séjour de Paris, pour qu'il contribuât par ses rapports au maintien de
l'alliance. Mais il le trouva tellement vif, tellement intraitable sur
la double affaire de l'évacuation de la Prusse et de l'acquisition des
provinces du Danube, qu'il en fut importuné. Il se sentait si fort, et
il était lui-même si peu patient, qu'il ne pouvait pas supporter
long-temps l'insistance de M. de Tolstoy. Napoléon, ne dissimulant
qu'à moitié l'ennui qu'il ressentait, dit au nouvel ambassadeur que
si, après avoir évacué toute la vieille Prusse et une partie de la
Poméranie, il continuait à occuper le Brandebourg et la Silésie,
c'était parce qu'on avait refusé d'acquitter les contributions de
guerre; qu'il ne demandait pas mieux que de retirer ses troupes dès
qu'on l'aurait payé; que si du reste il demeurait en Prusse au delà du
terme prévu, les Russes de leur côté demeuraient sans motif avouable
dans les provinces du Danube, et que la Moldavie et la Valachie
valaient bien la Silésie. Sans le dire précisément, Napoléon parut,
aux yeux d'un esprit prévenu comme l'était M. de Tolstoy, faire
dépendre l'évacuation de la Silésie de celle de la Moldavie et de la
Valachie, et lier presque l'acquisition de celles-ci par les Russes à
l'acquisition de celle-là par les Français. L'humeur de M. de Tolstoy
dut céder à la hauteur de Napoléon, mais le ministre russe conçut un
vif dépit, et comme on cherche toujours la société qui sympathise le
mieux avec les sentiments qu'on éprouve, il fréquenta de préférence
les entêtés peu nombreux qui, dans l'ancienne noblesse française, se
vengeaient par leurs propos de n'être point encore admis à la cour
impériale. Il tint un langage peu amical, faillit avoir avec le
maréchal Ney, qui n'était pas endurant, une querelle sur le mérite des
armées russe et française, et se montra plutôt le représentant d'une
cour malveillante que celui d'une cour qui voulait être, et qui était
en effet, pour le moment du moins, une intime alliée. M. de Talleyrand
avec son sang-froid dédaigneux fut chargé de contenir, de calmer, de
réprimer au besoin l'humeur incommode de M. de Tolstoy.
[En marge: Conduite de M. de Caulaincourt à Saint-Pétersbourg.]
[En marge: Accueil fait par l'empereur Alexandre à M. de
Caulaincourt.]
[En marge: Opinions diverses à Saint-Pétersbourg.]
Les choses se passèrent mieux à Saint-Pétersbourg, entre M. de
Caulaincourt et l'empereur Alexandre; mais celui-ci ne dissimula pas
plus que son ambassadeur le chagrin qu'il éprouvait. M. de
Caulaincourt était un homme grave, portant sur son visage la droiture
qui était dans son âme, n'ayant qu'une faiblesse, c'était de ne
pouvoir se consoler du rôle qu'il avait joué dans l'affaire du duc
d'Enghien, ce qui le rendait sensible outre mesure à l'estime qu'on
lui témoignait, et ce qui fournit à l'empereur Alexandre un moyen de
le dominer. M. de Caulaincourt trouva l'empereur plein à son égard de
grâce et de courtoisie, mais blessé au coeur de ne pas voir se
réaliser immédiatement les promesses qu'on lui avait faites. À Tilsit
Napoléon avait dit à l'empereur Alexandre que si la guerre continuait,
et si la Russie y prenait part, elle pourrait trouver vers la Baltique
un accroissement de sûreté, vers la mer Noire un accroissement de
grandeur, et il avait éventuellement parlé de la distribution à faire
des provinces de l'empire turc, sans toutefois rien stipuler de
positif. Mais si, d'une part, dans l'entraînement de ces
communications, il avait peut-être plus dit qu'il ne voulait accorder,
l'empereur Alexandre avait entendu plus qu'on ne lui avait dit, et,
revenu à Pétersbourg au milieu d'une société mécontente, il avait
fait, pour la ramener, beaucoup de confidences indiscrètes et
exagérées. Peu à peu l'opinion s'était répandue dans les salons de
Saint-Pétersbourg que la Russie, quoique vaincue à Friedland, avait
rapporté de Tilsit le don de la Finlande, de la Moldavie et de la
Valachie. Ceux qui étaient bien disposés pour l'empereur Alexandre, ou
qui du moins n'avaient pas le parti pris de blâmer la nouvelle marche
du gouvernement, estimaient que c'était là un fort beau prix de
plusieurs campagnes malheureuses; que si la Russie devait de si vastes
conquêtes à l'amitié de la France, elle faisait bien de cultiver et de
conserver cette amitié. Ceux, au contraire, qui avaient encore dans le
coeur tous les sentiments excités par la dernière guerre, ou qui en
voulaient à l'empereur de son inconstance, tels que MM. de
Czartoryski, Nowosiltzoff, Strogonoff, Kotschoubey, représentants de
la politique abandonnée, ceux-là disaient que la conquête de la
Finlande, vers laquelle on poussait la Russie, n'avait aucune valeur,
que c'était un pays de lacs et de marécages, entièrement dépourvu
d'habitants; que de plus cette conquête était immorale, puisqu'elle
était obtenue sur un parent et un allié, le roi de Suède; que du reste
ce serait la seule que Napoléon laisserait faire à l'empereur
Alexandre, que jamais il ne lui livrerait la Moldavie et la Valachie,
ce dont on ne tarderait pas à se convaincre; que l'alliance française
était donc à la fois une défection, une inconséquence et une duperie.
