Le second plan était une sorte de bouleversement du monde civilisé. L

empire turc devait entièrement disparaître, soit de l'Europe, soit de

l'Asie. Les Russes, d'après ce nouveau plan, passaient les Balkans et

occupaient le versant méridional, c'est-à-dire l'ancienne Thrace

jusqu'aux détroits, obtenaient l'objet de leurs voeux, Constantinople,

et une portion du rivage de l'Asie pour assurer en leurs mains la

possession de ces détroits. L'Autriche, mieux dotée aussi, et employée

à séparer la Russie de la France, obtenait, outre la Bosnie et la

Servie, l'une et l'autre en toute propriété, la Macédoine elle-même

jusqu'à la mer, moins Salonique. La France, conservant son ancien lot,

l'Albanie, la Thessalie jusqu'à Salonique, la Morée, Candie, avait

encore toutes les îles de l'Archipel, Chypre, la Syrie, l'Égypte. Les

Turcs, rejetés au fond de l'Asie-Mineure et sur l'Euphrate, étaient

libres d'y continuer ce culte du Coran, qui leur faisait perdre leur

empire d'Europe et les trois quarts de celui d'Asie.

[En marge: Constantinople reste le point de désaccord entre MM. de

Romanzoff et de Caulaincourt.]

Dans cette chimérique distribution du monde, destinée peut-être à

devenir un jour une réalité, moins ce qui alors était réservé à la

France, il y avait un point cependant sur lequel on ne pouvait se

mettre d'accord, et sur lequel on disputait comme si tous ces projets

avaient dû recevoir une exécution prochaine. Constantinople

intéressait à la fois l'orgueil et l'ambition des Russes, et chez les

nations l'un n'est pas moins ardent que l'autre. Les Russes voulaient

la ville même de Constantinople comme symbole de l'empire d'Orient;

ils voulaient le Bosphore et les Dardanelles comme clefs des mers. M.

de Caulaincourt, partageant les sentiments de Napoléon qui bondissait

d'orgueil et d'effroi quand on lui demandait de céder Constantinople

aux dominateurs du Nord, refusait péremptoirement, et proposait de

faire de Constantinople et des deux détroits une sorte d'État neutre,

une espèce de ville anséatique, telle que Hambourg ou Brême. Puis

enfin, quand le ministre russe insistant demandait surtout la ville de

Constantinople comme s'il n'eût tenu qu'à Sainte-Sophie, M. de

Caulaincourt cédait, sauf la volonté de son maître, mais exigeait les

Dardanelles pour la France, à titre de route de terre pour aller en

Syrie et en Égypte, ce qui eût fait parcourir aux bataillons français

le chemin des anciens croisés. Les Russes, ayant Sainte-Sophie, ne

voulaient pas abandonner aux Français le détroit des Dardanelles,

qu'ils étaient importunés de voir en la possession des Turcs, si

faibles qu'ils fussent. Ils refusaient même Constantinople à ce prix,

et déclaraient, ce qui était vrai, qu'ils préféraient le premier

partage partiel, celui qui laissait aux Turcs le sud des Balkans et

Constantinople. Satisfaits, dans ce cas, d'avoir les vastes plaines du

Danube jusqu'aux Balkans, ils consentaient à ajourner le reste de leur

conquête, et aimaient mieux voir les clefs de la mer Noire dans les

mains des Turcs que de les mettre dans celles des Français.

On avait beau discuter sur ce grave sujet, on ne pouvait pas

s'entendre, et la querelle interminable qui s'élevait, audacieuse et

folle anticipation sur les siècles, révélait l'intérêt vrai de

l'Europe contre la Russie dans la question de Constantinople. L'Empire

français, devenu en ce moment grand comme l'Europe elle-même, en

ressentait tous les intérêts, et ne voulait pas livrer le détroit d'où

les Russes menaceront un jour l'indépendance du continent européen.

C'était bien assez, en leur livrant la Finlande, de leur avoir procuré

le moyen de faire un pas vers le Sund, autre détroit d'où ils ne

seront pas moins menaçants dans l'avenir. Lorsque, en effet, le

colosse russe aura un pied aux Dardanelles, un autre sur le Sund, le

vieux monde sera esclave, la liberté aura fui en Amérique: chimère

aujourd'hui pour les esprits bornés, ces tristes prévisions seront un

jour cruellement réalisées; car l'Europe, maladroitement divisée comme

les villes de la Grèce devant les rois de Macédoine, aura probablement

le même sort.

