commençait, les événements d'Espagne suivaient leur triste cours. Les
lettres de Napoléon en réponse à la demande de mariage et à la
proposition de publier le traité de Fontainebleau, écrites le 10
janvier, expédiées le 20, n'arrivèrent que le 27 ou le 28, et ne
furent remises que le 1er février. Elles n'étaient pas de nature à
rassurer la cour d'Espagne. Par surcroît de malheur, le procès de
l'Escurial s'achevait alors avec un éclat extraordinaire, et à la
confusion de ceux qui l'avaient entrepris.
[En marge: Issue du procès de l'Escurial.]
[En marge: Noble fermeté des accusés.]
[En marge: Efforts de la cour pour séduire et intimider les juges.]
[En marge: Noble conduite des magistrats.]
Malgré tous les efforts qu'on avait déployés pour faire déclarer
complices d'un crime qui n'existait pas les amis du prince des
Asturies, leur innocence, appuyée sur l'opinion publique, les avait
sauvés. Le marquis d'Ayerbe, le comte d'Orgas, les ducs de San-Carlos
et de l'Infantado, le dernier surtout, s'étaient comportés avec une
dignité parfaite. Mais le chanoine Escoïquiz en particulier avait
montré une fermeté presque provocatrice, excité qu'il était par le
danger, par l'ambition de soutenir son rôle, par l'amour de son royal
élève, par l'indignation d'un honnête homme. Malgré les menaces
inconvenantes du directeur de ce procès, Simon de Viegas, l'un des
plus vils agents de la cour, Escoïquiz, sans désavouer les écrits sur
lesquels reposait l'accusation, avait persisté à soutenir et à
démontrer son innocence, disant qu'en effet il avait cherché dans ces
écrits à dévoiler les turpitudes et les crimes du favori, que c'était
là servir le roi et non pas le trahir; que l'ordre en blanc, signé
d'avance, pour conférer au duc de l'Infantado des pouvoirs militaires,
était une précaution légitime contre un projet d'usurpation connu de
tout le monde, et dont il prenait l'engagement de fournir la preuve,
si on voulait le placer en présence de Godoy, et permettre qu'il
appelât des témoins qui tous étaient prêts à révéler d'affreuses
vérités. Le courage de ce pauvre prêtre, désarmé, n'ayant contre une
cour toute-puissante d'autre appui que l'opinion, avait déconcerté
les accusateurs, et inspiré un intérêt général: car, bien que la
procédure fût secrète, les détails en étaient connus tous les jours,
et se transmettaient de bouche en bouche avec une rapidité que la
passion la plus vive peut seule expliquer, dans un pays sans journaux
et presque sans routes. Les juges commençant à chanceler, on leur
avait adjoint un renfort de magistrats qu'on supposait dévoués, pour
rendre la condamnation plus certaine. Le fiscal don Simon de Viegas
s'était conformé à l'ordre qu'il avait reçu de requérir la peine de
mort contre les accusés. La cour, circonvenant de toutes les manières
les juges sur lesquels elle avait cru pouvoir compter, leur demandait
de prononcer la condamnation requise par le fiscal, non pour la faire
exécuter, mais pour donner au roi l'occasion d'exercer sa clémence. On
ne poursuivait qu'un but, disait-on: c'était de rendre plus
respectable l'autorité royale, en punissant d'un arrêt de mort la
pensée seule de lui manquer, et de la rendre plus chère aux peuples,
en faisant émaner d'elle un grand acte de clémence envers les
condamnés. C'était, en effet, le projet de la cour d'obtenir une
condamnation à mort pour ne point la faire exécuter. Mais personne ne
comptait assez sur elle pour lui confier la tête des hommes les plus
honorés de la grandesse espagnole, et l'opinion publique d'ailleurs,
prête à se déchaîner contre les juges prévaricateurs qui livreraient
l'innocence, était plus imposante que la cour. L'un des juges, parent
du ministre de grâce et de justice, don Eugenio Caballero, atteint
d'une maladie mortelle, ne voulut pas rendre le dernier soupir sans
avoir émis un avis digne d'un grand magistrat. Il pria ses collègues
composant le tribunal extraordinaire de se transporter dans sa
demeure, pour délibérer près de son lit de mort. Quand ils furent
réunis, don Eugenio soutint qu'il était impossible de juger les
complices d'un délit vrai ou faux sans l'auteur principal,
c'est-à-dire sans le prince des Asturies, et que, d'après les lois du
royaume, ce prince ne pouvait être appelé et entendu que devant les
Cortez assemblées; qu'au surplus le crime était imaginaire; que les
preuves fournies étaient nulles ou dépourvues de caractère légal, car
c'étaient des copies et non des originaux qu'on avait sous les yeux;
que la personne inconnue qui avait dénoncé ces faits devait, d'après
la loi espagnole, se présenter elle-même et déposer sous la foi du
serment; que dans l'état de la procédure, sans accusé principal, sans
preuves, sans témoins, avec tout ce qu'on savait d'ailleurs du
prétendu attentat imputé à un prince objet de l'amour de la nation, et
à de grands personnages objet de son respect, des juges intègres
devaient se déclarer hors d'état de prononcer, et supplier la royauté
de mettre au néant un procès aussi scandaleux.