[En marge: Langage de l'empereur Alexandre.]
Ces propos répétés à l'empereur Alexandre le piquaient au vif, et, en
voyant par les rapports de M. de Tolstoy qu'ils pourraient bien un
jour se vérifier, il en exprima un chagrin extrême à M. de
Caulaincourt. Il le reçut avec de grands égards, lui témoigna une
estime dont il voyait que cet ambassadeur était avide, et puis, venant
à ce qui concernait les intérêts russes, il se répandit en plaintes
amères. Il n'avait jamais entendu, disait-il, lier le sort de la
Silésie à celui de la Moldavie et de la Valachie. Il avait stipulé et
obtenu de l'amitié de l'empereur Napoléon la restitution d'une partie
des États prussiens, restitution nécessaire, indispensable à l'honneur
de la Russie. Il se serait contenté de cette restitution, et se serait
retiré au fond de son empire, satisfait d'avoir épargné à ses
malheureux alliés quelques-unes des conséquences de la guerre, si
l'empereur Napoléon, voulant l'engager dans son système, ne lui avait
fait entrevoir des agrandissements soit au nord, soit au midi de
l'empire, et n'avait été le premier à lui parler de la Moldavie et de
la Valachie. Poussé à entrer dans cette voie, il avait fait tout ce
que Napoléon avait désiré: il avait déclaré la guerre à l'Angleterre,
malgré les intérêts du commerce russe; il l'avait résolue avec la
Suède, malgré la parenté; et, quand lui et tout le monde dans l'empire
s'attendait à recevoir le prix de tant de dévouement à une politique
étrangère, il arrivait tout à coup de Paris la nouvelle qu'il fallait
renoncer aux plus légitimes espérances! Le czar ne pouvait revenir de
sa surprise et se consoler de son chagrin. Vouloir lier le sort de la
Silésie à celui de la Moldavie et de la Valachie, retenir l'une aux
Prussiens pour donner les deux autres aux Russes, c'était lui faire un
devoir d'honneur de tout refuser. Il ne pouvait pas payer, avec les
dépouilles d'un ami malheureux qu'on l'accusait d'avoir déjà trop
sacrifié, les acquisitions qu'on lui permettait de faire sur le
Danube.--_Ces malheureux Prussiens_, dit Alexandre à M. de
Caulaincourt, _n'ont pas de quoi manger_. Délivrez-moi de leurs
importunités, et je n'aurai plus rien qui me trouble dans mes
relations avec la France. D'ailleurs que ferait Napoléon de la
Silésie? La garderait-il pour lui? Mais ce serait devenir mon voisin,
et les voisins, il me l'a déclaré lui-même, ne sont jamais des amis. À
quoi lui servirait une province si éloignée de son empire? Qu'il
prenne autour de lui, près de lui, tout ce qu'il voudra, je le trouve
naturel et bien entendu. Il a pris l'Étrurie; il va, dit-on, prendre
les États romains; il médite on ne sait quoi sur l'Espagne! soit.
