prisonnier, chargé de chaînes, sous la conduite des gardes du corps,
le malheureux Godoy, dont on voulait avoir le plaisir de commencer le
procès tout de suite. Murat, par générosité et par calcul, pour
ménager l'ancienne cour, appelée à devenir l'instrument des nouvelles
combinaisons, était résolu à ne pas tolérer un acte de cruauté envers
le favori déchu. Craignant que la présence de ce personnage, objet de
toutes les haines de la multitude, ne provoquât un tumulte populaire,
surtout au moment de l'entrée des troupes françaises, il envoya un de
ses officiers, avec l'ordre pur et simple d'ajourner la translation du
prisonnier, et de le retenir dans un village voisin de Madrid. Cet
ordre trouva et fixa le prince de la Paix au village de Pinto, où il
fut détenu quelques jours. Murat dirigea sur-le-champ un détachement
de cavalerie sur Aranjuez, pour y protéger les vieux souverains,
s'opposer à ce qu'on les acheminât vers Badajoz, et leur rendre le
courage de suivre ses conseils, en leur rendant la sécurité. Il
annonça en même temps que ni lui ni son maître ne souffriraient les
rigueurs qu'on préparait contre Emmanuel Godoy.
[En marge: Les vieux souverains accueillent avec empressement l'idée
de protester contre leur abdication.]
M. de Monthyon avait trouvé la famille des vieux souverains encore
plus désolée qu'à son premier voyage, encore plus alarmée du sort du
prince de la Paix, encore plus navrée de l'abandon dans lequel on la
laissait, encore plus irritée du triomphe de Ferdinand VII, et bien
plus disposée par conséquent à se jeter dans les bras de la France.
L'idée d'une protestation propre à leur faire recouvrer le pouvoir ou
à les venger, conforme d'ailleurs à la vérité des faits, ne pouvait
qu'être accueillie avec transport. Elle le fut, et tout aussitôt
Charles IV se montra prêt à la signer. Mais la rédaction proposée par
Murat n'était pas exactement celle qui convenait aux vieux souverains,
bien qu'ils fussent peu difficiles et mauvais juges en fait de
convenances de langage. Ils craignaient qu'une telle démarche, si elle
venait à être connue, ne compromît leur vie et celle du favori, et ils
demandèrent quelques heures pour réfléchir à la forme qui semblerait
la meilleure, s'engageant du reste à se conduire en tout comme on le
voudrait, et à dater la protestation du jour qui ferait le mieux
ressortir la spontanéité de leur recours à la justice de Napoléon. M.
de Monthyon fut renvoyé à Murat avec toutes ces assurances, et un
nouvel appel à la protection de l'armée française.
[En marge: Murat songe à faire concourir Ferdinand VII à ses projets.]
Murat, certain de disposer des vieux souverains comme il l'entendrait
pour le succès de la combinaison dont il était l'auteur, résolut
d'agir également sur Ferdinand VII, pour l'engager à ne pas prendre
encore la couronne, à faire acte de roi le plus tard qu'il pourrait,
et surtout à différer son entrée solennelle dans Madrid. Murat pensait
que moins Ferdinand VII serait roi, Charles IV ne l'étant plus, mieux
iraient les choses dans le sens de ses espérances. Il désirait en
outre obtenir de Ferdinand VII une autre détermination qui lui
semblait urgente. Le prince de la Paix, lorsqu'il était question du
voyage en Andalousie, avait ordonné aux troupes espagnoles de repasser
la frontière du Portugal, pour rentrer, la division Taranco en
Castille-Vieille, la division Solano en Estramadure. Celle-ci, déjà
revenue aux environs de Talavera, s'approchait de Madrid, et pouvait
occasionner une collision contraire aux vues de Murat, qui comprenait
très-bien qu'il fallait mener par adresse et non par force les
affaires d'Espagne. Mais pour que l'ordre de rétrograder fût donné aux
troupes espagnoles, il fallait recourir à Ferdinand lui-même.
[En marge: M. de Beauharnais chargé de se rendre auprès de Ferdinand
VII pour l'amener aux vues de Murat.]
