On avait donc tout lieu de croire que la cour d'Espagne, déjà fort

tentée de suivre l'exemple de la maison de Bragance quand elle verrait

l'armée française s'avancer sur Madrid, M. de Beauharnais ne disant

rien parce qu'il ne savait rien, et M. Yzquierdo disant beaucoup parce

qu'il craignait beaucoup, n'hésiterait plus à s'enfuir vers Cadix. Si

toutefois, malgré les recommandations faites aux troupes françaises de

ménager le peuple espagnol, une collision imprévue survenait, il y

avait là encore une solution. On pourrait se considérer comme trahi

par des alliés chez lesquels on était venu amicalement pour une grande

expédition intéressant l'alliance, et on se vengerait en déposant les

Bourbons d'Espagne, de même qu'on avait déposé ceux de Naples, pour

une trahison vraie ou supposée. Napoléon, agissant ainsi en conquérant

qui s'inquiète peu des moyens pourvu qu'il atteigne son but, comptant

sur de grands résultats, tels que la régénération de l'Espagne, le

rétablissement des alliances naturelles de la France, pour s'excuser

aux yeux de la postérité de la sombre machination qu'il se permettait

envers une cour amie, Napoléon croyait enfin avoir trouvé la véritable

manière de renverser les Bourbons sans y employer les atroces

violences que, dans des siècles moins humains que le nôtre, les

conquérants n'ont jamais hésité à commettre. Il pensait qu'en

imprimant une légère secousse au trône d'Espagne sans en précipiter

violemment Charles IV, on amènerait ce faible prince, sa criminelle

épouse, son lâche favori, à l'abandonner afin d'aller en chercher un

autre en Amérique. Mais ce plan, imaginé pour ne pas trop révolter

l'Europe et la France, donnait lieu à une objection qui avait

long-temps fait hésiter Napoléon à l'adopter. En poussant la maison

régnante à s'enfuir, comme celle de Portugal, dans le Nouveau-Monde,

on amenait inévitablement pour l'Espagne la perte de ses colonies,

ainsi que cela était arrivé pour le Portugal. Les Bragance au Brésil,

les Bourbons au Mexique, au Pérou, sur les bords de la Plata, allaient

fonder des empires, ennemis de leurs métropoles usurpées, amis des

Anglais, qui pour long-temps trouveraient dans l'approvisionnement de

ces colonies de quoi se dédommager de la clôture du continent. Sans

doute, en perçant dans un avenir éloigné, on pouvait voir dans ces

colonies affranchies des nations nouvelles, offrant à leurs anciennes

métropoles plus de moyens d'échange, plus d'occasions de gain, ainsi

que cela se passait déjà entre l'Angleterre et les États-Unis. Mais

l'Espagne, le Portugal n'étaient pas l'industrieuse Angleterre, les

Américains du Sud n'étaient pas les Américains du Nord; et tout ce

qu'on pouvait prévoir pour de longues années, c'était la perte des

colonies espagnoles, et leur exploitation au profit du commerce

britannique. Il y avait donc à la fuite de Charles IV en Amérique,

avec une grande commodité quant à l'usurpation du trône, de grands et

sérieux inconvénients quant au sort futur des colonies espagnoles. Ce

devait être pour les Espagnols eux-mêmes un grave sujet de douleur,

dès lors de mécontentement et de révolte, et, pour notre commerce, un

dommage proportionné au bénéfice qu'allait faire le commerce de

l'ennemi.

[En marge: Moyen imaginé par Napoléon pour corriger l'inconvénient de

son plan.]

[En marge: Ordre à l'amiral Rosily d'arrêter la famille d'Espagne à

Cadix, si elle voulait fuir en Amérique.]

Napoléon, fort instruit de ces intérêts compliqués, imagina une

nouvelle combinaison beaucoup plus astucieuse que toutes celles dont

nous venons de parler, et ayant pour but de corriger le seul

inconvénient du plan qu'il avait définitivement adopté. Il y avait à

Cadix, une belle division française, capable d'en dominer le port et

la rade. Il résolut de l'employer à retenir les Bourbons au moment où

ils chercheraient à s'embarquer, et après les avoir poussés par la

peur d'Aranjuez à Cadix, de les arrêter par la force à Cadix même,

avant qu'ils eussent pris sous l'escorte des Anglais la route de la

Vera-Cruz. En conséquence, à la date du 21 février, il expédia pour

l'amiral Rosily une dépêche chiffrée, portant l'ordre exprès de

prendre dans la rade de Cadix une position telle qu'on pût intercepter

le départ de tout bâtiment, et d arrêter la famille royale fugitive,

si elle voulait imiter la folie, disait la dépêche, de la cour de

Lisbonne[33].