Qu'il fasse au Midi ce qui lui convient, mais qu'il nous laisse faire
au Nord ce qui nous convient également, et qu'il ne se rapproche pas
tant de nos frontières. S'il ne veut pas la Silésie pour lui, la
pourrait-il donner à quelqu'un qui me vaille? Assurément non, et en la
rendant aux Prussiens, ce qui est la plus simple des solutions, il ne
faut pas qu'en revanche il me refuse ce qu'il m'a promis. Il
tromperait ainsi non-seulement mon attente, mais celle de la nation
russe, qui estimerait que la Finlande ne vaut pas la guerre qu'elle va
lui coûter avec l'Angleterre et la Suède, qui dirait que j'ai été dupe
du grand homme avec lequel je me suis abouché à Tilsit; qu'on ne peut
le rencontrer sans danger, ni sur un champ de bataille, ni dans une
négociation; et qu'il eût mieux valu, sans continuer une guerre
impolitique et dangereuse, se séparer en paix, mais avec
l'indifférence et la froideur que justifient les distances.
Tel avait été, et tel était tous les jours le langage de l'empereur
Alexandre à M. de Caulaincourt. Il n'ajoutait pas que, si on lui avait
laissé espérer les provinces du Danube, c'était sans les lui
promettre, et que si d'une simple espérance la nation russe, trompée
par des bruits de cour, avait fait un engagement formel, le tort en
était à lui, à son indiscrétion, à sa faiblesse même, puisqu'il
n'avait su dominer son entourage qu'en promettant ce qu'il ne pouvait
pas tenir. Alexandre n'ajoutait pas cela, mais il était évident que,
si on ne venait pas à son secours, en accordant ce qu'il avait
imprudemment laissé espérer à la nation, il serait cruellement blessé,
son ministre Romanzoff aussi, et que, si le brusque changement de
politique opéré à Tilsit était trop récent pour qu'on osât s'en
permettre un autre tout aussi brusque, on n'en garderait pas moins au
fond du coeur une blessure profonde, toujours saignante, et que
bientôt de nouvelles guerres pourraient s'ensuivre.
[En marge: Efforts de M. de Caulaincourt pour rassurer l'empereur
Alexandre.]
M. de Caulaincourt, en affirmant avec son honnêteté imposante la bonne
foi de Napoléon, en assurant que tout s'éclaircirait, en rejetant sur
un malentendu, sur la susceptibilité ombrageuse de M. de Tolstoy, les
fâcheux rapports arrivés de Paris, parvint à remettre un peu de calme
dans l'âme de l'empereur Alexandre. Celui-ci finit par s'en prendre à
M. de Tolstoy lui-même, à sa maladresse, à ses mauvaises dispositions,
et déclara devant M. de Caulaincourt qu'il ne manquerait pas, s'il
trouvait encore M. de Tolstoy, comme jadis M. de Markoff, occupé à
brouiller les deux cours, de faire un exemple éclatant de ceux qui
prenaient à tâche de le contrarier, au lieu de s'appliquer à le
servir. L'empereur Alexandre avait paru fort sensible aux magnifiques
cadeaux de porcelaine de Sèvres envoyés à Saint-Pétersbourg, à la
cession de cinquante mille fusils, à la réception des cadets russes
dans la marine française. Mais rien ne touchait ce coeur, plein d'une
seule passion, que l'objet de sa passion même. Les provinces du Danube
ou rien, voilà ce qui était sur son visage comme dans son âme,
vivement éprise d'ambition et de renommée.
Du reste M. de Caulaincourt, pour savoir au juste si la nation
partageait les sentiments de son souverain, envoya à Moscou l'un des
employés de l'ambassade afin de recueillir ce qu'on y disait.
Cet employé, transporté au milieu des cercles de la vieille
aristocratie russe, où le langage était plus naïf et plus vrai qu'à
Saint-Pétersbourg, entendit répéter que le jeune czar avait bien
vite passé de la haine à l'amitié en épousant à Tilsit la politique
de la France, bien légèrement compromis les intérêts du commerce
russe en déclarant la guerre à la Grande-Bretagne; que la Finlande
était une bien faible compensation pour de tels sacrifices; qu'il
fallait pour les payer convenablement la Valachie et la Moldavie au
moins; mais que jamais on n'obtiendrait de Napoléon ces belles
provinces, et que leur jeune empereur en serait cette fois pour une
inconséquence et un désagrément de plus.
