La nouvelle de cette abdication causa dans Aranjuez une sorte

d'ivresse. Le peuple vint en foule saluer le jeune roi que depuis si

long-temps appelaient tous ses voeux, et le combla de mille

bénédictions. La cour, devançant le peuple, avait abandonné les vieux

souverains, comme on abandonne leurs cadavres quand ils sont morts.

Ils furent laissés seuls, un peu rassurés, mais tout abattus de leur

chute, et on courut autour de Ferdinand pour bien exprimer à ce

nouveau maître que c'était lui, lui seul, qu'on avait dans le coeur

depuis des années en baissant la tête devant sa mère et le favori.

Ferdinand, que la nature avait fait pour la dissimulation, et que les

malheurs de sa jeunesse avaient encore perfectionné dans cet art

odieux, parut content de tout le monde, et l'était assez de la fortune

pour le paraître des hommes. Il conserva provisoirement les ministres

de son père, ne pouvant en changer à l'instant même, et, pour première

commission, leur donna l'ordre de faire venir le duc de l'Infantado,

exilé à soixante lieues de Madrid, et le chanoine Escoïquiz, enfermé

au couvent du Tardon. Il nomma tout de suite le duc de l'Infantado

capitaine de ses gardes et président du conseil de Castille. Ainsi une

faveur expulsée, une autre faveur naissait, mais celle-ci devant durer

quelques jours à peine, car le redoutable Napoléon approchait. Ses

troupes descendaient en ce moment des hauteurs de Somosierra sur

Buitrago, et n'étaient plus qu'à une forte marche de Madrid. Les

ministres temporaires de Ferdinand lui conseillèrent de commencer son

règne par une démarche auprès de l'empereur des Français. Le duc del

Parque fut envoyé à Murat, pour s'entendre avec ce prince sur l'entrée

des Français à Madrid. Les ducs de Medina-Celi et de Frias, le comte

de Fernand-Nuñez furent envoyés à Napoléon, qu'on supposait sur la

route d'Espagne, pour lui jurer amitié, et lui renouveler la demande

d'une princesse française. Cela fait à la fin même de cette première

journée, Ferdinand s'endormit en se croyant roi. Il devait l'être,

mais après une longue captivité et une guerre effroyable.

Ainsi tombèrent les derniers Bourbons, pour reparaître bien ou mal,

glorieusement ou tristement, quelques années plus tard; ils tombèrent

à Aranjuez, comme à Paris, comme à Naples, sous la révolution

française, qui les poussait devant elle, semblable aux furies

vengeresses poursuivant des coupables. À Paris cette révolution avait

abattu la tête d'un Bourbon. À Naples elle en avait jeté un à la mer,

et l'avait réduit à se réfugier en Sicile. À Aranjuez elle réduisait

le dernier à abdiquer, pour sauver la vie d'un ignoble favori, et se

servait non d'un peuple épris de la liberté, mais d'un peuple épris

encore de la royauté, diverse ainsi dans ses manières d'agir comme les

lieux où elle pénétrait, mais toujours terrible et régénératrice,

quoique heureusement moins cruelle, car déjà elle détrônait et ne

tuait plus les rois.

FIN DU LIVRE VINGT-NEUVIÈME.

LIVRE TRENTIÈME.

BAYONNE.

Désordres à Madrid à la nouvelle des événements d'Aranjuez. --

Murat hâte son arrivée. -- En approchant de Madrid, il reçoit un

message de la reine d'Étrurie. -- Il lui envoie M. de Monthyon.

