l'Étrurie et du Portugal, les mouvements de troupes vers Rome et vers
Madrid, et qui ne pouvaient pas douter que ces mouvements n'eussent un
motif fort sérieux, n'en parlèrent qu'avec une singulière légèreté,
sans apparence de préoccupation, et comme des gens qui livraient le
faible pour qu'on leur permît de l'opprimer à leur tour. Cependant,
bien qu'ils éprouvassent une véritable satisfaction, ils insistèrent
beaucoup auprès de M. de Caulaincourt pour avoir une prompte réponse
aux diverses propositions de partage, et l'indication d'un rendez-vous
très-prochain, pour se mettre définitivement d'accord. Le printemps
n'était pas loin, car on touchait à la fin de février, et il fallait,
disaient-ils, pour l'ouverture de la navigation, quelque chose
d'éclatant qui fît oublier toutes les disgrâces de cette année.
L'ouverture de la navigation dans les mers septentrionales est une
époque de contentement; car la lumière reparaît, la chaleur revient,
le commerce apporte ses trésors. Les denrées du Nord s'échangent
contre les produits de l'Europe civilisée ou contre de l'argent. Mais
cette année le pavillon anglais, instrument ordinaire de ces échanges,
n'allait point paraître, ou, s'il paraissait, devait flotter sur les
mâts de bâtiments de guerre. La marine anglaise au lieu d'apporter des
trésors ne devait montrer que la pointe de ses canons. Il fallait à ce
spectacle attristant opposer une grande joie nationale, inspirée par
des intérêts d'un autre genre, les intérêts de l'ambition russe.
M. de Caulaincourt, qui rendait exactement à son maître les pensées de
cette cour ambitieuse, avait tout mandé à Napoléon avec sa véracité
ordinaire. Mais en exposant les voeux de la Russie il donnait la
certitude que pour le présent elle était pleinement satisfaite, et que
pour le reste on pouvait la faire vivre quelque temps d'espérance.
[En marge: Intention de Napoléon en mettant en discussion le partage
de l'Empire turc.]
Napoléon, averti successivement de cette situation à la fin de
février et au commencement de mars, avait bien prévu tout ce que sa
lettre produirait à Saint-Pétersbourg d'émotions, de projets plus ou
moins chimériques, d'espérances plus ou moins exagérées; mais il
s'était dit qu'il y avait dans l'invasion immédiate de la Finlande, et
dans l'acceptation d'une discussion ouverte sur le partage de l'empire
turc, de quoi alimenter plusieurs mois l'imagination de la nation
russe et de son souverain, et qu'il pourrait dans cet intervalle
donner cours à ses projets sur l'Occident. Il n'est pas vrai, comme on
serait disposé à le croire d'après ce qui précède, qu'il trompât
entièrement la Russie, et qu'au fond il ne voulût à aucun prix lui
accorder une concession en Orient. Il savait qu'en abandonnant la
Moldavie et la Valachie, et même la Moldavie seulement, il satisferait
le czar, et acquitterait sa dette envers l'ambition russe, quoi que se
permît en Occident l'ambition française. Il avait donc cette ressource
dans tous les cas pour réaliser les espérances qu'il avait fait
concevoir à l'empereur Alexandre. Mais s'il allait plus loin, et s'il
n'était pas fâché d'occuper de la sorte l'imagination si vive de son
nouvel allié, c'est que de son côté sa propre imagination plongeait
dans cet avenir plus profondément que celle de ses contemporains. Les
Turcs, depuis la chute de Selim, paraissant arrivés au terme de leur
existence, Napoléon se demandait s'il ne fallait pas en finir de cette
ruine toujours menaçante, et poussé par sa lutte maritime avec les
Anglais, il se demandait encore si ce n'était pas le cas de s'emparer
de tous les rivages de la Méditerranée, et de se servir du dévouement
momentané qu'il inspirerait à la Russie pour diriger une armée sur
l'Inde, à travers le continent partagé de l'Asie. Bien que chimériques
aux yeux d'une génération ramenée, comme la nôtre, à de fort médiocres
proportions, il ne faut pas juger ces projets de notre point de vue
présent. Il faut songer que l'homme qui concevait ces rêves pouvait à
volonté faire et défaire des rois, prononcer d'un mot sur les grandes
monarchies de l'Europe; et, bien qu'à notre avis il s'abusât, il ne
faudrait pas croire qu'on mesure exactement l'étendue de son erreur,
en la mesurant d'après nos idées actuelles; car, en jugeant ainsi,
notre petitesse se tromperait autant que s'était trompée sa grandeur.