M. de Caulaincourt se hâta de transmettre ces divers renseignements à
Napoléon, et lui déclara que sans doute la cour de Russie, quoique
vivement dépitée, ne ferait pas la guerre, mais qu'on ne pourrait plus
compter sur elle, si on ne lui accordait pas ce qu'avec ou sans raison
elle s'était flattée d'obtenir.
[En marge: Napoléon se décide à des sacrifices en Orient, pour
s'assurer le concours de la Russie à ses projets sur l'Espagne.]
Le général Savary, revenu de Saint-Pétersbourg, corrobora de son
témoignage les rapports de M. de Caulaincourt, les appuya du récit
d'une foule de détails qu'il avait recueillis lui-même, et confirma
Napoléon dans l'idée qu'il dépendait de lui de s'attacher entièrement
l'empereur Alexandre, de l'enchaîner à tous ses projets, quels qu'ils
fussent, moyennant une concession en Orient. Décidé dès le milieu de
février à en finir avec les Bourbons d'Espagne, Napoléon n'hésita
plus, et prit son parti de payer sur les bords du Danube la nouvelle
puissance qu'il se croyait près d'acquérir sur les bords de l'Èbre et
du Tage.
C'était assurément le meilleur parti qu'il pût adopter; car quoiqu'il
fût bien fâcheux de conduire soi-même par la main les Russes à
Constantinople, ou du moins de les rapprocher de ce but de leur
éternelle ambition, cependant il fallait être conséquent, et subir la
condition de ce qu'on allait entreprendre. Il fallait accorder une ou
deux provinces sur le Danube, pour acquérir le droit de détrôner en
Espagne l'une des plus vieilles dynasties de l'Europe, et de
renouveler au delà des Pyrénées la politique de Louis XIV. Du reste,
si on s'était borné à donner aux Russes la Moldavie et la Valachie
sans la Bulgarie, c'est-à-dire à les mener jusqu'aux bords du Danube,
en prenant soin de les y arrêter; si en même temps on avait procuré
aux Autrichiens la Bosnie, la Servie, la Bulgarie, pour les opposer
aux Russes en les plaçant eux-mêmes sur le chemin de Constantinople,
le mal n'eût pas été à beaucoup près aussi grand. L'Albanie, la Morée
auraient été pour la France une belle compensation, et l'on n'aurait
pas acheté trop cher la concession qu'on était obligé de faire, pour
s'assurer l'alliance russe. Le langage quotidien de l'empereur
Alexandre et de M. de Romanzoff ne laissait aucun doute sur leur
acquiescement à ces conditions. Il fallait donc s'y tenir, payer
l'alliance russe, puisqu'on s'en était fait un besoin, mais ne pas
pousser plus loin le démembrement de la vieille Europe, ne pas
contribuer davantage à la croissance du jeune colosse sorti des glaces
du pôle, et grandissant depuis un siècle de manière à épouvanter le
monde.
[En marge: Le partage de l'empire turc mis en discussion sous la
condition essentielle d'une expédition dans l'Inde.]
[En marge: Joie d'Alexandre en recevant une lettre de Napoléon.]