Murat manda auprès de lui M. de Beauharnais, dont il se défiait fort,
parce qu'il le savait attaché à Ferdinand VII, et auquel il supposait
plus de finesse que cet honnête et maladroit ambassadeur n'était
capable d'en mettre dans une trame politique. Il lui persuada de se
rendre sur-le-champ à Aranjuez, et d'user de son ascendant sur
Ferdinand VII pour lui arracher les résolutions que réclamait la
circonstance. Afin de décider M. de Beauharnais, Murat commença par
l'effrayer sur la fausse manière dont il avait entendu les intentions
de Napoléon, en contribuant à empêcher le voyage d'Andalousie (ce qu'à
tort ou à raison l'on imputait en effet à M. de Beauharnais). Murat,
pour l'inquiéter davantage, lui affirma, ce qu'il ne savait pas, que
Napoléon aurait voulu le renouvellement de la scène de Lisbonne; puis
il lui suggéra, comme un moyen certain de réparer sa faute, l'idée de
se transporter immédiatement à Aranjuez pour obtenir de Ferdinand VII
qu'il fît rétrograder les troupes espagnoles, qu'il ne vînt pas à
Madrid, et qu'il laissât sa nouvelle royauté en suspens, jusqu'à la
décision de Napoléon. M. de Beauharnais, cédant à ces conseils, partit
à l'instant même pour Aranjuez, afin de faire, sinon tout, au moins
une partie de ce que désirait Murat.
[En marge: M. de Beauharnais obtient le renvoi des troupes espagnoles,
et encourage Ferdinand VII à se porter à la rencontre de Napoléon.]
Arrivé auprès de Ferdinand, il lui demanda d'abord avec son
opiniâtreté ordinaire le renvoi des troupes espagnoles dans leurs
premières positions. Ferdinand n'avait pas encore à côté de lui ses
deux confidents principaux, le chanoine Escoïquiz et le duc de
l'Infantado, exilés trop loin de Madrid pour avoir eu le temps de
revenir. Il avait gardé quelques-uns des ministres de son père,
notamment MM. de Cevallos et de Caballero, et, après les avoir
consultés, il fit envoyer au général Taranco et au marquis de Solano
l'ordre de rentrer en Portugal, ou du moins de s'arrêter sur la
frontière de ce royaume, pour y attendre de nouvelles instructions.
Les troupes du marquis de Solano en particulier durent retourner, par
Tolède et Talavera, à Badajoz. Cette première partie de sa commission
remplie, M. de Beauharnais, soit qu'il n'eût pas compris l'intention
de Murat quant à la seconde, soit que l'ayant comprise il ne voulut
pas s'y conformer, s'attacha à persuader à Ferdinand qu'il fallait
acquérir à tout prix la bienveillance de Napoléon, et pour cela courir
à sa rencontre, se jeter dans ses bras, en lui demandant son amitié,
sa protection, et une épouse; que plus tôt il ferait une pareille
démarche, plus tôt il serait assuré de régner; que le mieux serait de
partir à l'instant même d'Aranjuez pour un tel voyage; qu'il n'aurait
pas à faire beaucoup de chemin, car il trouverait Napoléon en route;
qu'enfin il ne fallait venir à Madrid que pour le traverser, et se
transporter le plus promptement possible à Burgos ou à Vittoria.
C'était de très-bonne foi, et sans se douter qu'il contribuait de son
côté, comme Murat du sien, à l'invention de l'intrigue à laquelle
Ferdinand succomberait bientôt, que M. de Beauharnais donnait un
semblable conseil. Ferdinand VII ne le repoussa point, mais il remit
sa décision à l'arrivée des deux confidents, sans lesquels il ne
voulait rien entreprendre de grave. Il adopta du conseil de M. de
Beauharnais ce qui lui convenait actuellement, c'était de quitter
Aranjuez pour se rendre tout de suite à Madrid, et il annonça son
entrée solennelle dans la capitale pour le lendemain 24.
