Caballero au sujet du départ, et divulgation des projets de la cour.]
Mais il fallait enfin, bien qu'on n'eût tenu aucun compte de la
résistance de certains ministres, leur annoncer la résolution
définitive de la cour, et leur demander la signature de divers ordres.
Le prince de la Paix, aussitôt son arrivée à Aranjuez, avait fait
appeler plusieurs d'entre eux à la résidence royale, principalement le
marquis de Caballero, qui s'était fait attendre. Le prince de la Paix
impatienté l'accueillit assez mal. Ce ministre, obstiné dans sa
résistance, refusa de concourir, soit de son consentement, soit de sa
signature, au départ qui n'était plus projeté, mais résolu.--Je vous
ordonne de signer, lui dit le prince dans un mouvement de colère.--Je
ne reçois des ordres que du roi, répondit M. de Caballero.--Une telle
opposition, de la part d'un homme qui ne se distinguait pas par
l'audace du caractère, aurait dû prouver à quel point l'autorité du
favori était déjà ébranlée. Les autres ministres étant survenus, une
vive altercation s'établit entre eux. M. de Caballero, poussé au
dernier degré d'irritation, reprocha à M. de Cevallos sa lâche
complaisance pour le prince de la Paix, et ne fut soutenu que par le
ministre de la marine. On se sépara sans conclure, et à leur sortie du
palais, ces conseillers de la couronne, conservant sur leur visage et
dans leur langage l'agitation dont ils étaient pleins, laissèrent
entendre des paroles qui apprirent au public de quoi il s'agissait, de
quoi on était menacé.
[En marge: Les habitants d'Aranjuez, les paysans de la Manche, mêlés à
des gardes du corps, font autour du château une garde continuelle.]
De son côté le prince des Asturies, son oncle don Antonio, avaient
communiqué à leurs affidés ce qui était à leur connaissance, et
avaient en quelque sorte demandé secours contre la violence qu'on leur
préparait. Les officiers dévoués que le prince comptait dans les
gardes du corps, avaient parlé à leur troupe, qui était disposée à
enfreindre toutes les règles de la subordination au premier mot qu'on
lui dirait. La domesticité, qui savait par les préparatifs mêmes
qu'elle avait faits à quel point le voyage était prochain, et qui se
détachait avec regret du vieux séjour où elle était habituée à vivre,
avait prévenu les habitants d'Aranjuez. Ceux-ci, désolés d'être privés
de la présence de la cour, étaient résolus à empêcher son départ, et
ils avaient, en ébruitant dans les campagnes environnantes le projet
de fuite, attiré les redoutables paysans de la Manche, très-fâchés
aussi de voir la cour les quitter et leur enlever l'avantage de la
nourrir. L'affluence à Aranjuez devenait extrême, et déjà les visages
les plus sinistres et les plus étranges commençaient à y paraître. Un
personnage singulier, le comte de Montijo, persécuté par la cour,
ayant, avec la naissance et la fortune d'un grand seigneur, l'art et
le goût de remuer les masses populaires, était au milieu de cette
foule, prêt à lui donner le signal de l'insurrection. On voyait donc
des bourgeois d'Aranjuez, des paysans de la Manche, mêlés à des gardes
du corps, réunis tous par l'anxiété, l'intérêt, la passion, faire
autour du château une garde continuelle.
Le lundi 14, lendemain de l'altercation entre M. Caballero et le
prince de la Paix, fut extrêmement agité. Le mardi 15, le spectacle
des derniers préparatifs de la cour, les propos des ministres
dissidents, certaines paroles attribuées au prince des Asturies, qui
demandait secours, disait-on, contre ceux qui voulaient l'emmener en
Andalousie, produisirent une telle émotion qu'on s'attendait à chaque
instant à voir éclater une insurrection populaire. C'en était déjà
l'aspect, c'en étaient les cris: il n'y manquait plus que les actes et
la violence.
[En marge: Proclamation royale publiée pour calmer l'émotion
populaire.]