Parvenu au faîte de la toute-puissance, livré à une fermentation
d'idées continuelle, il estimait que toutes ces questions devaient
être examinées; et, bien qu'il en redoutât la solution autant que son
allié la désirait, il ne le trompait point en les mettant en
discussion, car dans l'immensité de ses vues il était quelquefois tout
disposé à les résoudre.
[En marge: Napoléon, croyant avoir assez fait pour occuper l'empereur
Alexandre, songe à résoudre définitivement la question d'Espagne.]
Quoi qu'il en soit, Napoléon ayant poussé l'empereur Alexandre sur la
Finlande, lui ayant donné à discuter le partage de l'empire turc, se
dit qu'il avait plusieurs mois devant lui, et il se décida à mettre
enfin à exécution le plan auquel il s'était arrêté relativement à
l'Espagne.
On a déjà vu quel était ce plan. Il consistait à augmenter
progressivement la terreur de la cour d'Espagne, jusqu'à la disposer à
fuir, comme avait fait la maison de Bragance. Pour cela il employa
les moyens les plus astucieux, et fit en cette circonstance un emploi
de son génie qu'on ne saurait trop regretter. Toutes les troupes
étaient prêtes. Le général Dupont avec vingt-cinq mille hommes était
sur la route de Valladolid, une division sur Ségovie prenant la
direction de Madrid. Le maréchal Moncey avec trente mille était entre
Burgos et Aranda, route directe de Madrid. Le général Duhesme avec
sept ou huit mille hommes, presque tous Italiens, marchait sur
Barcelone. Cinq mille Français venant du Piémont et de la Provence
étaient en route pour le joindre. Une division de trois mille hommes
s'acheminait par Saint-Jean-Pied-de-Port sur Pampelune. Une seconde,
composée des quatrièmes bataillons des cinq légions de réserve, allait
renforcer la première. Une réserve d'infanterie s'organisait à
Orléans, une de cavalerie à Poitiers. C'étaient quatre-vingt mille
hommes environ, tous jeunes soldats, n'ayant jamais vu le feu, mais
bien commandés, et pleins de l'esprit militaire qui à cette époque
animait nos armées.
[En marge: Murat chargé du commandement général des troupes françaises
en Espagne.]
[En marge: Instructions données à Murat pour le règlement de sa
conduite en Espagne.]
Il fallait donner un chef à ces forces. Napoléon en choisit un fort
indiscret pour une mission politique aussi importante, mais il le
plaça dans une situation à lui rendre toute indiscrétion impossible.
Ce chef était Murat, toujours mécontent de n'être que grand-duc,
impatient de devenir roi n'importe où, ayant pris part aux guerres
d'Italie, d'Autriche, de Prusse, de Pologne, et contribué à élever des
trônes à Naples, à Florence, à Milan, à La Haye, à Cassel, à Varsovie,
sans gagner l'un de ces trônes pour lui, inconsolable surtout de
n'avoir pas obtenu celui de Pologne, et avide de toute guerre qui lui
offrirait de nouvelles chances de régner. La Péninsule, où vaquait en
ce moment le trône de Portugal, où chancelait celui d'Espagne, était
pour lui le pays des rêves, comme autrefois le Mexique ou le Pérou
pour les aventuriers espagnols. Tout bon et généreux qu'était Murat,
s'il fallait hâter la chute du malheureux Charles IV par quelque moyen
détourné et peu avouable, il était, dans son ardeur de régner, homme à
s'y prêter. Il n'y avait même à craindre de sa part que trop de zèle.
