que l'Angleterre se permettait tout à elle-même, considérant la guerre
continentale comme terminée, et la prolongation de la guerre maritime
comme un délai utile à l'achèvement de ses desseins, Napoléon était
résolu à briser tous les obstacles qui contrariaient sa volonté.
Tandis qu'il donnait les ordres que nous venons de rapporter pour
faire entrer la Péninsule espagnole dans le système de son Empire, il
en donnait d'à peu près semblables pour faire entrer dans le même
système la Péninsule italienne, et pour en finir, d'une part, avec la
souveraineté du Pape, qui le gênait au centre de l'Italie; de l'autre,
avec celle des Bourbons de Naples, qui le bravait du milieu de l'île
de Sicile.
On a vu comment le refus de rendre les Légations au Saint-Siége après
le sacre, puis la conquête du royaume de Naples, qui achevait de faire
des États romains une simple enclave de l'Empire français, avaient
successivement mécontenté Pie VII, et converti sa douceur ordinaire en
une irritation continue, quelquefois violente contre Napoléon, que
cependant il aimait. La privation des principautés de Bénévent et de
Ponte-Corvo, données à M. de Talleyrand et au maréchal Bernadotte,
l'occupation d'Ancône, les passages continuels de troupes françaises,
avaient mis le comble aux déplaisirs et à l'exaspération du
Saint-Père. Aussi ne voulait-il adhérer à aucune des demandes de la
France, et les rejetait-il toutes, les unes par des raisons
spécieuses, les autres par des raisons qui ne l'étaient pas, et qu'il
ne prenait pas la peine de rendre telles. Il avait refusé d'abord de
casser le premier mariage du prince Jérôme, consommé sans aucune
formalité, et avait consenti tout au plus, après l'annulation
prononcée par l'autorité ecclésiastique française, à fermer les yeux
sur cette annulation. Il avait refusé de reconnaître Joseph comme roi
de Naples, reçu à Rome les cardinaux napolitains récalcitrants, et
donné asile dans les faubourgs de cette capitale à tous les brigands
qui égorgeaient les Français. Il avait gardé auprès de lui le consul
du roi de Naples détrôné, prétendant que ce roi, retiré en Sicile,
était au moins souverain de Sicile, et pouvait par conséquent se faire
représenter à Rome. Il n'avait pas consenti à exclure les Anglais du
territoire des États romains, disant qu'il était souverain
indépendant, qu'à ce titre il pouvait être en paix ou en guerre avec
qui il voulait; et il ajoutait qu'en sa qualité de chef de la
chrétienté il ne devait se mettre en guerre avec aucune des puissances
chrétiennes, même non catholiques. Il faisait attendre l'institution
canonique des évêques, exigeait un voyage à Rome de la part des
évêques italiens, contestait l'extension du concordat français aux
provinces italiennes devenues françaises, telles que la Ligurie ou le
Piémont, et l'extension du concordat italien aux provinces
vénitiennes, annexées les dernières au royaume d'Italie. Enfin il ne
se prêtait à aucun des arrangements proposés pour la nouvelle église
allemande, et sur tout sujet, quel qu'il fût, opposait les difficultés
naturelles qui en naissaient, ou créait volontairement celles qui
n'existaient pas. Napoléon recueillait ainsi le prix de sa négligence
à contenter la cour de Rome, qu'il aurait pu maintenir dans les
meilleures dispositions, moyennant quelques sacrifices de territoire
qui lui eussent été faciles; car, sans toucher aux royaumes de
Lombardie et de Naples, il avait Parme, Plaisance, la Toscane, pour
arrondir le domaine du Saint-Siége. Il est vrai que son impérieuse
volonté de soumettre l'Italie entière à son régime de guerre contre
les Anglais eût été dans tous les cas une difficulté grave. Mais il
eût été certainement possible, sous la forme d'un traité d'alliance
offensive et défensive, d'obtenir du Pape satisfait son adhésion à
toutes les conditions de guerre qu'on voulait imposer à l'Italie.
