspirant

à gouverner l'Espagne et les Indes. Il accepta seulement le titre de

conseiller d'État et le cordon de Charles III, comme pour accorder à

son roi le plaisir de lui donner quelque chose. C'est avec ces divers

personnages, et en formant cependant avec le duc de l'Infantado et le

chanoine Escoïquiz un conseil plus intime, où se prenaient les

décisions les plus importantes, qu'il devait résoudre les grandes

questions desquelles dépendaient son sort et celui de la monarchie.

[En marge: Importante question de savoir si Ferdinand VII doit aller à

la rencontre de Napoléon.]

Les questions que Ferdinand avait à décider se résumaient en une

seule: irait-il au-devant de Napoléon pour s'acquérir sa

bienveillance, obtenir la reconnaissance de son nouveau titre, et la

main d'une princesse française; ou bien attendrait-il fièrement à

Madrid, entouré de la fidélité et de l'enthousiasme de la nation, ce

que les Français oseraient entreprendre contre la dynastie? Même avant

de résoudre cette grave question, on avait multiplié les démarches

obséquieuses auprès de Napoléon. Après avoir envoyé au-devant de lui

trois grands seigneurs de la cour, le comte de Fernand Nuñez, le duc

de Medina-Celi et le duc de Frias, on lui avait encore dépêché

l'infant don Carlos, pour aller jusqu'à Burgos, Vittoria, Irun,

Bayonne même, s'il fallait pousser jusque-là pour le joindre. Cette

première marque de respect donnée à Napoléon, restait à savoir quelles

concessions on ferait pour s'assurer sa faveur dans le cas où il

prétendrait se constituer arbitre entre le père et le fils. On employa

plusieurs jours à délibérer sur ce sujet difficile.

[En marge: Ignorance dans laquelle étaient les conseillers de

Ferdinand de l'état des négociations avec la France.]

D'abord il aurait fallu savoir ce que voulait Napoléon à l'égard de

l'Espagne, lorsqu'il avait joint aux trente mille hommes envoyés à

Lisbonne une autre armée qu'on n'estimait pas à moins de quatre-vingt

mille, et dont la marche, par Bayonne et Perpignan, par la Castille et

la Catalogne, indiquait un tout autre but que le Portugal. Or les

conseillers de Ferdinand, tant ceux qu'il venait d'introduire

nouvellement dans le ministère que ceux qui en faisaient partie du

temps du prince de la Paix, ignoraient absolument le secret des

relations diplomatiques avec la France. M. de Cevallos, ministre des

affaires étrangères, n'avait été initié à aucune des négociations

conduites à Paris par M. Yzquierdo. Le prince de la Paix et la reine

en avaient seuls la connaissance, et le roi Charles IV n'en savait que

ce qu'on voulait bien lui en apprendre. D'ailleurs ces négociations

elles-mêmes, comme l'affirmait avec sagacité M. Yzquierdo, n'étaient

peut-être qu'un leurre, pour cacher sous une feinte contestation les

desseins secrets de Napoléon.

Ainsi les conseillers de Ferdinand, tant les nouveaux que les anciens,

ne savaient rien de ce que savait le prince de la Paix, et le prince

de la Paix lui-même ne savait que ce que M. Yzquierdo avait plutôt

deviné que connu d'une manière certaine. Tandis qu'on délibérait, il

arriva à Madrid une dépêche de M. Yzquierdo adressée au prince de la

Paix, et écrite de Paris le 24 mars, avant la connaissance de la

révolution d'Aranjuez. Dans, cette dépêche, M. Yzquierdo rapportait

les détails de la négociation simulée existant entre les cabinets de

Madrid et de Paris. Il semblait, d'après cette négociation, que

Napoléon exigeait un traité perpétuel d'alliance entre les deux États,

l'ouverture des colonies espagnoles aux Français, enfin, pour

s'épargner les difficultés du passage des troupes destinées à la garde

du Portugal, l'échange de ce royaume contre les provinces de l'Èbre

situées au pied des Pyrénées, telles que la Navarre, l'Aragon, la

Catalogne. À ces conditions, écrivait M. Yzquierdo, l'empereur

Napoléon donnerait au roi des Espagnes le titre d'empereur des

Amériques, accepterait Ferdinand VII comme héritier présomptif de la

couronne d'Espagne, et lui accorderait en mariage une princesse

française. Il avait, disait-il, fort combattu ces conditions, surtout

celle qui consistait dans l'abandon des provinces de l'Èbre, mais sans

succès. Il n'ajoutait pas, parce qu'il l'avait déjà dit de vive voix

dans son court passage à Madrid, que Napoléon voulait tout autre

chose, et aspirait à s'emparer de la couronne elle-même. Du reste, le

contenu de cette dépêche était rigoureusement exact, car M. de

Talleyrand, de son côté, avait fait un semblable rapport à l'Empereur,

lui offrant, s'il le désirait, d'en finir à ces conditions avec la

cour d'Espagne.

[En marge: Fausse idée que les conseillers de Ferdinand se faisaient

du différend existant entre la France et l'Espagne.]

Les conseillers de Ferdinand en recevant la dépêche de M. Yzquierdo,

qui ne leur était pas destinée, se crurent, dans leur ignorance des

hommes et des affaires, tout à fait initiés au secret de la politique

de Napoléon. Ils supposaient de bonne foi qu'entre les deux

gouvernements de France et d'Espagne, il ne s'agissait pas d'autre

chose que des questions mentionnées dans la dépêche de M. Yzquierdo,

et que Napoléon ne songeait nullement à se saisir de la couronne

d'Espagne. Voici comment ils raisonnaient. D'abord, que Napoléon osât

braver la puissance de l'Espagne jusqu'à vouloir s'emparer de la

couronne, en vrais Espagnols, ils ne pouvaient pas l'admettre. Qu'il

en eût le désir, ils l'admettaient moins encore. N'avait-il pas après

Austerlitz, après Iéna, laissé les souverains d'Autriche et de Prusse

sur leur trône? Il n'avait jusqu'ici détrôné que les Bourbons de

Naples, qui s'étaient attiré ce traitement sévère par une trahison

impardonnable. Or la cour d'Espagne n'avait en rien mérité un pareil

sort, puisqu'elle avait au contraire prodigué toutes ses ressources au

service de la France. Il ne s'agissait donc, suivant les conseillers

de Ferdinand, que de savoir si on échangerait quelques provinces

contre le Portugal, si on ouvrirait les colonies espagnoles aux

Français, si on consentirait à une alliance qui existait déjà de droit

et de fait, et qui après tout était dans les vrais intérêts des deux

pays. Le seul point délicat, c'était le sacrifice des provinces de

l'Èbre, sacrifice qu'on obtiendrait difficilement de la nation, et qui

pourrait nuire beaucoup à la popularité du jeune roi. Toutefois, sur

ce point même, le langage de M. Yzquierdo n'avait rien d'absolu.

C'était pour ainsi dire en échange de la route militaire vers le

Portugal que le cabinet français paraissait désirer les provinces de

l'Èbre. Mais si on préférait supporter la servitude de cette route

militaire, on serait dispensé d'abandonner les provinces demandées, on

en serait quitte pour un passage de troupes françaises, incommode mais

temporaire; car dès que Napoléon (ce qui ne pouvait manquer d'arriver)

aurait une nouvelle guerre au nord, il serait forcé d'évacuer le

Portugal, et l'Espagne se verrait ainsi délivrée de la présence de ses

troupes.

[En marge: Principales raisons qui décident Ferdinand VII et ses

conseillers à aller à la rencontre de Napoléon.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 08 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 39 / 50 段