[En marge: Courageux arrêt du tribunal extraordinaire chargé de
prononcer sur le procès de l'Escurial.]
À peine ce courageux citoyen d'une monarchie absolue, dans laquelle,
tout absolue qu'elle était, il y avait des lois et des magistrats
imbus de leur esprit, à peine avait-il opiné, que ses collègues
adhérèrent à son avis, et opinèrent comme lui avec une sorte
d'enthousiasme patriotique. Ils s'embrassèrent tous après cet arrêt,
comme des hommes prêts à mourir. On croyait en effet, non pas Charles
IV, mais la cour, capable de tout contre les juges qui avaient trompé
ses calculs, et on exagérait sa cruauté, ne pouvant exagérer sa
bassesse.
[En marge: La cour substitue à l'arrêt prononcé des disgrâces
royales.]
[En marge: Exil loin de la capitale des principaux accusés, et
détention du chanoine Escoïquiz dans un couvent.]
Quand cet arrêt fut connu, il transporta le public de joie, et il
frappa la cour d'abattement. On persuada au pauvre Charles IV qu'il
fallait faire éclater sa propre justice, à défaut de celle des
magistrats, et on lui arracha un décret royal, en vertu duquel les
ducs de San-Carlos et de l'Infantado, le marquis d'Ayerbe, le comte
d'Orgas, furent exilés à 60 lieues de la capitale, et privés de leurs
dignités, grades et décorations. Le chanoine Escoïquiz, le plus haï de
tous, fut traité plus sévèrement. On lui retira ses bénéfices
ecclésiastiques, et on le condamna à finir ses jours dans le monastère
du Tardon. On voulait en outre que le cardinal de Bourbon, archevêque
de Tolède, frère de la princesse du sang qu'avait épousée Emmanuel
Godoy, fit prononcer par le chapitre de Tolède la dégradation du
chanoine Escoïquiz, membre de ce même chapitre. Le cardinal s'y refusa
obstinément. À ce sujet il osa révéler à Charles IV les scandales de
la monarchie, le triste sort de la princesse sa soeur, unie au favori,
lequel à tous ses crimes avait joint celui de la bigamie. Il alla,
dit-on, jusqu'à demander que sa soeur lui fût rendue, et pût
s'enfermer dans une retraite religieuse pour y pleurer l'union qui
faisait sa honte et son malheur. Pour toute réponse, le cardinal reçut
l'ordre de se retirer dans son diocèse.