Ne tenant aucun compte des motifs qui lui avaient aliéné le Saint-Père,
Napoléon lui faisait dire: Vous êtes souverain de Rome, il est vrai,
mais contenu dans l'Empire français; vous êtes pape, je suis empereur,
empereur comme l'étaient les empereurs germaniques, comme l'était plus
anciennement Charlemagne; et je suis pour vous Charlemagne à plus d'un
titre, à titre de puissance, à titre de bienfait. Vous obéirez donc aux
lois du système fédératif de l'Empire, et vous fermerez votre territoire
à mes ennemis.--La forme de cette prétention avait blessé Pie VII encore
plus que le fond. Ses yeux, ordinairement si doux, s'étaient allumés de
tous les feux de la colère, et il avait déclaré au cardinal Fesch qu'il
ne reconnaissait pas de souverain au-dessus de lui sur la terre; que si
on voulait renouveler la tyrannie des empereurs allemands du moyen âge,
il renouvellerait la résistance de Grégoire VII, et que, bien qu'on
prétendît que les armes spirituelles avaient perdu de leur force, il
ferait voir qu'elles pouvaient être puissantes encore contre un
souverain d'origine récente, qu'il avait consacré de ses mains, et qui
devait à cette consécration une partie de son autorité morale. À cela
Napoléon répliquait qu'il craignait peu les armes spirituelles dans le
dix-neuvième siècle; que du reste il ne donnerait aucun prétexte
légitime à leur emploi, en s'abstenant de toucher aux matières
religieuses; qu'il se bornerait à frapper le souverain temporel, qu'il
le laisserait au Vatican, évêque respecté de Rome, chef des évêques de
la chrétienté, et qu'au prince temporel, dont la souveraineté
spirituelle n'aurait reçu aucune atteinte, personne ne s'intéresserait,
ni en France, ni en Europe.
Le cardinal Fesch, dont le caractère hautain, l'esprit médiocre et
tracassier, pouvaient compromettre les négociations les plus faciles,
ayant été remplacé par M. Alquier, habitué successivement auprès des
cours de Madrid et de Naples à traiter avec les vieilles royautés, et
porté à les ménager, la situation n'en était pas moins restée la même,
et les rapports entre les deux gouvernements avaient conservé toute
leur aigreur. La cour pontificale imagina cependant d'envoyer à Paris
un cardinal, pour terminer par une transaction les différends qui
divisaient Rome et l'Empire, et elle fit choix du cardinal Litta.
Napoléon le refusa, comme l'un des cardinaux animés du plus mauvais
esprit. On choisit, alors le cardinal français de Bayanne, membre
éclairé et sage du sacré collége. Le Pape, en même temps, afin de
prouver que le cardinal Consalvi n'était pas l'auteur de sa
résistance, ainsi que le supposait Napoléon, retira la secrétairerie
d'État à cet ami, pour la donner à un vieux prélat sans esprit et sans
force, le cardinal Casoni.--On verra, s'écria-t-il avec un orgueil qui
malgré sa douceur éclatait tout à coup lorsqu'on l'irritait, on verra
que c'est à moi, à moi seul, qu'on a affaire; que c'est moi qu'il faut
opprimer, fouler sous les pieds des soldats français, si on veut
violenter mon autorité.
Ne gardant plus de ménagements, Napoléon, comme nous l'avons dit, fit
occuper militairement par le général Lemarois les provinces d'Urbin,
d'Ancône, de Macerata, qui forment le rivage de l'Adriatique; et alors
le Saint-Siége, Pape et cardinaux, craignant que ces provinces ne
finissent par subir le sort des Légations, songèrent un moment à
composer, et on en vint à un accommodement, dont les conditions
étaient les suivantes:
[En marge: Proposition d'un accommodement entre le Saint-Siége et
l'Empire.]
Le Pape, souverain indépendant de ses États, proclamé tel, garanti tel
par la France, contracterait cependant une alliance avec elle, et,
toutes les fois qu'elle serait en guerre, exclurait ses ennemis du
territoire des États romains;
Les troupes françaises occuperaient Ancône, Civita-Vecchia, Ostie,
mais seraient entretenues aux frais du gouvernement français;
Le Pape s'engagerait à creuser et à mettre en état le port envasé
d'Ancône;
Il reconnaîtrait le roi Joseph, renverrait le consul du roi Ferdinand,
les assassins des Français, les cardinaux napolitains ayant refusé le
serment, et renoncerait à son ancien droit d'investiture sur la
couronne de Naples;
Il consentirait à étendre le concordat d'Italie à toutes les provinces
composant le royaume d'Italie, et le concordat de France à toutes les
provinces d'Italie converties en provinces françaises;
Il nommerait sans délai les évêques français et italiens, et
n'exigerait pas de ces derniers le voyage à Rome;
Il désignerait des plénipotentiaires chargés de conclure un concordat
germanique;
Enfin, pour rassurer Napoléon sur l'esprit du sacré collége, et pour
proportionner l'influence de la France à l'extension de son
territoire, il porterait à un tiers du nombre total des cardinaux le
nombre des cardinaux français.