[Note 33: On trouvera à la fin de ce volume une note qui expose

comment je suis parvenu à découvrir le secret de toutes les

machinations restées jusqu'ici entièrement inconnues.]

Assurément, si on jugeait ces actes d'après la morale ordinaire qui

rend sacrée la propriété d'autrui, il faudrait les flétrir à jamais,

comme on flétrit ceux du criminel qui a touché au bien qui ne lui

appartient point; et même en les jugeant d'après des principes

différents, on ne peut que leur infliger un blâme sévère. Mais les

trônes sont autre chose qu'une propriété privée. On les ôte ou on les

donne par la guerre ou la politique, et quelquefois au grand avantage

des nations dont on dispose ainsi arbitrairement. Seulement il faut

prendre garde, en voulant jouer le rôle de la Providence, d'y échouer,

d'être ou odieux ou malheureux en voulant être grand, et de ne pas

atteindre les résultats qui devaient vous servir d'excuse. Il faut

enfin se défier de toute entreprise si peu avouable qu'on est réduit à

y employer la fourberie et le mensonge. Napoléon raisonnait sur ce

qu'il allait faire comme raisonne toujours la politique ambitieuse.

Cette nation espagnole, si fière, si généreuse, méritait, se

disait-il, un plus noble sort que celui d'être asservie à une cour

incapable et avilie; elle méritait d'être régénérée; régénérée, elle

pourrait rendre de grands services à la France et à elle-même, aider

au renversement de la tyrannie maritime de l'Angleterre, contribuer à

l'affranchissement du commerce de l'Europe, être appelée enfin à de

belles et vastes destinées. S'interdire tout cela pour un roi

imbécile, pour une reine impudique, pour un favori abject, c'était

plus qu'on ne pouvait attendre d'une volonté impétueuse qui s'élançait

vers le but, comme l'aigle sur sa proie, dès qu'elle l'avait aperçu

des hauteurs où elle habitait. Le résultat devait prouver à quel

danger on s'expose lorsqu'on veut jouer un de ces rôles si au-dessus

de l'humanité, lorsqu'on veut se tenir pour dispensé de respecter la

vie, le bien des hommes, sous prétexte du but vers lequel on marche.

[En marge: Arrivée de Murat à Bayonne.]

Murat avait exécuté avec une parfaite soumission les ordres de

Napoléon transmis par le ministre de la guerre. Parti sur-le-champ

pour Bayonne, il était arrivé en cette ville le 26, comme le lui

prescrivaient ses instructions. Son départ avait été si brusque,

qu'il n'avait avec lui ni état-major, ni chevaux pour son service

personnel. Il n'était suivi que des aides-de-camp qui devaient

accompagner un officier de son grade, maréchal, grand-duc et prince

impérial tout à la fois. Il les avait envoyés en tous sens pour

connaître l'emplacement et la situation des corps, se mettre en

communication avec eux, et attirer à lui la direction des choses. Le

mystère que Napoléon avait observé dans ses instructions blessait sa

vanité; mais il entrevoyait si bien le but, et le but lui plaisait

tellement, qu'il n'en demanda pas davantage, et se mit à l'oeuvre afin

d'exécuter ponctuellement les volontés de son maître.

Bayonne présentait un spectacle de confusion, car il n'existait pas

sur ce point l'immense attirail militaire que quinze ans de guerres

avaient permis d'accumuler sur la frontière du Rhin ou des Alpes, et

il avait fallu tout y créer à la fois. De plus, les troupes qui

arrivaient, composées de conscrits, récemment organisées, manquaient

du nécessaire, et de l'expérience qui peut y suppléer. On faisait

cuire le biscuit, on fabriquait des souliers et des capotes, on créait

les moyens de transport dont on était entièrement dépourvu; car il

avait été impossible de se procurer les cinq cents mulets dont

Napoléon avait ordonné l'achat, ces précieux animaux ne se trouvant

que dans le Poitou. L'argent même était en arrière, faute de voitures.

