Exalté par le sentiment de sa puissance, se croyant tout permis depuis

que l'Angleterre se permettait tout à elle-même, considérant la guerre

continentale comme terminée, et la prolongation de la guerre maritime

comme un délai utile à l'achèvement de ses desseins, Napoléon était

résolu à briser tous les obstacles qui contrariaient sa volonté.

Tandis qu'il donnait les ordres que nous venons de rapporter pour

faire entrer la Péninsule espagnole dans le système de son Empire, il

en donnait d'à peu près semblables pour faire entrer dans le même

système la Péninsule italienne, et pour en finir, d'une part, avec la

souveraineté du Pape, qui le gênait au centre de l'Italie; de l'autre,

avec celle des Bourbons de Naples, qui le bravait du milieu de l'île

de Sicile.

On a vu comment le refus de rendre les Légations au Saint-Siége après

le sacre, puis la conquête du royaume de Naples, qui achevait de faire

des États romains une simple enclave de l'Empire français, avaient

successivement mécontenté Pie VII, et converti sa douceur ordinaire en

une irritation continue, quelquefois violente contre Napoléon, que

cependant il aimait. La privation des principautés de Bénévent et de

Ponte-Corvo, données à M. de Talleyrand et au maréchal Bernadotte,

l'occupation d'Ancône, les passages continuels de troupes françaises,

avaient mis le comble aux déplaisirs et à l'exaspération du

Saint-Père. Aussi ne voulait-il adhérer à aucune des demandes de la

France, et les rejetait-il toutes, les unes par des raisons

spécieuses, les autres par des raisons qui ne l'étaient pas, et qu'il

ne prenait pas la peine de rendre telles. Il avait refusé d'abord de

casser le premier mariage du prince Jérôme, consommé sans aucune

formalité, et avait consenti tout au plus, après l'annulation

prononcée par l'autorité ecclésiastique française, à fermer les yeux

sur cette annulation. Il avait refusé de reconnaître Joseph comme roi

de Naples, reçu à Rome les cardinaux napolitains récalcitrants, et

donné asile dans les faubourgs de cette capitale à tous les brigands

qui égorgeaient les Français. Il avait gardé auprès de lui le consul

du roi de Naples détrôné, prétendant que ce roi, retiré en Sicile,

était au moins souverain de Sicile, et pouvait par conséquent se faire

représenter à Rome. Il n'avait pas consenti à exclure les Anglais du

territoire des États romains, disant qu'il était souverain

indépendant, qu'à ce titre il pouvait être en paix ou en guerre avec

qui il voulait; et il ajoutait qu'en sa qualité de chef de la

chrétienté il ne devait se mettre en guerre avec aucune des puissances

chrétiennes, même non catholiques. Il faisait attendre l'institution

canonique des évêques, exigeait un voyage à Rome de la part des

évêques italiens, contestait l'extension du concordat français aux

provinces italiennes devenues françaises, telles que la Ligurie ou le

Piémont, et l'extension du concordat italien aux provinces

vénitiennes, annexées les dernières au royaume d'Italie. Enfin il ne

se prêtait à aucun des arrangements proposés pour la nouvelle église

allemande, et sur tout sujet, quel qu'il fût, opposait les difficultés

naturelles qui en naissaient, ou créait volontairement celles qui

n'existaient pas. Napoléon recueillait ainsi le prix de sa négligence

à contenter la cour de Rome, qu'il aurait pu maintenir dans les

meilleures dispositions, moyennant quelques sacrifices de territoire

qui lui eussent été faciles; car, sans toucher aux royaumes de

Lombardie et de Naples, il avait Parme, Plaisance, la Toscane, pour

arrondir le domaine du Saint-Siége. Il est vrai que son impérieuse

volonté de soumettre l'Italie entière à son régime de guerre contre

les Anglais eût été dans tous les cas une difficulté grave. Mais il

eût été certainement possible, sous la forme d'un traité d'alliance

offensive et défensive, d'obtenir du Pape satisfait son adhésion à

toutes les conditions de guerre qu'on voulait imposer à l'Italie.