Le lendemain matin 16, jour de mercredi, les auteurs du projet de
voyage, voyant que le départ allait devenir impossible si on ne
ramenait un moment de calme dans cette population agitée, imaginèrent
de publier une proclamation, par laquelle Charles IV promettrait de ne
pas quitter Aranjuez. Cette proclamation fut en effet immédiatement
rédigée, lue et placardée dans les principales rues d'Aranjuez, et
envoyée en toute hâte à Madrid.--Mes chers sujets, disait-elle en
substance, ne vous alarmez ni sur l'arrivée des troupes de mon
magnanime allié l'empereur des Français, entrées en Espagne pour
repousser un débarquement de l'ennemi sur nos côtes, ni sur mes
prétendus projets de départ. Non, il n'est pas vrai que je veuille
m'éloigner de mon bien-aimé peuple. Je veux rester, vivre parmi vous,
comptant sur votre dévouement, si j'en avais besoin contre un ennemi,
quel qu'il fût. Espagnols, calmez-vous donc, votre roi ne vous
quittera pas.--
[En marge: Calme momentané produit par la proclamation royale.]
Cette proclamation, inspirant aux esprits un peu de sécurité, les
calma pour un instant. La multitude se porta devant la résidence
royale, demanda ses souverains, qui parurent aux fenêtres du palais,
et les applaudit de toutes ses forces, en criant: Vive le roi! Meure
le prince de la Paix! meure le favori qui déshonore et trahit son
maître!--La journée du 16 s'acheva ainsi au milieu d'une sorte de
satisfaction, qui malheureusement devait être passagère.
[En marge: Départ pour Aranjuez des troupes de Madrid, avec une foule
de peuple.]
Le jour suivant, 17 mars, malgré les promesses royales, le voyage
semblait toujours résolu. Les voitures restaient chargées dans les
cours du palais. Les chevaux attendaient aux relais. Les troupes
formant la garnison de Madrid, et composées des gardes wallonnes et
espagnoles, de la compagnie des gardes du corps qui n'était pas de
service, s'étaient mises en route pour Aranjuez. Une partie du peuple
de la capitale, une foule de curieux les avaient suivies, et avaient
fait avec elles le trajet qui est de sept à huit lieues. Chemin
faisant, ce peuple poussait des cris contre la reine, contre le prince
de la Paix, et demandait aux officiers et soldats s'ils laisseraient
enlever leurs souverains par un indigne usurpateur, qui voulait les
emmener avec lui pour les tyranniser plus sûrement. Les troupes, ainsi
accompagnées, arrivèrent vers la fin du jour à Aranjuez, et furent
logées chez l'habitant, ce qui n'était pas un moyen de les ramener à
la subordination militaire. Une dernière circonstance avait achevé de
convaincre la foule que les promesses royales n'étaient qu'un leurre:
c'est que les demoiselles Tudo étaient arrivées elles-mêmes à
Aranjuez, et allaient, disait-on, partir le soir même pour
l'Andalousie. L'affluence autour du palais du roi et de celui du
prince de la Paix, situé de l'autre côté de la grande avenue, était
plus considérable que les jours précédents; car aux habitants effarés
d'Aranjuez, aux paysans de la Manche, s'étaient joints des soldats
sans armes qui une fois arrivés à leur logement étaient venus se mêler
à la foule, et des curieux sortis en grand nombre de Madrid. Les
gardes du corps, ceux du moins qui n'étaient pas de service,
visiblement excités par les amis du prince des Asturies, s'étaient
répandus par bandes, faisant des patrouilles volontaires, tantôt vers
les écuries du roi, tantôt vers la résidence du prince de la Paix.
[En marge: Collision survenue autour du palais du prince de la Paix.]
[En marge: Le peuple se précipite sur le palais du prince de la Paix,
et le ruine de fond en comble.]
