l'Escurial, le parti de Napoléon n'était pas irrévocablement pris, et il
revenait quelquefois à l'idée de s'en tenir à un mariage qui
rapprocherait les deux maisons, lorsqu'un incident de famille fit
naître pour cette combinaison une sorte d'impossibilité matérielle.
Napoléon avait, comme nous venons de le dire, appelé à Paris la fille
issue du premier mariage de Lucien, qu'on lui avait envoyée pour ne pas
rendre cet enfant victime des querelles de ses parents. Mais par malheur
cette jeune fille élevée dans l'exil, entendant souvent des plaintes
amères contre la toute-puissante famille qui se partageait les trônes de
l'Europe, sans songer à un frère éloigné et méconnu, cette jeune fille
n'apportait point à Paris les sentiments qu'on aurait pu désirer d'elle.
Établie près de son aïeule l'Impératrice-mère, qui lui prodiguait ses
soins, elle trouvait cependant chez elle une sévérité, chez ses tantes
une négligence, qui ne devaient pas la ramener à ceux qu'on l'avait
enseignée à craindre plus qu'à aimer. Aussi épanchait-elle, dans sa
correspondance avec ses parents d'Italie, les sentiments chagrins
qu'elle éprouvait. Napoléon qui, dans la supposition où il l'enverrait
partager le trône d'Espagne, voulait savoir si elle y apporterait les
dispositions qui convenaient à sa politique, la faisait observer avec
soin, et avait ordonné qu'on lût sa correspondance à la poste. Elle
était à peine arrivée à Paris qu'on saisit des lettres dans lesquelles
elle rapportait sur sa grand'mère, ses tantes, son oncle Napoléon, des
bruits peu favorables à la famille impériale. Quand on remit ces lettres
à Napoléon, il en sourit malignement, et il convoqua sur-le-champ aux
Tuileries sa mère, ses frères et ses soeurs, et fit lire en assemblée de
famille les lettres qu'on avait interceptées. Il s'égaya fort de la
colère excitée chez les témoins de cette scène, tous assez maltraités
dans cette correspondance; puis, passant d'une gaieté ironique à une
froide sévérité, il exigea le renvoi sous vingt-quatre heures de sa
jeune nièce, qui fut dès le lendemain acheminée vers l'Italie. Il ne
restait donc plus de princesse de la maison Bonaparte à donner à
l'Espagne; car mademoiselle de Tascher, récemment admise dans la famille
impériale, n'en était pas[29]. Napoléon venait d'adopter cette jeune
personne, nièce de l'impératrice Joséphine, et de l'envoyer en
Allemagne, pour y épouser l'héritier de la maison princière d'Aremberg.
À mêler son sang avec celui des Bourbons, il aurait voulu que ce fût son
propre sang, et non celui de sa femme, quelque attachement qu'il
ressentît pour elle.
[Note 29: Madame la duchesse d'Abrantès, dans des Mémoires qui
révèlent une personne spirituelle, mais mal informée, a dit que la
fille du prince Lucien n'était point venue à Paris, et que le refus de
son père de l'y envoyer était ainsi devenu la cause de grands
événements; car Napoléon, obligé de renoncer à s'unir aux Bourbons
d'Espagne, avait dès lors songé à les détrôner. Cette assertion est
inexacte. La fille du prince Lucien vint à Paris, et n'y demeura point
à cause de l'incident que je viens de rapporter. Je tiens d'un membre
de la famille impériale, témoin oculaire de la scène que je raconte,
et d'un personnage, membre de nos assemblées, et désigné pour
reconduire la princesse en Italie (mission qu'il n'accepta pas), les
détails que j'ai retracés.]
[En marge: Napoléon commence à songer au moyen de faire fuir la
famille d'Espagne en l'épouvantant.]
[En marge: Napoléon accroît la terreur de la famille royale d'Espagne,
en se taisant sur ses projets et en augmentant ses forces.]
