empire turc devait entièrement disparaître, soit de l'Europe, soit de
l'Asie. Les Russes, d'après ce nouveau plan, passaient les Balkans et
occupaient le versant méridional, c'est-à-dire l'ancienne Thrace
jusqu'aux détroits, obtenaient l'objet de leurs voeux, Constantinople,
et une portion du rivage de l'Asie pour assurer en leurs mains la
possession de ces détroits. L'Autriche, mieux dotée aussi, et employée
à séparer la Russie de la France, obtenait, outre la Bosnie et la
Servie, l'une et l'autre en toute propriété, la Macédoine elle-même
jusqu'à la mer, moins Salonique. La France, conservant son ancien lot,
l'Albanie, la Thessalie jusqu'à Salonique, la Morée, Candie, avait
encore toutes les îles de l'Archipel, Chypre, la Syrie, l'Égypte. Les
Turcs, rejetés au fond de l'Asie-Mineure et sur l'Euphrate, étaient
libres d'y continuer ce culte du Coran, qui leur faisait perdre leur
empire d'Europe et les trois quarts de celui d'Asie.
[En marge: Constantinople reste le point de désaccord entre MM. de
Romanzoff et de Caulaincourt.]
Dans cette chimérique distribution du monde, destinée peut-être à
devenir un jour une réalité, moins ce qui alors était réservé à la
France, il y avait un point cependant sur lequel on ne pouvait se
mettre d'accord, et sur lequel on disputait comme si tous ces projets
avaient dû recevoir une exécution prochaine. Constantinople
intéressait à la fois l'orgueil et l'ambition des Russes, et chez les
nations l'un n'est pas moins ardent que l'autre. Les Russes voulaient
la ville même de Constantinople comme symbole de l'empire d'Orient;
ils voulaient le Bosphore et les Dardanelles comme clefs des mers. M.
de Caulaincourt, partageant les sentiments de Napoléon qui bondissait
d'orgueil et d'effroi quand on lui demandait de céder Constantinople
aux dominateurs du Nord, refusait péremptoirement, et proposait de
faire de Constantinople et des deux détroits une sorte d'État neutre,
une espèce de ville anséatique, telle que Hambourg ou Brême. Puis
enfin, quand le ministre russe insistant demandait surtout la ville de
Constantinople comme s'il n'eût tenu qu'à Sainte-Sophie, M. de
Caulaincourt cédait, sauf la volonté de son maître, mais exigeait les
Dardanelles pour la France, à titre de route de terre pour aller en
Syrie et en Égypte, ce qui eût fait parcourir aux bataillons français
le chemin des anciens croisés. Les Russes, ayant Sainte-Sophie, ne
voulaient pas abandonner aux Français le détroit des Dardanelles,
qu'ils étaient importunés de voir en la possession des Turcs, si
faibles qu'ils fussent. Ils refusaient même Constantinople à ce prix,
et déclaraient, ce qui était vrai, qu'ils préféraient le premier
partage partiel, celui qui laissait aux Turcs le sud des Balkans et
Constantinople. Satisfaits, dans ce cas, d'avoir les vastes plaines du
Danube jusqu'aux Balkans, ils consentaient à ajourner le reste de leur
conquête, et aimaient mieux voir les clefs de la mer Noire dans les
mains des Turcs que de les mettre dans celles des Français.
On avait beau discuter sur ce grave sujet, on ne pouvait pas
s'entendre, et la querelle interminable qui s'élevait, audacieuse et
folle anticipation sur les siècles, révélait l'intérêt vrai de
l'Europe contre la Russie dans la question de Constantinople. L'Empire
français, devenu en ce moment grand comme l'Europe elle-même, en
ressentait tous les intérêts, et ne voulait pas livrer le détroit d'où
les Russes menaceront un jour l'indépendance du continent européen.
C'était bien assez, en leur livrant la Finlande, de leur avoir procuré
le moyen de faire un pas vers le Sund, autre détroit d'où ils ne
seront pas moins menaçants dans l'avenir. Lorsque, en effet, le
colosse russe aura un pied aux Dardanelles, un autre sur le Sund, le
vieux monde sera esclave, la liberté aura fui en Amérique: chimère
aujourd'hui pour les esprits bornés, ces tristes prévisions seront un
jour cruellement réalisées; car l'Europe, maladroitement divisée comme
les villes de la Grèce devant les rois de Macédoine, aura probablement
le même sort.