L'artillerie des divers corps rejoignait à peine, et le matériel

retardé de l'armée de Junot, se croisant avec le matériel arrivant des

armées d'Espagne, y augmentait l'encombrement. Malgré la clarté, la

précision, la vigueur que Napoléon apportait, aujourd'hui comme

autrefois, dans l'expédition de ses ordres, leur exécution se

ressentait des distances, de la précipitation, de l'inexpérience des

administrateurs, les plus capables étant employés dans les autres

parties de l'Europe.

[En marge: Mars 1808.]

[En marge: Entrée de Murat dans les provinces basques.]

[En marge: Caractère des provinces basques; accueil qu'elles font à

Murat.]

Murat, qui avait de l'intelligence, que Napoléon par ses grandes

leçons et ses remontrances continuelles avait formé au commandement,

passa plusieurs jours à Bayonne pour y mettre quelque ordre,

s'informer de ce qui était exécuté ou demeuré en retard, et en avertir

Napoléon, afin que ce dernier y portât remède. Il partit ensuite pour

Vittoria. Il franchit la frontière le 10 mars, et se rendit le jour

même à Tolosa. S'il y avait un chef qui par sa bonne mine, son air

martial, ses manières ouvertes et toutes méridionales, convînt aux

Espagnols, c'était assurément Murat. Il était fait pour leur plaire,

en leur imposant, et, parmi les princes français destinés à régner, il

eût été incontestablement le mieux choisi pour monter sur le trône

d'Espagne. On verra plus tard combien ce fut une grave faute que de

lui en préférer un autre. La population des provinces basques le reçut

avec de grandes démonstrations de joie. Cet excellent peuple, le plus

beau, le plus vif, le plus brave et le plus laborieux de ceux qui

peuplent la Péninsule, n'avait pas les mêmes passions que le reste des

Espagnols. Il n'avait ni la même haine des étrangers, ni les mêmes

préjugés nationaux. Placé entre les plaines de la Gascogne et celles

de la Castille, dans une région montagneuse, parlant une langue à

part, vivant du commerce illicite qu'il faisait avec la France et

l'Espagne, jouissant de priviléges étendus dont il se servait pour

continuer ce commerce, priviléges qu'il devait à la difficulté de

vaincre ses montagnes et son courage, il était une espèce de pays

neutre, de Suisse, pour ainsi dire, située entre la France et

l'Espagne. Il ne tenait donc que médiocrement à la domination

espagnole, et n'eût pas été fâché d'appartenir à un vaste empire, qui

lui aurait permis d'étendre au loin son activité industrieuse. Il

accueillit Murat avec de bruyantes acclamations, et laissa percer en

mille manières le voeu d'appartenir à la France. Les troupes

françaises furent parfaitement reçues; elles observèrent une exacte

discipline, payèrent tout ce qu'elles prirent, et en consommant les

denrées du pays furent pour lui un avantage plutôt qu'une charge.

[En marge: Arrivée de Murat à Vittoria.]

Murat ne fut pas moins bien accueilli à Vittoria, capitale de l'Alava,

la troisième des provinces basques, dans laquelle l'esprit espagnol

commence à se prononcer davantage. Il y entra le 11 dans la voiture de

l'évêque, qui était accouru à sa rencontre avec toutes les autorités

du pays. La population se pressait aux portes des villes, et faisait

au général devenu prince, bientôt appelé à devenir roi, une réception

des plus brillantes. Les soldats français, bien que très-nombreux en

Espagne, plus nombreux que ne le comportait la guerre du Portugal,

n'avaient pas encore donné le moindre sujet de plainte. Si on

supposait à leur venue une intention politique, c'était contre la

cour, cour aussi exécrée que méprisée. On n'avait donc aucune raison

de résister ni à la curiosité qu'ils inspiraient, ni aux espérances

qu'ils faisaient naître. Les autorités auxquelles on avait envoyé de

Madrid l'ordre de préparer des vivres, afin de prévenir tout

mécontentement, les avaient réunis avec assez d'abondance. Murat ayant

annoncé que la consommation de l'armée serait payée par la France, les

autorités répondirent avec la fierté castillane qu'on recevait les

Français en alliés, en amis, et que l'hospitalité espagnole ne se

payait pas.