Aux approches de minuit un incident singulier, survenu devant le
palais du prince de la Paix, devint l'étincelle qui détermina
l'explosion. Une dame sortie de ce palais sous le bras d'un officier,
escortée par quelques hussards dont le prince faisait sa garde
habituelle, fut aperçue par une bande de gardes du corps et de
curieux. Ils reconnurent ou crurent reconnaître mademoiselle Josépha
Tudo, qui, suivant eux, allait monter en voiture. On se pressa autour
d'elle. Les hussards du prince ayant voulu s'ouvrir un passage, un
coup de fusil fut tiré on ne sait par qui. Il s'éleva à l'instant même
un tumulte effroyable. Les gardes du corps coururent à leurs
quartiers, sellèrent leurs chevaux, et se ruèrent à coups de sabre sur
les hussards du prince qu'ils rencontrèrent. Les gardes wallonnes et
espagnoles prirent aussi les armes, plutôt pour se joindre à la
multitude que pour faire respecter l'autorité royale. Le peuple ne se
contenant plus s'assembla sous les fenêtres du palais, appela le roi à
grands cris, voulut le voir pour lui faire entendre l'expression de
ses voeux, en poussant avec fureur les cris de Vive le roi! meure le
prince de la Paix! Après l'avoir effrayé en le saluant de pareilles
acclamations, il se porta de l'autre côté d'Aranjuez, vers la demeure
du prince de la Paix, qu'il enveloppa de toutes parts. En forcer les
portes pour s'y précipiter parut d'abord à ce peuple qui débutait dans
la carrière des révolutions, un attentat au-dessus de son audace. Il
s'arrêta un instant, hésitant, mais plein d'impatience, et dévorant sa
proie des yeux avant de la saisir. Tout à coup un individu, messager,
dit-on, du château, se présente à la porte du prince pour se la faire
ouvrir. On la lui refuse. Il insiste. Les gardiens de la maison,
croyant qu'on les attaque, songent à se défendre. Un coup de fusil
part au milieu de cette agitation. Alors l'hésitation cesse. La foule
furieuse se rue sur les portes, les enfonce, pénètre dans la demeure
somptueuse du favori, la ravage, jette par les fenêtres tableaux,
tentures, meubles magnifiques, détruit et ne pille pas, plus furieuse
qu'avide, comme il arrive dans les mouvements de toute multitude,
passionnée mais non avilie. On court d'appartement en appartement, on
cherche l'objet de la haine publique, on ne trouve que l'épouse
infortunée du prince de la Paix. La populace, en Espagne, même la plus
infime, avait fini par connaître toute la vie d'Emmanuel Godoy. Elle
savait combien il avait de femmes, quelle il aimait, quelle il
n'aimait pas. Elle savait les malheurs de cette auguste princesse de
Bourbon, tristement unie à un soldat aux gardes, pour donner à ce
soldat le lustre royal qui lui manquait. La foule, en l'apercevant,
tombe à ses pieds, la conduit avec respect hors de cette maison
envahie, la place dans une voiture, et la traîne en triomphe jusqu'au
palais du souverain, en s'écriant: Voilà l'innocente.--Après l'avoir
ainsi replacée dans la demeure des rois, d'où elle n'aurait jamais dû
sortir, la foule, qui croyait n'en avoir pas fini avec le palais du
prince de la Paix, y revient, le cherche lui-même dans les moindres
recoins de sa demeure, et, ne le rencontrant pas, se venge par une
affreuse dévastation. Toute la nuit se passe en recherches, en
ravages, et, le jour venu, le favori n'étant pas découvert, on suppose
qu'il a trouvé ailleurs un asile.
[En marge: Effroi du roi et de la reine.]
On devine quels devaient être en ce moment l'effroi de Charles IV et
le désespoir de la reine. Le souvenir de la révolution française les
avait toujours remplis de terreur. Cette révolution qu'ils avaient
tant redoutée, ils la voyaient enfin chez eux poussant les mêmes cris,
commettant les mêmes actes, quoique excitée par d'autres sentiments.
Ils étaient désolés, éperdus, résignés à tout ce qu'on voudrait d'eux.