[En marge: Refus de Pape d'accéder à l'accommodement proposé.]
Cet arrangement était près de se terminer, lorsque le Pape, poussé par
des suggestions malheureuses, et surtout blessé par deux clauses,
celle qui obligeait le Saint-Siége à fermer son territoire aux ennemis
de la France, et celle qui augmentait le nombre des cardinaux
français, clauses dont la première était inévitable dans la situation
géographique des États romains, et la seconde propre à tout pacifier
dans l'avenir, le Pape refusa péremptoirement de donner son adhésion.
[En marge: Ordre d'envahir les États romains.]
[En marge: Le général Miollis chargé d'occuper Rome.]
Alors, sans plus entendre une seule observation, sans même écouter
l'offre de revenir sur un premier refus, Napoléon fit remettre ses
passe-ports à M. le cardinal de Bayanne, et envoya les ordres
nécessaires pour l'invasion des États romains. Au fond, il était
décidé, là comme en Espagne, à en venir à une solution définitive,
c'est-à-dire à laisser le Pape au Vatican, avec un riche revenu, avec
une autorité purement spirituelle, et à le priver de la souveraineté
temporelle de l'Italie centrale. Mais, s'attendant à avoir affaire aux
Espagnols sous deux ou trois mois, c'est-à-dire aux approches de
Pâques, il ne voulait pas que les causes religieuses vinssent se
joindre aux causes politiques pour émouvoir un peuple fanatique. Il
forma donc le projet d'occuper pour le moment Rome et les provinces
qui bordent la Méditerranée, comme il avait déjà fait occuper celles
qui bordent l'Adriatique. En conséquence, il ordonna au général
commandant en Toscane de réunir 2,500 hommes à Pérouse, au général
Lemarois d'en acheminer autant sur Foligno, au général Miollis de se
mettre à la tête de ces deux brigades, de s'avancer sur Rome, de
recueillir en passant une colonne de 3 mille hommes, que Joseph avait
ordre de faire partir de Terracine, et d'envahir avec ces huit mille
soldats la capitale du monde chrétien. Le général Miollis devait
entrer de gré ou de force dans le château Saint-Ange, prendre le
commandement des troupes papales, laisser le Pape au Vatican avec une
garde d'honneur, ne se mêler en rien du gouvernement, dire qu'il
venait occuper Rome, pour un temps plus ou moins long, dans un intérêt
tout militaire, et afin d'éloigner de l'État romain les ennemis de la
France. Il ne devait s'emparer que de la police, et en user pour
chasser tous les brigands qui faisaient de Rome un repaire, pour
renvoyer les cardinaux napolitains à Naples, et puiser dans les
caisses publiques ce qui était nécessaire à l'entretien des troupes
françaises.
L'illustre Miollis, vieux soldat de la république, joignant à un
caractère inflexible l'esprit le plus cultivé, la probité la plus
pure, et une grande habitude de traiter avec les princes italiens,
était plus propre qu'aucun autre à remplir cette mission rigoureuse en
conservant les égards dus au chef de la chrétienté. Napoléon lui
alloua un traitement considérable, avec ordre de tenir à Rome un grand
état, et d'habituer les Romains à voir dans le général français établi
au château Saint-Ange le véritable chef du gouvernement, bien plutôt
que dans le pontife laissé au Vatican.
[En marge: Expédition de Sicile.]
[En marge: Plan adopté par Napoléon pour la conquête de la Sicile et
le ravitaillement de Corfou.]