[En marge: Envoi d'une note contenant les opinions du cabinet russe

sur le partage de l'Empire turc.]

Après avoir long-temps discuté, le ministre russe et l'ambassadeur

français n'avaient fait que mûrir leurs idées, comme ils disaient. Il

n'y avait plus que le rapprochement des deux souverains qui pût

terminer ces gigantesques désaccords. Il fut donc convenu que l'exposé

des deux plans serait adressé à Napoléon, avec prière d'envoyer ses

opinions, et offre d'une entrevue pour les concilier avec celles de

l'empereur Alexandre. On devait adopter pour cette entrevue un lieu

fort voisin de France, tel qu'Erfurt, par exemple. Mais écrire de

pareilles choses coûtait même à ceux qui avaient osé les dire. M. de

Caulaincourt, averti quelquefois par son bon sens de ce qu'elles

avaient de chimérique ou d'effrayant, aima mieux laisser le soin de

les consigner par écrit à M. de Romanzoff. Celui-ci accepta cette

tâche, et présenta une note, minutée tout entière de sa main, que M.

de Caulaincourt devait adresser immédiatement à Napoléon. Cependant

s'il osa l'écrire, il n'osa point la signer. Il la remit lui-même

écrite de sa main, mais non signée, et, pour lui donner pleine

authenticité, l'empereur Alexandre déclara de vive voix à M. de

Caulaincourt que cette note avait sa pleine approbation, et devait

être reçue, quoique dépourvue de signature, comme l'expression

authentique de la pensée du cabinet russe[31].

[Note 31: Nous croyons devoir citer cette pièce elle-même, monument

peut-être le plus curieux de ce temps extraordinaire, copiée

textuellement sur la minute écrite de la main de M. de Romanzoff,

envoyée à Napoléon, et contenue aujourd'hui dans le dépôt du Louvre.

Nous avons tenu la pièce originale, et nous affirmons la rigoureuse

exactitude de la citation qui suit:

«Puisque S. M. l'Empereur des Français et Roi d'Italie, etc., vient de

juger que, pour arriver à la paix générale et affermir la tranquillité

de l'Europe, il y fallait affaiblir l'empire ottoman par le

démembrement de ses provinces, l'empereur Alexandre, fidèle à ses

engagements et à son amitié, est prêt à y concourir.

»La première pensée qui a dû se présenter à l'empereur de toutes les

Russies, qui aime à se retracer le souvenir de Tilsit, lorsque cette

ouverture lui a été faite, c'est que l'Empereur, son allié, voulait

porter tout de suite à exécution ce dont les deux monarques étaient

convenus dans le traité d'alliance relativement aux Turcs, et qu'il y

ajoutait la proposition d'une expédition dans l'Inde.

»L'on était convenu à Tilsit que la puissance ottomane devait être

rejetée en Asie, ne conservant en Europe que la ville de

Constantinople et la Romélie.

»L'on en avait alors tiré cette conséquence, que l'Empereur des

Français acquerrait l'Albanie, la Morée et l'île de Candie.

»L'on avait dès lors adjugé la Valachie, la Moldavie à la Russie,

donnant à cet empire le Danube pour limite, ce qui comprend la

Bessarabie, qui, en effet, est une lisière au bord de la mer, et que

communément l'on considère comme faisant partie de la Moldavie; si

l'on ajoute à cette part la Bulgarie, l'empereur est prêt à concourir

à l'expédition de l'Inde, dont il n'avait pas été question alors,

pourvu que cette expédition dans l'Inde se fasse comme l'empereur

Napoléon vient de la tracer lui-même, à travers l'Asie-Mineure.

»L'empereur Alexandre applaudit à l'idée de faire intervenir dans

l'expédition de l'Inde un corps de troupes autrichiennes, et, puisque

l'empereur, son allié, paraît le désirer peu nombreux, il juge que ce

concours trouverait une compensation suffisante si l'on adjugeait à

l'Autriche la Croatie turque et la Bosnie, à moins que l'Empereur des

Français ne trouvât sa convenance à en retenir une partie. L'on peut

outre cela offrir à l'Autriche un intérêt moins direct, mais

très-considérable, en réglant ainsi qu'il suit le sort de la Servie,

qui est sans contredit une des belles provinces de l'empire ottoman.