Cette reine, justement odieuse, éprouvait cependant un sentiment vrai,
qui sans la rendre intéressante pouvait du moins excuser jusqu'à un
certain point sa honteuse vie. Elle ne songeait, dans sa terreur, ni à
sa famille ni à elle-même, mais au dominateur de son âme, au
méprisable Godoy. Elle demandait à tout le monde ce qu'il était
devenu, et envoyait partout de fidèles domestiques pour qu'ils lui en
rapportassent des nouvelles.--Où est Emmanuel, s'écriait-elle, où
est-il?... et elle ne cachait pas les larmes que lui arrachait un
souci pareil. Le roi lui-même, quand il cessait d'avoir peur,
demandait aussi ce qu'on avait fait du pauvre Emmanuel, qui lui
était, disait-il, si attaché. Quant au prince des Asturies, voyant son
ennemi abattu, la couronne près de tomber de la tête de son père sur
la sienne, et ignorant qu'elle tomberait bientôt à terre, pour être
ramassée à la pointe du sabre, il montrait une lâche et perfide joie,
que sa mère apercevait, et qui lui attirait de sa part les plus
violents reproches.
[En marge: Le roi enlève à Emmanuel Godoy tous ses grades et
dignités.]
Les ministres et quelques seigneurs dévoués étant accourus, on
conseilla tumultueusement au roi de retirer tous ses grades et emplois
au prince de la Paix, comme unique moyen de rétablir le calme, et de
sauver la vie du prince lui-même. Le roi parce qu'il était prêt à
tout, la reine parce qu'elle tenait plus à sauver la vie que le
pouvoir de son amant, y consentirent à l'instant même, et un décret
parut dès le matin du 18 mars, annonçant que le roi retirait à Don
Emmanuel Godoy ses charges de grand-amiral et de généralissime, et
l'autorisait à se rendre dans le lieu qu'il lui plairait de choisir
pour sa retraite.
[En marge: Joie délirante à la nouvelle de la chute du favori.]
Ainsi finit ce déplorable favori, dont l'étrange destinée était, au
milieu de notre temps, un dernier vestige des vices des anciennes
cours, en contraste avec les moeurs du siècle; car, même dans les
cours absolues, on en était venu à respecter l'opinion publique:
déplorable favori à d'autres titres encore que celui du scandale; car,
excepté l'effusion du sang, il avait attiré sur l'Espagne tous les
maux à la fois, la honte, la désorganisation, la ruine, et en dernier
lieu les soulèvements populaires. En apprenant la dégradation
d'Emmanuel Godoy, le peuple qui encombrait Aranjuez, et qui se
composait de plusieurs peuples, venus non-seulement d'Aranjuez, mais
de Madrid, de Tolède, des campagnes de la Manche, se livra à une joie
furieuse, comme s'il avait dû être le lendemain le peuple le plus
heureux de la terre. Ce furent partout des chants, des danses, des
feux; on s'embrassait dans les rues en se félicitant de cette chute,
qui satisfaisait un sentiment plus vif encore que celui de l'intérêt,
celui de la haine pour une fortune insolente qui avait offensé toute
l'Espagne. La nouvelle, portée en deux ou trois heures à Madrid, y
produisit un véritable délire.
Dès que ce mouvement populaire fut connu, l'ambassadeur de France, qui
était dépourvu d'esprit, mais non de courage, accourut auprès du roi
pour le couvrir de son corps, s'il avait été en danger. Tout s'étant
terminé par la chute du favori, dont il était devenu l'ennemi à force
de s'intéresser au prince des Asturies, il parut presque triomphant
avec ce dernier. Il dit à Charles IV que les troupes françaises dont
l'arrivée était prochaine (elles passaient en ce moment le Guadarrama
pour descendre sur Madrid) seraient à ses ordres contre tous ses
ennemis du dedans et du dehors, et qu'il croyait, en donnant cette
assurance, obéir aux instructions de son auguste maître, qui ne
laisserait jamais invoquer son amitié en vain. Charles IV remercia M.
de Beauharnais, et lui témoigna qu'il serait heureux à l'avenir de
traiter les affaires avec l'ambassadeur de France, et sans aucun
intermédiaire. Infortuné roi! la destinée ne lui réservait pas un si
lourd fardeau!