-- Celui-ci trouve la famille royale désolée, et pleine du regret

d'avoir abdiqué. -- Murat, au retour de M. de Monthyon, suggère à

Charles IV l'idée de protester contre une abdication qui n'a pas

été libre, et diffère de reconnaître Ferdinand VII. -- Entrée des

Français dans Madrid le 23 mars. -- Protestation secrète de

Charles IV. -- Ferdinand VII s'empresse d'entrer dans Madrid pour

prendre possession de la couronne. -- Déplaisir de Murat de voir

entrer Ferdinand VII. -- M. de Beauharnais conseille à Ferdinand

VII d'aller à la rencontre de l'empereur des Français. -- Effet

des nouvelles d'Espagne sur les résolutions de Napoléon. --

Nouveau parti qu'il adopte en apprenant la révolution d'Aranjuez.

-- Il conçoit à Paris le même plan que Murat à Madrid, celui de

ne pas reconnaître Ferdinand VII, et de se faire céder la

couronne par Charles IV. -- Mission du général Savary à Madrid.

-- Retour de M. de Tournon à Paris. -- Doute momentané qui

s'élève dans l'esprit de Napoléon. -- Singulière dépêche du 29,

qui contredit tout ce qu'il avait pensé et voulu. -- Les

nouvelles de Madrid, arrivées le 30, ramènent Napoléon à ses

premiers projets. -- Il approuve la conduite de Murat, et l'envoi

à Bayonne de toute la famille d'Espagne. -- Il se met en route

pour Bordeaux. -- Murat, approuvé par Napoléon, travaille avec le

général Savary à l'exécution du plan convenu. -- Ferdinand VII,

après avoir réuni à Madrid ses confidents intimes, le duc de

l'Infantado et le chanoine Escoïquiz, délibère sur la conduite à

tenir envers les Français. -- Motifs qui l'engagent à partir pour

aller à la rencontre de Napoléon. -- Une entrevue avec le général

Savary achève de l'y décider. -- Il résout son départ, et laisse

à Madrid une régence présidée par son oncle, don Antonio, pour le

représenter. -- Sentiments des Espagnols en le voyant partir. --

Les vieux souverains, en apprenant qu'il va au-devant de

Napoléon, veulent s'y rendre aussi pour plaider en personne leur

propre cause. -- Joie et folles espérances de Murat en voyant les

princes espagnols se livrer eux-mêmes. -- Esprit du peuple

espagnol. -- Ce qu'il éprouve pour nos troupes. -- Conduite et

attitude de Murat à Madrid. -- Voyage de Ferdinand VII de Madrid

à Burgos, de Burgos à Vittoria. -- Son séjour à Vittoria. -- Ses

motifs pour s'arrêter dans cette ville. -- Savary le quitte pour

aller demander de nouvelles instructions à Napoléon. --

Établissement de Napoléon à Bayonne. -- Lettre qu'il écrit à

Ferdinand VII et ordres qu'il donne à son sujet. -- Ferdinand VII

se décide enfin à venir à Bayonne. -- Son arrivée en cette ville.

-- Accueil que lui fait Napoléon. -- Première ouverture sur ce

qu'on désire de lui. -- Napoléon lui déclare sans détour

l'intention de s'emparer de la couronne d'Espagne, et lui offre

en dédommagement la couronne d'Étrurie. -- Résistance et

illusions de Ferdinand VII. -- Napoléon, pour tout terminer,

attend l'arrivée de Charles IV, qui a demandé à venir à Bayonne.