[En marge: Envoi d'une note contenant les opinions du cabinet russe
sur le partage de l'Empire turc.]
Après avoir long-temps discuté, le ministre russe et l'ambassadeur
français n'avaient fait que mûrir leurs idées, comme ils disaient. Il
n'y avait plus que le rapprochement des deux souverains qui pût
terminer ces gigantesques désaccords. Il fut donc convenu que l'exposé
des deux plans serait adressé à Napoléon, avec prière d'envoyer ses
opinions, et offre d'une entrevue pour les concilier avec celles de
l'empereur Alexandre. On devait adopter pour cette entrevue un lieu
fort voisin de France, tel qu'Erfurt, par exemple. Mais écrire de
pareilles choses coûtait même à ceux qui avaient osé les dire. M. de
Caulaincourt, averti quelquefois par son bon sens de ce qu'elles
avaient de chimérique ou d'effrayant, aima mieux laisser le soin de
les consigner par écrit à M. de Romanzoff. Celui-ci accepta cette
tâche, et présenta une note, minutée tout entière de sa main, que M.
de Caulaincourt devait adresser immédiatement à Napoléon. Cependant
s'il osa l'écrire, il n'osa point la signer. Il la remit lui-même
écrite de sa main, mais non signée, et, pour lui donner pleine
authenticité, l'empereur Alexandre déclara de vive voix à M. de
Caulaincourt que cette note avait sa pleine approbation, et devait
être reçue, quoique dépourvue de signature, comme l'expression
authentique de la pensée du cabinet russe[31].
[Note 31: Nous croyons devoir citer cette pièce elle-même, monument
peut-être le plus curieux de ce temps extraordinaire, copiée
textuellement sur la minute écrite de la main de M. de Romanzoff,
envoyée à Napoléon, et contenue aujourd'hui dans le dépôt du Louvre.
Nous avons tenu la pièce originale, et nous affirmons la rigoureuse
exactitude de la citation qui suit:
«Puisque S. M. l'Empereur des Français et Roi d'Italie, etc., vient de
juger que, pour arriver à la paix générale et affermir la tranquillité
de l'Europe, il y fallait affaiblir l'empire ottoman par le
démembrement de ses provinces, l'empereur Alexandre, fidèle à ses
engagements et à son amitié, est prêt à y concourir.
»La première pensée qui a dû se présenter à l'empereur de toutes les
Russies, qui aime à se retracer le souvenir de Tilsit, lorsque cette
ouverture lui a été faite, c'est que l'Empereur, son allié, voulait
porter tout de suite à exécution ce dont les deux monarques étaient
convenus dans le traité d'alliance relativement aux Turcs, et qu'il y
ajoutait la proposition d'une expédition dans l'Inde.
»L'on était convenu à Tilsit que la puissance ottomane devait être
rejetée en Asie, ne conservant en Europe que la ville de
Constantinople et la Romélie.
»L'on en avait alors tiré cette conséquence, que l'Empereur des
Français acquerrait l'Albanie, la Morée et l'île de Candie.
»L'on avait dès lors adjugé la Valachie, la Moldavie à la Russie,
donnant à cet empire le Danube pour limite, ce qui comprend la
Bessarabie, qui, en effet, est une lisière au bord de la mer, et que
communément l'on considère comme faisant partie de la Moldavie; si
l'on ajoute à cette part la Bulgarie, l'empereur est prêt à concourir
à l'expédition de l'Inde, dont il n'avait pas été question alors,
pourvu que cette expédition dans l'Inde se fasse comme l'empereur
Napoléon vient de la tracer lui-même, à travers l'Asie-Mineure.
»L'empereur Alexandre applaudit à l'idée de faire intervenir dans
l'expédition de l'Inde un corps de troupes autrichiennes, et, puisque
l'empereur, son allié, paraît le désirer peu nombreux, il juge que ce
concours trouverait une compensation suffisante si l'on adjugeait à
l'Autriche la Croatie turque et la Bosnie, à moins que l'Empereur des
Français ne trouvât sa convenance à en retenir une partie. L'on peut
outre cela offrir à l'Autriche un intérêt moins direct, mais
très-considérable, en réglant ainsi qu'il suit le sort de la Servie,
qui est sans contredit une des belles provinces de l'empire ottoman.
»Les Serviens sont un peuple belliqueux, et cette qualité, qui
commande toujours l'estime, doit inspirer le désir de bien arrêter
leur destinée.