Cependant Napoléon, soit qu'il voulût occuper l'imagination
d'Alexandre, soit que, réduit à la nécessité d'un sacrifice, il
cherchât à l'envelopper dans un immense remaniement, soit enfin qu'il
songeât à tirer des circonstances, outre le renversement de la
dynastie des Bourbons, l'acquisition entière des rivages de la
Méditerranée, Napoléon ne crut pas devoir s'en tenir au simple abandon
de la Moldavie et de la Valachie, qui aurait tout arrangé, et
consentit à laisser soulever la question immense du partage complet de
l'empire ottoman. Dans le moment les Turcs excités secrètement par
l'Autriche, publiquement par l'Angleterre, l'une et l'autre leur
disant que la France allait les sacrifier à l'ambition russe, les
Turcs se conduisaient de la manière la plus odieuse envers les
Français, faisaient tomber la tête de leurs partisans, n'osant faire
tomber celles de leurs nationaux, se comportaient en un mot en
barbares furieux, ivres de sang et de pillage. Napoléon, exaspéré
contre eux, se décida enfin à écrire à l'empereur Alexandre une lettre
dans laquelle il annonçait l'intention d'aborder la question de
l'empire d'Orient, de la traiter sous toutes ses faces, de la résoudre
définitivement; dans laquelle il exprimait aussi le désir d'admettre
l'Autriche au partage, et posait pour condition essentielle de ce
partage, quel qu'il fût, partiel ou total, plus avantageux pour
ceux-ci ou pour ceux-là, une expédition gigantesque dans l'Inde, à
travers le continent d'Asie, exécutée par une armée française,
autrichienne et russe. C'est M. de Caulaincourt qui remit à
l'empereur Alexandre la lettre de Napoléon. Le czar était averti déjà
par une dépêche de M. de Tolstoy du changement favorable survenu à
Paris, et il accueillit l'ambassadeur de France avec des transports de
joie. Il voulut lire sur-le-champ, et devant lui, la lettre de
Napoléon. Il la lut avec une émotion qu'il ne pouvait pas
contenir.--Ah, le grand homme! s'écriait-il à chaque instant, le grand
homme! Le voilà revenu aux idées de Tilsit! Dites-lui, répéta-t-il
souvent à M. de Caulaincourt, que je lui suis dévoué pour la vie, que
mon empire, mes armées, tout est à sa disposition. Quand je lui
demande d'accorder quelque chose qui satisfasse l'orgueil de la nation
russe, ce n'est pas par ambition que je parle, c'est pour lui donner
cette nation tout entière, et aussi dévouée à ses grands projets que
je le suis moi-même. Votre maître, ajoutait-il, veut intéresser
l'Autriche au démembrement de l'empire turc: il a raison. C'est une
sage pensée, je m'y associe volontiers. Il veut une expédition dans
l'Inde, j'y consens également. Je lui en ai déjà fait connaître les
difficultés dans nos longs entretiens à Tilsit. Il est habitué à ne
compter les obstacles pour rien; cependant le climat, les distances en
présentent ici qui dépassent tout ce qu'il peut imaginer. Mais qu'il
soit tranquille, les préparatifs de ma part seront proportionnés aux
difficultés. Maintenant il faut nous entendre sur la distribution des
territoires que nous allons arracher à la barbarie turque. Traitez ce
sujet à fond avec M. de Romanzoff. Néanmoins il ne faut pas nous le
dissimuler, tout cela ne pourra se traiter utilement, définitivement,
que dans un tête-à-tête entre moi et Napoléon. Il faut commencer par
examiner le sujet sous toutes ses faces. Dès que nos idées auront
acquis un commencement de maturité, je quitterai Saint-Pétersbourg, et
j'irai à la rencontre de votre Empereur aussi loin qu'il le voudra. Je
désirerais bien aller jusqu'à Paris, mais je ne le puis pas; et
d'ailleurs c'est un rendez-vous d'affaires qu'il nous faut, et non un
rendez-vous d'éclat et de plaisir. Nous pourrions choisir Weimar, où
nous serions au sein de ma propre famille. Cependant là encore nous
serions importunés de mille soins. À Erfurt nous serions plus isolés
et plus libres. Proposez ce lieu à votre souverain, et, sa réponse
arrivée, je partirai à l'instant même, je voyagerai comme un
courrier.--En disant ces choses et mille autres inutiles à rapporter,
l'empereur, plein d'une joie dont il n'était pas maître, reconnut que
M. de Caulaincourt avait raison quelque temps auparavant en cherchant
à le rassurer sur les intentions de Napoléon, et en imputant le
désaccord momentané dont il se plaignait à de purs malentendus. Il
répéta de nouveau qu'il voyait bien que c'était M. de Tolstoy qui
avait été cause de ces malentendus, que cet ambassadeur était gauche,
emporté, peut-être même indocile à la nouvelle politique du cabinet
russe; qu'il voulait le changer, en envoyer un autre qui serait tout à
fait du goût de Napoléon, mais qu'il ne savait où le prendre; que
partout il rencontrait des esprits récalcitrants; qu'il finirait bien
cependant par les soumettre, quelque sévérité qu'il fallût déployer
pour les _faire marcher dans le grand système de Tilsit_.
[En marge: Conférences de M. de Romanzoff et de M. de Caulaincourt sur
le partage de l'empire d'Orient.]
M. de Caulaincourt ne trouva pas le vieux M. de Romanzoff moins vif,
moins jeune dans l'expression de sa joie.--Nous voici enfin revenus
aux grandes idées de Tilsit, répéta-t-il à M. de Caulaincourt.