Ne tenant aucun compte des motifs qui lui avaient aliéné le Saint-Père,

Napoléon lui faisait dire: Vous êtes souverain de Rome, il est vrai,

mais contenu dans l'Empire français; vous êtes pape, je suis empereur,

empereur comme l'étaient les empereurs germaniques, comme l'était plus

anciennement Charlemagne; et je suis pour vous Charlemagne à plus d'un

titre, à titre de puissance, à titre de bienfait. Vous obéirez donc aux

lois du système fédératif de l'Empire, et vous fermerez votre territoire

à mes ennemis.--La forme de cette prétention avait blessé Pie VII encore

plus que le fond. Ses yeux, ordinairement si doux, s'étaient allumés de

tous les feux de la colère, et il avait déclaré au cardinal Fesch qu'il

ne reconnaissait pas de souverain au-dessus de lui sur la terre; que si

on voulait renouveler la tyrannie des empereurs allemands du moyen âge,

il renouvellerait la résistance de Grégoire VII, et que, bien qu'on

prétendît que les armes spirituelles avaient perdu de leur force, il

ferait voir qu'elles pouvaient être puissantes encore contre un

souverain d'origine récente, qu'il avait consacré de ses mains, et qui

devait à cette consécration une partie de son autorité morale. À cela

Napoléon répliquait qu'il craignait peu les armes spirituelles dans le

dix-neuvième siècle; que du reste il ne donnerait aucun prétexte

légitime à leur emploi, en s'abstenant de toucher aux matières

religieuses; qu'il se bornerait à frapper le souverain temporel, qu'il

le laisserait au Vatican, évêque respecté de Rome, chef des évêques de

la chrétienté, et qu'au prince temporel, dont la souveraineté

spirituelle n'aurait reçu aucune atteinte, personne ne s'intéresserait,

ni en France, ni en Europe.

Le cardinal Fesch, dont le caractère hautain, l'esprit médiocre et

tracassier, pouvaient compromettre les négociations les plus faciles,

ayant été remplacé par M. Alquier, habitué successivement auprès des

cours de Madrid et de Naples à traiter avec les vieilles royautés, et

porté à les ménager, la situation n'en était pas moins restée la même,

et les rapports entre les deux gouvernements avaient conservé toute

leur aigreur. La cour pontificale imagina cependant d'envoyer à Paris

un cardinal, pour terminer par une transaction les différends qui

divisaient Rome et l'Empire, et elle fit choix du cardinal Litta.

Napoléon le refusa, comme l'un des cardinaux animés du plus mauvais

esprit. On choisit, alors le cardinal français de Bayanne, membre

éclairé et sage du sacré collége. Le Pape, en même temps, afin de

prouver que le cardinal Consalvi n'était pas l'auteur de sa

résistance, ainsi que le supposait Napoléon, retira la secrétairerie

d'État à cet ami, pour la donner à un vieux prélat sans esprit et sans

force, le cardinal Casoni.--On verra, s'écria-t-il avec un orgueil qui

malgré sa douceur éclatait tout à coup lorsqu'on l'irritait, on verra

que c'est à moi, à moi seul, qu'on a affaire; que c'est moi qu'il faut

opprimer, fouler sous les pieds des soldats français, si on veut

violenter mon autorité.

Ne gardant plus de ménagements, Napoléon, comme nous l'avons dit, fit

occuper militairement par le général Lemarois les provinces d'Urbin,

d'Ancône, de Macerata, qui forment le rivage de l'Adriatique; et alors

le Saint-Siége, Pape et cardinaux, craignant que ces provinces ne

finissent par subir le sort des Légations, songèrent un moment à

composer, et on en vint à un accommodement, dont les conditions

étaient les suivantes:

[En marge: Proposition d'un accommodement entre le Saint-Siége et

l'Empire.]

Le Pape, souverain indépendant de ses États, proclamé tel, garanti tel

par la France, contracterait cependant une alliance avec elle, et,

toutes les fois qu'elle serait en guerre, exclurait ses ennemis du

territoire des États romains;

Les troupes françaises occuperaient Ancône, Civita-Vecchia, Ostie,

mais seraient entretenues aux frais du gouvernement français;

Le Pape s'engagerait à creuser et à mettre en état le port envasé

d'Ancône;

Il reconnaîtrait le roi Joseph, renverrait le consul du roi Ferdinand,

les assassins des Français, les cardinaux napolitains ayant refusé le

serment, et renoncerait à son ancien droit d'investiture sur la

couronne de Naples;

Il consentirait à étendre le concordat d'Italie à toutes les provinces

composant le royaume d'Italie, et le concordat de France à toutes les

provinces d'Italie converties en provinces françaises;

Il nommerait sans délai les évêques français et italiens, et

n'exigerait pas de ces derniers le voyage à Rome;

Il désignerait des plénipotentiaires chargés de conclure un concordat

germanique;

Enfin, pour rassurer Napoléon sur l'esprit du sacré collége, et pour

proportionner l'influence de la France à l'extension de son

territoire, il porterait à un tiers du nombre total des cardinaux le

nombre des cardinaux français.

