Il prescrivit par un décret de fournir sur-le-champ aux bataillons
détachés de leurs régiments des fonds dont on tiendrait compte à
l'administration des corps; de prendre dans sa garde de jeunes
sous-officiers, suffisamment lettrés, ayant fait les campagnes de 1806
et 1807, pour les nommer officiers, et pourvoir ainsi les régiments
qui en manqueraient; de soumettre sur-le-champ tous les galeux à un
traitement; de camper les troupes dès que le froid serait passé, ce
qui ne pouvait tarder en Espagne; de faire partir la brigade composée
des quatrièmes bataillons des légions de réserve, pour la joindre à
celle du général Darmagnac, déjà chargée d'occuper Pampelune; de
s'emparer de la citadelle de Pampelune, de l'armer, d'y laisser un
millier d'hommes, puis de porter la division des Pyrénées-Orientales
tout entière entre Vittoria et Burgos, afin de couvrir les derrières
de l'armée; de réunir sur le même point tous les régiments de marche,
composés des renforts destinés aux régiments provisoires, d'y envoyer
en outre et sans délai la division Verdier (qualifiée plus haut
réserve d'Orléans), de former ainsi un rassemblement considérable,
sous les ordres du maréchal Bessières, qui, avec la garde, ne devait
pas être de moins de douze à quinze mille hommes, et qui, en cas de
collision, garderait la ligne de retraite de l'armée contre les
troupes espagnoles chargées d'occuper le nord du Portugal. Napoléon
régla ensuite la marche sur Madrid. Il ordonna à Murat de faire passer
le Guadarrama tant au corps du maréchal Moncey qu'à celui du général
Dupont, l'un par la route de Somosierra, l'autre par celle de Ségovie,
du 19 au 20 mars, d'être le 22 ou le 23 sous les murs de Madrid, de
demander à s'y reposer, avant de continuer sa marche sur Cadix,
d'enfoncer les portes de Madrid si elles se fermaient devant lui, mais
après avoir fait tout ce qui serait possible pour prévenir une
collision. À toutes ces prescriptions se joignaient toujours, et
itérativement, la recommandation de se taire sur les affaires
politiques, de pourvoir la troupe de tout pour qu'elle ne prît rien,
et de retarder même le mouvement d'un jour ou deux, si les moyens
d'alimentation et de transport n'étaient pas suffisants.
Murat dut donc se résigner à n'en pas savoir davantage, et s'appliqua
à obéir fidèlement aux ordres de l'Empereur, certain qu'après tout ce
mystère ne pouvait cacher que ce qu'il désirait, c'est-à-dire le
renversement des Bourbons d'Espagne, et la vacance de l'un des plus
beaux trônes de l'univers.
[En marge: L'ordre d'occuper les places espagnoles exécutés par les
généraux français.]
[En marge: Occupation par surprise des forts de Barcelone.]
L'occupation des places, ordonnée à plusieurs reprises par l'Empereur,
fut exécutée. Les généraux Duhesme et Darmagnac, l'un à Barcelone,
l'autre à Pampelune, n'avaient d'abord occupé que les villes mêmes, et
non les forteresses dominant ces villes. Un ordre secret émané de
Madrid prescrivait aux généraux espagnols de bien recevoir les
Français, de leur ouvrir les villes, mais autant que possible de leur
refuser l'entrée des citadelles. Le général Duhesme arrivé à Barcelone
à la tête d'environ sept mille hommes, la plupart Italiens, avait été
reçu avec une politesse affectée par les autorités, avec bienveillance
et curiosité par la bourgeoisie, avec défiance par le peuple.
