Toutefois, en janvier 1808, au retour d'Italie, même après le procès de

l'Escurial, le parti de Napoléon n'était pas irrévocablement pris, et il

revenait quelquefois à l'idée de s'en tenir à un mariage qui

rapprocherait les deux maisons, lorsqu'un incident de famille fit

naître pour cette combinaison une sorte d'impossibilité matérielle.

Napoléon avait, comme nous venons de le dire, appelé à Paris la fille

issue du premier mariage de Lucien, qu'on lui avait envoyée pour ne pas

rendre cet enfant victime des querelles de ses parents. Mais par malheur

cette jeune fille élevée dans l'exil, entendant souvent des plaintes

amères contre la toute-puissante famille qui se partageait les trônes de

l'Europe, sans songer à un frère éloigné et méconnu, cette jeune fille

n'apportait point à Paris les sentiments qu'on aurait pu désirer d'elle.

Établie près de son aïeule l'Impératrice-mère, qui lui prodiguait ses

soins, elle trouvait cependant chez elle une sévérité, chez ses tantes

une négligence, qui ne devaient pas la ramener à ceux qu'on l'avait

enseignée à craindre plus qu'à aimer. Aussi épanchait-elle, dans sa

correspondance avec ses parents d'Italie, les sentiments chagrins

qu'elle éprouvait. Napoléon qui, dans la supposition où il l'enverrait

partager le trône d'Espagne, voulait savoir si elle y apporterait les

dispositions qui convenaient à sa politique, la faisait observer avec

soin, et avait ordonné qu'on lût sa correspondance à la poste. Elle

était à peine arrivée à Paris qu'on saisit des lettres dans lesquelles

elle rapportait sur sa grand'mère, ses tantes, son oncle Napoléon, des

bruits peu favorables à la famille impériale. Quand on remit ces lettres

à Napoléon, il en sourit malignement, et il convoqua sur-le-champ aux

Tuileries sa mère, ses frères et ses soeurs, et fit lire en assemblée de

famille les lettres qu'on avait interceptées. Il s'égaya fort de la

colère excitée chez les témoins de cette scène, tous assez maltraités

dans cette correspondance; puis, passant d'une gaieté ironique à une

froide sévérité, il exigea le renvoi sous vingt-quatre heures de sa

jeune nièce, qui fut dès le lendemain acheminée vers l'Italie. Il ne

restait donc plus de princesse de la maison Bonaparte à donner à

l'Espagne; car mademoiselle de Tascher, récemment admise dans la famille

impériale, n'en était pas[29]. Napoléon venait d'adopter cette jeune

personne, nièce de l'impératrice Joséphine, et de l'envoyer en

Allemagne, pour y épouser l'héritier de la maison princière d'Aremberg.

À mêler son sang avec celui des Bourbons, il aurait voulu que ce fût son

propre sang, et non celui de sa femme, quelque attachement qu'il

ressentît pour elle.

[Note 29: Madame la duchesse d'Abrantès, dans des Mémoires qui

révèlent une personne spirituelle, mais mal informée, a dit que la

fille du prince Lucien n'était point venue à Paris, et que le refus de

son père de l'y envoyer était ainsi devenu la cause de grands

événements; car Napoléon, obligé de renoncer à s'unir aux Bourbons

d'Espagne, avait dès lors songé à les détrôner. Cette assertion est

inexacte. La fille du prince Lucien vint à Paris, et n'y demeura point

à cause de l'incident que je viens de rapporter. Je tiens d'un membre

de la famille impériale, témoin oculaire de la scène que je raconte,

et d'un personnage, membre de nos assemblées, et désigné pour

reconduire la princesse en Italie (mission qu'il n'accepta pas), les

détails que j'ai retracés.]

[En marge: Napoléon commence à songer au moyen de faire fuir la

famille d'Espagne en l'épouvantant.]

[En marge: Napoléon accroît la terreur de la famille royale d'Espagne,

en se taisant sur ses projets et en augmentant ses forces.]