La journée du 18 fut calme. Cependant la multitude agitée avait
besoin de nouvelles émotions. Il lui fallait autre chose qu'un palais
à détruire. Elle aurait voulu avoir pour le déchirer le corps d
Emmanuel Godoy. On le cherchait partout, et la reine tremblait à
chaque minute d'apprendre la découverte de son asile et sa mort. Tous
les ministres passèrent la nuit au château auprès des deux souverains,
dont le sommeil ne vint pas un instant fermer les yeux.
Le 19 au matin l'agitation populaire, calmée une première fois par la
proclamation du 16, une seconde fois par la déposition du favori qui
avait été prononcée le 18, était remontée comme un flot qui s'abaisse
et s'élève tour à tour. Au palais les officiers des gardes, sentant
toute autorité sur leurs troupes leur échapper, avaient déclaré qu'ils
étaient dans l'impuissance de faire respecter l'autorité royale si
elle était attaquée. Le roi, la reine éperdus avaient fait appeler
leur fils Ferdinand, pour le sommer de les protéger de sa popularité,
et il venait de promettre ses bons offices avec la secrète joie d'un
vainqueur, et l'aisance d'un conspirateur assuré des ressorts qu'il
doit faire jouer, lorsque tout à coup une rumeur nouvelle et violente
prouva qu'on avait raison de se défier de la journée qui commençait.
[En marge: le prince de la Paix est découvert par le peuple, et tiré
tout sanglant de ses mains par les gardes du corps.]
Le prince de la Paix, tant cherché, n'avait cependant pas quitté sa
demeure. Au moment où les portes de son palais avaient été forcées, il
avait pris une poignée d'or, une paire de pistolets, puis s'était
caché sous les toits, en se roulant lui-même dans une natte, espèce de
tapis de jonc dont on se sert en Espagne. Resté dans cette affreuse
position pendant toute la journée du 18, pendant la nuit du 18 au 19,
il n'y avait plus tenu le 19 au matin, et après trente-six heures de
ce supplice, vaincu par la soif, il était sorti de son asile, et
s'était trouvé en présence d'un soldat des gardes wallonnes qui était
en faction. Offrant de l'or à cette sentinelle, et n'osant pas ajouter
à son offre la menace de se servir de ses pistolets, il ne réussit
qu'à se faire dénoncer, et fut livré à l'instant même. Heureusement
pour lui le gros de la populace n'était pas alors autour de son
palais. Quelques gardes du corps survenus à propos le placèrent au
milieu de leurs chevaux, et s'acheminèrent le plus vite qu'ils purent
vers le quartier qui leur servait de caserne. Il fallait traverser
tout Aranjuez, et en un clin d'oeil la populace avertie accourut. Le
prince marchait à pied, entre deux gardes à cheval, appuyé sur le
pommeau de leur selle, et défendu par eux contre les attaques de la
foule. D'autres gardes en avant, en arrière, faisaient leurs efforts
pour le protéger, mais ne pouvaient empêcher un peuple furieux de lui
porter, avec des pieux, des fourches, et toutes les armes ramassées à
la hâte, des coups dangereux. Les pieds brisés par le fer des chevaux,
la cuisse percée d'une large blessure, un oeil presque hors de la
tête, il arriva enfin à la caserne des gardes, où il fut jeté tout
sanglant sur la paille des écuries. Triste exemple de la faveur des
rois, quand la fureur populaire vient venger en un jour vingt ans
d'une toute-puissance imméritée! Il n'y avait rien dans l'histoire de
plus lamentable que le spectacle que présentait en ce moment ce garde
du corps, revenu, après avoir traversé la couche royale et presque le
trône, dans la caserne, et sur la paille où il avait couché dans sa
jeunesse!
[En marge: Ferdinand accourt pour dissiper la foule qui voulait
égorger le prince de la Paix.]