L'incontinence des Italiens avait attiré à ceux-ci plus d'un coup de
couteau. La gravité des circonstances ayant occasionné la fermeture
des fabriques, il y avait un grand nombre d'ouvriers oisifs, prêts à
se livrer à toute espèce de désordres. Le général Duhesme, placé avec
sept mille hommes au milieu d'une ville de cent cinquante mille âmes,
bien que suivi à peu de distance par cinq mille Français, était dans
une position critique, surtout n'étant pas maître de la citadelle de
Barcelone, et du fort de Mont-Jouy qui domine entièrement la ville.
Aussi était-il convenu avec le général Lechi, commandant les Italiens,
d'un plan d'enlèvement des forteresses, lorsque l'ordre réitéré de
s'en saisir vint mettre fin à toutes ses hésitations. Un matin il fit
prendre les armes à ses troupes, en dirigea une partie sur la
citadelle, une autre sur le Mont-Jouy. À la principale porte de la
citadelle un poste français partageait la garde avec un poste
espagnol. On en profita pour pénétrer dans l'intérieur. La moitié de
la garnison, par suite de la négligence des officiers espagnols, était
répandue dans la ville. On se trouva donc en force très-supérieure
dans l'intérieur de la citadelle, et on s'en empara sans coup férir.
Au fort Mont-Jouy il en fut autrement. L'entrée fut refusée par
l'officier qui y commandait, et qui plus tard défendit énergiquement
Girone, le brigadier Alvarez. Bien qu'une partie de ses troupes fût
absente et dispersée, ainsi qu'il était arrivé à la citadelle, il fit
mine de se défendre. De son côté le général Duhesme, qui avait porté
là le gros de ses forces, déclara qu'il allait commencer l'attaque. Le
capitaine général de la Catalogne, comte d'Ezpeleta, craignant une
collision qu'on lui avait recommandé d'éviter, prit la détermination
de céder, et de livrer le Mont-Jouy aux Français. Ils s'y établirent
immédiatement. Maîtres des deux forteresses qui dominent Barcelone,
ils n'avaient plus rien à craindre. Mais ils n'y étaient entrés qu'en
faisant éprouver à la population de la Catalogne une émotion pénible,
et très-fâcheuse dans les circonstances.
[En marge: Surprise de la citadelle de Pampelune.]
À Pampelune le général Darmagnac, brave homme, plein d énergie et de
loyauté, qui aurait plus volontiers escaladé de vive force que dérobé
par surprise une place qu'on lui ordonnait d'occuper, employa un moyen
très-adroit pour pénétrer dans la citadelle. Il était logé dans une
maison peu distante de la porte principale. Il y fit cacher cent
grenadiers bien armés. Ses troupes avaient l'habitude d'aller le matin
chercher leurs vivres dans la citadelle même. Il envoya une
cinquantaine d'hommes choisis, qui se rendirent sans armes à la porte
de la citadelle un peu avant la distribution, et qui tout en feignant
d'attendre s'approchèrent du poste qui gardait la porte, se jetèrent
sur lui, le désarmèrent, tandis que les cent grenadiers embusqués dans
la maison du général Darmagnac, accourant en toute hâte, achevèrent
l'enlèvement. Les troupes françaises secrètement réunies survinrent
dans le même moment, et la citadelle fut conquise, mais au grand
déplaisir du général Darmagnac, qui écrivit au ministre de la guerre,
en lui rendant compte de ce qu'il avait fait: _Ce sont là de vilaines
missions_. À Pampelune comme à Barcelone l'émotion fut vive et
générale.
[En marge: Entrée sans résistance dans la place de Saint-Sébastien.]
On eut moins de peine à Saint-Sébastien. Un duc de Crillon, d'origine
française, y commandait. Murat le somma de rendre la place. Il refusa
nettement d'obéir. Murat lui répliqua qu'il avait ordre de l'occuper,
non dans des vues hostiles, mais dans des vues de prudence militaire
fort simples, pour assurer les derrières de l'armée, et que si on lui
résistait il allait immédiatement ouvrir le feu. Le duc de Crillon,
averti comme les autres commandants de place qu'une collision devait
être évitée, rendit Saint-Sébastien, à condition que Murat le lui
restituerait si sa condescendance n'était pas approuvée à Madrid.