Cependant, plus intelligent, plus spirituel qu'on ne l'a jugé en
général (les circonstances qui vont suivre en fourniront la preuve),
il était capable, dans un grand intérêt d'ambition, d'être même
discret et réservé. Il avait à toutes fins, comme on a vu plus haut,
noué des relations particulières avec Emmanuel Godoy, relations
recherchées par celui-ci avec un égal empressement, l'un croyant que
l'autre l'aiderait à atteindre l'objet de ses désirs, et s'abusant
tous deux, car Godoy n'était pas plus en état de donner un roi aux
Espagnols que Murat une pensée à Napoléon. C'était donc convier Murat
à une fête que de l'envoyer en Espagne. Mais Napoléon voulant effrayer
la maison régnante par l'envoi de troupes nombreuses, combiné avec un
silence absolu sur ses intentions, se servit de son beau-frère
conformément au plan qu'il avait adopté. Il l'avait eu à ses côtés
soit en Italie, soit à Paris, sans lui dire un seul mot de ses projets
sur l'Espagne, dans le moment même où il y pensait le plus. Le 20
février, l'ayant vu dans la journée, sans lui adresser une parole
relative à la mission qu'il lui destinait, il chargea le ministre de
la guerre de le faire partir dans la nuit pour Bayonne, afin d'y
prendre le commandement des troupes entrant en Espagne. Murat devait y
être le 26, et y trouver ses instructions. Ces instructions étaient
les suivantes: Prendre le commandement général des corps de la Gironde
et de l'Océan, de la division des Pyrénées-Orientales, de la division
des Pyrénées-Occidentales, et de toutes les troupes qui pénétreraient
plus tard en Espagne; être rendu dans les premiers jours de mars à
Burgos, où allaient se trouver les détachements de la garde impériale;
placer son quartier-général au milieu du corps du maréchal Moncey,
c'est-à-dire à Burgos même; s'avancer avec ce corps sur la route de
Madrid par Aranda et Somosierra, y diriger celui du général Dupont par
Ségovie et l'Escurial; être maître vers le 15 mars des deux passages
du Guadarrama; réunir six cent mille rations de biscuit déjà
fabriquées à Bayonne, de manière que les troupes eussent des vivres
pour quinze jours en cas de marche forcée; attendre pour tout
mouvement ultérieur les ordres de Paris; occuper sur-le-champ la
citadelle de Pampelune, les forts de Barcelone, la place de
Saint-Sébastien; donner aux commandants espagnols, pour raison de
cette occupation, la règle ordinaire à la guerre d'assurer ses
derrières quand on marche en avant, même en pays ami; tenir toutes les
troupes bien ensemble, comme on avait l'habitude de le faire en
approchant de l'ennemi; veiller à ce que la solde fût toujours au
courant, pour que les soldats ayant de l'argent ne fussent pas tentés
de consommer sans payer, (et comme il y avait lieu de se défier des
Napolitains entrant en Catalogne) faire fusiller le premier Italien
qui pillerait; ne pas rechercher, ne pas accepter de communication
avec la cour d'Espagne, sans en avoir l'ordre formel; ne répondre à
aucune lettre du prince de la Paix; dire, si on était interrogé de
manière à ne pouvoir se taire, que les troupes françaises entraient en
Espagne pour un but connu de Napoléon seul, but certainement
avantageux à la cause de l'Espagne et de la France; prononcer
vaguement les mots de Cadix, de Gibraltar, sans rien alléguer de
positif; annoncer particulièrement aux provinces basques que, quoi
qu'il pût arriver, leurs priviléges seraient respectés; publier, quand
on serait à Burgos, un ordre du jour, pour recommander aux troupes la
discipline la plus rigoureuse, les relations les plus fraternelles
avec le généreux peuple espagnol, ami et allié du peuple français; ne
jamais mêler à toutes ces protestations d'amitié d'autre nom que celui
du peuple espagnol, et ne jamais parler ni du roi Charles IV, ni de
son gouvernement, sous quelque forme que ce fût.