Le roi et la reine, apprenant ce nouveau tumulte, appelèrent encore
une fois Ferdinand, et le supplièrent d'oublier ses injures pour aller
au secours de l'infortuné Godoy. Il promit de le sauver, et courut en
effet au quartier des gardes du corps, qu'une populace effrénée
menaçait d'envahir, la dissipa en annonçant que le coupable serait
jugé par le conseil de Castille, et que justice serait faite de tous
ses crimes. À la voix de l'héritier de la couronne la foule se
dispersa. Ferdinand se transporta auprès de Godoy, qu'il trouva tout
en sang, et auquel il dit avec une feinte générosité qu'il lui
pardonnait tous les maux qu'il en avait reçus, et lui faisait grâce.
La vue d'un ennemi abhorré rendit au prince de la Paix la présence
d'esprit, qu'il n'avait pas eue un seul instant depuis le commencement
de la catastrophe. Es-tu déjà roi, dit-il à Ferdinand, pour faire
grâce?--Non, répliqua le prince, je ne le suis pas, mais je le serai
bientôt.--
Le prince retourna au palais pour tranquilliser ses augustes parents,
restés dans un état de trouble difficile à décrire, et prêts pour se
sauver, eux et leur cher Emmanuel, à tous les sacrifices possibles,
même celui du trône. Que veut-on de nous, s'écriaient-ils, pour
épargner notre malheureux ami? Sa déposition? Nous l'avons prononcée.
Sa mise en jugement? Nous allons la prononcer. Veut-on la couronne?
Nous la déposerons aussi.--Une sorte d'égarement d'esprit s'était
emparé du roi, de la reine; ils ne savaient ce qu'ils disaient, et
s'adressaient à tout le monde, pour demander soit un appui, soit un
conseil. On imagina, pour les rassurer sur la vie du prince de la
Paix, d'envoyer celui-ci bien escorté à Grenade, en se servant des
relais dont la route était pourvue. Une voiture attelée de six mules
fut aussitôt amenée devant la caserne des gardes du corps, afin de l'y
placer, et de le faire sortir de ce dangereux séjour d'Aranjuez. Mais
à peine ces préparatifs furent-ils aperçus, que la populace, devinant
à quel usage ils étaient destinés, se précipita sur la voiture, la
brisa, et se montra décidée à empêcher tout départ.
[En marge: Le roi et la reine troublés donnent leur abdication.]
Ce nouvel incident acheva de troubler la tête de l'infortuné Charles
IV et de sa femme. Ils crurent l'un et l'autre que c'était la
révolution française qui recommençait en Espagne; qu'on en voulait,
non-seulement au prince de la Paix, mais à eux-mêmes; que déposer le
sceptre entre les mains de Ferdinand serait peut-être un moyen de
conjurer cet orage naissant, de sauver leur vie et celle de leur
malheureux ami. Ils le dirent à tous ceux qui les entouraient, à MM.
de Caballero, de Cevallos, au duc de Castel-Franco, chef des troupes
réunies dans la résidence royale, à diverses personnes de la cour
enfin; et quand ils faisaient cette proposition, tous les assistants
leur témoignaient, par un silence triste et approbateur, que ce serait
là certainement la solution la plus simple, la plus sûre, la plus
applaudie, la plus capable de terminer dès sa naissance une révolution
aussi effrayante à ses débuts que celle qui avait fait tomber la tête
de Louis XVI. Après quelques instants de ces vagues pourparlers, de
cette consultation de gens éperdus, Charles IV dit qu'il voulait
abdiquer; son ambitieuse femme lui répondit qu'il avait raison, et,
sans qu'il se présentât un seul contradicteur, leurs ministres
s'offrirent pour rédiger l'acte d'abdication.
[En marge: Acte d'abdication de Charles IV.]
Cet acte fut rédigé à l'instant même, et publié immédiatement au
milieu d'une joie sans égale. Charles IV y déclarait que, fatigué des
soucis du trône, courbé sous le poids de l'âge et des infirmités, il
résignait à son fils Ferdinand la couronne qu'il avait portée vingt
années.
[En marge: Redoublement de joie à Aranjuez et à Madrid.]