-- Départ des vieux souverains. -- Délivrance du prince de la

Paix. -- Réunion à Bayonne de tous les princes de la maison

d'Espagne. -- Accueil que Napoléon fait à Charles IV. -- Il le

traite en roi. -- Ferdinand ramené à la situation de prince des

Asturies. -- Accord de Napoléon avec Charles IV pour assurer à

celui-ci une riche retraite en France, moyennant l'abandon de la

couronne d'Espagne. -- Résistance de Ferdinand VII. -- Napoléon

est prêt à en finir par un acte de toute-puissance, lorsque les

événements de Madrid fournissent le dénoûment désiré. --

Insurrection de Madrid dans la journée du 2 mai. -- Énergique

répression ordonnée par Murat. -- Contre-coup à Bayonne. --

Émotion de Charles IV en apprenant la journée du 2 mai. -- Scène

violente entre le père, la mère et le fils. -- Terreur et

résignation de Ferdinand VII. -- Traité pour la cession de la

couronne d'Espagne à Napoléon. -- Départ de Charles IV pour

Compiègne, et de Ferdinand VII pour Valençay. -- Napoléon destine

la couronne d'Espagne à Joseph, et celle de Naples à Murat. --

Douleur et dépit de Murat en apprenant les résolutions de

Napoléon. -- Il n'en travaille pas moins à obtenir des autorités

espagnoles l'expression d'un voeu en faveur de Joseph. --

Déclaration équivoque de la junte et du conseil de Castille,

exprimant un voeu conditionnel pour Joseph. -- Mécontentement de

Napoléon contre Murat. -- En attendant d'avoir la réponse de

Joseph, et de pouvoir proclamer la nouvelle dynastie, Napoléon

essaie de racheter la violence qu'il vient de commettre à l'égard

de l'Espagne par un merveilleux emploi de ses ressources. --

Secours d'argent à l'Espagne. -- Distribution de l'armée de

manière à défendre les côtes, et à prévenir tout acte de

résistance. -- Vastes projets maritimes. -- Arrivée de Joseph à

Bayonne. -- Il est proclamé roi d'Espagne. -- Junte convoquée à

Bayonne. -- Délibération de cette junte. -- Constitution

espagnole. -- Acceptation de cette constitution, et

reconnaissance de Joseph par la junte. -- Conclusion des

événements de Bayonne, et départ de Joseph pour Madrid, de

Napoléon pour Paris.

[En marge: Désordres à Madrid à la suite de la révolution d'Aranjuez.]

[En marge: Confiance des Espagnols à l'égard des Français.]

La chute du prince de la Paix avait déjà produit chez le peuple de

Madrid une sorte de joie féroce. La nouvelle de l'abdication de

Charles IV, et de l'avénement de Ferdinand VII, y mit le comble. Il

n'y a pas pour la multitude de joie complète sans un ravage. On

savait le prince de la Paix arrêté à Aranjuez; on courut se précipiter

sur sa famille et sur les personnages qui jouissaient de sa confiance.

On dévasta leurs maisons, on poursuivit leurs personnes, dont aucune

heureusement ne tomba au pouvoir de la multitude, grâce au courage de

M. de Beauharnais. Celui-ci, après l'abdication de Charles IV, revenu

immédiatement à Madrid, eut le temps de donner asile à la famille

Godoy. La mère, le frère d'Emmanuel, ses soeurs, mariées aux plus

grands seigneurs d'Espagne, avaient passé une affreuse nuit, sous le

toit de leurs palais. M. de Beauharnais leur offrit un abri dans

l'hôtel de l'ambassade, où ils devaient être protégés par la terreur

des armes françaises, car Murat n'était plus en ce moment qu'à une

marche de Madrid. Le sac, l'incendie durèrent toute la journée du 20,

qui était un dimanche, et ne furent empêchés par aucune force

publique. Il y avait à Madrid deux régiments suisses (les régiments de

Preux et de Reding); mais ces soldats étrangers, plus mal placés que

d'autres au milieu des agitations populaires, n'osèrent pas se

montrer, et ne firent rien pour arrêter le désordre. Une espèce de

fatigue, le concours de quelques bourgeois armés spontanément, une

proclamation de Ferdinand, qui ne voulait pas déshonorer son nouveau

règne par d'odieux excès, mirent fin à ces abominables ravages.

D'ailleurs Madrid était tout entier à la joie de voir finir un règne

détesté, et commencer un règne ardemment désiré. C'est à peine si dans

les âmes satisfaites il restait quelque place à l'inquiétude en

apprenant que les Français s'approchaient de la capitale. Après avoir

espéré qu'ils renverseraient le favori, le peuple espagnol se flattait

maintenant de l'idée qu'ils allaient reconnaître Ferdinand VII; et en

tout cas, ce peuple, enorgueilli de ce qu'il venait de faire, tout

fier d'avoir à lui seul vaincu le redoutable favori, avait pris en

lui-même une immense confiance, et semblait ne plus craindre personne.