Tel est le résumé des instructions adressées à Murat le 20 février,
confirmées et développées les jours suivants, dans des ordres
postérieurs. Le général Belliard fut placé auprès de lui comme chef
d'état-major, le général Grouchy comme commandant de sa cavalerie. Le
général Lariboissière fut chargé de diriger l'artillerie de l'armée.
Celui-ci devait acheminer sur Bayonne, de tous les dépôts d'artillerie
situés dans l'Ouest et le Midi, des munitions considérables, et
notamment des outils, des artifices capables de faire sauter la porte
d'une ville ou d'un château-fort. Les transports se faisant à dos de
mulets en Espagne, ordre fut sur-le-champ expédié à Bayonne d'en
acheter cinq cents des meilleurs et des plus beaux. Le ministre du
trésor public, M. Mollien, fut invité à diriger plusieurs millions de
numéraire, dont deux en or, sur Bayonne, pour suffire à toutes les
dépenses de l'armée, et les acquitter argent comptant. Il devait
dresser en outre un tarif équitable présentant la valeur comparative
des monnaies françaises et espagnoles, qu'on publierait dans toutes
les villes d'Espagne où l'on passerait, afin d'éviter les collisions
entre les soldats et les habitants.
[En marge: Instructions au général Junot pour faire concourir l'armée
de Portugal aux événements qui se préparaient en Espagne.]
À ces instructions données pour les corps entrant en Espagne en furent
ajoutées d'autres pour l'armée de Portugal. Napoléon voulait ne rien
coûter à l'Espagne dans une entreprise qui allait lui coûter sa
dynastie. Mais il ne se faisait pas les mêmes scrupules à l'égard du
Portugal, qu'il était autorisé à traiter en pays conquis et allié de
l'Angleterre. Calculant la richesse de ce pays, plutôt d'après celle
des colonies que d'après celle de la métropole, il prescrivit à Junot
d'y frapper une contribution de cent millions. Il lui recommanda la
sévérité la plus extrême pour toute tentative d'insurrection, en lui
rappelant comme exemple à suivre la manière terrible dont il avait
réprimé le Caire en Égypte, Pavie et Vérone en Italie. Il lui ordonna
de dissoudre l'armée portugaise, et d'envoyer en France tout ce qui ne
pourrait être licencié. Il lui enjoignit expressément d'avoir l'oeil
sur les divisions espagnoles qui avaient concouru à l'invasion du
Portugal, de les attirer le plus loin qu'il pourrait des frontières
d'Espagne, de tenir le gros de ses forces à Lisbonne, et deux petites
divisions françaises, de quatre à cinq mille hommes chacune, l'une à
Almeida pour contenir les troupes espagnoles du général Taranco qui
occupait Oporto, l'autre à Badajoz pour marcher au besoin sur
l'Andalousie; de garder cet ordre absolument secret, et, si on
apprenait qu'une collision eût éclaté entre les Espagnols et les
Français, de répandre parmi les Portugais que le motif de la collision
n'était autre que le Portugal lui-même, dont les Espagnols voulaient
la possession qu'on leur avait refusée.
[En marge: Napoléon fait ses préparatifs pour se rendre lui-même en
Espagne.]
Enfin Napoléon donna des ordres à la garde, car il prévoyait qu'il
serait obligé de se rendre lui-même en Espagne, soit pour diriger la
guerre si elle venait à y éclater, soit pour diriger la politique si
elle réussissait à terminer les événements d'Espagne, comme ceux de
Portugal, par la fuite de la famille royale. Il avait successivement
expédié sur Bayonne les mamelucks, les Polonais, les marins de la
garde, plusieurs détachements de chasseurs et de grenadiers à cheval,
et un régiment de fusiliers, c'est-à-dire trois mille hommes environ.