Même sans cet incident, Napoléon aurait probablement fini par préférer
le parti le plus décisif, c'est-à-dire le détrônement des Bourbons. En
tout cas, il n'avait plus le choix. Les renverser pour leur substituer
un membre de sa famille était la seule solution qui lui restât. Mais
le prétexte à faire valoir pour les détrôner, sans offenser
profondément le sentiment public de l'Espagne, de la France et de
l'Europe, était toujours ce qui l'embarrassait le plus. Ne pouvant le
trouver dans l'abjecte soumission du gouvernement espagnol à ses
volontés, il l'attendait des événements. Les divisions de la cour, les
fureurs scandaleuses de la reine et du favori, la haine qu'ils avaient
pour l'héritier de la couronne et celle qu'ils lui inspiraient,
l'impatience de la nation prête à éclater, toutes ces passions, qui
allaient croissant d'heure en heure, pouvaient amener une explosion
soudaine, et faire naître le prétexte désiré. Il était facile en outre
de s'apercevoir que l'introduction successive des troupes françaises
en Espagne contribuait beaucoup à augmenter l'exaltation des esprits,
par les espérances inspirées aux uns, les craintes inspirées aux
autres, l'attente excitée chez tous, et qu'elle finirait peut-être par
provoquer un dénoûment. D'ailleurs il pouvait sortir de cet ensemble
de causes un résultat qui aurait fort convenu à Napoléon: c'était la
fuite de la famille royale d'Espagne, imitant la famille royale de
Portugal, et allant comme elle chercher un asile en Amérique. Une
pareille fuite aurait mis Napoléon tout à fait à l'aise, en lui
livrant un trône vacant, que peut-être la nation espagnole, dans son
indignation contre les fugitifs, lui aurait décerné elle-même. Cette
nouvelle émigration en Amérique d'une dynastie européenne devint dès
cet instant la solution à laquelle il s'arrêta, comme à la moins
odieuse, la moins révoltante pour le public civilisé. Une manière
certaine d'amener ce résultat, c'était d'augmenter le nombre des
troupes françaises en Espagne, en enveloppant ses intentions d'un
mystère toujours plus profond. C'est ce qu'il ne manqua pas de faire.
Obligé de répondre aux deux lettres de Charles IV, qui lui demandait
la main d'une princesse française pour Ferdinand et la publication du
traité de Fontainebleau, il répondit à la première que, fort honoré
pour sa maison du désir exprimé par la royale famille d'Espagne, il
avait besoin cependant, avant de s'expliquer, de savoir si le prince
des Asturies, poursuivi récemment comme criminel d'État, était rentré
en grâce auprès de ses augustes parents; car il n'était personne qui
voulût, disait-il, _s'allier à un fils déshonoré_. Il répondit à la
seconde que les affaires ne se trouvaient pas encore assez avancées en
Portugal pour qu'on pût en morceler l'administration, et surtout y
diviser le commandement militaire en présence des Anglais prêts à
débarquer; qu'on devait aussi se garder d'agiter l'esprit des peuples
par la révélation prématurée du sort qui les attendait; que par tous
ces motifs il fallait éviter pour quelque temps encore la publication
du traité de Fontainebleau. Ce fut M. de Vandeul, employé de la
légation française, qui dut remettre ces deux lettres si ambiguës,
sans y ajouter aucune explication de nature à en diminuer l'obscurité.
À ce redoublement de mystère, Napoléon ajouta une nouvelle
augmentation de ses forces.
[En marge: Formation de nouveaux corps destinés à l'Espagne.]
On a vu quel soin il avait mis à organiser les corps destinés à
l'Espagne, sans affaiblir ses armées d'Allemagne et d'Italie. Il avait
en effet composé l'armée du Portugal avec les anciens camps des côtes
de Bretagne et de Normandie; l'armée du général Dupont, dite _corps de
la Gironde_, avec les trois premiers bataillons des cinq légions de
réserve, plus quelques bataillons suisses ou parisiens; l'armée du
maréchal Moncey, dite _corps d'observation des côtes de l'Océan_, avec
douze régiments provisoires tirés des dépôts de la grande armée; la
division des Pyrénées-Occidentales destinée à Pampelune avec quelques
bataillons restés dans les camps de Bretagne et de Normandie; enfin,
la division des Pyrénées-Orientales avec les régiments italiens ou
napolitains qui n'avaient pas servi en Allemagne, et que le retour de
l'armée d'Italie rendait disponibles. Il voulut renforcer ces deux
dernières divisions, et créer en outre une réserve générale pour tous
ces corps.
[Illustration: Le Général Lasalle.]