»Les Serviens, pleins du sentiment d'une juste vengeance contre les
Turcs, ont secoué le joug de leurs oppresseurs avec hardiesse, et
sont, dit-on, résolus de ne le reprendre jamais. Il paraît donc
nécessaire, pour consolider la paix, de songer à les rendre
indépendants des Turcs.
»La paix de Tilsit ne prononce rien à leur égard: leur propre voeu,
exprimé vivement et plus d'une fois, les a portés à prier l'empereur
Alexandre de les admettre au nombre de ses sujets; ce dévouement pour
sa personne lui fait désirer qu'ils vivent heureux et satisfaits, sans
vouloir étendre sur eux sa domination: Sa Majesté ne cherche pas des
acquisitions qui pourraient entraver la paix; elle fait avec plaisir
ce sacrifice et tous ceux qui peuvent conduire à la rendre prompte et
solide. Elle propose par conséquent d'ériger la Servie en royaume
indépendant, de donner cette couronne à l'un des archiducs qui ne fût
pas chef de quelque branche souveraine et qui fût assez éloigné de la
succession au trône d'Autriche: dans ce cas-ci, l'on stipulerait même
que jamais ce royaume ne pourrait être réuni à la masse des États de
cette maison.
»Toute cette supposition de démembrement des provinces turques, telle
qu'elle est énumérée ci-dessus, étant calquée d'après les engagements
de Tilsit, n'a paru offrir aucune difficulté aux deux personnes que
les deux empereurs ont chargées de discuter entre elles quels étaient
les moyens d'arriver aux fins que se proposent Leurs Majestés
Impériales.
»L'empereur de Russie est prêt à prendre part à un traité entre les
trois empereurs, qui fixerait les conditions ci-dessus énoncées; mais,
d'un autre côté, ayant jugé que la lettre qu'il venait de recevoir de
la part de l'Empereur des Français semblait indiquer la résolution
d'un beaucoup plus vaste démembrement de l'empire ottoman que celui
qui avait été projeté entre eux à Tilsit, ce monarque, afin d'aller
au-devant de ce qui pourrait convenir aux intérêts des trois cours
impériales, et surtout afin de donner à l'Empereur, son allié, toutes
les preuves d'amitié et de déférence qui dépendent de lui, a annoncé
que, sans avoir besoin d'un plus grand affaiblissement de la Porte
ottomane, il y concourrait volontiers.
»Il a posé pour principe de son intérêt en ce plus grand partage, que
sa part d'augmentation d'acquisition serait modérée en étendue ou
extension, et qu'il consentait à ce que la part de son allié surtout
fût tracée sur une bien plus grande proportion. Sa Majesté a ajouté
qu'à côté de ce principe de modération elle en plaçait un de sagesse,
qui consistait à ce qu'elle ne se trouvât pas, par ce nouveau plan de
partage, moins bien placée qu'elle ne l'était aujourd'hui pour ses
relations de limites et commerciales.
»Partant de ces deux principes, l'empereur Alexandre verrait
non-seulement sans jalousie, mais même avec plaisir, que l'empereur
Napoléon acquière et réunisse à ses États, outre ce qui a été
mentionné ci-dessus, toutes les îles de l'Archipel, Chypre, Rhodes, et
même ce qui restera des Échelles du Levant, la Syrie et l'Égypte.
»Dans le cas de ce plus vaste partage, l'empereur Alexandre changerait
sa précédente opinion sur le sort de la Servie; il désirerait,
cherchant à faire une part honorable et très-avantageuse à la maison
d'Autriche, que la Servie fût incorporée à la masse des États
autrichiens, et que l'on y ajoutât la Macédoine, à l'exception de la
partie de la Macédoine que la France pourrait désirer pour fortifier
sa frontière d'Albanie, de manière à ce que la France puisse obtenir
Salonique; cette ligne de la frontière autrichienne pourrait se tirer
de Scopia sur Orphano, et ferait aboutir la puissance de la maison
d'Autriche jusqu'à la mer.
»La Croatie pourrait appartenir à la France ou à l'Autriche, au gré de
l'empereur Napoléon.
»L'empereur Alexandre ne dissimule pas à son allié que, trouvant une
satisfaction particulière à tout ce qui a été dit à Tilsit, il place,
d'après le conseil de l'Empereur son ami, ces possessions de la maison
d'Autriche entre les leurs, afin d'éviter le point de contact toujours
si propre à refroidir l'amitié.