Il envoya le brave Lepic pour les commander, avec ordre d'être dans
les premiers jours de mars à Burgos, l'infanterie à Burgos même, la
cavalerie sur la route de Bayonne à Burgos.
[En marge: Instructions à M. de Beauharnais calculées de manière à
augmenter l'effroi de la cour de Madrid.]
Ces dispositions militaires ne suffisaient pas pour atteindre
complétement le but que se proposait Napoléon. Tandis que ses troupes
devaient s'avancer mystérieusement sur Madrid, ne disant de paroles
rassurantes que pour le peuple espagnol, et pas une seule pour la
famille régnante, il fit agir sa diplomatie dans le même sens. M. de
Beauharnais demandait sans cesse à Paris des instructions pour une
catastrophe qui semblait imminente. Il sollicitait surtout la
permission d'accorder quelques témoignages d'intérêt à Ferdinand,
toujours convaincu qu'il fallait renverser le favori au profit de ce
prince, et opérer la fusion des deux dynasties par un mariage.
Napoléon, qui était maintenant bien éloigné d'un plan pareil, et qui
se riait souvent de la crédulité de M. de Beauharnais, de sa
gaucherie, de son avarice, de l'importance qu'il aimait à se donner,
et qui le laissait où il était, parce qu'un honnête homme sans esprit
lui convenait mieux qu'un autre pour jouer le personnage ridicule d'un
ambassadeur à qui on laissait tout ignorer, lui fit prescrire de
garder la neutralité la plus absolue entre les factions qui divisaient
l'Espagne, de ne témoigner d'intérêt à aucune d'elles, de répondre
seulement, quand on lui parlerait des dispositions de l'Empereur des
Français, qu'il était mécontent, très-mécontent, sans dire de quoi;
d'ajouter, quand on lui parlerait de la marche des armées françaises,
que Gibraltar, Cadix réclamaient probablement une concentration de
troupes, car les Anglais amenaient beaucoup de forces sur ce point,
mais que le cabinet espagnol était si indiscret qu'on ne pouvait lui
confier le secret d'une seule opération militaire.
[En marge: M. Yzquierdo envoyé à Madrid avec des paroles menaçantes.]
Ces instructions suffisaient pour le rôle qu'avait à jouer M. de
Beauharnais. Mais Napoléon employa un moyen plus sûr pour remplir de
terreur la malheureuse cour d'Espagne. M. Yzquierdo était à Paris,
toujours errant autour des Tuileries, tantôt auprès du grand-maréchal
Duroc, avec lequel il avait négocié le traité de Fontainebleau, tantôt
auprès de M. de Talleyrand, principal entremetteur de toute l'affaire
espagnole. Voyant qu'il lui était impossible d'obtenir la publication
du traité de Fontainebleau, il en avait conclu qu'on voulait à Paris
autre chose, que ce partage du Portugal n'avait été qu'un arrangement
provisoire pour obtenir la cession immédiate de la Toscane, et qu'on
méditait sans doute le renversement de la dynastie elle-même. Avec sa
perspicacité ordinaire, il avait complétement entrevu non pas les
moyens, mais le but auquel tendait Napoléon. Il avait essayé en
circonvenant M. de Talleyrand de découvrir si de larges concessions de
territoire, ou de commerce, ne pourraient pas, accompagnées d'un
mariage, apaiser la colère réelle ou feinte du conquérant. M. de
Talleyrand, qui inclinait vers un projet intermédiaire, avait écouté
M. Yzquierdo, et peut-être autant proposé qu'accueilli les idées dont
cet agent d'Emmanuel Godoy voulait faire l'essai. Ces idées revenaient
précisément au second plan que nous avons déjà fait connaître. Il
s'agissait en effet de marier Ferdinand avec une princesse française,
de prendre pour la France les provinces de l'Èbre, en échange de la
partie du Portugal restée disponible, d'ouvrir aux Français les