Murat consentit à cette réserve puérile, et fit entrer dans
Saint-Sébastien un bataillon de troupes françaises.
[En marge: Fâcheux effet produit en Espagne par l'occupation des
places frontières.]
Cette subite occupation des places, opérée dans les derniers jours de
février et les premiers jours de mars, produisit en Espagne la plus
fâcheuse impression. Les esprits prévoyants, qui avaient remarqué que
pour s'emparer du Portugal, déjà conquis d'ailleurs, que pour
renverser un favori abhorré de la nation, il ne fallait pas tant de
troupes, commençaient à trouver leurs remarques justifiées, et à
rencontrer plus d'assentiment. Dans les pays surtout qui avaient été
témoins de ces surprises, accompagnées de plus ou moins de violence,
on faillit en venir aux mains avec nos troupes. La bourgeoisie, qui,
moins hostile aux étrangers que le peuple, plus portée à des
changements, moins travaillée par le clergé, s'était plu à espérer de
nous la chute du favori et la régénération de l'Espagne, fut désolée.
Le peuple montra un premier mouvement de fureur, que la ferme attitude
de nos soldats et de nos officiers réussit bientôt à réprimer. Deux
circonstances contribuèrent encore à aggraver ces sentiments, de
découragement chez la bourgeoisie, de colère jalouse chez le peuple:
la première et la plus grave fut la contribution de cent millions
frappée sur les Portugais; la seconde, celle-là moins connue du
public, fut le mariage de mademoiselle de Tascher avec le prince
d'Aremberg. De toutes parts on se mit à dire que les Français
traitaient bien mal ceux dont ils recevaient l'hospitalité, et on se
demanda quelle serait la charge de l'Espagne si on frappait sur elle
une contribution proportionnée à celle qui allait peser sur le
Portugal. Quant au mariage de mademoiselle de Tascher, il affecta
beaucoup la classe éclairée, de laquelle il fut plus particulièrement
connu. On s'était persuadé, en effet, que c'était, non pas une fille
de Lucien, personne ignorée en Espagne, mais une nièce de
l'Impératrice, récemment adoptée, et parente de l'ambassadeur
Beauharnais, que Napoléon destinait au prince des Asturies. Le mariage
de cette jeune personne avec le prince d'Aremberg désespéra tous ceux
qui comptaient sur la prochaine union d'une princesse française avec
Ferdinand. Le détrônement des Bourbons devenait dès lors la seule
intention qu on pût prêter à l'Empereur. La bourgeoisie, et surtout la
noblesse, se seraient peut-être accommodées d'un changement de
dynastie, qui leur eût assuré la régénération de l'Espagne sans les
faire passer par les cruelles épreuves de la révolution française;
mais le clergé, et principalement les moines, qui voyaient dans les
Français des ennemis dangereux pour leur existence, repoussaient une
telle idée avec colère, et n'avaient pas de peine à agir sur un peuple
encore fanatique, avide de mouvement et de désordres. Le clergé,
correspondant d'un bout de l'Espagne à l'autre par les diocèses et par
les couvents, avait un moyen puissant de communiquer partout avec une
incroyable promptitude les impressions qu'il avait intérêt à répandre.
Cependant ces premières impressions ne furent qu'un signe
avant-coureur de la haine qui allait éclater contre nous. Pour le
moment un autre objet préoccupait les Espagnols, c'était la cour, la
cour dans laquelle une mère dénaturée, un favori exécré, dominant un
roi faible, tenaient dans l'oppression un jeune prince adoré. C'était
vers Madrid, vers Aranjuez, que se tournaient tous les regards, et
qu'on appelait les Français, pour y accomplir une révolution
universellement désirée. Certains actes venaient, il est vrai,
d'inspirer quelques doutes sur leurs intentions; mais ces actes, les
uns expliqués comme de simples précautions militaires, les autres
comme dès mesures uniquement applicables au Portugal, passèrent bien
vite de la mémoire d'une nation exclusivement occupée d'un seul objet,
et on se remit à penser à la cour, à souhaiter sa chute, à la demander
aux Français.