Même sans cet incident, Napoléon aurait probablement fini par préférer

le parti le plus décisif, c'est-à-dire le détrônement des Bourbons. En

tout cas, il n'avait plus le choix. Les renverser pour leur substituer

un membre de sa famille était la seule solution qui lui restât. Mais

le prétexte à faire valoir pour les détrôner, sans offenser

profondément le sentiment public de l'Espagne, de la France et de

l'Europe, était toujours ce qui l'embarrassait le plus. Ne pouvant le

trouver dans l'abjecte soumission du gouvernement espagnol à ses

volontés, il l'attendait des événements. Les divisions de la cour, les

fureurs scandaleuses de la reine et du favori, la haine qu'ils avaient

pour l'héritier de la couronne et celle qu'ils lui inspiraient,

l'impatience de la nation prête à éclater, toutes ces passions, qui

allaient croissant d'heure en heure, pouvaient amener une explosion

soudaine, et faire naître le prétexte désiré. Il était facile en outre

de s'apercevoir que l'introduction successive des troupes françaises

en Espagne contribuait beaucoup à augmenter l'exaltation des esprits,

par les espérances inspirées aux uns, les craintes inspirées aux

autres, l'attente excitée chez tous, et qu'elle finirait peut-être par

provoquer un dénoûment. D'ailleurs il pouvait sortir de cet ensemble

de causes un résultat qui aurait fort convenu à Napoléon: c'était la

fuite de la famille royale d'Espagne, imitant la famille royale de

Portugal, et allant comme elle chercher un asile en Amérique. Une

pareille fuite aurait mis Napoléon tout à fait à l'aise, en lui

livrant un trône vacant, que peut-être la nation espagnole, dans son

indignation contre les fugitifs, lui aurait décerné elle-même. Cette

nouvelle émigration en Amérique d'une dynastie européenne devint dès

cet instant la solution à laquelle il s'arrêta, comme à la moins

odieuse, la moins révoltante pour le public civilisé. Une manière

certaine d'amener ce résultat, c'était d'augmenter le nombre des

troupes françaises en Espagne, en enveloppant ses intentions d'un

mystère toujours plus profond. C'est ce qu'il ne manqua pas de faire.

Obligé de répondre aux deux lettres de Charles IV, qui lui demandait

la main d'une princesse française pour Ferdinand et la publication du

traité de Fontainebleau, il répondit à la première que, fort honoré

pour sa maison du désir exprimé par la royale famille d'Espagne, il

avait besoin cependant, avant de s'expliquer, de savoir si le prince

des Asturies, poursuivi récemment comme criminel d'État, était rentré

en grâce auprès de ses augustes parents; car il n'était personne qui

voulût, disait-il, _s'allier à un fils déshonoré_. Il répondit à la

seconde que les affaires ne se trouvaient pas encore assez avancées en

Portugal pour qu'on pût en morceler l'administration, et surtout y

diviser le commandement militaire en présence des Anglais prêts à

débarquer; qu'on devait aussi se garder d'agiter l'esprit des peuples

par la révélation prématurée du sort qui les attendait; que par tous

ces motifs il fallait éviter pour quelque temps encore la publication

du traité de Fontainebleau. Ce fut M. de Vandeul, employé de la

légation française, qui dut remettre ces deux lettres si ambiguës,

sans y ajouter aucune explication de nature à en diminuer l'obscurité.

À ce redoublement de mystère, Napoléon ajouta une nouvelle

augmentation de ses forces.

[En marge: Formation de nouveaux corps destinés à l'Espagne.]

On a vu quel soin il avait mis à organiser les corps destinés à

l'Espagne, sans affaiblir ses armées d'Allemagne et d'Italie. Il avait

en effet composé l'armée du Portugal avec les anciens camps des côtes

de Bretagne et de Normandie; l'armée du général Dupont, dite _corps de

la Gironde_, avec les trois premiers bataillons des cinq légions de

réserve, plus quelques bataillons suisses ou parisiens; l'armée du

maréchal Moncey, dite _corps d'observation des côtes de l'Océan_, avec

douze régiments provisoires tirés des dépôts de la grande armée; la

division des Pyrénées-Occidentales destinée à Pampelune avec quelques

bataillons restés dans les camps de Bretagne et de Normandie; enfin,

la division des Pyrénées-Orientales avec les régiments italiens ou

napolitains qui n'avaient pas servi en Allemagne, et que le retour de

l'armée d'Italie rendait disponibles. Il voulut renforcer ces deux

dernières divisions, et créer en outre une réserve générale pour tous

ces corps.

[Illustration: Le Général Lasalle.]