[En marge: Illusions de Murat en entrant en Espagne.]

Ainsi dans ce premier moment les choses allaient au mieux. Les

illusions étaient réciproques. Tandis que ces demi-Espagnols

accueillaient si bien nos soldats et leur illustre chef, celui-ci se

figurait que tout serait facile en Espagne, que les Français y étaient

désirés, qu'un roi de leur nation y serait accepté avec joie, et avec

plus de joie encore si ce roi c'était lui. Frappé de la haine

profonde, universelle, qu'inspirait le favori, il reconnut bientôt que

c'était un triste appui à se ménager en Espagne que celui d'Emmanuel

Godoy, et que, pour y obtenir la faveur populaire, il fallait au

contraire donner à croire qu'on venait le renverser.

[En marge: Entrée en Castille et aspect de cette province.]

De Vittoria, Murat se rendit à Burgos, qui devait être le siége de son

quartier-général. Lorsqu'on quitte Vittoria, qu'on passe l'Èbre à

Miranda, limite où se trouvait alors la douane espagnole, et où elle

était placée il n'y a pas long-temps encore, on sort du pays

montagneux, varié, riant, toujours frais, de la Suisse pyrénéenne, et

on entre dans la véritable Espagne. L'Èbre, qui à Miranda n'est qu'un

gros ruisseau coulant entre des cailloux, l'Èbre passé, on franchit

les défilés de Pancorbo, espèce de fissure dans une ligne de rochers,

qui forment le dernier banc des Pyrénées, et on débouche dans la

Castille. Alors commencent les plaines immenses, les horizons

lointains, les aspects tristes et sévères. Sur le vaste plateau des

Castilles le ciel est serein et brûlant en été, brumeux et glacial en

hiver, et toujours âpre. Les habitations sont rares, la culture est

uniforme, et n'offre aux yeux, sauf l'époque où la moisson grandit et

mûrit, que de vastes champs de chaume, sur lesquels vivent les

troupeaux, maîtres absolus du sol de l'Espagne qu'ils traversent deux

fois par an, du nord au midi, du midi au nord, comme des oiseaux

voyageurs. À ce nouvel aspect de la nature physique, se joint en

entrant dans les Castilles un autre aspect de la nature morale.

L'habitant beau, dans les campagnes surtout, beau mais moins vif et

moins alerte que le montagnard basque, grand, bien fait, grave,

toujours armé d'un fusil ou d'un poignard, prompt à s'en servir contre

un compatriote, plus volontiers contre un étranger, présente, avec

exagération, tous les traits, bons ou mauvais, du caractère espagnol.

Il est à la fois plus ignorant, plus sauvage, plus cruel, plus brave,

que la bourgeoisie. Celle-ci, dans son instruction imparfaite,

semblable à des Turcs à demi civilisés, a perdu avec sa férocité une

partie de son énergie. Le peuple en Espagne, qui par ses vices et ses

vertus a sauvé l'indépendance nationale, offre un trait particulier

qui le distingue des autres peuples de l'Europe. On trouve chez lui

avec des passions ardentes une sorte d'esprit public, qu'il doit à sa

manière de vivre, à son agglomération dans de gros villages, où il

demeure pendant tout le temps qu'il ne consacre pas à la terre, à

laquelle il en donne peu, se bornant à un simple labour, puis aux

semailles et à la moisson, pour ne rien faire après. Tandis que le

paysan français, belge, anglais, lombard, dispersé sur le sol, occupé

de cultures diverses et continuelles, n'est excité ni par le

rapprochement, ni par le loisir, à se mêler d'autre chose que de son

travail, on voit le paysan espagnol, revêtu d'un manteau, appuyé sur

un bâton, réuni à ses pareils sur la place publique du village, parler

du roi, de la reine, des affaires du temps, avec une étonnante

curiosité, ou se livrer à des jeux, à des danses, à des chants, courir

à des combats de taureaux, plaisir sanguinaire dont aucune classe de

la nation ne saurait se priver, regarder à peine l'étranger qui passe,

ou bien le regarder avec une fierté méprisante qui à la moindre

prévenance se change tout à coup en un aimable abandon. L'Espagnol, à

cette époque, était plus que jamais disposé à s'occuper de la chose

publique avec un redoublement d'ardeur. Relégué à l'extrémité du

continent, il y avait plus d'un siècle qu'il n'avait été sérieusement

mêlé aux affaires de l'Europe. Quelques batailles navales, quelques

opérations en Italie, une guerre d'un moment sur les Pyrénées en 1793,

n'avaient pu ni épuiser, ni même satisfaire ses énergiques passions.