Du reste le moment de la catastrophe approchait. Napoléon avait fait
partir de Paris, vers le 25 février, M. Yzquierdo pour porter
l'épouvante dans le coeur des souverains de l'Espagne, et M. de
Tournon pour remettre une nouvelle lettre, inquiétante à force d'être
insignifiante; car lorsqu'on lui avait demandé une princesse pour
Ferdinand, il avait éludé en s'informant si ce prince était rentré en
grâce; et maintenant qu'on ne lui parlait plus de mariage, il
demandait qu'on lui en parlât. Ces contradictions, sinistrement
expliquées par les rapports de M. Yzquierdo, par la marche des troupes
françaises, par le silence de Murat, devaient amener à Madrid la crise
long-temps attendue.
[En marge: Arrivé à Madrid de M. Yzquierdo, et ses rapports alarmants
à la cour d'Espagne.]
[En marge: La cour d'Espagne se décide à fuir en Andalousie.]
M. Yzquierdo, arrivé à Madrid du 3 au 4 mars, fut présenté le 5 à
Aranjuez à toute la famille royale. Ses rapports furent des plus
alarmants, et remplirent d'effroi tant la famille royale que la
société intime du prince de la Paix, sa mère, ses soeurs, sa
confidente mademoiselle Tudo. M. Yzquierdo, après avoir fait connaître
l'état de la négociation entamée avec M. de Talleyrand, laquelle
aurait dû aboutir à concéder aux Français les provinces de l'Èbre et
l'ouverture des colonies espagnoles, M. Yzquierdo déclara que cette
négociation, toute désolante qu'elle pouvait paraître, n'était
elle-même qu'un véritable leurre; que Napoléon évidemment voulait
autre chose, c'est-à-dire le trône d'Espagne pour un de ses frères.
M. Yzquierdo parvint aisément à convaincre la cour d'Aranjuez, déjà
saisie de terreur, et à lui persuader que si elle ne prenait pas un
parti décisif, elle était perdue. L'arrivée de M. de Tournon et la
remise de la lettre dont il était porteur n'étaient pas faites pour
dissiper les alarmes excitées par M. Yzquierdo. Charles IV, malade,
souffrant d'un rhumatisme au bras, reçut M. de Tournon avec une
politesse à travers laquelle perçait un profond chagrin; la reine et
le favori le reçurent avec un sourire contraint, et cachant mal leur
haine furieuse. Charles IV dit d'un ton pénétré de douleur qu'il
répondrait bientôt à son allié l'empereur Napoléon, et se hâta de
terminer une entrevue inutile et pénible. Dès ce moment, le parti de
fuir fut arrêté. C'était pour Charles IV un cruel sacrifice que de
quitter les trois ou quatre palais situés autour de Madrid, entre
lesquels il avait l'habitude de partager sa vie, allant de l'un à
l'autre à chaque changement de saison, comme ces animaux qui changent
de climats à la suite du soleil. C'était pour lui une amère privation
que de renoncer aux chasses du Pardo, au lieu d'attendre Napoléon, et
de s'en remettre à sa toute-puissance du sort de la maison d'Espagne.