[En marge: Refus de Pape d'accéder à l'accommodement proposé.]

Cet arrangement était près de se terminer, lorsque le Pape, poussé par

des suggestions malheureuses, et surtout blessé par deux clauses,

celle qui obligeait le Saint-Siége à fermer son territoire aux ennemis

de la France, et celle qui augmentait le nombre des cardinaux

français, clauses dont la première était inévitable dans la situation

géographique des États romains, et la seconde propre à tout pacifier

dans l'avenir, le Pape refusa péremptoirement de donner son adhésion.

[En marge: Ordre d'envahir les États romains.]

[En marge: Le général Miollis chargé d'occuper Rome.]

Alors, sans plus entendre une seule observation, sans même écouter

l'offre de revenir sur un premier refus, Napoléon fit remettre ses

passe-ports à M. le cardinal de Bayanne, et envoya les ordres

nécessaires pour l'invasion des États romains. Au fond, il était

décidé, là comme en Espagne, à en venir à une solution définitive,

c'est-à-dire à laisser le Pape au Vatican, avec un riche revenu, avec

une autorité purement spirituelle, et à le priver de la souveraineté

temporelle de l'Italie centrale. Mais, s'attendant à avoir affaire aux

Espagnols sous deux ou trois mois, c'est-à-dire aux approches de

Pâques, il ne voulait pas que les causes religieuses vinssent se

joindre aux causes politiques pour émouvoir un peuple fanatique. Il

forma donc le projet d'occuper pour le moment Rome et les provinces

qui bordent la Méditerranée, comme il avait déjà fait occuper celles

qui bordent l'Adriatique. En conséquence, il ordonna au général

commandant en Toscane de réunir 2,500 hommes à Pérouse, au général

Lemarois d'en acheminer autant sur Foligno, au général Miollis de se

mettre à la tête de ces deux brigades, de s'avancer sur Rome, de

recueillir en passant une colonne de 3 mille hommes, que Joseph avait

ordre de faire partir de Terracine, et d'envahir avec ces huit mille

soldats la capitale du monde chrétien. Le général Miollis devait

entrer de gré ou de force dans le château Saint-Ange, prendre le

commandement des troupes papales, laisser le Pape au Vatican avec une

garde d'honneur, ne se mêler en rien du gouvernement, dire qu'il

venait occuper Rome, pour un temps plus ou moins long, dans un intérêt

tout militaire, et afin d'éloigner de l'État romain les ennemis de la

France. Il ne devait s'emparer que de la police, et en user pour

chasser tous les brigands qui faisaient de Rome un repaire, pour

renvoyer les cardinaux napolitains à Naples, et puiser dans les

caisses publiques ce qui était nécessaire à l'entretien des troupes

françaises.

L'illustre Miollis, vieux soldat de la république, joignant à un

caractère inflexible l'esprit le plus cultivé, la probité la plus

pure, et une grande habitude de traiter avec les princes italiens,

était plus propre qu'aucun autre à remplir cette mission rigoureuse en

conservant les égards dus au chef de la chrétienté. Napoléon lui

alloua un traitement considérable, avec ordre de tenir à Rome un grand

état, et d'habituer les Romains à voir dans le général français établi

au château Saint-Ange le véritable chef du gouvernement, bien plutôt

que dans le pontife laissé au Vatican.

[En marge: Expédition de Sicile.]

[En marge: Plan adopté par Napoléon pour la conquête de la Sicile et

le ravitaillement de Corfou.]