colonies espagnoles, de lier les deux couronnes non-seulement par un
mariage, mais par un traité d'alliance offensive et défensive, qui
leur rendrait toute guerre, toute paix communes, et de donner enfin à
Charles IV le titre d'empereur des Amériques. Telles étaient les idées
que M. Yzquierdo mettait en avant, autant pour sonder la cour des
Tuileries que pour arriver à une conclusion. Tout à coup Napoléon
ordonna de le traiter avec la plus extrême dureté, de le renvoyer
comme si on était fatigué de ses tergiversations, comme si on ne
voulait plus rien avoir de commun avec une cour aussi faible, aussi
incapable, aussi peu sincère; en un mot, de le pousser à partir pour
Madrid, afin qu'il y portât la terreur dont on l'aurait rempli. Le
grand-maréchal Duroc eut l'ordre d'écrire à M. Yzquierdo qu'il ferait
bien de retourner immédiatement à Madrid[32], afin de dissiper les
épais nuages qui s'étaient élevés entre les deux cours. On ne disait
pas quels nuages, mais M. Yzquierdo savait à quoi s'en tenir, et il
suffisait de le faire partir pour causer à la cour d'Espagne une
agitation après laquelle elle ne pourrait plus demeurer en place, et
serait amenée à une résolution définitive. M. Yzquierdo quitta Paris
le jour même.
[Note 32: La lettre est au Louvre et porte la date du 24 février.]
[En marge: Dernière lettre de Napoléon à Charles IV.]
Il fallait en même temps répondre à la lettre du 5 février, par
laquelle Charles IV éperdu avait demandé à Napoléon de le rassurer sur
ses intentions, et sur la marche des troupes françaises qui
s'avançaient en ce moment vers Madrid. Dans cette lettre Charles IV
n'avait plus parlé du mariage de son fils avec une nièce de Napoléon,
voyant que celui-ci affectait de ne plus songer à cette proposition.
Comme quelqu'un qui cherche une mauvaise querelle, Napoléon, au lieu
de s'appliquer dans sa réponse à dissiper les alarmes de Charles IV,
sembla se plaindre de ce qu'au sujet du mariage on gardait un silence
dont il avait lui-même donné l'exemple. Cette réponse, datée du 25
février, était fort courte et fort sèche. Il y rappelait que le 18
novembre le roi Charles lui avait demandé une princesse française,
qu'il avait répondu le 10 janvier par un consentement conditionnel;
que le 5 février le roi Charles, lui écrivant de nouveau, ne lui
parlait plus de ce mariage; et il ajoutait que cette dernière
réticence le laissait dans des doutes dont il avait besoin de sortir,
pour régler des objets d'une grande importance.
[En marge: Napoléon fixe à la première moitié de mars le dénoûment de
l'affaire d'Espagne.]
Cette nouvelle lettre, qui n'était qu'un refus de rassurer l'infortuné
Charles IV, et qui, rapprochée des autres circonstances du moment,
devait le remplir d'effroi, fut portée par M. de Tournon, chambellan
de l'Empereur, lequel avait déjà été envoyé à Madrid pour une pareille
mission, et joignait à beaucoup de dévouement beaucoup de sens et
d'amour de la vérité. Il avait pour instruction de bien observer la
marche et la conduite des troupes françaises, les dispositions du
peuple espagnol à leur égard, de bien observer aussi ce qui se passait
à l'Escurial, et de revenir ensuite à Burgos vers le 15 mars, pour y
attendre l'arrivée de Napoléon. Celui-ci en effet avait calculé que
ses ordres, donnés du 20 au 25 février, auraient leurs conséquences en
Espagne dans le milieu de mars, et qu'à cette époque il faudrait qu'il
fût lui-même de sa personne à Burgos, pour y tirer des événements,
toujours féconds en cas imprévus, le résultat qu'il désirait.
[En marge: Inconvénients pour les colonies espagnoles du projet adopté
par Napoléon.]