Le bon roi Charles IV avait le coeur trop loyal et l'esprit trop borné
pour supposer une seule des combinaisons de Napoléon, et il inclinait
à penser qu'en l'attendant, et en se confiant à lui, tout
s'arrangerait pour le mieux. Il est certain que ce naïf abandon de la
faiblesse se livrant elle-même aurait étrangement embarrassé Napoléon,
et peut-être amené d'autres résultats. Mais le prince de la Paix et la
reine, sachant bien que pour eux il n'y avait aucune grâce à espérer;
que l'intervention de Napoléon, quelle qu'elle fût, s'exercerait au
moins contre eux, ne laissèrent pas le choix à Charles IV, et
l'entraînèrent à se retirer en Andalousie. Il est probable qu'ils ne
lui firent entrevoir que ce premier éloignement, comptant sur les
événements pour décider la retraite définitive en Amérique. Leur
résolution à cet égard était si ferme, que le prince de la Paix,
emporté par son intempérance ordinaire de langage, s'écria qu'il
enlèverait plutôt le roi que de consentir à ce qu'il attendît à
Aranjuez l'arrivée des Français.
[En marge: M. Yzquierdo renvoyé à Paris pour tenter de nouveaux
efforts auprès de Napoléon.]
Cependant, pour ne pas s'ôter toute ressource du côté de la France, M.
Yzquierdo dut retourner immédiatement à Paris, employer les
supplications auprès de Napoléon, l'or auprès de ses agents, pour
conjurer le coup qui menaçait la maison d Espagne, et signer tous les
traités qu'on exigerait, quelque déshonorants qu'ils pussent être. Il
repartit précipitamment le 11 mars au matin, afin d'arriver à Paris
avant qu'un ordre fatal fût donné. Son trouble était tel que ceux qui
le rencontrèrent, et il y avait beaucoup d'allants et de venants sur
la route, en furent vivement frappés.
[En marge: Résistance que rencontre dans la cour et le gouvernement le
projet de fuite en Andalousie.]
[En marge: Conduite des ministres Caballero et Cevallos en cette
circonstance.]
La résolution de se retirer en Andalousie prise, il fallait y amener
bien des volontés tant à Aranjuez qu'à Madrid. Le prince des Asturies,
jugeant des intentions de Napoléon par les témoignages d'intérêt qu'il
recevait de M. de Beauharnais, ne voyait dans les Français que des
libérateurs, et ne voulait pas se laisser entraîner loin d'eux,
prisonnier de la reine et du prince de la Paix. Il le disait hautement
depuis qu'on parlait du voyage d Andalousie, et on en parlait en
effet dans le moment comme d'une résolution arrêtée. Il avait rangé de
son avis son oncle don Antonio, qui partageait son aversion pour la
reine et le favori, ainsi que tous les membres de la famille royale,
excepté la reine d'Étrurie, récemment arrivée de Toscane pour prendre
possession du nord du Portugal. Cette princesse chère à la reine était
par ce motif odieuse à Ferdinand, mais on ne s'occupait guère de ce
qu'elle pensait. Tout ce qui comptait dans la famille royale était
prononcé contre le projet de fuite, et voulait qu'on attendît les
Français. La reine et le favori, sans s'inquiéter de ces résistances,
étaient résolus à les vaincre et à conduire de gré ou de force toute
la famille royale à Séville. Mais il y avait encore à surmonter
d'autres résistances plus redoutables. Le conseil de Castille,
secrètement consulté, avait repoussé l'idée d'une retraite honteuse,
et répondu qu'il n'aurait pas fallu admettre les Français en Espagne,
mais qu'après les avoir si facilement admis, il fallait ou prendre la
résolution subite de leur tenir tête, en soulevant contre eux la
nation tout entière, ou leur ouvrir les bras en faisant appel à la
loyauté de ces alliés, reçus en Espagne comme des amis et des frères.