»Les Serviens sont un peuple belliqueux, et cette qualité, qui

commande toujours l'estime, doit inspirer le désir de bien arrêter

leur destinée.

»Les Serviens, pleins du sentiment d'une juste vengeance contre les

Turcs, ont secoué le joug de leurs oppresseurs avec hardiesse, et

sont, dit-on, résolus de ne le reprendre jamais. Il paraît donc

nécessaire, pour consolider la paix, de songer à les rendre

indépendants des Turcs.

»La paix de Tilsit ne prononce rien à leur égard: leur propre voeu,

exprimé vivement et plus d'une fois, les a portés à prier l'empereur

Alexandre de les admettre au nombre de ses sujets; ce dévouement pour

sa personne lui fait désirer qu'ils vivent heureux et satisfaits, sans

vouloir étendre sur eux sa domination: Sa Majesté ne cherche pas des

acquisitions qui pourraient entraver la paix; elle fait avec plaisir

ce sacrifice et tous ceux qui peuvent conduire à la rendre prompte et

solide. Elle propose par conséquent d'ériger la Servie en royaume

indépendant, de donner cette couronne à l'un des archiducs qui ne fût

pas chef de quelque branche souveraine et qui fût assez éloigné de la

succession au trône d'Autriche: dans ce cas-ci, l'on stipulerait même

que jamais ce royaume ne pourrait être réuni à la masse des États de

cette maison.

»Toute cette supposition de démembrement des provinces turques, telle

qu'elle est énumérée ci-dessus, étant calquée d'après les engagements

de Tilsit, n'a paru offrir aucune difficulté aux deux personnes que

les deux empereurs ont chargées de discuter entre elles quels étaient

les moyens d'arriver aux fins que se proposent Leurs Majestés

Impériales.

»L'empereur de Russie est prêt à prendre part à un traité entre les

trois empereurs, qui fixerait les conditions ci-dessus énoncées; mais,

d'un autre côté, ayant jugé que la lettre qu'il venait de recevoir de

la part de l'Empereur des Français semblait indiquer la résolution

d'un beaucoup plus vaste démembrement de l'empire ottoman que celui

qui avait été projeté entre eux à Tilsit, ce monarque, afin d'aller

au-devant de ce qui pourrait convenir aux intérêts des trois cours

impériales, et surtout afin de donner à l'Empereur, son allié, toutes

les preuves d'amitié et de déférence qui dépendent de lui, a annoncé

que, sans avoir besoin d'un plus grand affaiblissement de la Porte

ottomane, il y concourrait volontiers.

»Il a posé pour principe de son intérêt en ce plus grand partage, que

sa part d'augmentation d'acquisition serait modérée en étendue ou

extension, et qu'il consentait à ce que la part de son allié surtout

fût tracée sur une bien plus grande proportion. Sa Majesté a ajouté

qu'à côté de ce principe de modération elle en plaçait un de sagesse,

qui consistait à ce qu'elle ne se trouvât pas, par ce nouveau plan de

partage, moins bien placée qu'elle ne l'était aujourd'hui pour ses

relations de limites et commerciales.

»Partant de ces deux principes, l'empereur Alexandre verrait

non-seulement sans jalousie, mais même avec plaisir, que l'empereur

Napoléon acquière et réunisse à ses États, outre ce qui a été

mentionné ci-dessus, toutes les îles de l'Archipel, Chypre, Rhodes, et

même ce qui restera des Échelles du Levant, la Syrie et l'Égypte.

»Dans le cas de ce plus vaste partage, l'empereur Alexandre changerait

sa précédente opinion sur le sort de la Servie; il désirerait,

cherchant à faire une part honorable et très-avantageuse à la maison

d'Autriche, que la Servie fût incorporée à la masse des États

autrichiens, et que l'on y ajoutât la Macédoine, à l'exception de la

partie de la Macédoine que la France pourrait désirer pour fortifier

sa frontière d'Albanie, de manière à ce que la France puisse obtenir

Salonique; cette ligne de la frontière autrichienne pourrait se tirer

de Scopia sur Orphano, et ferait aboutir la puissance de la maison

d'Autriche jusqu'à la mer.

»La Croatie pourrait appartenir à la France ou à l'Autriche, au gré de

l'empereur Napoléon.

»L'empereur Alexandre ne dissimule pas à son allié que, trouvant une

satisfaction particulière à tout ce qui a été dit à Tilsit, il place,

d'après le conseil de l'Empereur son ami, ces possessions de la maison

d'Autriche entre les leurs, afin d'éviter le point de contact toujours

si propre à refroidir l'amitié.