L'invasion du Portugal avait attiré vers Gibraltar les troupes que les

Anglais tenaient en Sicile, et de celles qu'ils avaient ramenées

battues d'Alexandrie. Il ne restait pas en Sicile, pour conserver ce

débris de sa couronne à leur infortunée victime, la reine Caroline,

plus de 7 à 8 mille hommes. C'était le cas de préparer une expédition

contre cette île, et de profiter de la réunion des flottes françaises

dans la Méditerranée pour transporter cette expédition. Napoléon avait

ordonné à l'amiral Rosily, commandant la flotte française de Cadix, à

l'amiral Allemand, commandant la belle division de Rochefort, de lever

l'ancre à la première occasion favorable, et de faire leur jonction

avec la division de Toulon. Il avait obtenu qu'on donnât le même ordre

à la division espagnole de Carthagène, commandée par l'amiral Valdès,

ordre exécuté avec assez de ponctualité depuis que le gouvernement

espagnol se montrait si soumis, et il s'attendait à avoir vingt et

quelques vaisseaux à Toulon sous l'amiral Ganteaume, si toutes ces

réunions s'opéraient heureusement. Avec une seule de ces réunions,

celle de l'escadre de Rochefort, l'une des plus probables à cause du

point de départ, et la plus désirable à cause de la qualité des

équipages et du commandant, il en avait assez pour transporter une

armée en Sicile, et pour ravitailler Corfou, second objet, et non pas

le moins important de l'expédition. Il ordonna donc à l'amiral

Ganteaume de réunir à Toulon, et d'embarquer sur la division déjà

réunie en ce port, une masse considérable de munitions de tout genre,

telles que blé, biscuit, poudre, projectiles, affûts, outils, afin de

déposer ce chargement à Corfou, quel que fût le succès de l'opération

contre la Sicile. Il enjoignit à Joseph de rassembler à Baies 8 ou 9

mille hommes avec leur armement complet, et à Scylla, vis-à-vis le

Phare, 7 ou 8 mille autres, avec beaucoup de felouques et

d'embarcations, propres à traverser le très-petit bras de mer qui

sépare la Sicile de la Calabre. Il voulait que tout fût prêt de

manière que l'amiral Ganteaume, parti de Toulon et arrivé devant

Baies, pût embarquer les 8 à 9 mille hommes concentrés sur ce point,

les transporter en vingt-quatre heures au nord du Phare, ou

viendraient aboutir de leur côté les 7 ou 8 mille autres assemblés à

Scylla, et embarqués sur les petits bâtiments qu'on se serait

procurés. On devait, avec ces 15 ou 16 mille hommes, enlever le Phare,

le charger d'artillerie, armer également le fort de Scylla, et, ces

deux points qui fermaient le détroit acquis aux Français, se rendre

maître à toujours du passage. Un tel résultat obtenu, il n'y avait

plus un soldat anglais qui osât rester en Sicile.

[En marge: Le plan de l'expédition de Sicile modifié, parce qu'on ne

possède pas le Phare.]

Mais cette hardie entreprise supposait que les ordres réitérés de

Napoléon, relativement aux deux points que les Anglais possédaient

encore sur la côte de Calabre, Scylla et Reggio, auraient reçu leur

exécution. Napoléon s'était plusieurs fois indigné contre Joseph de ce

qu'avec une armée de plus de quarante mille hommes il souffrait que

les Anglais eussent encore le pied sur la terre ferme d'Italie.--C'est

une honte, lui écrivait-il, que les Anglais puissent nous résister sur

terre. Je ne veux pas que vous m'écriviez avant que cette honte soit

réparée; et, si elle ne l'est bientôt, j'enverrai l'un de mes généraux

vous remplacer dans le commandement de mon armée de Naples.--Sensible

à ces reproches, Joseph avait chargé le général Reynier d'attaquer les

deux points fortifiés de Scylla et de Reggio, qui offusquaient si

vivement les yeux de Napoléon. On touchait au moment de les prendre,

mais ils n'étaient pas pris. Napoléon en ressentit une vive colère.