Il augmenta la division des Pyrénées-Occidentales en lui adjoignant
les quatrièmes bataillons des cinq légions de réserve, dont
l'organisation s'achevait dans le moment. C'étaient trois mille
hommes, qui, ajoutés aux trois ou quatre mille acheminés déjà par
Saint-Jean-Pied-de-Port sur Pampelune, devaient former une division de
six à sept mille, suffisante pour occuper cette place et surveiller
l'Aragon. Elle fut mise sous les ordres du général Merle, et le
général Mouton, qui en avait été d'abord nommé commandant, eut mission
d'aller inspecter les autres corps d'armée. Napoléon augmenta la
division des Pyrénées-Orientales, composée d'Italiens, en lui
adjoignant des bataillons provisoires tirés des dépôts français placés
entre Alexandrie et Turin, et regorgeant de conscrits déjà instruits.
Cette nouvelle division française devait être de cinq mille hommes,
et, jointe à la division italienne de six ou sept mille que
commandait le général Lechi, former, sous le général Duhesme, un corps
très-suffisant pour la Catalogne.
[En marge: Mouvement des troupes françaises sur Madrid plus clairement
indiqué.]
Quant à la réserve générale, Napoléon l'organisa à Orléans pour
l'infanterie, à Poitiers pour la cavalerie. Il eut recours au même
procédé qu'il avait employé pour composer le corps du maréchal Moncey,
et il réunit à Orléans de nouveaux bataillons provisoires tirés des
dépôts qui n'avaient pas encore fourni de détachements à l'Espagne. Le
général Verdier dut commander ces six nouveaux régiments provisoires
d'infanterie, désignés sous les numéros 13 à 18. Napoléon réunit à
Poitiers quatre nouveaux régiments provisoires de cavalerie, également
tirés des dépôts, présentant trois mille cavaliers de toutes armes,
cuirassiers, dragons, hussards et chasseurs, sous un général de
cavalerie d'un mérite rare, le général Lasalle. Il restitua au camp de
Boulogne, à la garnison de Paris et aux camps de Bretagne, les dix
vieux régiments ramenés de la grande armée; ce qui lui préparait, en
cas de besoin, de nouvelles ressources d'une qualité supérieure.
Enfin, il dirigea secrètement sur Bordeaux quelques détachements de la
garde impériale en infanterie, cavalerie, artillerie, se doutant bien
qu'il serait bientôt obligé de se rendre lui-même en Espagne, pour y
amener le dénoûment qu'il désirait. En évaluant à 25 mille hommes le
corps du général Dupont, à 32 mille celui du maréchal Moncey, à 6 ou 7
la division des Pyrénées-Occidentales, à 11 ou 12 le corps des
Pyrénées-Orientales, à 10 mille les deux réserves d'Orléans et
Poitiers, à 2 ou 3 mille les troupes de la garde, on pouvait
considérer comme représentant une force de 80 et quelques mille hommes
les troupes dirigées sur l'Espagne, sans compter l'armée de Portugal,
ce qui élevait à plus de cent mille les nouveaux soldats destinés à la
Péninsule. Mais ils étaient si jeunes, si peu rompus aux fatigues,
qu'il fallait s'attendre à une grande différence entre le nombre des
hommes portés sur les contrôles et le nombre des hommes présents sous
les armes. Du reste, un quart de cet effectif était encore en marche
dans le courant de janvier 1808. Napoléon, voulant avancer le
dénoûment, ordonna à ses troupes un mouvement décidé sur Madrid. La
grande route qui mène à cette capitale se bifurque à la hauteur de
Burgos. L'un des embranchements passe à travers le royaume de Léon par
Valladolid et Ségovie, franchit le Guadarrama vers Saint-Ildefonse, et
tombe sur Madrid par l'Escurial. L'autre traverse la Vieille-Castille
par Aranda, franchit le Guadarrama à Somosierra (nom fameux dans nos
annales militaires), et tombe sur Madrid par Buitrago et Chamartin.
Les deux corps de Dupont et Moncey étant, le premier à Valladolid
(route de Salamanque), le second entre Vittoria et Burgos, avant la
bifurcation, n'avaient pas encore fait un pas qui pût révéler
l'intention de marcher sur Madrid. Napoléon ordonna au général Dupont
de diriger l'une de ses divisions sur Ségovie, et au maréchal Moncey
l'une des siennes sur Aranda, sous prétexte de s'étendre pour vivre.
