Napoléon s'était promis de le bien recevoir, et de lui faire aimer le

séjour de Paris, pour qu'il contribuât par ses rapports au maintien de

l'alliance. Mais il le trouva tellement vif, tellement intraitable sur

la double affaire de l'évacuation de la Prusse et de l'acquisition des

provinces du Danube, qu'il en fut importuné. Il se sentait si fort, et

il était lui-même si peu patient, qu'il ne pouvait pas supporter

long-temps l'insistance de M. de Tolstoy. Napoléon, ne dissimulant

qu'à moitié l'ennui qu'il ressentait, dit au nouvel ambassadeur que

si, après avoir évacué toute la vieille Prusse et une partie de la

Poméranie, il continuait à occuper le Brandebourg et la Silésie,

c'était parce qu'on avait refusé d'acquitter les contributions de

guerre; qu'il ne demandait pas mieux que de retirer ses troupes dès

qu'on l'aurait payé; que si du reste il demeurait en Prusse au delà du

terme prévu, les Russes de leur côté demeuraient sans motif avouable

dans les provinces du Danube, et que la Moldavie et la Valachie

valaient bien la Silésie. Sans le dire précisément, Napoléon parut,

aux yeux d'un esprit prévenu comme l'était M. de Tolstoy, faire

dépendre l'évacuation de la Silésie de celle de la Moldavie et de la

Valachie, et lier presque l'acquisition de celles-ci par les Russes à

l'acquisition de celle-là par les Français. L'humeur de M. de Tolstoy

dut céder à la hauteur de Napoléon, mais le ministre russe conçut un

vif dépit, et comme on cherche toujours la société qui sympathise le

mieux avec les sentiments qu'on éprouve, il fréquenta de préférence

les entêtés peu nombreux qui, dans l'ancienne noblesse française, se

vengeaient par leurs propos de n'être point encore admis à la cour

impériale. Il tint un langage peu amical, faillit avoir avec le

maréchal Ney, qui n'était pas endurant, une querelle sur le mérite des

armées russe et française, et se montra plutôt le représentant d'une

cour malveillante que celui d'une cour qui voulait être, et qui était

en effet, pour le moment du moins, une intime alliée. M. de Talleyrand

avec son sang-froid dédaigneux fut chargé de contenir, de calmer, de

réprimer au besoin l'humeur incommode de M. de Tolstoy.

[En marge: Conduite de M. de Caulaincourt à Saint-Pétersbourg.]

[En marge: Accueil fait par l'empereur Alexandre à M. de

Caulaincourt.]

[En marge: Opinions diverses à Saint-Pétersbourg.]