M. de Beauharnais, revenu à Madrid, raconta naïvement à Murat tout ce
qu'il avait dit et fait. Murat crut y voir un calcul perfide pour
amener Ferdinand à entrer immédiatement à Madrid, et à prendre un peu
plus tôt possession de la couronne. Il le dénonça sans perdre de
temps à l'Empereur, comme un secret complice de Ferdinand VII comme un
agent actif de la révolution qui avait précipité le vieux roi du
trône, comme un ambassadeur dangereux, qui favorisait la nouvelle
royauté, la seule qui fût à craindre. Ces reproches, dictés par
l'ombrageuse ambition de Murat, étaient cependant injustes, ou du
moins fort exagérés. M. de Beauharnais s'était dès l'origine
sincèrement attaché à Ferdinand VII, parce qu'il lui semblait le seul
personnage de la cour qui méritât quelque intérêt; peut-être cet
attachement était-il devenu plus vif depuis qu'il s'agissait de lui
faire épouser une demoiselle de Beauharnais; mais il croyait en
conscience que s'unir fortement à Ferdinand VII était pour la France
la meilleure des solutions; et, en poussant ce prince sur la route de
France, il voulait l'amener, non pas à Madrid, mais aux pieds de
Napoléon, afin d'assurer le résultat qu'il estimait le meilleur. Du
reste il n'était ni assez actif ni assez habile pour avoir pris une
part quelconque à la dernière révolution, où il n'avait figuré qu'en
apportant au vieux roi, à l'instant du danger, le secours de sa
maladresse et de son courage.
[En marge: Entrée de Ferdinand VII dans Madrid le 24 mars.]
Ceux qui dirigeaient les affaires de la nouvelle royauté avaient tout
disposé pour l'entrée de Ferdinand VII dans Madrid. Bien qu'ils
ignorassent les desseins de Napoléon, ils se disaient que la royauté
de Ferdinand, étant la plus jeune, la plus vigoureuse, devait être la
moins agréable aux Français, s'ils avaient quelque mauvaise intention
relativement à la couronne d'Espagne. Aussi regardaient-ils comme
urgent d'entrer dans Madrid, et de recevoir du peuple de cette
capitale des acclamations qui seraient une espèce de consécration
nationale. Murat étant entré le 23, c'était trop, à leur avis, que
d'être sur lui en retard d'un jour. En conséquence on fit annoncer la
translation de la jeune cour d'Aranjuez à Madrid pour le lendemain 24,
sans autre appareil que quelques gardes et l'enthousiasme populaire.
Le lendemain 24, en effet, parti d'Aranjuez de bonne heure, Ferdinand
descendit de voiture à l'une des portes de la ville, celle d'Atocha,
monta à cheval, entouré des officiers de sa cour, traversa la belle
promenade du Prado, et pénétra par la large rue d'Alcala dans
l'intérieur de Madrid, au milieu d'une foule immense, qui, après avoir
long-temps désiré la fin du dernier règne et le commencement du
nouveau, voyait enfin ses espérances réalisées, et cherchait en
quelque sorte à s'étourdir à force de cris sur les dangers qui
menaçaient l'Espagne. Toute la population, ivre de joie, était aux
fenêtres ou dans les rues. Les femmes jetaient des fleurs du haut des
maisons. Les hommes, se précipitant au-devant du jeune roi, étendaient
leurs manteaux sous les pieds de son cheval. D'autres brandissant
leurs poignards juraient de mourir pour lui, car le danger se faisait
confusément sentir à ces âmes ardentes. Ce prince, fourbe, haineux, si
peu digne d'être aimé, était en ce moment entouré d'autant d'amour que
Titus en obtint des Romains, et Henri IV des Français. Il faisait les
délices de l'Espagne, qui ne se doutait guère de son avenir, à lui et
à elle!
[En marge: Empressement du corps diplomatique pour Ferdinand VII, et
refus de Murat de le reconnaître.]
Ferdinand VII, parvenu au palais, y reçut les autorités publiques.