Il augmenta la division des Pyrénées-Occidentales en lui adjoignant

les quatrièmes bataillons des cinq légions de réserve, dont

l'organisation s'achevait dans le moment. C'étaient trois mille

hommes, qui, ajoutés aux trois ou quatre mille acheminés déjà par

Saint-Jean-Pied-de-Port sur Pampelune, devaient former une division de

six à sept mille, suffisante pour occuper cette place et surveiller

l'Aragon. Elle fut mise sous les ordres du général Merle, et le

général Mouton, qui en avait été d'abord nommé commandant, eut mission

d'aller inspecter les autres corps d'armée. Napoléon augmenta la

division des Pyrénées-Orientales, composée d'Italiens, en lui

adjoignant des bataillons provisoires tirés des dépôts français placés

entre Alexandrie et Turin, et regorgeant de conscrits déjà instruits.

Cette nouvelle division française devait être de cinq mille hommes,

et, jointe à la division italienne de six ou sept mille que

commandait le général Lechi, former, sous le général Duhesme, un corps

très-suffisant pour la Catalogne.

[En marge: Mouvement des troupes françaises sur Madrid plus clairement

indiqué.]

Quant à la réserve générale, Napoléon l'organisa à Orléans pour

l'infanterie, à Poitiers pour la cavalerie. Il eut recours au même

procédé qu'il avait employé pour composer le corps du maréchal Moncey,

et il réunit à Orléans de nouveaux bataillons provisoires tirés des

dépôts qui n'avaient pas encore fourni de détachements à l'Espagne. Le

général Verdier dut commander ces six nouveaux régiments provisoires

d'infanterie, désignés sous les numéros 13 à 18. Napoléon réunit à

Poitiers quatre nouveaux régiments provisoires de cavalerie, également

tirés des dépôts, présentant trois mille cavaliers de toutes armes,

cuirassiers, dragons, hussards et chasseurs, sous un général de

cavalerie d'un mérite rare, le général Lasalle. Il restitua au camp de

Boulogne, à la garnison de Paris et aux camps de Bretagne, les dix

vieux régiments ramenés de la grande armée; ce qui lui préparait, en

cas de besoin, de nouvelles ressources d'une qualité supérieure.

Enfin, il dirigea secrètement sur Bordeaux quelques détachements de la

garde impériale en infanterie, cavalerie, artillerie, se doutant bien

qu'il serait bientôt obligé de se rendre lui-même en Espagne, pour y

amener le dénoûment qu'il désirait. En évaluant à 25 mille hommes le

corps du général Dupont, à 32 mille celui du maréchal Moncey, à 6 ou 7

la division des Pyrénées-Occidentales, à 11 ou 12 le corps des

Pyrénées-Orientales, à 10 mille les deux réserves d'Orléans et

Poitiers, à 2 ou 3 mille les troupes de la garde, on pouvait

considérer comme représentant une force de 80 et quelques mille hommes

les troupes dirigées sur l'Espagne, sans compter l'armée de Portugal,

ce qui élevait à plus de cent mille les nouveaux soldats destinés à la

Péninsule. Mais ils étaient si jeunes, si peu rompus aux fatigues,

qu'il fallait s'attendre à une grande différence entre le nombre des

hommes portés sur les contrôles et le nombre des hommes présents sous

les armes. Du reste, un quart de cet effectif était encore en marche

dans le courant de janvier 1808. Napoléon, voulant avancer le

dénoûment, ordonna à ses troupes un mouvement décidé sur Madrid. La

grande route qui mène à cette capitale se bifurque à la hauteur de

Burgos. L'un des embranchements passe à travers le royaume de Léon par

Valladolid et Ségovie, franchit le Guadarrama vers Saint-Ildefonse, et

tombe sur Madrid par l'Escurial. L'autre traverse la Vieille-Castille

par Aranda, franchit le Guadarrama à Somosierra (nom fameux dans nos

annales militaires), et tombe sur Madrid par Buitrago et Chamartin.

Les deux corps de Dupont et Moncey étant, le premier à Valladolid

(route de Salamanque), le second entre Vittoria et Burgos, avant la

bifurcation, n'avaient pas encore fait un pas qui pût révéler

l'intention de marcher sur Madrid. Napoléon ordonna au général Dupont

de diriger l'une de ses divisions sur Ségovie, et au maréchal Moncey

l'une des siennes sur Aranda, sous prétexte de s'étendre pour vivre.