Les choses se passèrent mieux à Saint-Pétersbourg, entre M. de

Caulaincourt et l'empereur Alexandre; mais celui-ci ne dissimula pas

plus que son ambassadeur le chagrin qu'il éprouvait. M. de

Caulaincourt était un homme grave, portant sur son visage la droiture

qui était dans son âme, n'ayant qu'une faiblesse, c'était de ne

pouvoir se consoler du rôle qu'il avait joué dans l'affaire du duc

d'Enghien, ce qui le rendait sensible outre mesure à l'estime qu'on

lui témoignait, et ce qui fournit à l'empereur Alexandre un moyen de

le dominer. M. de Caulaincourt trouva l'empereur plein à son égard de

grâce et de courtoisie, mais blessé au coeur de ne pas voir se

réaliser immédiatement les promesses qu'on lui avait faites. À Tilsit

Napoléon avait dit à l'empereur Alexandre que si la guerre continuait,

et si la Russie y prenait part, elle pourrait trouver vers la Baltique

un accroissement de sûreté, vers la mer Noire un accroissement de

grandeur, et il avait éventuellement parlé de la distribution à faire

des provinces de l'empire turc, sans toutefois rien stipuler de

positif. Mais si, d'une part, dans l'entraînement de ces

communications, il avait peut-être plus dit qu'il ne voulait accorder,

l'empereur Alexandre avait entendu plus qu'on ne lui avait dit, et,

revenu à Pétersbourg au milieu d'une société mécontente, il avait

fait, pour la ramener, beaucoup de confidences indiscrètes et

exagérées. Peu à peu l'opinion s'était répandue dans les salons de

Saint-Pétersbourg que la Russie, quoique vaincue à Friedland, avait

rapporté de Tilsit le don de la Finlande, de la Moldavie et de la

Valachie. Ceux qui étaient bien disposés pour l'empereur Alexandre, ou

qui du moins n'avaient pas le parti pris de blâmer la nouvelle marche

du gouvernement, estimaient que c'était là un fort beau prix de

plusieurs campagnes malheureuses; que si la Russie devait de si vastes

conquêtes à l'amitié de la France, elle faisait bien de cultiver et de

conserver cette amitié. Ceux, au contraire, qui avaient encore dans le

coeur tous les sentiments excités par la dernière guerre, ou qui en

voulaient à l'empereur de son inconstance, tels que MM. de

Czartoryski, Nowosiltzoff, Strogonoff, Kotschoubey, représentants de

la politique abandonnée, ceux-là disaient que la conquête de la

Finlande, vers laquelle on poussait la Russie, n'avait aucune valeur,

que c'était un pays de lacs et de marécages, entièrement dépourvu

d'habitants; que de plus cette conquête était immorale, puisqu'elle

était obtenue sur un parent et un allié, le roi de Suède; que du reste

ce serait la seule que Napoléon laisserait faire à l'empereur

Alexandre, que jamais il ne lui livrerait la Moldavie et la Valachie,

ce dont on ne tarderait pas à se convaincre; que l'alliance française

était donc à la fois une défection, une inconséquence et une duperie.

[En marge: Langage de l'empereur Alexandre.]

Ces propos répétés à l'empereur Alexandre le piquaient au vif, et, en

voyant par les rapports de M. de Tolstoy qu'ils pourraient bien un

jour se vérifier, il en exprima un chagrin extrême à M. de

Caulaincourt. Il le reçut avec de grands égards, lui témoigna une

estime dont il voyait que cet ambassadeur était avide, et puis, venant

à ce qui concernait les intérêts russes, il se répandit en plaintes

amères. Il n'avait jamais entendu, disait-il, lier le sort de la

Silésie à celui de la Moldavie et de la Valachie. Il avait stipulé et

obtenu de l'amitié de l'empereur Napoléon la restitution d'une partie

des États prussiens, restitution nécessaire, indispensable à l'honneur

de la Russie. Il se serait contenté de cette restitution, et se serait

retiré au fond de son empire, satisfait d'avoir épargné à ses

malheureux alliés quelques-unes des conséquences de la guerre, si

l'empereur Napoléon, voulant l'engager dans son système, ne lui avait

fait entrevoir des agrandissements soit au nord, soit au midi de

l'empire, et n'avait été le premier à lui parler de la Moldavie et de

la Valachie. Poussé à entrer dans cette voie, il avait fait tout ce

que Napoléon avait désiré: il avait déclaré la guerre à l'Angleterre,

malgré les intérêts du commerce russe; il l'avait résolue avec la

Suède, malgré la parenté; et, quand lui et tout le monde dans l'empire

s'attendait à recevoir le prix de tant de dévouement à une politique

étrangère, il arrivait tout à coup de Paris la nouvelle qu'il fallait

renoncer aux plus légitimes espérances! Le czar ne pouvait revenir de

sa surprise et se consoler de son chagrin. Vouloir lier le sort de la

Silésie à celui de la Moldavie et de la Valachie, retenir l'une aux

Prussiens pour donner les deux autres aux Russes, c'était lui faire un

devoir d'honneur de tout refuser. Il ne pouvait pas payer, avec les

dépouilles d'un ami malheureux qu'on l'accusait d'avoir déjà trop

sacrifié, les acquisitions qu'on lui permettait de faire sur le

Danube.--_Ces malheureux Prussiens_, dit Alexandre à M. de

Caulaincourt, _n'ont pas de quoi manger_. Délivrez-moi de leurs

importunités, et je n'aurai plus rien qui me trouble dans mes

relations avec la France. D'ailleurs que ferait Napoléon de la

Silésie? La garderait-il pour lui? Mais ce serait devenir mon voisin,

et les voisins, il me l'a déclaré lui-même, ne sont jamais des amis. À

quoi lui servirait une province si éloignée de son empire? Qu'il

prenne autour de lui, près de lui, tout ce qu'il voudra, je le trouve

naturel et bien entendu. Il a pris l'Étrurie; il va, dit-on, prendre

les États romains; il médite on ne sait quoi sur l'Espagne! soit.