Assistant avec l'impatience d'un spectateur qui voudrait y jouer un

rôle aux grands événements du siècle, il était on ne peut pas plus

préparé à prendre à toutes choses une part immodérée.

[En marge: Entrée de Murat à Burgos.]

[En marge: Fâcheux effet produit sur les Espagnols par la présence de

troupes trop jeunes.]

Tel était le pays, tel était le peuple au milieu duquel nous

arrivions en mars 1808, en passant l'Èbre. Murat fut encore bien reçu

à Burgos, capitale de la Vieille-Castille, c'est-à-dire avec curiosité

et espérance. Cependant la classe inférieure, moins occupée que la

bourgeoisie de ce que les Français venaient faire en Espagne, semblait

plus affectée du déplaisir de voir des étrangers envahir son sol, et

il y eut çà et là, entre la vivacité pétulante de nos jeunes soldats

et la gravité orgueilleuse du bas peuple espagnol, quelques

collisions, et quelques coups de couteau vengés à l'instant même par

des coups de sabre. Il y avait dans cette première rencontre des deux

peuples une circonstance fâcheuse. Il aurait fallu présenter à ces

fiers Espagnols, si enclins dans leur ignorance à mépriser tout ce qui

n'était pas eux, quelques-uns des soldats de la grande armée, qui leur

eussent imposé par leur vieille assurance, leurs blessures, leurs

moustaches grises. Mais nos légions, composées de conscrits de 1807 et

1808, n'ayant jamais vu le feu, encadrées, comme nous l'avons dit,

avec des officiers pris dans les dépôts, ou tirés de la retraite

(c'était surtout le cas des officiers des cinq légions de réserve),

n'avaient pour les faire respecter que l'immense renommée de nos

armées. Parties à la hâte des dépôts, sans qu'on eût complété ni leur

vêtement, ni leur chaussure, ni leur armement, elles n'avaient pas

même l'éclat de l'équipement pour compenser la jeunesse de leur

visage. Elles avaient donc le double inconvénient de n'être pas assez

imposantes, et d'offrir les apparences d'une misère avide, qui vient

dévorer le pays qu'elle envahit. Il y avait parmi nos soldats

beaucoup de malades, les uns ayant souffert de fatigues auxquelles ils

n'étaient pas assez préparés, les autres ayant reçu la gale des

mendiants espagnols. Un cinquième de l'armée était atteint de cette

hideuse maladie. Il avait fallu pour en garantir les troupes de la

garde impériale les faire bivouaquer en plein champ. Les Espagnols,

croyant que c'étaient là les soldats qui avaient vaincu l'Europe, se

disaient qu'il ne devait pas être difficile de remporter des

victoires, puisque de pareilles troupes y avaient suffi, ne sachant

pas encore, comme ils l'apprirent bientôt pour leur malheur et pour le

nôtre, que, tels quels, ces jeunes soldats étaient capables de vaincre

eux, et plus forts qu'eux, grâce à l'esprit qui les animait, et au

savoir militaire qui surabondait dans toutes les parties de l'armée

française. Il n'y avait que les cuirassiers, dont la grande stature,

l'armure imposante dissimulaient la jeunesse, et la garde, troupe

incomparable, qui inspirassent à la populace des villes espagnoles le

respect qu'il eut été nécessaire de lui inspirer dès le premier jour.

Au surplus dans ce moment on ne songeait pas encore à résister; on

n'attendait que du bien des Français, et, sauf quelques collisions

accidentelles entre les hommes du peuple et nos conscrits surpris par

le vin des Espagnes, ou excités par la beauté des femmes, la

cordialité régnait. Certains Espagnols plus avisés se disaient bien

que cette singulière accumulation de troupes devait présager autre

chose que le renversement du prince de la Paix, car dans l'état des

esprits il n'aurait fallu qu'un seul mot de Napoléon pour le

précipiter du pouvoir. Mais on ne voulait croire, espérer que la chute

du favori; on ne pensait qu'à cet unique objet. Un autre bruit

d'ailleurs, celui d'une expédition sur Gibraltar, adroitement répandu,

complétait l'illusion générale.