Celles-là, nous les comprenons, nous y entrons; elles sont dignes du
grand homme qui honore le siècle et l'humanité.--Après d'incroyables
témoignages de satisfaction et de dévouement à la France, M. de
Romanzoff voulut enfin aborder cette difficile question du partage.
Alors commencèrent les embarras, la confusion même, il faut le dire.
Mettre audacieusement la main sur les vastes contrées qui importent
tant à l'équilibre du monde, et qui appartiennent non pas seulement
aux stupides possesseurs qui les font vivre dans la barbarie et la
stérilité, mais bien plus encore à l'Europe elle-même, si puissamment
intéressée à leur indépendance; mettre la main sur ces contrées, même
en pensée, embarrassait l'avide ministre russe qui les dévorait de ses
désirs, et le ministre français qui les livrait par nécessité au
monstre de l'ambition moscovite. Bien que l'un et l'autre fussent
munis de leurs instructions, et sussent quoi penser, quoi dire sur le
sujet qui les réunissait, néanmoins aucun ne voulait proférer le
premier mot. Le plus affamé devait parler le premier, et il parla. Il
parla dans cette entrevue et dans plusieurs autres, en toute liberté,
avec une audace d'ambition inouïe.
[En marge: Deux plans de partage, l'un partiel, l'autre complet.]
Deux plans se présentaient: d'abord un partage partiel, qui laisserait
aux Turcs la portion de leur territoire européen s'étendant des
Balkans au Bosphore, par conséquent les deux détroits et la ville de
Constantinople, plus toutes leurs provinces d'Asie; ensuite un
partage complet, qui ne laisserait rien aux Turcs de leur territoire
d'Europe, et leur enlèverait toutes celles des provinces d'Asie que
baigne la Méditerranée.
[En marge: Avantages et inconvénients du premier plan de partage.]
Le premier plan était celui qui semblait avoir occupé les deux
empereurs à Tilsit. Il présentait peu de difficultés. La France devait
avoir toutes les provinces maritimes, l'Albanie qui fait suite à la
Dalmatie, la Morée, Candie. La Russie devait acquérir la Moldavie et
la Valachie qui forment la gauche du Danube, la Bulgarie qui en forme
la droite, et s'arrêter ainsi aux Balkans. L'Autriche, pour se
consoler de voir les Russes établis aux bouches du Danube, devait
obtenir la Bosnie en toute propriété, et la Servie en apanage sur la
tête d'un archiduc. Dans ce système les Turcs conservaient la partie
essentielle de leurs provinces d'Europe, celles que la géographie et
la nature des populations leur ont jusqu'ici assez bien assurées,
c'est-à-dire le sud des Balkans, les deux détroits, Constantinople, et
tout l'empire d'Asie. On ne leur enlevait que les provinces qu'ils ne
pouvaient plus gouverner, la Moldavie, la Valachie, auxquelles il
avait fallu déjà concéder une sorte d'indépendance; la Servie, qui
cherchait alors à s'affranchir par les armes; l'Épire, qui appartenait
à Ali, pacha de Janina, plus qu'à la Porte; la Grèce enfin, qui déjà
se montrait disposée à braver le sabre de ses anciens conquérants
plutôt que de supporter leur joug. La distribution de ces provinces
entre les copartageants était faite d'après la géographie. La France y
gagnait, il est vrai, de superbes positions maritimes. Cependant,
outre l'inconvénient de rapprocher elle-même les Russes de
Constantinople, il y en avait un autre non moins grave, c'était de
donner à la Russie et à l'Autriche des provinces qui devaient leur
rester par la contiguïté du territoire, et d'en prendre pour elle qui
ne pouvaient lui rester que dans l'hypothèse d'une grandeur impossible
à maintenir long-temps. Eussions-nous gardé la partie la plus
essentielle de cette grandeur, le Rhin et les Alpes, et même le revers
des Alpes, c'est-à-dire le Piémont, la Grèce était encore trop loin
pour nous être conservée. Tout cela n'était donc en réalité qu'une
triste concession du côté de l'Orient, pour le triomphe en Occident de
vues grandes, sans doute, mais inopportunes, excessives, devant
ajouter de nouvelles charges à celles qui accablaient déjà l'Empire.
[En marge: Immense bouleversement résultant du second plan.]