Cependant, son irritation contre la mollesse de son frère ne changeant

rien à l'état des choses, il fut convenu que le projet d'expédition

serait modifié, car on ne pouvait pas s'emparer du détroit quand la

côte des Calabres, qui aurait dû naturellement appartenir aux

Français, n'était pas encore en leur possession. En conséquence,

l'amiral Ganteaume dut se rendre d'abord à Corfou, pour y déposer le

vaste approvisionnement de guerre embarqué sur la flotte; puis revenir

dans le détroit, toucher à Reggio, qui probablement serait pris à

l'époque présumée de son apparition dans ces mers, y prendre une

douzaine de mille hommes, et les transporter par l'intérieur du

détroit au midi du Phare. La saison était pour l'amiral Ganteaume une

raison de plus d'agir ainsi; car, en opérant par l'intérieur du

détroit et au midi du Phare, on était à l'abri des vents violents qui,

dans l'hiver, soufflent du nord-ouest, et rendent dangereuse

l'approche de la côte nord de la Sicile.

[En marge: Impossibilité pour l'amiral Rosily de sortir de Cadix.]

Ces dispositions étant arrêtées, l'amiral Ganteaume se tint prêt à

s'embarquer à la première apparition de l'une des divisions navales

qu'on attendait à chaque instant de Carthagène, de Cadix ou de

Rochefort. On se souvient sans doute que, sur les observations fort

sages de l'amiral Decrès, il avait été convenu que les divisions de

Brest et de Lorient resteraient dans l'Océan, et que celles de

Rochefort et de Cadix recevraient seules l'ordre de pénétrer dans la

Méditerranée. L'amiral Rosily avait fort à coeur de sortir de Cadix,

où il était retenu depuis plus de deux ans. Mais il lui était plus

difficile de sortir qu'à aucun autre, à cause du détroit et de

Gibraltar. C'est à l'immensité des mers qu'on doit la facilité de

s'éviter; mais, dans le resserrement d'un détroit, et à portée d'un

poste comme Gibraltar, il était presque impossible de tromper

l'ennemi, et de lui échapper. La mer entre la côte d'Espagne et celle

d'Afrique était couverte de petits bâtiments montant la garde pour la

flotte anglaise, qui se tenait au large afin de donner à l'amiral

Rosily la tentation de sortir. Mais, aussitôt que celui-ci

appareillait, on voyait reparaître tout entière l'armée navale de

l'ennemi. La division Rosily était parfaitement armée, grâce aux

ressources du port de Cadix, abondantes pour le gouvernement français

qui payait bien, nulles pour le gouvernement espagnol qui ne payait

pas. Elle était de plus composée d'équipages excellents, qui avaient

navigué et soutenu la plus grande bataille navale du siècle, celle de

Trafalgar. L'amiral Rosily, vieux marin, expérimenté autant que brave,

n'aurait pas été embarrassé de combattre une division anglaise, même

supérieure en forces à la sienne; cependant, avec six vaisseaux et

deux ou trois frégates, il ne pouvait braver douze ou quinze vaisseaux

et une multitude de frégates, sans s'exposer à un nouveau désastre.

Aussi, quoiqu'il eût l'ordre de sortir depuis septembre 1807, il n'y

avait pas encore réussi en février 1808.

[En marge: Sortie de la division de Rochefort, et son heureuse arrivée

à Toulon.]

Le contre-amiral Allemand, l'officier de mer le plus hardi que la

France eût alors, surtout comme navigateur, se trouvait aussi fort

étroitement bloqué à Rochefort, et le revers essuyé par les frégates

du capitaine Soleil en offrait la preuve. Mais une fois hors des

pertuis par une sortie audacieuse, l'Océan s'ouvrait devant lui, et

avec des équipages excellents, de bons vaisseaux, et sa hardiesse en

mer, il avait bien des chances pour échapper aux Anglais. Plusieurs

fois il appareilla, et plusieurs fois il vit l'ennemi accourir en tel

nombre qu'échapper était impossible. Un jour cependant, le 17 janvier

1808, favorisé par un gros temps, il mit à la voile, sortit sans être

aperçu, plongea dans le golfe de Gascogne, doubla heureusement le cap

Ortegal, contourna toute l'Espagne, arriva en vue du resserrement des

côtes d'Europe et d'Afrique, et, par une nuit obscure et un vent

affreux de l'ouest, se jeta hardiment dans ce détroit, si bien gardé,

que l'amiral Rosily ne pouvait y paraître sans qu'il se couvrît de

voiles anglaises. Il y a long-temps qu'on a dit que la fortune seconde

les audacieux; cette fois du moins elle n'y manqua pas, et en peu

d'heures l'amiral Allemand se trouvait avec toute sa division en

pleine Méditerranée, ayant passé devant Gibraltar et Ceuta sans être

aperçu. Le 3 février il paraissait en vue de Toulon, et faisait signal

à l'amiral Ganteaume de partir, pour aller tous ensemble au but marqué

par l'Empereur. La joie de ce brave marin était au comble d'avoir

opéré si heureusement une traversée si périlleuse.