L'invasion du Portugal avait attiré vers Gibraltar les troupes que les
Anglais tenaient en Sicile, et de celles qu'ils avaient ramenées
battues d'Alexandrie. Il ne restait pas en Sicile, pour conserver ce
débris de sa couronne à leur infortunée victime, la reine Caroline,
plus de 7 à 8 mille hommes. C'était le cas de préparer une expédition
contre cette île, et de profiter de la réunion des flottes françaises
dans la Méditerranée pour transporter cette expédition. Napoléon avait
ordonné à l'amiral Rosily, commandant la flotte française de Cadix, à
l'amiral Allemand, commandant la belle division de Rochefort, de lever
l'ancre à la première occasion favorable, et de faire leur jonction
avec la division de Toulon. Il avait obtenu qu'on donnât le même ordre
à la division espagnole de Carthagène, commandée par l'amiral Valdès,
ordre exécuté avec assez de ponctualité depuis que le gouvernement
espagnol se montrait si soumis, et il s'attendait à avoir vingt et
quelques vaisseaux à Toulon sous l'amiral Ganteaume, si toutes ces
réunions s'opéraient heureusement. Avec une seule de ces réunions,
celle de l'escadre de Rochefort, l'une des plus probables à cause du
point de départ, et la plus désirable à cause de la qualité des
équipages et du commandant, il en avait assez pour transporter une
armée en Sicile, et pour ravitailler Corfou, second objet, et non pas
le moins important de l'expédition. Il ordonna donc à l'amiral
Ganteaume de réunir à Toulon, et d'embarquer sur la division déjà
réunie en ce port, une masse considérable de munitions de tout genre,
telles que blé, biscuit, poudre, projectiles, affûts, outils, afin de
déposer ce chargement à Corfou, quel que fût le succès de l'opération
contre la Sicile. Il enjoignit à Joseph de rassembler à Baies 8 ou 9
mille hommes avec leur armement complet, et à Scylla, vis-à-vis le
Phare, 7 ou 8 mille autres, avec beaucoup de felouques et
d'embarcations, propres à traverser le très-petit bras de mer qui
sépare la Sicile de la Calabre. Il voulait que tout fût prêt de
manière que l'amiral Ganteaume, parti de Toulon et arrivé devant
Baies, pût embarquer les 8 à 9 mille hommes concentrés sur ce point,
les transporter en vingt-quatre heures au nord du Phare, ou
viendraient aboutir de leur côté les 7 ou 8 mille autres assemblés à
Scylla, et embarqués sur les petits bâtiments qu'on se serait
procurés. On devait, avec ces 15 ou 16 mille hommes, enlever le Phare,
le charger d'artillerie, armer également le fort de Scylla, et, ces
deux points qui fermaient le détroit acquis aux Français, se rendre
maître à toujours du passage. Un tel résultat obtenu, il n'y avait
plus un soldat anglais qui osât rester en Sicile.
[En marge: Le plan de l'expédition de Sicile modifié, parce qu'on ne
possède pas le Phare.]
Mais cette hardie entreprise supposait que les ordres réitérés de
Napoléon, relativement aux deux points que les Anglais possédaient
encore sur la côte de Calabre, Scylla et Reggio, auraient reçu leur
exécution. Napoléon s'était plusieurs fois indigné contre Joseph de ce
qu'avec une armée de plus de quarante mille hommes il souffrait que
les Anglais eussent encore le pied sur la terre ferme d'Italie.--C'est
une honte, lui écrivait-il, que les Anglais puissent nous résister sur
terre. Je ne veux pas que vous m'écriviez avant que cette honte soit
réparée; et, si elle ne l'est bientôt, j'enverrai l'un de mes généraux
vous remplacer dans le commandement de mon armée de Naples.--Sensible
à ces reproches, Joseph avait chargé le général Reynier d'attaquer les
deux points fortifiés de Scylla et de Reggio, qui offusquaient si
vivement les yeux de Napoléon. On touchait au moment de les prendre,
mais ils n'étaient pas pris. Napoléon en ressentit une vive colère.