Dans la journée le corps diplomatique vint lui rendre hommage, comme
au roi incontesté, quoique non reconnu, de toutes les Espagnes. M. de
Beauharnais, retenu par Murat, n'y parut point; son absence alarma
beaucoup la nouvelle cour, et embarrassa les membres eux-mêmes du
corps diplomatique, qui avaient cédé à leurs secrets sentiments en
adhérant si vite à la royauté des Bourbons. Les ministres des cours
faibles et dépendantes s'excusèrent. Le ministre de Russie s'excusa
aussi, mais moins humblement; il allégua les usages diplomatiques qui
sont invariables, et en vertu desquels on salue tout nouveau roi, sans
préjuger la question de sa reconnaissance définitive.
[En marge: Rapports de Murat à Napoléon, et sa manière de présenter
les événements d'Espagne.]
Murat accueillit avec un mécontentement peu dissimulé ces explications
d'une conduite qui lui avait déplu, parce que déjà il regardait
Ferdinand comme un rival à la couronne d'Espagne; et quand on vint lui
proposer à lui-même d'aller le visiter, il s'y refusa nettement, en
déclarant que pour lui Charles IV était toujours roi d'Espagne, et
Ferdinand prince des Asturies, jusqu'à ce que Napoléon eût prononcé
sur ce grand et triste conflit. Le 24 au soir, comme nous l'avons dit,
il avait écrit d'El-Molar à Napoléon tout ce qui s'était passé; il lui
avait communiqué son plan, consistant à faire protester Charles IV et
à ne pas reconnaître Ferdinand VII, pour que l'Espagne se trouvât
entre un roi qui ne l'était plus et un prince qui ne l'était pas
encore. Le 22, le 23, occupé de sa marche et de son entrée à Madrid,
il ne put pas écrire. Le 24 il écrivit ce qui avait eu lieu pendant
ces deux jours, et, continuant à être inspiré par les événements, il
ajouta à son plan une nouvelle idée, celle que M. de Beauharnais lui
avait innocemment fournie, et dont on allait faire un usage perfide:
celle, disons-nous, d'envoyer Ferdinand au-devant de Napoléon, pour
que celui-ci s'emparât de sa personne, et en fît ensuite ce qu'il
voudrait. On n'aurait plus affaire alors qu'à Charles IV, auquel il
serait aisé d'arracher le sceptre, incapable qu'il était de le tenir
dans ses débiles mains, et l'Espagne elle-même n'étant pas disposée à
l'y laisser.
[En marge: Napoléon, en apprenant la révolution d'Aranjuez, conçoit à
Paris le même plan que Murat avait conçu à Madrid.]
Tandis que ces événements se passaient en Espagne, Napoléon les avait
successivement appris six ou sept jours après leur accomplissement,
car c'était le temps qu'il fallait alors pour les communications entre
Madrid et Paris. C'est du 23 au 27 qu'il avait connu le soulèvement
d'Aranjuez, puis le renversement du favori, et enfin l'abdication
forcée de Charles IV. Cette solution, la moins prévue de toutes,
quoiqu'elle ne fût pas la moins naturelle, le surprit sans le
déconcerter. Le départ désiré de la famille régnante, qui aurait rendu
vacant le trône d'Espagne, ne s'étant pas effectué, le premier plan
n'était plus qu'une combinaison avortée. Cependant Napoléon vit dans
ces événements mêmes un nouveau moyen d'arriver à son but, et ce moyen
se rencontra exactement avec celui que les circonstances avaient
suggéré à Murat. Bien avant que les lettres dans lesquelles celui-ci
proposait ses idées fussent arrivées à Paris, Napoléon imagina de ne
pas reconnaître Ferdinand VII, dont la royauté jeune, désirée des
Espagnols, serait difficile à détruire, et de considérer Charles IV
comme étant toujours roi, parce que sa royauté vieille, usée, odieuse
aux Espagnols, serait facile à renverser. On pouvait d'ailleurs, sous
la forme d'un arbitrage entre le père et le fils, donner gain de cause
au père, qui bientôt après ne manquerait pas de céder à Napoléon la
couronne d'Espagne, dirigé dans sa conduite par le prince de la Paix
et la reine, lesquels avant tout voudraient se venger de Ferdinand
VII. Si de plus, sous le prétexte de cet arbitrage, on réussissait à
amener Ferdinand VII à la rencontre de Napoléon, il deviendrait dès
lors aisé de s'emparer de sa personne, et la difficulté se trouverait
ainsi très-simplifiée, car on n'aurait plus devant soi que les vieux
souverains détrônés, instruments commodes dans la main qui pourrait
leur assurer le repos dont leurs vieux jours avaient besoin, et la
vengeance dont leur coeur ulcéré était avide. On pouvait leur laisser
quelque temps le sceptre, et se le faire céder ensuite au prix d'une
retraite opulente et douce, ou bien le leur enlever à l'instant même,
en profitant de la peur que leur causait une révolution naissante, et
de l'aversion que ressentait pour eux un peuple dégoûté de leurs
vices.