Qu'il fasse au Midi ce qui lui convient, mais qu'il nous laisse faire

au Nord ce qui nous convient également, et qu'il ne se rapproche pas

tant de nos frontières. S'il ne veut pas la Silésie pour lui, la

pourrait-il donner à quelqu'un qui me vaille? Assurément non, et en la

rendant aux Prussiens, ce qui est la plus simple des solutions, il ne

faut pas qu'en revanche il me refuse ce qu'il m'a promis. Il

tromperait ainsi non-seulement mon attente, mais celle de la nation

russe, qui estimerait que la Finlande ne vaut pas la guerre qu'elle va

lui coûter avec l'Angleterre et la Suède, qui dirait que j'ai été dupe

du grand homme avec lequel je me suis abouché à Tilsit; qu'on ne peut

le rencontrer sans danger, ni sur un champ de bataille, ni dans une

négociation; et qu'il eût mieux valu, sans continuer une guerre

impolitique et dangereuse, se séparer en paix, mais avec

l'indifférence et la froideur que justifient les distances.

Tel avait été, et tel était tous les jours le langage de l'empereur

Alexandre à M. de Caulaincourt. Il n'ajoutait pas que, si on lui avait

laissé espérer les provinces du Danube, c'était sans les lui

promettre, et que si d'une simple espérance la nation russe, trompée

par des bruits de cour, avait fait un engagement formel, le tort en

était à lui, à son indiscrétion, à sa faiblesse même, puisqu'il

n'avait su dominer son entourage qu'en promettant ce qu'il ne pouvait

pas tenir. Alexandre n'ajoutait pas cela, mais il était évident que,

si on ne venait pas à son secours, en accordant ce qu'il avait

imprudemment laissé espérer à la nation, il serait cruellement blessé,

son ministre Romanzoff aussi, et que, si le brusque changement de

politique opéré à Tilsit était trop récent pour qu'on osât s'en

permettre un autre tout aussi brusque, on n'en garderait pas moins au

fond du coeur une blessure profonde, toujours saignante, et que

bientôt de nouvelles guerres pourraient s'ensuivre.

[En marge: Efforts de M. de Caulaincourt pour rassurer l'empereur

Alexandre.]

M. de Caulaincourt, en affirmant avec son honnêteté imposante la bonne

foi de Napoléon, en assurant que tout s'éclaircirait, en rejetant sur

un malentendu, sur la susceptibilité ombrageuse de M. de Tolstoy, les

fâcheux rapports arrivés de Paris, parvint à remettre un peu de calme

dans l'âme de l'empereur Alexandre. Celui-ci finit par s'en prendre à

M. de Tolstoy lui-même, à sa maladresse, à ses mauvaises dispositions,

et déclara devant M. de Caulaincourt qu'il ne manquerait pas, s'il

trouvait encore M. de Tolstoy, comme jadis M. de Markoff, occupé à

brouiller les deux cours, de faire un exemple éclatant de ceux qui

prenaient à tâche de le contrarier, au lieu de s'appliquer à le

servir. L'empereur Alexandre avait paru fort sensible aux magnifiques

cadeaux de porcelaine de Sèvres envoyés à Saint-Pétersbourg, à la

cession de cinquante mille fusils, à la réception des cadets russes

dans la marine française. Mais rien ne touchait ce coeur, plein d'une

seule passion, que l'objet de sa passion même. Les provinces du Danube

ou rien, voilà ce qui était sur son visage comme dans son âme,

vivement éprise d'ambition et de renommée.

Du reste M. de Caulaincourt, pour savoir au juste si la nation

partageait les sentiments de son souverain, envoya à Moscou l'un des

employés de l'ambassade afin de recueillir ce qu'on y disait.

Cet employé, transporté au milieu des cercles de la vieille

aristocratie russe, où le langage était plus naïf et plus vrai qu'à

Saint-Pétersbourg, entendit répéter que le jeune czar avait bien

vite passé de la haine à l'amitié en épousant à Tilsit la politique

de la France, bien légèrement compromis les intérêts du commerce

russe en déclarant la guerre à la Grande-Bretagne; que la Finlande

était une bien faible compensation pour de tels sacrifices; qu'il

fallait pour les payer convenablement la Valachie et la Moldavie au

moins; mais que jamais on n'obtiendrait de Napoléon ces belles

provinces, et que leur jeune empereur en serait cette fois pour une

inconséquence et un désagrément de plus.