Cependant, son irritation contre la mollesse de son frère ne changeant
rien à l'état des choses, il fut convenu que le projet d'expédition
serait modifié, car on ne pouvait pas s'emparer du détroit quand la
côte des Calabres, qui aurait dû naturellement appartenir aux
Français, n'était pas encore en leur possession. En conséquence,
l'amiral Ganteaume dut se rendre d'abord à Corfou, pour y déposer le
vaste approvisionnement de guerre embarqué sur la flotte; puis revenir
dans le détroit, toucher à Reggio, qui probablement serait pris à
l'époque présumée de son apparition dans ces mers, y prendre une
douzaine de mille hommes, et les transporter par l'intérieur du
détroit au midi du Phare. La saison était pour l'amiral Ganteaume une
raison de plus d'agir ainsi; car, en opérant par l'intérieur du
détroit et au midi du Phare, on était à l'abri des vents violents qui,
dans l'hiver, soufflent du nord-ouest, et rendent dangereuse
l'approche de la côte nord de la Sicile.
[En marge: Impossibilité pour l'amiral Rosily de sortir de Cadix.]
Ces dispositions étant arrêtées, l'amiral Ganteaume se tint prêt à
s'embarquer à la première apparition de l'une des divisions navales
qu'on attendait à chaque instant de Carthagène, de Cadix ou de
Rochefort. On se souvient sans doute que, sur les observations fort
sages de l'amiral Decrès, il avait été convenu que les divisions de
Brest et de Lorient resteraient dans l'Océan, et que celles de
Rochefort et de Cadix recevraient seules l'ordre de pénétrer dans la
Méditerranée. L'amiral Rosily avait fort à coeur de sortir de Cadix,
où il était retenu depuis plus de deux ans. Mais il lui était plus
difficile de sortir qu'à aucun autre, à cause du détroit et de
Gibraltar. C'est à l'immensité des mers qu'on doit la facilité de
s'éviter; mais, dans le resserrement d'un détroit, et à portée d'un
poste comme Gibraltar, il était presque impossible de tromper
l'ennemi, et de lui échapper. La mer entre la côte d'Espagne et celle
d'Afrique était couverte de petits bâtiments montant la garde pour la
flotte anglaise, qui se tenait au large afin de donner à l'amiral
Rosily la tentation de sortir. Mais, aussitôt que celui-ci
appareillait, on voyait reparaître tout entière l'armée navale de
l'ennemi. La division Rosily était parfaitement armée, grâce aux
ressources du port de Cadix, abondantes pour le gouvernement français
qui payait bien, nulles pour le gouvernement espagnol qui ne payait
pas. Elle était de plus composée d'équipages excellents, qui avaient
navigué et soutenu la plus grande bataille navale du siècle, celle de
Trafalgar. L'amiral Rosily, vieux marin, expérimenté autant que brave,
n'aurait pas été embarrassé de combattre une division anglaise, même
supérieure en forces à la sienne; cependant, avec six vaisseaux et
deux ou trois frégates, il ne pouvait braver douze ou quinze vaisseaux
et une multitude de frégates, sans s'exposer à un nouveau désastre.
Aussi, quoiqu'il eût l'ordre de sortir depuis septembre 1807, il n'y
avait pas encore réussi en février 1808.
[En marge: Sortie de la division de Rochefort, et son heureuse arrivée
à Toulon.]
Le contre-amiral Allemand, l'officier de mer le plus hardi que la
France eût alors, surtout comme navigateur, se trouvait aussi fort
étroitement bloqué à Rochefort, et le revers essuyé par les frégates
du capitaine Soleil en offrait la preuve. Mais une fois hors des
pertuis par une sortie audacieuse, l'Océan s'ouvrait devant lui, et
avec des équipages excellents, de bons vaisseaux, et sa hardiesse en
mer, il avait bien des chances pour échapper aux Anglais. Plusieurs
fois il appareilla, et plusieurs fois il vit l'ennemi accourir en tel
nombre qu'échapper était impossible. Un jour cependant, le 17 janvier
1808, favorisé par un gros temps, il mit à la voile, sortit sans être
aperçu, plongea dans le golfe de Gascogne, doubla heureusement le cap
Ortegal, contourna toute l'Espagne, arriva en vue du resserrement des
côtes d'Europe et d'Afrique, et, par une nuit obscure et un vent
affreux de l'ouest, se jeta hardiment dans ce détroit, si bien gardé,
que l'amiral Rosily ne pouvait y paraître sans qu'il se couvrît de
voiles anglaises. Il y a long-temps qu'on a dit que la fortune seconde
les audacieux; cette fois du moins elle n'y manqua pas, et en peu
d'heures l'amiral Allemand se trouvait avec toute sa division en
pleine Méditerranée, ayant passé devant Gibraltar et Ceuta sans être
aperçu. Le 3 février il paraissait en vue de Toulon, et faisait signal
à l'amiral Ganteaume de partir, pour aller tous ensemble au but marqué
par l'Empereur. La joie de ce brave marin était au comble d'avoir
opéré si heureusement une traversée si périlleuse.