C'est ainsi qu'entraîné dans cette voie de conquête d'un trône
étranger, sans y employer la guerre, moyen légitime quand on ne l'a
pas provoquée, Napoléon d'astuce en astuce devenait à chaque instant
plus coupable. Les uns ont tout jeté sur ce qu'ils appellent sa
perfidie naturelle, les autres sur l'imprudence de Murat, qui l'avait
engagé malgré lui. La vérité est telle que nous la présentons ici.
L'un et l'autre inspirés par l'ambition, et conduits par les
circonstances, concoururent selon leur position à cette oeuvre
ténébreuse; et quant au projet de ne pas reconnaître le fils, et de se
servir du père irrité contre le fils rebelle, il naquit en même temps
à Madrid et à Paris, dans la tête de Murat et de Napoléon, de la vue
des événements eux-mêmes. Cela devait être; car la situation, une fois
qu'on s'y était placé, ne comportait pas une autre manière d'agir[36].
[Note 36: Ce que j'avance ici est prouvé par les lettres de Murat et
de Napoléon, par leur contenu et par leur date.]
[En marge: Mission donnée au général Savary pour l'exécution des
projets de Napoléon sur l'Espagne.]
Sur-le-champ Napoléon fit appeler auprès de lui le général Savary,
employé déjà dans les missions les plus redoutables, et qui dans le
moment revenait de Saint-Pétersbourg, où il avait, comme on l'a vu,
fait preuve de souplesse autant que d'aplomb. Napoléon lui révéla
toutes ses pensées à l'égard de l'Espagne, son désir de la régénérer
et de la rattacher à la France en changeant sa dynastie, les embarras
qui résultaient de cette entreprise, alternativement contrariée ou
secondée par les événements, la phase nouvelle qu'elle présentait
depuis la révolution d'Aranjuez, la possibilité enfin de la conduire à
la fin désirée, en se servant de Charles IV contre Ferdinand VII.
Napoléon exprima au général Savary l'intention de ne pas reconnaître
le fils, d'affecter pour l'autorité du père un respect religieux, de
maintenir cette autorité le temps nécessaire pour s'emparer de la
couronne, en se la faisant transmettre tout de suite ou plus tard,
selon les circonstances; de tirer Ferdinand VII de Madrid pour
l'amener à Burgos ou à Bayonne, afin de s'assurer de sa personne, et
d'en obtenir la cession de ses droits moyennant une indemnité en
Italie, telle que l'Étrurie par exemple. Napoléon ordonna au général
Savary de s'y prendre avec ménagement, d'attirer Ferdinand à Bayonne
par l'espérance de voir le litige vidé en sa faveur; mais, s'il
s'obstinait, de publier brusquement la protestation de Charles IV, de
déclarer que lui seul régnait en Espagne, et de traiter Ferdinand VII
en fils et en sujet rebelle. Les moyens les moins violents devaient
toujours être préférés[37]. Napoléon voulut que le général Savary se
rendit à l'instant même à Madrid, pour aller enfin y dire à Murat un
secret qu'on lui avait caché jusqu'ici, qu'il avait bien entrevu, mais
qu'il fallait lui faire connaître par un homme sûr, qui fût capable de
le diriger dans cette voie tortueuse, où les moindres faux pas
pouvaient devenir funestes. Le général Savary partit immédiatement
pour exécuter tout entière et sans réserve la volonté de Napoléon.