Dès lors, la direction sur Madrid était démasquée. Mais l'entrée des
troupes françaises en Catalogne et en Navarre, qu'il fallait enfin
prescrire pour occuper Barcelone et Pampelune, disait bien plus
clairement encore que le véritable but de ces mouvements était tout
autre que Lisbonne. Afin de fournir une explication qui ne serait
croyable qu'à demi, Napoléon, en ordonnant au général Duhesme de
pénétrer en Catalogne, au général Merle d'entrer en Navarre, fit
annoncer à la cour d'Espagne, par M. de Beauharnais, l'intention d'un
double mouvement de troupes sur Cadix, l'un à travers la Catalogne,
l'autre à travers l'Estramadure et l'Andalousie. La flotte française
qui était mouillée à Cadix, pouvait être le motif de cette expédition.
Si, du reste, on doutait à quelque degré, soit à la cour, soit dans le
pays, du but allégué, il devait en résulter tout au plus un
redoublement d'émotion, que Napoléon ne regrettait pas, puisqu'il
voulait amener, sinon tout de suite, du moins prochainement, la fuite
de la famille royale.
[En marge: Levée en 1808 de la conscription de 1809, demandée par une
communication au Sénat.]
Napoléon trouvait trop d'avantage à avoir ses dépôts toujours pleins,
au moyen de conscrits appelés à l'avance, et instruits douze ou quinze
mois avant d'être employés, pour ne pas persévérer dans le système de
conscription anticipée, surtout dans un moment où il voulait former
sur le littoral européen des camps nombreux à côté de ses flottes. En
conséquence, après avoir demandé au printemps de 1807 la conscription
de 1808, il voulut dès l'hiver de 1808 demander la conscription de
1809. Cette demande lui fournissait d'ailleurs l'occasion d'une
communication au Sénat, et d'une explication spécieuse pour l'immense
rassemblement de troupes qui s'opérait au pied des Pyrénées. Le Sénat
fut donc réuni le 21 janvier, pour entendre un rapport sur les
négociations avec le Portugal et sur la résolution arrêtée, déjà même
exécutée, d'envahir le patrimoine de la maison de Bragance. On en
prenait texte pour développer le système d'occupation de toutes les
côtes du continent, afin de répondre au blocus maritime par le blocus
continental. La conscription de 1808, disait M. Regnaud de
Saint-Jean-d'Angély, auteur du rapport présenté au Sénat, avait été le
signal et le moyen de la paix continentale, signée à Tilsit; la
conscription de 1809 serait le signal de la paix maritime. Celle-ci
malheureusement restait à signer dans un lieu que personne ne
connaissait et ne pouvait dire. La promesse de n'employer que dans les
dépôts les jeunes conscrits appelés un an d'avance était encore
renouvelée cette fois, pour atténuer l'effet moral de ces appels
anticipés. Un autre rapport annonçait la réunion à l'Empire, par suite
de traités antérieurs, de Kehl, Cassel, Wesel et Flessingue: Kehl et
Cassel, comme annexes indispensables aux places de Strasbourg et
Mayence; Wesel, comme un point de haute importance sur le cours
inférieur du Rhin; Flessingue enfin, comme le port d'un établissement
maritime dont Anvers était le chantier. Cette dernière communication
amenait à une profession de foi impériale sur le désintéressement de
la France, qui ayant tenu dans ses mains l'Autriche, l'Allemagne, la
Prusse, la Pologne, n'avait rien gardé pour elle-même, et se
contentait d'acquisitions aussi insignifiantes que Kehl, Cassel, Wesel
ou Flessingue. Napoléon voulait qu'on regardât le nouveau royaume de
Westphalie, par exemple, non pas comme une extension de territoire,
puisqu'il était donné à un prince indépendant, mais comme une simple
extension du système fédératif de l'Empire français.
Bonnes ou mauvaises, ces argumentations, présentées en un langage
brillant et grandiose, dont Napoléon avait fourni les idées et M.
Regnaud le style, furent selon la coutume reçues avec une respectueuse
inclination de tête de la part des sénateurs, et suivies du vote de la
conscription de 1809.
[En marge: La conscription de 1809 élève la force de la France à un
million d'hommes.]