Au surplus, dans sa naïve joie, il ne croyait que ce qui lui plaisait,

et les Français n'étaient à ses yeux que des auxiliaires, venus pour

inaugurer le règne de Ferdinand VII. Avec une pareille disposition des

esprits, nos troupes étaient assurées d'être bien reçues.

[En marge: Arrivée des troupes françaises aux portes de Madrid.]

Elles avaient déjà en grande partie passé le Guadarrama. Les deux

premières divisions du corps du maréchal Moncey étaient le 20 entre

Cavanillas et Buitrago, la troisième à Somosierra. La première

division du général Dupont était le même jour à Guadarrama, prête à

descendre sur l'Escurial; la seconde du même corps à Ségovie, la

troisième à Valladolid. Murat pouvait donc entrer en vingt-quatre

heures dans Madrid, avec deux divisions du maréchal Moncey, une du

général Dupont, toute sa cavalerie et la garde, c'est-à-dire avec

trente mille hommes. Or, il ne restait dans cette capitale que deux

régiments suisses déconcertés, et un peuple sans armes. Murat n'avait

par conséquent aucune résistance à redouter.

[En marge: Douleur de Murat en apprenant les désordres de Madrid.]

Les désordres de la capitale l'avaient profondément affligé, et il

craignait qu'en Europe on n'accusât les Français d'avoir voulu

bouleverser l'Espagne, afin de s'en emparer plus facilement. Il ne

savait pas non plus si cette solution imprévue était bien celle que

Napoléon désirait, et celle surtout qui pourrait amener plus sûrement

la vacance du trône d'Espagne. L'humanité, l'obéissance, l'ambition

produisaient ainsi dans son âme un pénible conflit. Dans cet état, il

écrivit à Napoléon pour lui faire part de ce qu'il venait d'apprendre,

pour se plaindre de nouveau de n'avoir pas son secret, pour lui

exprimer la peine que lui causaient les événements de Madrid, et lui

annoncer qu'il allait entrer immédiatement dans cette capitale, afin

de réprimer à tout prix les excès d'une populace barbare. En même

temps il ébranla ses colonnes, et marcha en avant pour porter à

San-Agostino les troupes du maréchal Moncey, et à l'Escurial celles du

général Dupont.

[En marge: Message secret de la reine d'Étrurie à Murat.]

Le lendemain 21, étant en personne à El-Molar, il reçut un courrier

déguisé qui lui portait une lettre de la reine d'Étrurie. Cette

princesse, qu'il avait connue en Italie, et avec laquelle il était lié

d'amitié, faisait appel à son coeur, au nom d'une famille auguste et

profondément malheureuse. Elle lui disait que ses vieux parents

étaient menacés du plus grand danger, et que pour s'en garantir ils

avaient recours à sa généreuse protection. Elle le suppliait de venir

lui-même et secrètement à Aranjuez, pour être témoin de leur situation

déplorable, et convenir des moyens de les en tirer.

[En marge: Réponse de Murat à la reine d'Étrurie, et mission de M. de

Monthyon auprès des vieux souverains.]

Cette jeune femme éperdue, peu versée dans la connaissance des

affaires, bien qu'elle eût plus d'esprit que son mari défunt,

imaginait qu'un général en chef, représentant Napoléon, conduisant

une armée française à la porte de l'une des grandes capitales de

l'Europe, pourrait se dérober nuitamment pour un jour ou deux à son

quartier-général, comme il l'avait fait peut-être à Florence, en

pleine paix, plus occupé alors de plaisirs que de guerre ou de

négociations. Murat lui répondit avec beaucoup de courtoisie qu'il

était très-sensible aux malheurs de la famille royale d'Espagne, mais

qu'il lui était impossible de quitter son quartier-général, où le

retenaient des devoirs impérieux, et qu'il lui envoyait à sa place

l'un de ses officiers, M. de Monthyon, homme sûr, auquel elle pourrait

dire tout ce qu'elle lui aurait confié à lui-même[35].