Dès lors, la direction sur Madrid était démasquée. Mais l'entrée des

troupes françaises en Catalogne et en Navarre, qu'il fallait enfin

prescrire pour occuper Barcelone et Pampelune, disait bien plus

clairement encore que le véritable but de ces mouvements était tout

autre que Lisbonne. Afin de fournir une explication qui ne serait

croyable qu'à demi, Napoléon, en ordonnant au général Duhesme de

pénétrer en Catalogne, au général Merle d'entrer en Navarre, fit

annoncer à la cour d'Espagne, par M. de Beauharnais, l'intention d'un

double mouvement de troupes sur Cadix, l'un à travers la Catalogne,

l'autre à travers l'Estramadure et l'Andalousie. La flotte française

qui était mouillée à Cadix, pouvait être le motif de cette expédition.

Si, du reste, on doutait à quelque degré, soit à la cour, soit dans le

pays, du but allégué, il devait en résulter tout au plus un

redoublement d'émotion, que Napoléon ne regrettait pas, puisqu'il

voulait amener, sinon tout de suite, du moins prochainement, la fuite

de la famille royale.

[En marge: Levée en 1808 de la conscription de 1809, demandée par une

communication au Sénat.]

Napoléon trouvait trop d'avantage à avoir ses dépôts toujours pleins,

au moyen de conscrits appelés à l'avance, et instruits douze ou quinze

mois avant d'être employés, pour ne pas persévérer dans le système de

conscription anticipée, surtout dans un moment où il voulait former

sur le littoral européen des camps nombreux à côté de ses flottes. En

conséquence, après avoir demandé au printemps de 1807 la conscription

de 1808, il voulut dès l'hiver de 1808 demander la conscription de

1809. Cette demande lui fournissait d'ailleurs l'occasion d'une

communication au Sénat, et d'une explication spécieuse pour l'immense

rassemblement de troupes qui s'opérait au pied des Pyrénées. Le Sénat

fut donc réuni le 21 janvier, pour entendre un rapport sur les

négociations avec le Portugal et sur la résolution arrêtée, déjà même

exécutée, d'envahir le patrimoine de la maison de Bragance. On en

prenait texte pour développer le système d'occupation de toutes les

côtes du continent, afin de répondre au blocus maritime par le blocus

continental. La conscription de 1808, disait M. Regnaud de

Saint-Jean-d'Angély, auteur du rapport présenté au Sénat, avait été le

signal et le moyen de la paix continentale, signée à Tilsit; la

conscription de 1809 serait le signal de la paix maritime. Celle-ci

malheureusement restait à signer dans un lieu que personne ne

connaissait et ne pouvait dire. La promesse de n'employer que dans les

dépôts les jeunes conscrits appelés un an d'avance était encore

renouvelée cette fois, pour atténuer l'effet moral de ces appels

anticipés. Un autre rapport annonçait la réunion à l'Empire, par suite

de traités antérieurs, de Kehl, Cassel, Wesel et Flessingue: Kehl et

Cassel, comme annexes indispensables aux places de Strasbourg et

Mayence; Wesel, comme un point de haute importance sur le cours

inférieur du Rhin; Flessingue enfin, comme le port d'un établissement

maritime dont Anvers était le chantier. Cette dernière communication

amenait à une profession de foi impériale sur le désintéressement de

la France, qui ayant tenu dans ses mains l'Autriche, l'Allemagne, la

Prusse, la Pologne, n'avait rien gardé pour elle-même, et se

contentait d'acquisitions aussi insignifiantes que Kehl, Cassel, Wesel

ou Flessingue. Napoléon voulait qu'on regardât le nouveau royaume de

Westphalie, par exemple, non pas comme une extension de territoire,

puisqu'il était donné à un prince indépendant, mais comme une simple

extension du système fédératif de l'Empire français.

Bonnes ou mauvaises, ces argumentations, présentées en un langage

brillant et grandiose, dont Napoléon avait fourni les idées et M.

Regnaud le style, furent selon la coutume reçues avec une respectueuse

inclination de tête de la part des sénateurs, et suivies du vote de la

conscription de 1809.

[En marge: La conscription de 1809 élève la force de la France à un

million d'hommes.]