»La part de la Russie en ce nouvel et vaste partage eût été d'ajouter,

à ce qui lui avait été adjugé dans le projet précédent, la possession

de la ville de Constantinople avec un rayon de quelques lieues en

Asie, et en Europe une partie de la Romélie, de manière que la

frontière de la Russie, du côté des nouvelles possessions de

l'Autriche, partît de la Bulgarie et suivît la frontière de la Servie

jusque un peu au delà de Solismick et de la chaîne de montagnes qui se

dirige depuis Solismick jusqu'à Trayonopol y compris, et puis la

rivière Moriza jusqu'à la mer.

»Dans la conversation qui a eu lieu sur ce second plan de partage, il

y a eu cette différence d'opinion, que l'une des deux personnes

supposait que si la Russie possédait Constantinople, la France devait

posséder les Dardanelles ou au moins s'approprier celle qui était sur

la côte d'Asie: cette assertion a été combattue de l'autre part, par

l'immense disproportion que l'on venait de proposer dans les parts de

ce nouvel et plus grand partage, et que l'occupation même du fort qui

se trouvait sur la rive d'Asie détruisait tout à fait le principe de

l'empereur de Russie de ne pas se retrouver plus mal placé qu'il ne

l'était maintenant relativement à ses relations géographiques et

commerciales.

»L'empereur Alexandre, mû par le sentiment de son extrême amitié pour

l'empereur Napoléon, a déclaré pour lever la difficulté: 1º qu'il

conviendrait d'une route militaire pour la France qui, traversant les

nouvelles possessions de l'Autriche et de la Russie, lui ouvrirait une

route continentale vers les Échelles et la Syrie; 2º que si l'empereur

Napoléon désirait posséder Smyrne ou tel autre point sur la côte de

Natolie, depuis le point de cette côte qui est vis-à-vis de Mytilène

jusqu'à celui qui se trouve placé vis-à-vis de Rhodes, et y envoyait

des troupes pour les conquérir, l'empereur Alexandre est prêt à

l'assister dans cette entreprise, en joignant à cet effet un corps de

ses troupes aux troupes françaises; 3º que si Smyrne ou telle autre

possession de la côte de Natolie, tels qu'ils viennent d'être

indiqués, ayant passé sous la domination française, venait ensuite à

être attaqué, non-seulement par les Turcs, mais même par les Anglais

en haine de ce traité, S. M. l'empereur de Russie se portera en ce cas

au secours de son allié toutes les fois qu'il en sera requis.

»4º Sa Majesté pense que la maison d'Autriche pourrait sur le même

pied assister la France en la prise de possession de Salonique, et se

porter au secours de cette échelle toutes les fois qu'elle en sera

requise.

»5º L'empereur de Russie déclare qu'il ne désire pas acquérir la rive

méridionale de la mer Noire qui est en Asie, quoique dans la

discussion il avait été pensé qu'elle pouvait être de sa convenance.

»6º L'empereur de Russie a déclaré que, quels que fussent les succès

de ses troupes dans l'Inde, il ne prétendait pas y rien posséder, et

consentait volontiers à ce que la France fit pour elle toutes les

acquisitions territoriales dans l'Inde qu'elle jugerait à propos;

qu'elle était également la maîtresse de céder une partie des conquêtes

qu'elle y ferait à ses alliés.

»Si les deux alliés conviennent entre eux d'une manière précise qu'ils

adoptent l'un ou l'autre de ces deux projets de partage, S. M.

l'empereur Alexandre trouvera un plaisir extrême à se rendre à

l'entrevue personnelle qui lui a été proposée et qui peut-être

pourrait avoir lieu à Erfurt. Il suppose qu'il serait avantageux que

les bases des engagements que l'on y doit prendre soient d'avance

fixées avec une sorte de précision, afin que les deux empereurs

n'aient à ajouter à l'extrême satisfaction de se voir que celle de

pouvoir signer sans retard le destin de cette partie du globe, et

nécessiter par là, comme ils se le proposent, l'Angleterre à désirer

la paix dont elle s'éloigne aujourd'hui à dessein et avec tant de

jactance.»]

[En marge: Napoléon presse les Russes d'envahir la Finlande.]