Le courageux magistrat qui avait si noblement rempli son devoir, don
Eugenio Caballero, étant mort, ses funérailles devinrent une sorte de
triomphe. Toutes les congrégations religieuses se disputèrent
l'honneur de l'ensevelir gratuitement, et tout ce que Madrid
renfermait de plus respectable accompagna à sa dernière demeure le
magistrat qui avait si dignement terminé sa carrière. Quant aux
accusés, on se réjouissait de voir leur tête sauvée, surtout après les
craintes exagérées que leur procès avait inspirées. On ne craignait
pas les conséquences de ce procès pour leur considération, car
l'estime universelle les environnait, au delà même de leur mérite; et
on ne s'inquiétait pas de leur exil, car personne n'imaginait qu'il
dût être long. Tout le monde en effet s'attendait à une catastrophe
prochaine, soit qu'elle provînt de l'indignation publique excitée au
plus haut degré, soit qu'elle fût l'ouvrage des troupes françaises
s'avançant silencieusement sur la capitale, sans dire ce qu'elles
venaient y faire. On se plaisait toujours à croire qu'elles feraient
ce qu'on désirait, c'est-à-dire qu'elles précipiteraient le favori de
ce trône dont il avait usurpé la moitié, et uniraient le prince des
Asturies avec une princesse française au bruit de leurs canons.
[En marge: Humiliation de la cour, et sa translation clandestine à
Aranjuez sans passer par Madrid.]
Tandis que les sympathies d'une nation exaltée entouraient ceux qui se
prononçaient contre la cour, cette cour elle-même était remplie de
terreur et de rage. Il était d'usage immémorial qu'en janvier la
famille royale quittât la froide et sévère résidence de l'Escurial,
pour aller jouir du climat d'Aranjuez, magnifique demeure, que
traverse le Tage, et où le printemps, comme il arrive dans les
latitudes méridionales, se fait sentir dès le mois de mars,
quelquefois même dès la fin de février. Il était d'usage encore que,
Madrid se trouvant sur la route, la cour s'y arrêtât quelques jours
pour recevoir les hommages de la capitale. S'attendant cette année à
ne recueillir que des témoignages d'aversion, la cour passa aux portes
de Madrid sans s'y arrêter, et alla cacher dans Aranjuez sa honte, son
chagrin et son effroi.
[En marge: L'obscurité des intentions de Napoléon ajoute aux terreurs
de la cour d'Espagne, et la confirme dans l'idée de fuir en Amérique.]
Elle n'avait plus en effet un seul appui à espérer nulle part. Le
peuple espagnol laissait éclater pour elle une haine implacable, et à
peine faisait-il une différence en faveur du roi, en le méprisant au
lieu de le haïr. Quant au terrible Empereur des Français, que cette
cour avait alternativement flatté ou trahi, dont elle espérait, depuis
Iéna, avoir reconquis la faveur par une année de bassesses, il se
couvrait tout à coup de voiles impénétrables, et gardait sur ses
projets un silence effrayant. Les armées françaises, dirigées d'abord
sur le Portugal, exécutaient maintenant un mouvement sur Madrid, sous
prétexte de s'acheminer vers Cadix ou Gibraltar. Mais il était inouï
qu'on envahît de la sorte, et sans plus d'explications, le territoire
d'une grande puissance. La réponse que Napoléon avait faite à la
demande de mariage ne pouvait pas être prise pour sérieuse; car il
voulait savoir, disait-il, avant de donner une princesse française à
Ferdinand, si ce prince était rentré dans les bonnes grâces de ses
parents, et il le demandait à Charles IV, qui lui avait annoncé
formellement l'arrestation du prince des Asturies et la grâce qui s'en
était suivie. Le refus de publier le traité de Fontainebleau, qui
contenait la concession d'une souveraineté pour Emmanuel Godoy, et la
garantie formelle des États appartenant à la maison d'Espagne, ne
pouvait avoir qu'une signification sinistre. Par tous ces motifs, la
tristesse régnait à Aranjuez dans l'intérieur royal, et au
Buen-Retiro, chez la comtesse de Castelfiel, favorite du favori. Ici
et là on commençait à ouvrir les yeux, et à reconnaître qu'à force de
bassesses on avait inspiré à Napoléon l'audace de renverser une
dynastie avilie, méprisée de tous les Espagnols. Chaque jour l'idée
d'imiter la maison de Bragance et de fuir en Amérique revenait plus
souvent à l'esprit des meneurs de la cour, et devenait l'occasion de
bruits plus fréquents. Emmanuel Godoy et la reine s'étaient presque
définitivement arrêtés à cette résolution, et ils faisaient
secrètement leurs préparatifs, car les envois d'objets précieux vers
les ports étaient encore plus nombreux et plus signalés que de
coutume. Mais il fallait décider le roi d'abord, dont la faiblesse
craignait les fatigues d'un déplacement presque autant que les
horreurs d'une guerre; il fallait décider aussi les princes du sang,
don Antonio, frère de Charles IV; Ferdinand, son fils et son héritier,
ainsi que les plus jeunes infants: il suffisait qu'une indiscrétion
fût commise pour soulever la nation contre un tel projet. Le prince de
la Paix, afin de couvrir les préparatifs qui s'apercevaient du côté du
Ferrol et du côté de Cadix, répandait le bruit qu'il allait lui-même,
en sa qualité de grand amiral, faire l'inspection des ports, et qu'il
devait débuter par ceux du Midi.