Ce nouveau contingent de 80 mille hommes devait porter à près de 900

mille la masse des troupes françaises, répandues sur la Vistule,

l'Oder, les bords de la Baltique, les Alpes, le Pô, l'Adige, l'Isonzo,

les côtes de l'Illyrie et des Calabres, sur l'Èbre enfin et sur le

Tage. En y joignant cent mille alliés au moins, c était plus d'un

million d'hommes, dont les trois quarts de vieux soldats, égaux pour

le moins aux soldats de César, et conduits par un homme qui, sous le

rapport du génie militaire, était supérieur au capitaine romain. Qu'y

avait-il d'impossible avec ces forces colossales, les plus grandes

dont aucun mortel ait jamais disposé, si la prudence politique venait

contenir l'ivresse de la victoire? Napoléon ressentait, lorsqu'il en

faisait le dénombrement, une satisfaction dangereuse, n'éprouvait

d'embarras que pour les payer, mais comptait sur la continuation de la

guerre pour les faire vivre à l'étranger, ou sur la paix pour lui

permettre d'en réduire l'effectif sans en diminuer les cadres. C'est

sur cette puissance militaire prodigieuse qu'il s'appuyait pour tout

oser, pour tout vouloir, se considérant à cette hauteur comme

dispensé des règles de la morale ordinaire, pouvant donner ou retirer

les trônes à la façon de la Providence, toujours justifié comme elle

par la grandeur des vues et des résultats.

[En marge: Nouveau système d'organisation militaire, et formation de

tous les régiments à cinq bataillons.]