Cependant ce n'était pas tout que de discuter éventuellement des

projets de partage de l'empire turc. Napoléon pensait qu'il fallait

quelque chose de plus positif pour satisfaire les Russes, quelque

chose qui, en lui imposant un sacrifice moindre, les toucherait

profondément, lorsque des paroles on passerait aux faits, c'était la

conquête de la Finlande. Il avait ordonné à M. de Caulaincourt de

presser vivement l'expédition contre la Suède, par le motif que nous

venons de dire, et aussi parce qu'il désirait compromettre

irrévocablement la Russie dans son système. Une fois engagée contre

les Suédois, elle ne pouvait manquer de l'être contre les Anglais, et

d'en venir à leur égard d'une simple déclaration d'hostilités à des

hostilités réelles. Mais, chose singulière, il en coûtait aux Russes

d'entreprendre la conquête de la Finlande, la plus utile pourtant de

toutes celles qu'ils méditaient, et il leur semblait que c'était assez

d'en avoir obtenu l'autorisation, sans se hâter de l'exécuter. C'est

avec regret qu'ils détournaient une partie de leurs forces, soit de

l'Orient, soit des provinces polonaises, fort agitées en ce moment.

Néanmoins, poussés continuellement par M. de Caulaincourt, ils

finirent par envahir la Finlande dans le courant de février, à

l'époque même où se discutait le plan de partage que nous avons

rapporté.

[En marge: Expédition de Finlande.]

[En marge: Plan mal conçu des Russes.]

[En marge: Première occupation de la Finlande.]

Malgré tous ses efforts, l'empereur Alexandre n'avait pas pu réunir

plus de 25 mille hommes sur la frontière de Finlande. Il en avait

confié le commandement au général Buxhoewden, le même qui avait

signalé son impéritie à Austerlitz, et qui la signala mieux encore

dans la guerre contre la Suède. On lui avait donné d'excellentes

troupes, de bons lieutenants, notamment l'héroïque et infatigable

Bagration, qui, une guerre finie, en voulait commencer une autre.

Napoléon les avait fort pressés d'agir pendant les gelées, afin qu'ils

pussent traverser sans peine les eaux qui couvrent la Finlande, pays

semé de lacs, de forêts, de roches granitiques tombées sur cette terre

comme des aérolithes. Un brave officier suédois, le général

Klingsporr, avec 15 mille hommes de troupes régulières, solides comme

les troupes suédoises, et 4 ou 5 mille hommes de milice, défendait la

contrée. Si le gouvernement suédois, moins insensible à tous les avis

qu'il avait reçus, avait pris ses précautions, et dirigé toutes ses

forces sur ce point, au lieu de menacer les Danois de tentatives

ridicules, il aurait pu disputer avantageusement cette précieuse

province. Mais il y avait laissé trop peu de troupes, et des troupes

trop peu préparées pour opposer une résistance efficace. De leur côté

les Russes attaquèrent d'après un plan fort mal conçu, et qui

attestait la profonde incapacité de leur général en chef. La Finlande,

de Viborg à Abo, d'Abo à Uléaborg, forme un triangle, dont deux côtés

sont baignés par les golfes de Finlande et de Bothnie, tandis que le

troisième est bordé par la frontière russe. Le bon sens indiquait

qu'il fallait opérer par le côté du triangle qui longeait la frontière

russe, c'est-à-dire par le Savolax, parce que c'était la ligne la plus

courte et la moins défendue. Les Suédois en effet occupaient les deux

côtés qui forment le littoral des golfes de Finlande et de Bothnie;