[Note 35: Je ne suppose rien ici. J'écris d'après les pièces

originales déposées au Louvre, dont quelques-unes furent publiées dans

le _Moniteur_, mais en très-petite partie, et après de notables

altérations. La correspondance de Murat avec Napoléon, la plus

importante, la plus instructive de toutes celles qui sont relatives

aux affaires d'Espagne, n'a jamais été publiée. Quelques fragments de

celle de M. de Monthyon ont été insérés au _Moniteur_, mais fort

altérés. C'est d'après des originaux autographes et exacts que je fais

ce récit.]

[En marge: État de désolation dans lequel M. de Monthyon trouve les

vieux souverains.]

M. de Monthyon partit d'El-Molar le 21, arriva le 22 à Aranjuez, et

trouva la famille des vieux souverains désolée. Dans un accès

d'effroi, Charles IV et son épouse avaient été amenés à se dépouiller

de l'autorité suprême. La reine, principal auteur des déterminations

de cette cour, avait été conduite à cette abdication par le désir de

sauver la vie du prince de la Paix, et de se soustraire elle-même et

son époux à des périls qu'elle s'était exagérés. Mais le premier

moment passé, le silence et l'abandon succédant au tumulte populaire,

de nouveaux dangers menaçant le prince de la Paix, dont le procès

avait été ordonné par Ferdinand VII, elle était saisie de la double

douleur de se voir déchue, et de ne pas savoir en sûreté l'objet de

ses criminelles affections. Et comme les mouvements de son âme se

reproduisaient à l'instant dans l'âme de son faible époux, elle

l'avait rempli des mêmes regrets et du même chagrin. Par surcroît de

malheur, on venait de leur signifier au nom de Ferdinand VII qu'il

fallait se rendre à Badajoz, au fond de l'Estramadure, loin de la

protection des Français, pour y vivre dans l'isolement, la misère

peut-être, tandis qu'un fils détesté régnerait, se vengerait,

immolerait probablement le malheureux Godoy! En face d'une telle

perspective, la déchéance était devenue plus cruelle. La jeune reine

d'Étrurie, que cet exil désolait en proportion de son âge, ajoutait à

toutes les douleurs de cette royale famille son propre désespoir. Liée

avec Murat, apportant le secours de ses relations avec lui, elle avait

été chargée d'invoquer la protection de l'armée française.

[En marge: Instances et prières des vieux souverains pour qu'on vienne

à leur secours.]

Telle était la situation dans laquelle M. de Monthyon trouva cette

famille infortunée. Il fut entouré, assailli des prières et des

instances les plus vives, par le vieux roi, la vieille reine, la jeune

reine d'Étrurie. On lui raconta les angoisses des dernières journées,

les violences qu'on avait subies, celles qu'on allait peut-être subir

encore, les injonctions qu'on avait reçues de partir pour Badajoz, et

surtout les périls qui menaçaient Emmanuel Godoy. On parla de celui-ci

beaucoup plus que de la famille royale elle-même; on demanda pour lui,

à mains jointes, la protection de la France, en offrant de s'en

rapporter à la décision de Murat relativement à tout ce qui était

arrivé, de le faire l'arbitre des destinées de l'Espagne, de se

soumettre enfin à tout ce qu'il ordonnerait.

[En marge: Murat, en apprenant les regrets exprimés par Charles IV,

imagine de le faire protester contre son abdication, et de refuser de

reconnaître Ferdinand VII.]