C'est à cette époque que remonte l'origine d'une idée, dont Napoléon

fut sans cesse préoccupé depuis, en fait d'organisation militaire, qui

n'était pas absolument bonne en soi, mais qui pour lui seul aurait pu

avoir des avantages: c'était de convertir les régiments français en

légions, à peu près semblables aux légions romaines. Le bataillon

composé de sept à huit cents soldats, ayant pour mesure la puissance

physique de l'homme qui ne peut pas commander directement à un plus

grand nombre; le régiment composé de trois ou quatre bataillons, et

ayant pour mesure la sollicitude du colonel, qui ne peut soigner

paternellement une plus grande réunion d'individus, ont été dans les

temps modernes la base de l'organisation militaire. Avec plusieurs

régiments on a formé la brigade, avec plusieurs brigades la division,

avec plusieurs divisions l'armée. Généralement on a laissé sur la

frontière un bataillon dit bataillon de dépôt, dans lequel on a pris

l'habitude de réunir les hommes faibles, convalescents, non encore

instruits, avec les officiers les moins capables d'un service actif,

pour offrir à la fois un lieu de repos et d'instruction, et fournir au

recrutement continuel des bataillons de guerre. C'est en maniant cette

organisation avec un art profond que Napoléon avait su créer ces

armées qui, parties du Rhin, quelquefois de l'Adige ou du Volturne,

allaient combattre et vaincre sur la Vistule ou le Niémen. Le soin

constant des dépôts avait été la secrète cause de ses succès, autant

que son génie des combats. Maintenant son art allait se compliquer, sa

sollicitude s'étendre, à mesure que ces dépôts, placés sur le Pô et

sur le Rhin, ayant déjà envoyé des détachements aux armées de Prusse

et de Pologne, devaient en envoyer encore aux armées d'Espagne, de

Portugal, d'Illyrie. Suivre de l'oeil cent seize régiments français

d'infanterie, quatre-vingts de cavalerie, desquels on avait tiré un

nombre considérable de corps provisoires, plus la garde impériale, les

Suisses, les Polonais, les Italiens, les Irlandais, les auxiliaires

allemands et espagnols; suivre de l'oeil le régiment et ses

détachements en tout pays, en diriger la formation, l'instruction, le

placement, de manière à assurer le meilleur emploi de chacun, et à

prévenir la désorganisation qui pouvait naître de la dislocation des

parties; car un régiment dont le dépôt était sur le Rhin avait

quelquefois des bataillons en Pologne, en Allemagne, en Espagne, en

Portugal, tout cela exigeait une attention difficile, et

singulièrement fatigante même pour le plus infatigable de tous les

génies. Napoléon imagina donc soixante légions, au lieu de cent vingt

régiments, composées chacune de huit bataillons de guerre, commandées

par un maréchal-de-camp, plusieurs colonels et lieutenants-colonels,

pouvant fournir des bataillons de guerre en Pologne, en Italie, en

Espagne, et ayant un seul dépôt auquel se rapporteraient tous les

détachements qu'on en aurait tirés. C'était dénaturer le régiment,

base plus juste, avons-nous dit, puisqu'elle a pour mesure la force

physique du chef de bataillon et la force morale du colonel, et lui

substituer une nouvelle composition entièrement arbitraire, pour la

commodité d'une position unique, unique comme le génie et la fortune

de Napoléon; car, excepté lui, qui pouvait jamais avoir des bataillons

d'un même régiment à envoyer en Pologne, en Italie, en Espagne? Cette

conception lui tenait tellement à coeur qu'il ne cessa depuis d'y

songer pendant son règne, et même dans l'exil. Toutefois, sur les

objections de MM. Lacuée et Clarke, il se réduisit à un projet moyen,

qui, sans dénaturer le régiment, en augmentait la composition, de

manière à diminuer le nombre total des corps. Il décida par un décret,

qui ne fut définitivement signé que le 18 février, que tous les

régiments d'infanterie seraient formés à cinq bataillons, dont quatre

de guerre, un de dépôt; chaque bataillon à six compagnies, une de

grenadiers, une de voltigeurs, quatre de fusiliers. Le bataillon de

dépôt était fixé à quatre compagnies seulement, les compagnies d'élite

ne devant se former qu'en guerre. D'après ce décret, chaque compagnie

était de 140 hommes, le régiment total de 3,970 hommes, dont 108

officiers et 3,862 sous-officiers et soldats. Le colonel et quatre

chefs de bataillon commandaient les bataillons de guerre, et le major

restait au dépôt. Dans cette formation, qui excédait déjà les

proportions naturelles du régiment, et qui était amenée par la

situation de Napoléon et de la France, un même régiment, ayant son

dépôt sur le Rhin, pouvait, par exemple, avoir deux bataillons de

guerre à la grande armée, un sur les côtes de Normandie, un en

Espagne. Un régiment, ayant son dépôt en Piémont, pouvait avoir deux

de ses bataillons de guerre en Dalmatie, un en Lombardie, un en

Catalogne. De la sorte chaque corps prenait part à tous les genres de

guerre à la fois; et quand les hostilités cessaient au Nord, on avait

soin de laisser reposer tout ce qui venait de servir en Pologne, et de

diriger vers l'Espagne tout ce qui n'avait pas fait les dernières

campagnes, ou tout ce qui avait la force et le désir d'en faire

plusieurs de suite. Mais cette composition des régiments, qui offrait

peut-être quelques avantages pour Napoléon et pour l'Empire tel qu'il

était devenu, est une preuve singulière de l'influence qu'une

politique extrême exerçait déjà sur l'organisation militaire. Tandis

que l'extension de ses entreprises allait affaiblir les armées de

Napoléon en les dispersant, elle allait affaiblir aussi le régiment

lui-même, en l'étendant outre mesure, en diminuant l'énergie de

l'esprit de famille chez des frères d'armes trop éloignés les uns des

autres. Un corps militaire est un tout qui a ses proportions

naturelles, son architecture, si on peut ainsi parler, qu'on s'expose

à dénaturer en voulant trop l'étendre.

Du reste, plusieurs dispositions de ce décret révélaient les nobles et

mâles sentiments du grand homme qui l'avait conçu. L'aigle du

régiment, objet du respect, de l'amour, du dévouement des soldats, car

c'est leur honneur, devait être là où se trouverait le plus grand

nombre de bataillons, et être confiée à un porte-aigle, qui aurait

grade, rang, paye de lieutenant, qui compterait dix années de service,

ou aurait figuré aux campagnes d'Ulm, d'Austerlitz, d'Iéna, de

Friedland. À côté de lui devaient être placés, à titre de second et

troisième porte-aigle, avec rang de sergent et paye de sergent-major,

deux vieux soldats, ayant assisté aux grandes batailles, et n'ayant pu

avoir d'avancement comme illettrés. C'était une digne façon d'employer

et de récompenser de braves gens, chez lesquels l'intelligence

n'égalait pas le coeur. Tout dans l'État recevait, comme on le voit,

l'influence du génie immodéré de Napoléon, et l'empreinte de sa grande

âme.

[En marge: Démêlés avec la cour de Rome.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 08 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 28 / 50 段