Ce nouveau contingent de 80 mille hommes devait porter à près de 900
mille la masse des troupes françaises, répandues sur la Vistule,
l'Oder, les bords de la Baltique, les Alpes, le Pô, l'Adige, l'Isonzo,
les côtes de l'Illyrie et des Calabres, sur l'Èbre enfin et sur le
Tage. En y joignant cent mille alliés au moins, c était plus d'un
million d'hommes, dont les trois quarts de vieux soldats, égaux pour
le moins aux soldats de César, et conduits par un homme qui, sous le
rapport du génie militaire, était supérieur au capitaine romain. Qu'y
avait-il d'impossible avec ces forces colossales, les plus grandes
dont aucun mortel ait jamais disposé, si la prudence politique venait
contenir l'ivresse de la victoire? Napoléon ressentait, lorsqu'il en
faisait le dénombrement, une satisfaction dangereuse, n'éprouvait
d'embarras que pour les payer, mais comptait sur la continuation de la
guerre pour les faire vivre à l'étranger, ou sur la paix pour lui
permettre d'en réduire l'effectif sans en diminuer les cadres. C'est
sur cette puissance militaire prodigieuse qu'il s'appuyait pour tout
oser, pour tout vouloir, se considérant à cette hauteur comme
dispensé des règles de la morale ordinaire, pouvant donner ou retirer
les trônes à la façon de la Providence, toujours justifié comme elle
par la grandeur des vues et des résultats.
[En marge: Nouveau système d'organisation militaire, et formation de
tous les régiments à cinq bataillons.]
C'est à cette époque que remonte l'origine d'une idée, dont Napoléon
fut sans cesse préoccupé depuis, en fait d'organisation militaire, qui
n'était pas absolument bonne en soi, mais qui pour lui seul aurait pu
avoir des avantages: c'était de convertir les régiments français en
légions, à peu près semblables aux légions romaines. Le bataillon
composé de sept à huit cents soldats, ayant pour mesure la puissance
physique de l'homme qui ne peut pas commander directement à un plus
grand nombre; le régiment composé de trois ou quatre bataillons, et
ayant pour mesure la sollicitude du colonel, qui ne peut soigner
paternellement une plus grande réunion d'individus, ont été dans les
temps modernes la base de l'organisation militaire. Avec plusieurs
régiments on a formé la brigade, avec plusieurs brigades la division,
avec plusieurs divisions l'armée. Généralement on a laissé sur la
frontière un bataillon dit bataillon de dépôt, dans lequel on a pris
l'habitude de réunir les hommes faibles, convalescents, non encore
instruits, avec les officiers les moins capables d'un service actif,
pour offrir à la fois un lieu de repos et d'instruction, et fournir au
recrutement continuel des bataillons de guerre. C'est en maniant cette
organisation avec un art profond que Napoléon avait su créer ces
armées qui, parties du Rhin, quelquefois de l'Adige ou du Volturne,
allaient combattre et vaincre sur la Vistule ou le Niémen. Le soin
constant des dépôts avait été la secrète cause de ses succès, autant
que son génie des combats. Maintenant son art allait se compliquer, sa
sollicitude s'étendre, à mesure que ces dépôts, placés sur le Pô et
sur le Rhin, ayant déjà envoyé des détachements aux armées de Prusse
et de Pologne, devaient en envoyer encore aux armées d'Espagne, de
Portugal, d'Illyrie. Suivre de l'oeil cent seize régiments français
d'infanterie, quatre-vingts de cavalerie, desquels on avait tiré un
nombre considérable de corps provisoires, plus la garde impériale, les
Suisses, les Polonais, les Italiens, les Irlandais, les auxiliaires
allemands et espagnols; suivre de l'oeil le régiment et ses
détachements en tout pays, en diriger la formation, l'instruction, le
placement, de manière à assurer le meilleur emploi de chacun, et à
prévenir la désorganisation qui pouvait naître de la dislocation des
parties; car un régiment dont le dépôt était sur le Rhin avait
quelquefois des bataillons en Pologne, en Allemagne, en Espagne, en
Portugal, tout cela exigeait une attention difficile, et
singulièrement fatigante même pour le plus infatigable de tous les
génies. Napoléon imagina donc soixante légions, au lieu de cent vingt
régiments, composées chacune de huit bataillons de guerre, commandées