M. de Monthyon repartit à l'instant afin de rejoindre Murat, qui s'était

rapproché de Madrid, dans la journée du 22, pour y entrer le 23, jour

presque indiqué d'avance dans les instructions de Napoléon. Il lui fit

part de ce qu'il avait vu et entendu dans son entretien avec les vieux

souverains, de leurs regrets amers, et de leur désir d'en appeler à

Napoléon des derniers événements d'Espagne. Murat en écoutant ce récit

fut saisi d'une sorte d'illumination subite. Il n'avait pas le secret de

la politique dont il était l'instrument, mais il avait quelquefois

supposé que Napoléon voulait en effrayant Charles IV le porter à

s'enfuir, et se procurer la couronne d'Espagne comme celle du Portugal,

par le délaissement des possesseurs. Ce plan se trouvant déjoué par la

révolution d'Aranjuez, Murat crut qu'il fallait en faire sortir un tout

nouveau des circonstances elles-mêmes. En conséquence il eut l'idée de

convertir en une protestation formelle contre l'abdication du 19 les

regrets que les vieux souverains manifestaient de leur déchéance, et,

après avoir obtenu la rédaction, la signature, la remise en ses mains de

cette protestation, de refuser la reconnaissance de Ferdinand VII; ce

qui se pouvait très-naturellement, car il était impossible que Ferdinand

VII, après une telle manière d'arriver au trône, fut reconnu avant qu'on

en eût référé à l'autorité de Napoléon. Le résultat de cette combinaison

allait être de laisser l'Espagne sans souverain; car le vieux roi,

déchu par le fait, ne reprendrait pas le trône en protestant, et la

royauté de Ferdinand VII, grâce à cette protestation, resterait en

suspens. Entre un roi qui n'était plus roi, qui ne pouvait plus l'être,

et un roi qui ne l'était pas encore, qui ne le serait jamais si on ne

voulait pas qu'il le fût, l'Espagne allait se trouver sans autre maître

que le général commandant l'armée française. La fortune rendait ainsi le

moyen qu'elle avait enlevé en empêchant le départ de Charles IV.

[En marge: M. de Monthyon retourne auprès des vieux souverains pour

les amener à consigner leurs regrets dans une protestation formelle.]

L'esprit de Murat, aiguisé par l'ambition, venait d'inventer tout ce

que le génie de Napoléon, dans son astuce la plus profonde, imagina

quelques jours plus tard, à la nouvelle des derniers événements. Sans

perdre un moment, et avec toute la vivacité de ses désirs, Murat fit

repartir M. de Monthyon pour Aranjuez, lui donnant l'ordre de revoir

sur-le-champ la famille royale, et de lui proposer, puisqu'elle

déclarait avoir été contrainte, de protester contre l'abdication du

19, de protester secrètement si elle n'osait le faire publiquement, de

renfermer cette protestation dans une lettre à l'Empereur, qui ne

pouvait manquer d'arriver sous peu de jours en Espagne, et qui serait

ainsi constitué l'arbitre de l'usurpation odieuse commise par le fils

au détriment du père. Murat promettait de gagner auprès de Napoléon la

cause des vieux souverains, et en attendant de protéger non-seulement

eux, mais le malheureux Godoy, devenu le prisonnier de Ferdinand VII.

[En marge: Résultat de la mission du duc del Parque, envoyé par

Ferdinand VII à Murat.]