Une autre opposition, celle-là plus imprévue qu'aucune autre, éclata
tout à coup. Le ministre de la justice, M. de Caballero, avait paru
plus attaché qu'il n'était à la fortune du prince de la Paix. Appelé
par ses fonctions de ministre de la justice à figurer fréquemment dans
le procès de l'Escurial, il en avait assumé tout l'odieux, sans le
mériter cependant, car il avait soutenu auprès du roi et de la reine
qu'il n'existait ni dans les pièces trouvées, ni dans les faits
recueillis, des indices suffisants pour intenter des poursuites
criminelles. Il lui était même arrivé d'encourir pour ce motif la
colère de la reine, qui l'avait qualifié de traître vendu au prince
des Asturies. Le public ne l'en croyait pas moins beaucoup plus
coupable qu'il ne l'était réellement. Quant au voyage en Andalousie,
il n'en voulait pas entendre parler, disant que c'était un lâche
abandon de la nation, qu'il n'aurait pas fallu introduire les Français
en Espagne, mais que maintenant il fallait savoir les attendre; que
c'était à ceux qui se défiaient d'eux à se retirer, mais que
probablement Charles IV, dont la conduite avait toujours été loyale à
leur égard, n'aurait pas à se plaindre de les avoir attendus. Un autre
ministre, M. de Cevallos, qui plus tard voulut se faire passer pour un
antagoniste du prince de la Paix, quoiqu'il lui fût servilement
soumis, et qui n'avait pour tout patriotisme qu'une haine stupide des
Français, M. de Cevallos, ministre des affaires étrangères, demeura
paisible spectateur de ce conflit, et laissa M. de Caballero résister
seul au projet de fuite. Le prince de la Paix n'en tint compte, et
donna tous les ordres pour un prochain voyage en Andalousie. Cherchant
à cacher l'objet de ce voyage, il parla vaguement d'un projet
personnel de visiter les ports, dont la surveillance, depuis qu'il
était grand amiral, lui appartenait spécialement.
[En marge: Indignation du peuple espagnol en apprenant le projet de
fuite.]
Les transports de valeurs et de mobiliers déjà remarqués, les
préparatifs de la cour et surtout de la famille Tudo, ne laissèrent
bientôt aucun doute. On se ferait difficilement une idée de
l'indignation des Espagnols en apprenant qu'ils allaient être
abandonnés par la maison de Bourbon, comme les Portugais l'avaient été
par la maison de Bragance. Se souciant peu des avantages qu'une telle
résolution pourrait avoir plus tard pour la conservation des colonies,
ils se disaient que si les Français avaient de si mauvaises
intentions, on était ou bien inepte de ne pas les avoir entrevues, ou
bien criminel de les avoir favorisées; qu'il fallait en tout cas leur
résister à outrance; que tous les Espagnols, ayant le roi et les
princes à leur tête, devaient couvrir la capitale de leurs corps, et
se faire tuer plutôt que d'en permettre l'entrée, mais que fuir
lâchement était une indignité, une trahison; que du reste il y avait
dans cette fuite autre chose qu'une précaution de prudence dans
l'intérêt de la famille royale, mais tout simplement un calcul pour
prolonger le pouvoir usurpé du favori; car si on voulait fuir les
Français, c'est qu'on les savait contraires à Emmanuel Godoy et
favorables au prince des Asturies. Cette dernière pensée devenue
générale avait rendu aux Français leur popularité, et on disait que,
loin de les fuir ou de les combattre, il fallait aller à eux au
contraire, et les accueillir, puisque le prince de la Paix se défiait
si fort de leurs intentions. L'exaspération de toutes les classes
contre la cour était au comble. La noblesse, la bourgeoisie, le peuple
et l'armée n'avaient à Madrid qu'un même langage, et ce langage était
aussi ouvert, aussi hardi, aussi immodéré, qu'il peut l'être à la
veille des grands événements, dans les pays les plus libres. Dans
l'armée surtout, une troupe fort maltraitée par le prince de la Paix,
qui avait bouleversé son organisation, les gardes du corps
manifestaient l'irritation la plus vive, et voulaient s'opposer même
par la force au départ du roi. Parmi les officiers de cette troupe il
y en avait plusieurs tout à fait dévoués au prince des Asturies, et en
communication fréquente avec lui, recevant même, assurait-on, ses
inspirations et ses ordres.