»La part de la Russie en ce nouvel et vaste partage eût été d'ajouter,
à ce qui lui avait été adjugé dans le projet précédent, la possession
de la ville de Constantinople avec un rayon de quelques lieues en
Asie, et en Europe une partie de la Romélie, de manière que la
frontière de la Russie, du côté des nouvelles possessions de
l'Autriche, partît de la Bulgarie et suivît la frontière de la Servie
jusque un peu au delà de Solismick et de la chaîne de montagnes qui se
dirige depuis Solismick jusqu'à Trayonopol y compris, et puis la
rivière Moriza jusqu'à la mer.
»Dans la conversation qui a eu lieu sur ce second plan de partage, il
y a eu cette différence d'opinion, que l'une des deux personnes
supposait que si la Russie possédait Constantinople, la France devait
posséder les Dardanelles ou au moins s'approprier celle qui était sur
la côte d'Asie: cette assertion a été combattue de l'autre part, par
l'immense disproportion que l'on venait de proposer dans les parts de
ce nouvel et plus grand partage, et que l'occupation même du fort qui
se trouvait sur la rive d'Asie détruisait tout à fait le principe de
l'empereur de Russie de ne pas se retrouver plus mal placé qu'il ne
l'était maintenant relativement à ses relations géographiques et
commerciales.
»L'empereur Alexandre, mû par le sentiment de son extrême amitié pour
l'empereur Napoléon, a déclaré pour lever la difficulté: 1º qu'il
conviendrait d'une route militaire pour la France qui, traversant les
nouvelles possessions de l'Autriche et de la Russie, lui ouvrirait une
route continentale vers les Échelles et la Syrie; 2º que si l'empereur
Napoléon désirait posséder Smyrne ou tel autre point sur la côte de
Natolie, depuis le point de cette côte qui est vis-à-vis de Mytilène
jusqu'à celui qui se trouve placé vis-à-vis de Rhodes, et y envoyait
des troupes pour les conquérir, l'empereur Alexandre est prêt à
l'assister dans cette entreprise, en joignant à cet effet un corps de
ses troupes aux troupes françaises; 3º que si Smyrne ou telle autre
possession de la côte de Natolie, tels qu'ils viennent d'être
indiqués, ayant passé sous la domination française, venait ensuite à
être attaqué, non-seulement par les Turcs, mais même par les Anglais
en haine de ce traité, S. M. l'empereur de Russie se portera en ce cas
au secours de son allié toutes les fois qu'il en sera requis.
»4º Sa Majesté pense que la maison d'Autriche pourrait sur le même
pied assister la France en la prise de possession de Salonique, et se
porter au secours de cette échelle toutes les fois qu'elle en sera
requise.
»5º L'empereur de Russie déclare qu'il ne désire pas acquérir la rive
méridionale de la mer Noire qui est en Asie, quoique dans la
discussion il avait été pensé qu'elle pouvait être de sa convenance.
»6º L'empereur de Russie a déclaré que, quels que fussent les succès
de ses troupes dans l'Inde, il ne prétendait pas y rien posséder, et
consentait volontiers à ce que la France fit pour elle toutes les
acquisitions territoriales dans l'Inde qu'elle jugerait à propos;
qu'elle était également la maîtresse de céder une partie des conquêtes
qu'elle y ferait à ses alliés.
»Si les deux alliés conviennent entre eux d'une manière précise qu'ils
adoptent l'un ou l'autre de ces deux projets de partage, S. M.
l'empereur Alexandre trouvera un plaisir extrême à se rendre à
l'entrevue personnelle qui lui a été proposée et qui peut-être
pourrait avoir lieu à Erfurt. Il suppose qu'il serait avantageux que
les bases des engagements que l'on y doit prendre soient d'avance
fixées avec une sorte de précision, afin que les deux empereurs
n'aient à ajouter à l'extrême satisfaction de se voir que celle de
pouvoir signer sans retard le destin de cette partie du globe, et
nécessiter par là, comme ils se le proposent, l'Angleterre à désirer
la paix dont elle s'éloigne aujourd'hui à dessein et avec tant de
jactance.»]
[En marge: Napoléon presse les Russes d'envahir la Finlande.]