[En marge: Lettres du prince de la Paix à Murat, restées sans

réponse.]

[En marge: Efforts de Murat pour parvenir à connaître la pensée de

Napoléon.]

À peine Murat était-il entré en Espagne que deux lettres de son ami,

le prince de la Paix, étaient venues le trouver, coup sur coup, pour

le féliciter, et le questionner tout à la fois. Le désir d'y répondre,

qui en toute autre circonstance eût été vif chez l'impétueux Murat,

fut facilement surmonté par la crainte de resserrer ses liens avec un

personnage aussi impopulaire, et par la crainte plus grande encore de

déplaire à Napoléon. Les deux lettres demeurèrent sans réponse. Du

reste, les questions du prince de la Paix n'étaient pas les seules

auxquelles fût exposé Murat. Les autorités civiles, militaires,

ecclésiastiques, accourues autour de lui pour le voir et le fêter,

provoquaient de mille façons détournées son indiscrétion naturelle.

Mais il se contenait, d'abord parce qu'il ignorait les projets de

Napoléon, et secondement parce que le but général qu'il entrevoyait

était si grave, qu'il aurait suffi de moins d'esprit de conduite qu'il

n'en avait pour savoir se taire. Toutefois son dépit de se trouver au

milieu de ce tumulte, sans autres instructions que des instructions

militaires, était extrême. Aussi, à peine rendu en Espagne, ne

manqua-t-il pas d'écrire à Napoléon tout ce qui en était de la

situation des troupes, de leur dénûment, de leurs maladies, du bon

accueil des Espagnols, de l'impopularité du prince de la Paix, de

l'enthousiasme des Espagnols pour Napoléon, de la facilité de faire

en Espagne tout ce qu'on voudrait, mais de la nécessité de se fixer

sur ce qu'on voulait faire, et de l'embarras de rester sans

instructions en présence des événements qui se préparaient.--Je

croyais, Sire, écrivait-il à Napoléon, je croyais, après tant d'années

de services et de dévouement, avoir mérité votre confiance, et, revêtu

surtout du commandement de vos troupes, devoir connaître à quelles

fins elles allaient être employées. Je vous en supplie, ajoutait-il,

donnez-moi des instructions. Quelles qu'elles soient, elles seront

exécutées. Voulez-vous renverser Godoy, faire régner Ferdinand, rien

n'est plus facile. Un mot de votre bouche suffira. Voulez-vous changer

la dynastie des Bourbons, régénérer l'Espagne en lui donnant l'un des

princes de votre maison, rien n'est plus facile encore. Votre volonté

sera reçue comme celle de la Providence.--Le brave, mais faible

observateur Murat, n'osait pas ajouter une dernière assertion, plus

vraie que toutes celles dont il remplissait ses rapports: c'est qu'il

eût été le mieux accueilli des princes étrangers qu'on aurait pu

substituer à la dynastie régnante.

[En marge: Dure réponse de Napoléon aux questions indiscrètes de

Murat.]

Napoléon, dont l'intention était d'effrayer la cour par son silence,

tout en rassurant au contraire la population par une attitude amicale,

afin d'arriver à Madrid sans coup férir, et de s'emparer pacifiquement

d'un trône vide, Napoléon éprouva un mouvement d'impatience à la lecture

les lettres de Murat remplies d'interrogations pressantes.--Quand je

vous prescris, lui dit-il, de marcher militairement, de tenir vos

divisions bien rassemblées et à distance de combat, de les pourvoir

abondamment pour qu'elles ne commettent aucun désordre, d'éviter toute

collision, de ne prendre aucune part aux divisions de la cour d'Espagne,

et de me renvoyer les questions qu'elle pourra vous adresser, ne sont-ce

pas là des instructions? Le reste ne vous regarde pas, et, si je ne vous

dis rien, c'est que vous ne devez rien savoir.--

[En marge: Ordres de Napoléon pour procurer aux troupes ce qui leur

manquait.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 08 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 34 / 50 段