[En marge: Avant de prendre le parti de la fuite, la cour d'Espagne
fait une dernière tentative auprès de Napoléon.]
[En marge: Nouvelle lettre de Charles IV à l'Empereur.]
Mais avant d'en arriver à cette fuite, qui, même pour Godoy et la
reine, n'était qu'un parti extrême, il convenait d'essayer de tous les
moyens pour arracher à Napoléon le secret de ses intentions, et
fléchir s'il se pouvait sa redoutable volonté. Il n'était rien en
effet qu'on ne dût tenter avant de se décider soi-même à quitter
l'Espagne, et avant d'y contraindre Charles IV. En conséquence, pour
répliquer à la dernière réponse de Napoléon, on lui fit écrire par
Charles IV une nouvelle lettre, à la date du 5 février, huit ou dix
jours après la conclusion du procès de l'Escurial, dans le but de le
forcer à s'expliquer, de toucher son coeur s'il était possible, d'en
appeler même à son honneur, fort intéressé à tenir les paroles qu'il
avait données. Dans cette lettre, Charles IV avouait les alarmes qu'il
commençait à concevoir à l'approche des troupes françaises, rappelait
à Napoléon tout ce qu'il avait fait pour lui complaire, toutes les
preuves de dévouement qu'il lui avait données, le sacrifice de ses
flottes, l'envoi de ses armées en pays lointain, et lui demandait en
retour d'une si fidèle alliance, la déclaration franche et loyale de
ses intentions, ne pouvant pas supposer qu'elles fussent autres que
celles que l'Espagne avait méritées. Le pauvre roi ne savait pas en
écrivant de la sorte que cette fidèle alliance avait été entremêlée de
mille trahisons secrètes, que ce sacrifice de ses flottes n'avait
servi qu'à faire détruire les deux marines à Trafalgar, que l'envoi
d'une division à Hambourg n'avait rendu d'autre service que celui
d'une démonstration, et que l'Espagne avait été une auxiliaire inutile
à elle-même et à ses alliés, quelquefois même l'occasion de beaucoup
d'inquiétudes pour eux. Ignorant ces choses comme toutes les autres,
il adressa avec une bonne foi parfaite ces questions à Napoléon, sous
la dictée de ceux qui savaient, pensaient et voulaient pour lui. Ce
malheureux prince ne pouvait pas croire qu'à la fin de ses jours,
après n'avoir jamais cherché à nuire, il pût être réduit ou à se
battre, ou à s'enfuir, convaincu qu'il était que pour régner
honnêtement et sûrement, il suffisait de n'avoir jamais voulu mal
faire; ce dont il était bien sûr, car il n'avait jamais rien fait que
chasser, soigner ses chevaux et ses fusils.
Cette lettre, destinée à Napoléon, fut suivie des lettres les plus
pressantes pour M. Yzquierdo. On le suppliait de se procurer à tout
prix, quoi qu'il en dût coûter, la connaissance précise des intentions
de la France; d'essayer de les changer à force de sacrifices si elles
étaient hostiles; ou bien, si on ne pouvait les changer, de les faire
connaître au moins, afin qu'on pût en combattre ou en éviter les
conséquences. On lui ouvrait tous les crédits nécessaires, si l'or
était un moyen de réussir dans une pareille mission.
[En marge: Les questions pressantes adressées à Napoléon l'obligent à
prendre un parti définitif à l'égard de l'Espagne.]
[En marge: Napoléon s'arrête à l'idée de faire fuir la maison royale
en Amérique.]