Cependant ce n'était pas tout que de discuter éventuellement des
projets de partage de l'empire turc. Napoléon pensait qu'il fallait
quelque chose de plus positif pour satisfaire les Russes, quelque
chose qui, en lui imposant un sacrifice moindre, les toucherait
profondément, lorsque des paroles on passerait aux faits, c'était la
conquête de la Finlande. Il avait ordonné à M. de Caulaincourt de
presser vivement l'expédition contre la Suède, par le motif que nous
venons de dire, et aussi parce qu'il désirait compromettre
irrévocablement la Russie dans son système. Une fois engagée contre
les Suédois, elle ne pouvait manquer de l'être contre les Anglais, et
d'en venir à leur égard d'une simple déclaration d'hostilités à des
hostilités réelles. Mais, chose singulière, il en coûtait aux Russes
d'entreprendre la conquête de la Finlande, la plus utile pourtant de
toutes celles qu'ils méditaient, et il leur semblait que c'était assez
d'en avoir obtenu l'autorisation, sans se hâter de l'exécuter. C'est
avec regret qu'ils détournaient une partie de leurs forces, soit de
l'Orient, soit des provinces polonaises, fort agitées en ce moment.
Néanmoins, poussés continuellement par M. de Caulaincourt, ils
finirent par envahir la Finlande dans le courant de février, à
l'époque même où se discutait le plan de partage que nous avons
rapporté.
[En marge: Expédition de Finlande.]
[En marge: Plan mal conçu des Russes.]
[En marge: Première occupation de la Finlande.]
Malgré tous ses efforts, l'empereur Alexandre n'avait pas pu réunir
plus de 25 mille hommes sur la frontière de Finlande. Il en avait
confié le commandement au général Buxhoewden, le même qui avait
signalé son impéritie à Austerlitz, et qui la signala mieux encore
dans la guerre contre la Suède. On lui avait donné d'excellentes
troupes, de bons lieutenants, notamment l'héroïque et infatigable
Bagration, qui, une guerre finie, en voulait commencer une autre.
Napoléon les avait fort pressés d'agir pendant les gelées, afin qu'ils
pussent traverser sans peine les eaux qui couvrent la Finlande, pays
semé de lacs, de forêts, de roches granitiques tombées sur cette terre
comme des aérolithes. Un brave officier suédois, le général
Klingsporr, avec 15 mille hommes de troupes régulières, solides comme
les troupes suédoises, et 4 ou 5 mille hommes de milice, défendait la
contrée. Si le gouvernement suédois, moins insensible à tous les avis
qu'il avait reçus, avait pris ses précautions, et dirigé toutes ses
forces sur ce point, au lieu de menacer les Danois de tentatives
ridicules, il aurait pu disputer avantageusement cette précieuse
province. Mais il y avait laissé trop peu de troupes, et des troupes
trop peu préparées pour opposer une résistance efficace. De leur côté
les Russes attaquèrent d'après un plan fort mal conçu, et qui
attestait la profonde incapacité de leur général en chef. La Finlande,
de Viborg à Abo, d'Abo à Uléaborg, forme un triangle, dont deux côtés
sont baignés par les golfes de Finlande et de Bothnie, tandis que le
troisième est bordé par la frontière russe. Le bon sens indiquait
qu'il fallait opérer par le côté du triangle qui longeait la frontière
russe, c'est-à-dire par le Savolax, parce que c'était la ligne la plus
courte et la moins défendue. Les Suédois en effet occupaient les deux
côtés qui forment le littoral des golfes de Finlande et de Bothnie;
ils étaient répandus dans les ports, peuplés en général par des
Suédois, anciens colons de la Finlande. Si, au lieu de parcourir pour
les leur disputer les deux côtés maritimes du triangle, les Russes
avaient suivi avec une colonne de quinze mille hommes le côté qui
borde leur frontière de Viborg à Uléaborg, n'envoyant le long du
littoral qu'une colonne de dix mille hommes, pour l'occuper à mesure
que les Suédois l'évacueraient, et pour bloquer aussi les places, ils
seraient arrivés avant les Suédois à Uléaborg, et auraient pris
non-seulement la Finlande, mais le général Klingsporr avec la petite
armée chargée de la défense du pays. Ils n'en firent rien,
s'avancèrent le long du littoral en trois colonnes, commandées par les
généraux Gortchakoff, Toutchkoff et Bagration, chassant devant eux les