[En marge: Sortie de la flotte de Carthagène et sa retraite aux îles
Baléares.]
La division espagnole de Carthagène, beaucoup moins observée que celle
de l'amiral Rosily, parce qu'elle était à plus de cent lieues du
détroit, et qu'on ne faisait pas alors à la marine espagnole l'honneur
de la croire entreprenante, la division de Carthagène avait peu de
difficultés à vaincre pour sortir. Elle avait donc pu lever l'ancre et
faire voile vers Toulon, conformément aux ordres de Napoléon. Elle
était commandée par l'amiral Valdès, et se composait d'un vaisseau à
trois ponts fort beau, d'un quatre-vingts, de quatre soixante-quatorze.
Après trois ans d'immobilité dans le port, elle avait ses carènes sales,
était médiocrement pourvue en équipages, et ne portait pas pour trois
mois de vivres. Soit qu'on lui eût donné l'ordre secret de ne pas
remplir sa mission, soit que la timidité des marins espagnols fût
devenue extrême, elle avait navigué autour des Baléares, pour y trouver
au besoin un asile, et, à la première apparition d'une voile anglaise,
elle s'y était réfugiée, mandant à son gouvernement, qui s'était hâté de
le faire savoir à Paris, qu'elle était bloquée, et qu'elle ne savait pas
quand il lui serait possible de reprendre la mer. Trahison ou faiblesse,
le résultat était absolument le même pour les projets de Napoléon, et
révélait dans tout son jour la manière dont l'Espagne était habituée à
remplir son devoir d'alliée.
[En marge: Fév. 1808.]
[En marge: Flotte que commandait l'amiral Ganteaume après le
ralliement de la division de Rochefort.]
[En marge: Heureuse sortie de Ganteaume, parti de Toulon pour les îles
Ioniennes.]
Du reste, l'amiral Ganteaume avait ordre de sortir à la première
jonction qui viendrait augmenter ses forces. Ayant en effet rallié aux
cinq vaisseaux de Toulon les cinq de Rochefort, il n'avait rien à
craindre dans la Méditerranée. Les vaisseaux équipés à Toulon étaient
loin de valoir ceux qui arrivaient de Rochefort; et en particulier les
vaisseaux équipés dans le port de Gênes, l'avaient été avec des
enfants recueillis sur les quais de cette grande ville, les vrais
marins génois ayant fui dans les montagnes de l'Apennin. Néanmoins,
comme il régnait un excellent esprit dans la marine de Toulon, esprit
qui était traditionnel en ce port, et que le contre-amiral Cosmao
s'attachait à ranimer par son exemple, la bonne volonté suppléait à
l'inexpérience, et la division de Toulon pouvait se conduire
honorablement. L'amiral Ganteaume, avec deux lieutenants excellents,
les contre-amiraux Allemand et Cosmao, comptait deux vaisseaux à trois
ponts, un de quatre-vingts, sept de soixante-quatorze, deux frégates,
deux corvettes, deux grosses flûtes, en tout seize voiles. Après avoir
pris le temps de répartir sur la flotte entière l'immense
approvisionnement qu'il était chargé de déposer à Corfou, il leva
l'ancre le 10 février, se dirigeant sur les îles Ioniennes, d'où il
devait revenir ensuite dans le détroit de Sicile, pour porter une
armée française de Reggio à Catane, lorsqu'il aurait accompli la
première partie de sa mission. Il mit à la voile le 10 février, et
disparut sans qu'aucun bâtiment ennemi fût signalé. Avec la
composition de sa flotte, et dans l'état des forces ennemies au sein
de la Méditerranée, tout lui présageait un résultat heureux. En cas de
séparation, le rendez-vous était à la pointe de l'Italie, vis-à-vis
les côtes de l'Épire, ayant pour refuge le golfe de Tarente, les
bouches du Cattaro, et Corfou même, premier but de l'expédition.
[En marge: Continuation des événements d'Espagne.]