M. de Monthyon repartit pour Aranjuez, et Murat se hâta d'écrire à

l'Empereur pour l'informer de ce qui s'était passé, et lui mander la

combinaison qu'il avait imaginée. Parvenu le 22 au soir à Chamartin,

sur les hauteurs mêmes qui dominent Madrid, il s'apprêta à y faire son

entrée le lendemain. Il venait de recevoir l'envoyé de Ferdinand VII,

le duc del Parque, chargé de le complimenter au nom du nouveau roi

d'Espagne, de lui offrir l'entrée dans Madrid, des vivres, des

logements pour l'armée, et l'assurance des intentions amicales de la

jeune cour envers la France. Murat fit au duc del Parque un accueil

gracieux, où perçait cependant un peu de cette présomption qui lui

était propre, et, en acceptant les assurances qu'il avait mission de

lui apporter, lui exprima assez clairement que l'Empereur seul pouvait

reconnaître Ferdinand VII, et légaliser au nom du droit des gens la

révolution d'Aranjuez. Il lui déclara qu'il ne pouvait, quant à lui,

en attendant la décision impériale, voir dans le nouveau gouvernement

qu'un gouvernement de fait, et donner à Ferdinand VII d'autre titre

que celui de prince des Asturies. Ce genre de relations fut accepté,

puisque le lieutenant de Napoléon n'en admettait pas d'autre, et tout

fut disposé pour l'entrée des Français dans Madrid le lendemain 23

mars 1808.

Les meneurs de la nouvelle cour, quoique très-peu sages, avaient senti

néanmoins la nécessité de prévenir une collision avec les Français;

car leur royauté, sortie d'une révolution de palais, aurait pu être

enlevée par un régiment de cavalerie. En conséquence ils avaient fort

recommandé à Madrid de bien accueillir les troupes françaises, et,

pour être assurés qu'il en serait ainsi, ils avaient fait afficher à

tous les coins de la capitale une proclamation, dans laquelle

Ferdinand VII en appelait aux sentiments de bienveillance qui devaient

animer l'une à l'égard de l'autre deux nations anciennement alliées.

Les Espagnols comprenant cette politique aussi bien que leur jeune

roi, et entraînés de plus par la curiosité, étaient donc parfaitement

disposés à courir au-devant de Murat, et à lui prodiguer leurs

acclamations.

[En marge: Entrée des Français à Madrid le 23 mars 1808.]

Le 23 au matin, Murat réunit sur les hauteurs situées en arrière de

Madrid, lesquelles ne sont que les dernières pentes du Guadarrama, une

partie de son armée, qui consistait en ce moment dans les deux

premières divisions du maréchal Moncey, dans la cavalerie de tous les

corps, et dans les détachements de la garde impériale envoyés de Paris

pour former l'escorte de Napoléon. Il fit son entrée au milieu du

jour, à la tête d'un brillant état-major, et charma tous les Espagnols

par sa bonne mine, et son sourire confiant et gracieux. La garde

impériale frappa singulièrement les Espagnols; les cuirassiers, par

leur grande taille, leur armure et leur discipline, ne les frappèrent

pas moins. Mais l'infanterie du maréchal Moncey, composée en majeure

partie d'enfants mal vêtus et harassés de fatigue, inspira plus de

commisération que de crainte; ce qui était fâcheux chez un peuple dont

il fallait toucher les sens plutôt que la raison. Toutefois l'ensemble

de ce spectacle militaire produisit un certain effet sur l'imagination

des Espagnols. Ils applaudirent beaucoup les Français et leurs chefs.

Par une négligence involontaire, bien plus que par un défaut d'égards

qui n'était dans l'intention de personne, on avait omis de préparer

le logement du général en chef de l'armée française. Murat descendit

aux portes de Madrid dans le palais abandonné du Buen-Retiro, et

s'arrêta dans l'appartement qu'avaient habité les demoiselles Tudo

avant leur départ. Il fut blessé de ce manque de soins. Mais on lui

offrit immédiatement l'ancienne demeure du prince de la Paix, située

près du magnifique palais que la royauté espagnole occupe à Madrid.

Les autorités civiles et militaires, le clergé, le corps diplomatique,

vinrent le visiter. Il les reçut avec grâce et hauteur, et presque en

souverain, quoiqu'il n'eût d'autre titre que celui de général en chef

de l'armée française.

[En marge: Murat empêche la translation à Madrid du prince de la Paix,

qu'on allait y conduire pour commencer son procès.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 08 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 37 / 50 段