[En marge: Napoléon fixe au mois de mars l'exécution de ses projets.]
Les dépêches dont il s'agit arrivèrent à Paris au milieu de février.
Napoléon avait éludé la demande d'une princesse française pour
Ferdinand, en feignant d'ignorer si ce prince avait obtenu la grâce de
ses parents. Ne pouvant plus alléguer un doute à ce sujet, et
questionné directement sur ses intentions, il sentit que le jour du
dénoûment était venu, et qu'après s'être fixé sur la résolution de
détrôner les Bourbons, il fallait se fixer enfin sur les moyens d'y
parvenir, sans trop révolter le sentiment public de l'Espagne, de la
France et de l'Europe. C'était là le seul point sur lequel il eût
véritablement hésité; car s'il avait admis un moment comme praticable
le plan de rapprocher les deux dynasties par un mariage, et comme
discutable le plan de s'adjuger une forte partie du territoire
espagnol, au fond il avait toujours préféré, comme plus sûr, plus
décisif, plus honnête même, de n'enlever à l'Espagne que sa dynastie
et sa barbarie, en lui laissant son territoire, ses colonies et son
indépendance. Mais le moyen de rendre supportable cet acte de
conquérant, même dans un temps où l'on avait vu tomber non-seulement
la couronne des rois, mais leur tête, le moyen était difficile à
trouver. La famille de Bragance par sa fuite lui en avait elle-même
suggéré un, auquel il avait fini par s'arrêter, ainsi qu'on l'a vu:
c'était d'amener la cour d'Espagne à s'embarquer à Cadix pour le
Nouveau-Monde. Rien ne serait plus simple alors que de se présenter à
une nation délaissée, de lui annoncer qu'au lieu d'une dynastie
dégénérée, assez lâche pour abandonner son trône et son peuple, on lui
donnait une dynastie nouvelle, glorieuse, paisiblement réformatrice,
apportant à l'Espagne les bienfaits de la révolution française sans
ses malheurs, la participation aux grandeurs de la France sans les
horribles guerres que la France avait eu à soutenir. Cette solution
était naturelle, moins sujette à blâme qu'aucune autre, et fournie par
la lâcheté même des familles abâtardies qui régnaient sur le midi de
l'Europe. Elle devenait d'ailleurs de jour en jour plus probable,
puisqu'à chaque nouvel accès de terreur que ressentait la cour
d'Espagne, le bruit d'une retraite en Amérique, écho des agitations
intérieures du palais, circulait dans la capitale. Il suffisait, pour
pousser cette terreur au comble, de faire avancer définitivement les
troupes françaises vers Madrid, en continuant de garder sur leur
destination un silence menaçant. En conséquence Napoléon disposa
toutes choses pour amener la catastrophe en mars; car, s'il fallait
agir en Espagne, le printemps était la saison la plus favorable pour
introduire nos jeunes soldats dans cette contrée aride et brillante,
qui, au physique comme au moral, est le commencement de l'Afrique. On
était à la moitié de février; Napoléon avait un mois jusqu'à la moitié
de mars pour faire ses derniers préparatifs. Il les commença donc
immédiatement après avoir reçu la lettre interrogative du roi Charles
IV (datée du 5 février), dans laquelle ce malheureux prince le
suppliait d'expliquer ses intentions à l'égard de l'Espagne.
[En marge: Nécessité de s'entendre avec la Russie avant de rien
entreprendre en Espagne.]