M. de Caulaincourt se hâta de transmettre ces divers renseignements à

Napoléon, et lui déclara que sans doute la cour de Russie, quoique

vivement dépitée, ne ferait pas la guerre, mais qu'on ne pourrait plus

compter sur elle, si on ne lui accordait pas ce qu'avec ou sans raison

elle s'était flattée d'obtenir.

[En marge: Napoléon se décide à des sacrifices en Orient, pour

s'assurer le concours de la Russie à ses projets sur l'Espagne.]

Le général Savary, revenu de Saint-Pétersbourg, corrobora de son

témoignage les rapports de M. de Caulaincourt, les appuya du récit

d'une foule de détails qu'il avait recueillis lui-même, et confirma

Napoléon dans l'idée qu'il dépendait de lui de s'attacher entièrement

l'empereur Alexandre, de l'enchaîner à tous ses projets, quels qu'ils

fussent, moyennant une concession en Orient. Décidé dès le milieu de

février à en finir avec les Bourbons d'Espagne, Napoléon n'hésita

plus, et prit son parti de payer sur les bords du Danube la nouvelle

puissance qu'il se croyait près d'acquérir sur les bords de l'Èbre et

du Tage.

C'était assurément le meilleur parti qu'il pût adopter; car quoiqu'il

fût bien fâcheux de conduire soi-même par la main les Russes à

Constantinople, ou du moins de les rapprocher de ce but de leur

éternelle ambition, cependant il fallait être conséquent, et subir la

condition de ce qu'on allait entreprendre. Il fallait accorder une ou

deux provinces sur le Danube, pour acquérir le droit de détrôner en

Espagne l'une des plus vieilles dynasties de l'Europe, et de

renouveler au delà des Pyrénées la politique de Louis XIV. Du reste,

si on s'était borné à donner aux Russes la Moldavie et la Valachie

sans la Bulgarie, c'est-à-dire à les mener jusqu'aux bords du Danube,

en prenant soin de les y arrêter; si en même temps on avait procuré

aux Autrichiens la Bosnie, la Servie, la Bulgarie, pour les opposer

aux Russes en les plaçant eux-mêmes sur le chemin de Constantinople,

le mal n'eût pas été à beaucoup près aussi grand. L'Albanie, la Morée

auraient été pour la France une belle compensation, et l'on n'aurait

pas acheté trop cher la concession qu'on était obligé de faire, pour

s'assurer l'alliance russe. Le langage quotidien de l'empereur

Alexandre et de M. de Romanzoff ne laissait aucun doute sur leur

acquiescement à ces conditions. Il fallait donc s'y tenir, payer

l'alliance russe, puisqu'on s'en était fait un besoin, mais ne pas

pousser plus loin le démembrement de la vieille Europe, ne pas

contribuer davantage à la croissance du jeune colosse sorti des glaces

du pôle, et grandissant depuis un siècle de manière à épouvanter le

monde.

[En marge: Le partage de l'empire turc mis en discussion sous la

condition essentielle d'une expédition dans l'Inde.]

[En marge: Joie d'Alexandre en recevant une lettre de Napoléon.]