[En marge: Sortie de la flotte de Carthagène et sa retraite aux îles

Baléares.]

La division espagnole de Carthagène, beaucoup moins observée que celle

de l'amiral Rosily, parce qu'elle était à plus de cent lieues du

détroit, et qu'on ne faisait pas alors à la marine espagnole l'honneur

de la croire entreprenante, la division de Carthagène avait peu de

difficultés à vaincre pour sortir. Elle avait donc pu lever l'ancre et

faire voile vers Toulon, conformément aux ordres de Napoléon. Elle

était commandée par l'amiral Valdès, et se composait d'un vaisseau à

trois ponts fort beau, d'un quatre-vingts, de quatre soixante-quatorze.

Après trois ans d'immobilité dans le port, elle avait ses carènes sales,

était médiocrement pourvue en équipages, et ne portait pas pour trois

mois de vivres. Soit qu'on lui eût donné l'ordre secret de ne pas

remplir sa mission, soit que la timidité des marins espagnols fût

devenue extrême, elle avait navigué autour des Baléares, pour y trouver

au besoin un asile, et, à la première apparition d'une voile anglaise,

elle s'y était réfugiée, mandant à son gouvernement, qui s'était hâté de

le faire savoir à Paris, qu'elle était bloquée, et qu'elle ne savait pas

quand il lui serait possible de reprendre la mer. Trahison ou faiblesse,

le résultat était absolument le même pour les projets de Napoléon, et

révélait dans tout son jour la manière dont l'Espagne était habituée à

remplir son devoir d'alliée.

[En marge: Fév. 1808.]

[En marge: Flotte que commandait l'amiral Ganteaume après le

ralliement de la division de Rochefort.]

[En marge: Heureuse sortie de Ganteaume, parti de Toulon pour les îles

Ioniennes.]

Du reste, l'amiral Ganteaume avait ordre de sortir à la première

jonction qui viendrait augmenter ses forces. Ayant en effet rallié aux

cinq vaisseaux de Toulon les cinq de Rochefort, il n'avait rien à

craindre dans la Méditerranée. Les vaisseaux équipés à Toulon étaient

loin de valoir ceux qui arrivaient de Rochefort; et en particulier les

vaisseaux équipés dans le port de Gênes, l'avaient été avec des

enfants recueillis sur les quais de cette grande ville, les vrais

marins génois ayant fui dans les montagnes de l'Apennin. Néanmoins,

comme il régnait un excellent esprit dans la marine de Toulon, esprit

qui était traditionnel en ce port, et que le contre-amiral Cosmao

s'attachait à ranimer par son exemple, la bonne volonté suppléait à

l'inexpérience, et la division de Toulon pouvait se conduire

honorablement. L'amiral Ganteaume, avec deux lieutenants excellents,

les contre-amiraux Allemand et Cosmao, comptait deux vaisseaux à trois

ponts, un de quatre-vingts, sept de soixante-quatorze, deux frégates,

deux corvettes, deux grosses flûtes, en tout seize voiles. Après avoir

pris le temps de répartir sur la flotte entière l'immense

approvisionnement qu'il était chargé de déposer à Corfou, il leva

l'ancre le 10 février, se dirigeant sur les îles Ioniennes, d'où il

devait revenir ensuite dans le détroit de Sicile, pour porter une

armée française de Reggio à Catane, lorsqu'il aurait accompli la

première partie de sa mission. Il mit à la voile le 10 février, et

disparut sans qu'aucun bâtiment ennemi fût signalé. Avec la

composition de sa flotte, et dans l'état des forces ennemies au sein

de la Méditerranée, tout lui présageait un résultat heureux. En cas de

séparation, le rendez-vous était à la pointe de l'Italie, vis-à-vis

les côtes de l'Épire, ayant pour refuge le golfe de Tarente, les

bouches du Cattaro, et Corfou même, premier but de l'expédition.

[En marge: Continuation des événements d'Espagne.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 08 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 29 / 50 段