Mais avant de provoquer à Madrid le dénoûment qu'il désirait, il lui
fallait prendre un parti sur une question non moins grave que celle
d'Espagne, sur la question d'Orient; car dans le moment l'une se
trouvait liée à l'autre. Si quelque chose en effet pouvait ajouter à
l'imprudence de se charger de nouvelles entreprises, quand on en avait
déjà de si considérables sur les bras, c'était de s'engager dans
l'affaire d'Espagne avec la Russie mécontente. Quelque habituée que
fût l'Europe aux spectacles nouveaux, quelque préparée qu'elle fût à
la fin prochaine des Bourbons d'Espagne, il y avait loin encore de la
prévoyance à la réalité, et le renversement de l'un des plus vieux
trônes de l'univers devait causer une émotion profonde, faire passer
de la tête de l'Angleterre sur celle de la France la réprobation
excitée par le crime de Copenhague. Bien que la Prusse fût écrasée,
l'Autriche alternativement irritée ou tremblante, il eût été
souverainement imprudent de ne pas s'assurer, à la veille du plus
grand acte d'audace, l'adhésion certaine de la Russie. C'était en
effet l'un des graves inconvénients de l'entreprise d'Espagne que
d'entraîner inévitablement des sacrifices en Orient, et ce fut, comme
on le verra plus tard, l'une des plus regrettables fautes de
l'Empereur dans cette circonstance, que de n'avoir pas su faire
franchement ces sacrifices. Il en eût été autrement, si ayant moins
entrepris au Nord, si ayant abandonné l'Allemagne à la Prusse
satisfaite, il n'avait pas eu à laisser sur la Vistule trois cent
mille vieux soldats, qui composaient la véritable force de l'armée
française. Se bornant alors à occuper l'Italie et l'Espagne, ayant ses
armées concentrées derrière le Rhin et personne à craindre ou à
soutenir au delà de cette frontière, il aurait pu se dispenser
d'acheter par des sacrifices le concours de la Russie. Et si elle
avait voulu profiter de l'occasion pour se jeter en Orient, l'Autriche
elle-même, quoique inconsolable de la perte de l'Italie, fût devenue
l'alliée de la France pour défendre le bas Danube. Mais Napoléon ayant
détruit la Prusse, créé en Allemagne des royautés éphémères, et semé
du Rhin à la Vistule la haine et l'ingratitude, il lui fallait au Nord
un allié, même chèrement acheté.
[En marge: Arrivée à Paris de M. de Tolstoy, et caractère de cet
ambassadeur.]
Le général Savary avait été remplacé à Saint-Pétersbourg par M. de
Caulaincourt, et presque en même temps M. de Tolstoy, ambassadeur de
Russie, était arrivé à Paris. Celui-ci était, comme nous l'avons dit,
militaire, frère du grand-maréchal du palais, imbu des opinions de
l'aristocratie russe à l'égard de la France, mais membre d'une famille
qui jouissait de la faveur impériale, qui mettait cette faveur
au-dessus de ses préjugés, et qui voyait dans la conquête de la
Finlande et des provinces du Danube une excuse suffisante pour les
défectionnaires qui passeraient de la politique anglaise à la
politique française.--Mon frère s'est dévoué, avait dit le
grand-maréchal Tolstoy à M. de Caulaincourt; il a accepté l'ambassade
de Paris; mais s'il n'obtient pas quelque chose de grand pour la
Russie, il est perdu, et nous le sommes tous avec lui[30].--Ces
paroles prouvent dans quel esprit venait en France le nouvel
ambassadeur. Alexandre lui avait raconté ce qui s'était passé à Tilsit
comme il aimait à se le rappeler et à le comprendre, et, après cette
communication fort altérée des entretiens de Napoléon, M. de Tolstoy
avait cru que tout était dit, que le sacrifice de l'empire d'Orient
était fait, qu'il n'arrivait à Paris que pour signer le partage de la
Turquie, et l'acquisition sinon de Constantinople et des Dardanelles,
au moins des plaines du Danube jusqu'aux Balkans. De plus, il s'était
arrêté en route auprès des malheureux souverains de la Prusse,
dépouillés d'une partie de leurs États, et privés de presque tous
leurs revenus, par l'occupation prolongée des provinces qui leur
restaient. M. de Tolstoy, pensant que si la conquête des provinces
d'Orient intéressait la gloire de la Russie, l'évacuation des
provinces prussiennes intéressait son honneur, venait à Paris avec la
double préoccupation d'obtenir une partie de l'empire turc, et de
faire évacuer la Prusse. Ajoutez à tout cela qu'il était susceptible,
irritable, soupçonneux, et fort enorgueilli de la gloire des armées
russes.
[Note 30: Ces paroles sont textuellement extraites de la
correspondance secrète, si souvent citée par nous.]
[En marge: Explication entre Napoléon et M. de Tolstoy.]