Cependant Napoléon, soit qu'il voulût occuper l'imagination

d'Alexandre, soit que, réduit à la nécessité d'un sacrifice, il

cherchât à l'envelopper dans un immense remaniement, soit enfin qu'il

songeât à tirer des circonstances, outre le renversement de la

dynastie des Bourbons, l'acquisition entière des rivages de la

Méditerranée, Napoléon ne crut pas devoir s'en tenir au simple abandon

de la Moldavie et de la Valachie, qui aurait tout arrangé, et

consentit à laisser soulever la question immense du partage complet de

l'empire ottoman. Dans le moment les Turcs excités secrètement par

l'Autriche, publiquement par l'Angleterre, l'une et l'autre leur

disant que la France allait les sacrifier à l'ambition russe, les

Turcs se conduisaient de la manière la plus odieuse envers les

Français, faisaient tomber la tête de leurs partisans, n'osant faire

tomber celles de leurs nationaux, se comportaient en un mot en

barbares furieux, ivres de sang et de pillage. Napoléon, exaspéré

contre eux, se décida enfin à écrire à l'empereur Alexandre une lettre

dans laquelle il annonçait l'intention d'aborder la question de

l'empire d'Orient, de la traiter sous toutes ses faces, de la résoudre

définitivement; dans laquelle il exprimait aussi le désir d'admettre

l'Autriche au partage, et posait pour condition essentielle de ce

partage, quel qu'il fût, partiel ou total, plus avantageux pour

ceux-ci ou pour ceux-là, une expédition gigantesque dans l'Inde, à

travers le continent d'Asie, exécutée par une armée française,

autrichienne et russe. C'est M. de Caulaincourt qui remit à

l'empereur Alexandre la lettre de Napoléon. Le czar était averti déjà

par une dépêche de M. de Tolstoy du changement favorable survenu à

Paris, et il accueillit l'ambassadeur de France avec des transports de

joie. Il voulut lire sur-le-champ, et devant lui, la lettre de

Napoléon. Il la lut avec une émotion qu'il ne pouvait pas

contenir.--Ah, le grand homme! s'écriait-il à chaque instant, le grand

homme! Le voilà revenu aux idées de Tilsit! Dites-lui, répéta-t-il

souvent à M. de Caulaincourt, que je lui suis dévoué pour la vie, que

mon empire, mes armées, tout est à sa disposition. Quand je lui

demande d'accorder quelque chose qui satisfasse l'orgueil de la nation

russe, ce n'est pas par ambition que je parle, c'est pour lui donner

cette nation tout entière, et aussi dévouée à ses grands projets que

je le suis moi-même. Votre maître, ajoutait-il, veut intéresser

l'Autriche au démembrement de l'empire turc: il a raison. C'est une

sage pensée, je m'y associe volontiers. Il veut une expédition dans

l'Inde, j'y consens également. Je lui en ai déjà fait connaître les

difficultés dans nos longs entretiens à Tilsit. Il est habitué à ne

compter les obstacles pour rien; cependant le climat, les distances en

présentent ici qui dépassent tout ce qu'il peut imaginer. Mais qu'il

soit tranquille, les préparatifs de ma part seront proportionnés aux

difficultés. Maintenant il faut nous entendre sur la distribution des

territoires que nous allons arracher à la barbarie turque. Traitez ce

sujet à fond avec M. de Romanzoff. Néanmoins il ne faut pas nous le

dissimuler, tout cela ne pourra se traiter utilement, définitivement,

que dans un tête-à-tête entre moi et Napoléon. Il faut commencer par

examiner le sujet sous toutes ses faces. Dès que nos idées auront

acquis un commencement de maturité, je quitterai Saint-Pétersbourg, et

j'irai à la rencontre de votre Empereur aussi loin qu'il le voudra. Je

désirerais bien aller jusqu'à Paris, mais je ne le puis pas; et

d'ailleurs c'est un rendez-vous d'affaires qu'il nous faut, et non un

rendez-vous d'éclat et de plaisir. Nous pourrions choisir Weimar, où

nous serions au sein de ma propre famille. Cependant là encore nous

serions importunés de mille soins. À Erfurt nous serions plus isolés

et plus libres. Proposez ce lieu à votre souverain, et, sa réponse

arrivée, je partirai à l'instant même, je voyagerai comme un

courrier.--En disant ces choses et mille autres inutiles à rapporter,

l'empereur, plein d'une joie dont il n'était pas maître, reconnut que

M. de Caulaincourt avait raison quelque temps auparavant en cherchant

à le rassurer sur les intentions de Napoléon, et en imputant le

désaccord momentané dont il se plaignait à de purs malentendus. Il

répéta de nouveau qu'il voyait bien que c'était M. de Tolstoy qui

avait été cause de ces malentendus, que cet ambassadeur était gauche,

emporté, peut-être même indocile à la nouvelle politique du cabinet

russe; qu'il voulait le changer, en envoyer un autre qui serait tout à

fait du goût de Napoléon, mais qu'il ne savait où le prendre; que

partout il rencontrait des esprits récalcitrants; qu'il finirait bien

cependant par les soumettre, quelque sévérité qu'il fallût déployer

pour les _faire marcher dans le grand système de Tilsit_.

[En marge: Conférences de M. de Romanzoff et de M. de Caulaincourt sur

le partage de l'empire d'Orient.]

M. de Caulaincourt ne trouva pas le vieux M. de Romanzoff moins vif,

moins jeune dans l'expression de sa joie.--Nous voici enfin revenus

aux grandes idées de Tilsit, répéta-t-il à M. de Caulaincourt.