[En marge: Les troupes espagnoles qu'on avait d'abord dirigées vers le
Portugal, rappelées vers la Manche et l'Andalousie pour protéger la
retraite de la famille royale.]
Cette bruyante opposition n'avait ébranlé dans leurs projets ni le
prince de la Paix ni la reine, et leur inspirait seulement le désir de
se soustraire plus tôt à tant de haine et de périls, en se retirant
d'abord en Andalousie, puis, s'il le fallait, en Amérique. Le prince
de la Paix avait donné des ordres en conséquence. Il avait fait
rebrousser chemin aux troupes destinées à occuper le Portugal; car, à
la veille de perdre l'Espagne, il s'agissait d'autre chose que des
Algarves ou de la Lusitanie septentrionale. Le général Taranco avait
dû quitter Oporto, repasser en Galice, et de Galice dans le royaume de
Léon. Le général Carafa avait dû remonter le Tage, et s'avancer
jusqu'à Talavera. Le général Solano, marquis del Socorro, avait dû
revenir d'Elvas vers Badajoz, et se diriger sur Séville. Assurément le
prince de la Paix n'avait pas la pensée avec ces forces, qui ne
présentaient que des corps de six à sept mille hommes chacun, de
lutter contre l'armée française. Il les destinait bien plutôt à
couvrir la retraite de la famille royale, qu'à organiser une défense
désespérée dans le midi de l'Espagne. Plusieurs frégates étaient
éventuellement préparées dans le port de Cadix[34].
[Note 34: Les résolutions intérieures du gouvernement espagnol ne sont
en général connues que par ouï-dire, car il n'y a rien eu d'écrit sur
ce sujet par aucun homme bien informé. Cependant le marquis de
Caballero, questionné plus tard par Murat, lui remit, sur les
événements qui avaient précédé les journées d'Aranjuez, trois mémoires
fort instructifs, et dont le manuscrit existe à la secrétairerie
d'État. M. de Caballero, racontant les discussions qu'il eut avec le
prince de la Paix sur le projet de départ, rapporte tout ce qui se
passa en cette occasion, et fournit beaucoup de détails infiniment
curieux. Il entendit notamment le prince de la Paix affirmer qu'il
venait de faire préparer à Cadix cinq frégates pour le transport de
la famille royale au delà des mers.]
Le prince de la Paix, suivant son usage de passer une semaine auprès
de Leurs Majestés, après en avoir passé une à Madrid, était revenu le
dimanche 13 mars à Aranjuez. Aranjuez se compose d'une magnifique
résidence royale, située au bord du Tage, décorée suivant le style
italien, avec de superbes jardins qui rappellent un peu le goût arabe.
Cette résidence, quand on vient de Madrid, est à droite d'une grande
route, large comme l'avenue des Champs-Élysées. Vis-à-vis le palais
cette route s'arrondit en une vaste place. À gauche se trouvent
plusieurs belles habitations qui appartenaient aux ministres, à des
grands seigneurs de la cour, et dont l'une notamment était occupée par
le prince de la Paix. Une multitude de petites maisons servant aux
marchands et fournisseurs que la cour et sa nombreuse domesticité
attirent après elles, forment ce qu'on peut appeler le bourg
d'Aranjuez.
[En marge: Les préparatifs de départ faits pour le 15 ou le 16 mars.]
À peine arrivé, le prince de la Paix donna les ordres définitifs pour
le départ, qui fut fixé au mardi ou mercredi, 15 ou 16 mars. Le
majordome de la cour avait déjà fait préparer les voitures royales.
Des relais étaient échelonnés sur la route d'Ocagna, qui est celle de
Séville. On avait prescrit à Madrid, aux gardes wallonnes et
espagnoles, aux gardes du corps qui n'étaient pas de service, de se
tenir prêts à partir pour Aranjuez.