[Note 37: On a nié que le général Savary eût reçu cette mission, et
que Napoléon l'eût donnée. On a voulu que la déplorable scène de
Bayonne soit sortie du hasard des événements; que la famille royale
d'Espagne, père, mère, fils, frère, oncles, soient tous venus par une
sorte d'entraînement involontaire se jeter dans les mains de Napoléon,
qui, les tenant une fois réunis, n'aurait pas résisté à la tentation
de se saisir de leurs personnes. Je ne sais si Napoléon serait
beaucoup plus excusable dans cette hypothèse que dans l'autre. Quoi
qu'il en soit, les preuves existent, et ne laissent sur ce sujet aucun
doute, et moi, qui ne veux en rien ternir la gloire de Napoléon, je
dirai ici la vérité comme je l'ai dite dans l'affaire du duc
d'Enghien, par la loi toute simple et toute souveraine de rapporter,
quand on écrit l'histoire, les faits tels qu'ils se sont passés. J'ai
donné précédemment la succession des pensées de Napoléon à l'égard de
l'invasion de l'Espagne; ici je rapporte au juste, d'après des
documents irréfragables, c'est-à-dire d'après les correspondances
autographes contenues au Louvre, la succession de ses idées à l'égard
de la réunion de Bayonne. D'après ces correspondances, il ne saurait
être douteux que le général Savary reçut la mission que je lui
attribue. Dès qu'il arrive, en effet, il écrit à l'Empereur: _J'ai
rapporté vos intentions au prince Murat_. Le prince Murat répond à
l'Empereur: _Je connais enfin vos intentions, et maintenant tout
marchera suivant vos désirs_. Ensuite, jour par jour, Murat raconte
tout ce qu'il fait pour conduire à Bayonne le fils, puis le père, les
frères et tous les princes, s'en rapportant toujours aux intentions de
Napoléon, transmises par le général Savary et d'autres agents envoyés
depuis. Les lettres de Napoléon contiennent en outre une approbation
de tous ces actes, d'abord à mots couverts, puis à mots découverts,
découverts jusqu'à ordonner au maréchal Bessières l'arrestation de
Ferdinand VII si celui-ci refuse de se rendre à Bayonne. Ainsi la
résolution de faire venir les princes espagnols à Bayonne ne saurait
être niée pour Napoléon, pas plus que la mission de les y amener pour
le général Savary.]
[En marge: Révolution momentanée dans les volontés de Napoléon à
l'égard de l'Espagne.]
Cependant il se produisit tout à coup dans l'esprit de Napoléon l'un
de ces retours soudains qui étonnent quand on ne connaît pas la nature
humaine, et qu'on se hâte d'appeler des inconséquences, lorsqu'on les
rencontre chez des hommes d'une supériorité moins reconnue que celui
dont nous écrivons ici l'histoire. Bien qu'une sorte de penchant fatal
l'entraînât vers l'usurpation de la couronne d'Espagne, il ne se
dissimulait aucun des inconvénients attachés à cette déplorable
entreprise. Il pressentait le blâme de la conscience publique,
l'indignation des Espagnols, leur résistance opiniâtre, le parti
avantageux que l'Angleterre pourrait tirer de cette résistance; il
pressentait tous ces inconvénients avec une étonnante clairvoyance; et
néanmoins aveuglé, non sur les difficultés, mais sur son immense force
pour les vaincre, entraîné par la passion de fonder un ordre nouveau
en Europe, il marchait à son but, troublé toutefois de temps en temps
par l'apparition subite et passagère des plus sinistres images. Un
incident, mal compris jusqu'aujourd'hui, fit donc naître tout à coup
chez lui l'un de ces retours accidentels, et le porta un instant à
donner des ordres tout contraires à ceux qu'il avait expédiés
antérieurement, ordres que certains historiens mal informés ont
présentés comme la preuve que Napoléon dans l'affaire d'Espagne
n'avait pas voulu ce qui s'était fait, et qu'il avait été engagé plus
vite, plus loin qu'il n'aurait souhaité, par l'imprudente ambition de
Murat.
[En marge: Nature des rapports adressés par M. de Tournon à Napoléon
sur les affaires d'Espagne.]