Suédois, qui se défendaient aussi vigoureusement qu'ils étaient
attaqués, dans une suite de combats partiels. La colonne de gauche
parvenue à Svéaborg, tandis que les deux autres marchaient sur
Tavastéhus, entreprit le blocus de cette grande forteresse maritime,
qui consistait en plusieurs îles fortifiées, et qui était défendue
par le vieil amiral Cronstedt avec 7 mille hommes. Les colonnes du
centre et de droite s'avancèrent de Tavastéhus jusqu'à Abo, après
avoir parcouru le côté du triangle finlandais qui borde le golfe de
Finlande. Le général Bagration fut laissé à Abo, et le général
Toutchkoff fut ensuite acheminé sur le côté qui borde le golfe de
Bothnie, montant droit au nord jusqu'à Uléaborg. Une faible colonne
avait été dirigée sur la ligne essentielle, celle de Viborg à
Uléaborg. Aussi les Russes ne firent-ils que pousser devant eux
l'ennemi, lui enlevant à peine quelques prisonniers, et amenant
eux-mêmes la concentration des Suédois, qui auraient pu, en se jetant
en masse sur la véritable ligne d'opération, d'Uléaborg à Viborg, par
le Savolax, leur faire expier une aussi fausse manière d'opérer. Il y
eut néanmoins de brillants combats de détail, qui prouvaient la
bravoure des troupes des deux nations, l'expérience acquise par les
officiers russes dans leurs guerres contre nous, mais l'ignorance de
leur état-major dans tout ce qui concernait la conduite générale des
opérations. Ce n'est pas ainsi que les généraux français élevés à
l'école de Napoléon auraient agi sur un pareil théâtre de guerre. Les
Russes ayant envahi, mais non conquis le pays, entreprirent le siége
des places du littoral, entre autres celui de Svéaborg, que la gelée
devait singulièrement faciliter.
[En marge: La réunion de la Finlande à la Russie prononcée en vertu
d'une déclaration impériale.]
Un mois à peu près avait suffi à cette marche militaire, qui n'était
que le début de la guerre de Finlande, mois employé par le cabinet
russe à la discussion du partage de l'Orient. En apprenant l'invasion
de ses États, le roi de Suède, pour se venger apparemment de la
surprise que lui faisait son beau-frère, se permit un acte qui n'était
plus guère d'usage, même en Turquie: il fit arrêter l'ambassadeur de
Russie, M. d'Alopeus, au lieu de se borner à le renvoyer, ce qui
excita une indignation générale dans tout le corps diplomatique
résidant à Stockholm. Alexandre répondit avec la dignité convenable à
cette étrange conduite; il laissa partir avec des égards infinis M. de
Steding, ambassadeur de Suède à Saint-Pétersbourg, vieillard respecté
de tout le monde; mais il se vengea autrement, et plus habilement. Il
profita de l'occasion, et prononça la réunion de la Finlande à
l'empire russe. Cette conquête a été l'unique résultat des grands
projets de Tilsit, mais seule elle suffit pour justifier la politique
que suivait en ce moment l'empereur Alexandre, et elle est la preuve
que la Russie ne peut conquérir qu'avec la complicité de la France.
[En marge: Satisfaction produite à Saint-Pétersbourg par la réunion de
la Finlande à l'Empire.]
Malgré le dédain que les Russes avaient affecté pour la conquête de la
Finlande, le fait lui-même, qui semblait consommé quoiqu'il restât
encore bien du sang à verser, le fait toucha vivement les esprits à
Saint-Pétersbourg. On remarqua que, n'ayant essuyé que des défaites au
service de l'Angleterre, on venait, après quelques mois seulement
d'amitié avec la France, d'acquérir une importante province, peu
cultivée et mal peuplée, il est vrai, en quoi elle ressemblait assez
au reste de l'empire, mais admirablement située comme frontière de
terre et de mer, et on commença à espérer que la politique de
l'alliance française pourrait être aussi féconde qu'on se l'était
promis. L'empereur et son ministre étaient rayonnants. Leurs censeurs
ordinaires, MM. de Czartoryski, de Nowolsiltzoff, étaient moins
dédaigneux et moins amers dans leurs critiques. La société de
Saint-Pétersbourg elle-même marquait son contentement à M. de
Caulaincourt par des égards tout nouveaux, adressés non-seulement à sa
personne que l'estime publique environnait, mais aussi à son
gouvernement dont on commençait à être satisfait.