ils étaient répandus dans les ports, peuplés en général par des

Suédois, anciens colons de la Finlande. Si, au lieu de parcourir pour

les leur disputer les deux côtés maritimes du triangle, les Russes

avaient suivi avec une colonne de quinze mille hommes le côté qui

borde leur frontière de Viborg à Uléaborg, n'envoyant le long du

littoral qu'une colonne de dix mille hommes, pour l'occuper à mesure

que les Suédois l'évacueraient, et pour bloquer aussi les places, ils

seraient arrivés avant les Suédois à Uléaborg, et auraient pris

non-seulement la Finlande, mais le général Klingsporr avec la petite

armée chargée de la défense du pays. Ils n'en firent rien,

s'avancèrent le long du littoral en trois colonnes, commandées par les

généraux Gortchakoff, Toutchkoff et Bagration, chassant devant eux les

Suédois, qui se défendaient aussi vigoureusement qu'ils étaient

attaqués, dans une suite de combats partiels. La colonne de gauche

parvenue à Svéaborg, tandis que les deux autres marchaient sur

Tavastéhus, entreprit le blocus de cette grande forteresse maritime,

qui consistait en plusieurs îles fortifiées, et qui était défendue

par le vieil amiral Cronstedt avec 7 mille hommes. Les colonnes du

centre et de droite s'avancèrent de Tavastéhus jusqu'à Abo, après

avoir parcouru le côté du triangle finlandais qui borde le golfe de

Finlande. Le général Bagration fut laissé à Abo, et le général

Toutchkoff fut ensuite acheminé sur le côté qui borde le golfe de

Bothnie, montant droit au nord jusqu'à Uléaborg. Une faible colonne

avait été dirigée sur la ligne essentielle, celle de Viborg à

Uléaborg. Aussi les Russes ne firent-ils que pousser devant eux

l'ennemi, lui enlevant à peine quelques prisonniers, et amenant

eux-mêmes la concentration des Suédois, qui auraient pu, en se jetant

en masse sur la véritable ligne d'opération, d'Uléaborg à Viborg, par

le Savolax, leur faire expier une aussi fausse manière d'opérer. Il y

eut néanmoins de brillants combats de détail, qui prouvaient la

bravoure des troupes des deux nations, l'expérience acquise par les

officiers russes dans leurs guerres contre nous, mais l'ignorance de

leur état-major dans tout ce qui concernait la conduite générale des

opérations. Ce n'est pas ainsi que les généraux français élevés à

l'école de Napoléon auraient agi sur un pareil théâtre de guerre. Les

Russes ayant envahi, mais non conquis le pays, entreprirent le siége

des places du littoral, entre autres celui de Svéaborg, que la gelée

devait singulièrement faciliter.

[En marge: La réunion de la Finlande à la Russie prononcée en vertu

d'une déclaration impériale.]

Un mois à peu près avait suffi à cette marche militaire, qui n'était

que le début de la guerre de Finlande, mois employé par le cabinet

russe à la discussion du partage de l'Orient. En apprenant l'invasion

de ses États, le roi de Suède, pour se venger apparemment de la

surprise que lui faisait son beau-frère, se permit un acte qui n'était

plus guère d'usage, même en Turquie: il fit arrêter l'ambassadeur de

Russie, M. d'Alopeus, au lieu de se borner à le renvoyer, ce qui

excita une indignation générale dans tout le corps diplomatique

résidant à Stockholm. Alexandre répondit avec la dignité convenable à

cette étrange conduite; il laissa partir avec des égards infinis M. de

Steding, ambassadeur de Suède à Saint-Pétersbourg, vieillard respecté

de tout le monde; mais il se vengea autrement, et plus habilement. Il

profita de l'occasion, et prononça la réunion de la Finlande à

l'empire russe. Cette conquête a été l'unique résultat des grands

projets de Tilsit, mais seule elle suffit pour justifier la politique

que suivait en ce moment l'empereur Alexandre, et elle est la preuve

que la Russie ne peut conquérir qu'avec la complicité de la France.

[En marge: Satisfaction produite à Saint-Pétersbourg par la réunion de

la Finlande à l'Empire.]

Malgré le dédain que les Russes avaient affecté pour la conquête de la

Finlande, le fait lui-même, qui semblait consommé quoiqu'il restât

encore bien du sang à verser, le fait toucha vivement les esprits à

Saint-Pétersbourg. On remarqua que, n'ayant essuyé que des défaites au

service de l'Angleterre, on venait, après quelques mois seulement

d'amitié avec la France, d'acquérir une importante province, peu

cultivée et mal peuplée, il est vrai, en quoi elle ressemblait assez

au reste de l'empire, mais admirablement située comme frontière de

terre et de mer, et on commença à espérer que la politique de

l'alliance française pourrait être aussi féconde qu'on se l'était

promis. L'empereur et son ministre étaient rayonnants. Leurs censeurs

ordinaires, MM. de Czartoryski, de Nowolsiltzoff, étaient moins

dédaigneux et moins amers dans leurs critiques. La société de

Saint-Pétersbourg elle-même marquait son contentement à M. de

Caulaincourt par des égards tout nouveaux, adressés non-seulement à sa

personne que l'estime publique environnait, mais aussi à son

gouvernement dont on commençait à être satisfait.

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 08 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 32 / 50 段