Celles-là, nous les comprenons, nous y entrons; elles sont dignes du

grand homme qui honore le siècle et l'humanité.--Après d'incroyables

témoignages de satisfaction et de dévouement à la France, M. de

Romanzoff voulut enfin aborder cette difficile question du partage.

Alors commencèrent les embarras, la confusion même, il faut le dire.

Mettre audacieusement la main sur les vastes contrées qui importent

tant à l'équilibre du monde, et qui appartiennent non pas seulement

aux stupides possesseurs qui les font vivre dans la barbarie et la

stérilité, mais bien plus encore à l'Europe elle-même, si puissamment

intéressée à leur indépendance; mettre la main sur ces contrées, même

en pensée, embarrassait l'avide ministre russe qui les dévorait de ses

désirs, et le ministre français qui les livrait par nécessité au

monstre de l'ambition moscovite. Bien que l'un et l'autre fussent

munis de leurs instructions, et sussent quoi penser, quoi dire sur le

sujet qui les réunissait, néanmoins aucun ne voulait proférer le

premier mot. Le plus affamé devait parler le premier, et il parla. Il

parla dans cette entrevue et dans plusieurs autres, en toute liberté,

avec une audace d'ambition inouïe.

[En marge: Deux plans de partage, l'un partiel, l'autre complet.]

Deux plans se présentaient: d'abord un partage partiel, qui laisserait

aux Turcs la portion de leur territoire européen s'étendant des

Balkans au Bosphore, par conséquent les deux détroits et la ville de

Constantinople, plus toutes leurs provinces d'Asie; ensuite un

partage complet, qui ne laisserait rien aux Turcs de leur territoire

d'Europe, et leur enlèverait toutes celles des provinces d'Asie que

baigne la Méditerranée.

[En marge: Avantages et inconvénients du premier plan de partage.]

Le premier plan était celui qui semblait avoir occupé les deux

empereurs à Tilsit. Il présentait peu de difficultés. La France devait

avoir toutes les provinces maritimes, l'Albanie qui fait suite à la

Dalmatie, la Morée, Candie. La Russie devait acquérir la Moldavie et

la Valachie qui forment la gauche du Danube, la Bulgarie qui en forme

la droite, et s'arrêter ainsi aux Balkans. L'Autriche, pour se

consoler de voir les Russes établis aux bouches du Danube, devait

obtenir la Bosnie en toute propriété, et la Servie en apanage sur la

tête d'un archiduc. Dans ce système les Turcs conservaient la partie

essentielle de leurs provinces d'Europe, celles que la géographie et

la nature des populations leur ont jusqu'ici assez bien assurées,

c'est-à-dire le sud des Balkans, les deux détroits, Constantinople, et

tout l'empire d'Asie. On ne leur enlevait que les provinces qu'ils ne

pouvaient plus gouverner, la Moldavie, la Valachie, auxquelles il

avait fallu déjà concéder une sorte d'indépendance; la Servie, qui

cherchait alors à s'affranchir par les armes; l'Épire, qui appartenait

à Ali, pacha de Janina, plus qu'à la Porte; la Grèce enfin, qui déjà

se montrait disposée à braver le sabre de ses anciens conquérants

plutôt que de supporter leur joug. La distribution de ces provinces

entre les copartageants était faite d'après la géographie. La France y

gagnait, il est vrai, de superbes positions maritimes. Cependant,

outre l'inconvénient de rapprocher elle-même les Russes de

Constantinople, il y en avait un autre non moins grave, c'était de

donner à la Russie et à l'Autriche des provinces qui devaient leur

rester par la contiguïté du territoire, et d'en prendre pour elle qui

ne pouvaient lui rester que dans l'hypothèse d'une grandeur impossible

à maintenir long-temps. Eussions-nous gardé la partie la plus

essentielle de cette grandeur, le Rhin et les Alpes, et même le revers

des Alpes, c'est-à-dire le Piémont, la Grèce était encore trop loin

pour nous être conservée. Tout cela n'était donc en réalité qu'une

triste concession du côté de l'Orient, pour le triomphe en Occident de

vues grandes, sans doute, mais inopportunes, excessives, devant

ajouter de nouvelles charges à celles qui accablaient déjà l'Empire.

[En marge: Immense bouleversement résultant du second plan.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 08 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 31 / 50 段