par un maréchal-de-camp, plusieurs colonels et lieutenants-colonels,
pouvant fournir des bataillons de guerre en Pologne, en Italie, en
Espagne, et ayant un seul dépôt auquel se rapporteraient tous les
détachements qu'on en aurait tirés. C'était dénaturer le régiment,
base plus juste, avons-nous dit, puisqu'elle a pour mesure la force
physique du chef de bataillon et la force morale du colonel, et lui
substituer une nouvelle composition entièrement arbitraire, pour la
commodité d'une position unique, unique comme le génie et la fortune
de Napoléon; car, excepté lui, qui pouvait jamais avoir des bataillons
d'un même régiment à envoyer en Pologne, en Italie, en Espagne? Cette
conception lui tenait tellement à coeur qu'il ne cessa depuis d'y
songer pendant son règne, et même dans l'exil. Toutefois, sur les
objections de MM. Lacuée et Clarke, il se réduisit à un projet moyen,
qui, sans dénaturer le régiment, en augmentait la composition, de
manière à diminuer le nombre total des corps. Il décida par un décret,
qui ne fut définitivement signé que le 18 février, que tous les
régiments d'infanterie seraient formés à cinq bataillons, dont quatre
de guerre, un de dépôt; chaque bataillon à six compagnies, une de
grenadiers, une de voltigeurs, quatre de fusiliers. Le bataillon de
dépôt était fixé à quatre compagnies seulement, les compagnies d'élite
ne devant se former qu'en guerre. D'après ce décret, chaque compagnie
était de 140 hommes, le régiment total de 3,970 hommes, dont 108
officiers et 3,862 sous-officiers et soldats. Le colonel et quatre
chefs de bataillon commandaient les bataillons de guerre, et le major
restait au dépôt. Dans cette formation, qui excédait déjà les
proportions naturelles du régiment, et qui était amenée par la
situation de Napoléon et de la France, un même régiment, ayant son
dépôt sur le Rhin, pouvait, par exemple, avoir deux bataillons de
guerre à la grande armée, un sur les côtes de Normandie, un en
Espagne. Un régiment, ayant son dépôt en Piémont, pouvait avoir deux
de ses bataillons de guerre en Dalmatie, un en Lombardie, un en
Catalogne. De la sorte chaque corps prenait part à tous les genres de
guerre à la fois; et quand les hostilités cessaient au Nord, on avait
soin de laisser reposer tout ce qui venait de servir en Pologne, et de
diriger vers l'Espagne tout ce qui n'avait pas fait les dernières
campagnes, ou tout ce qui avait la force et le désir d'en faire
plusieurs de suite. Mais cette composition des régiments, qui offrait
peut-être quelques avantages pour Napoléon et pour l'Empire tel qu'il
était devenu, est une preuve singulière de l'influence qu'une
politique extrême exerçait déjà sur l'organisation militaire. Tandis
que l'extension de ses entreprises allait affaiblir les armées de
Napoléon en les dispersant, elle allait affaiblir aussi le régiment
lui-même, en l'étendant outre mesure, en diminuant l'énergie de
l'esprit de famille chez des frères d'armes trop éloignés les uns des
autres. Un corps militaire est un tout qui a ses proportions
naturelles, son architecture, si on peut ainsi parler, qu'on s'expose
à dénaturer en voulant trop l'étendre.
Du reste, plusieurs dispositions de ce décret révélaient les nobles et
mâles sentiments du grand homme qui l'avait conçu. L'aigle du
régiment, objet du respect, de l'amour, du dévouement des soldats, car
c'est leur honneur, devait être là où se trouverait le plus grand
nombre de bataillons, et être confiée à un porte-aigle, qui aurait
grade, rang, paye de lieutenant, qui compterait dix années de service,
ou aurait figuré aux campagnes d'Ulm, d'Austerlitz, d'Iéna, de
Friedland. À côté de lui devaient être placés, à titre de second et
troisième porte-aigle, avec rang de sergent et paye de sergent-major,
deux vieux soldats, ayant assisté aux grandes batailles, et n'ayant pu
avoir d'avancement comme illettrés. C'était une digne façon d'employer
et de récompenser de braves gens, chez lesquels l'intelligence
n'égalait pas le coeur. Tout dans l'État recevait, comme on le voit,
l'influence du génie immodéré de Napoléon, et l'empreinte de sa grande
âme.
[En marge: Démêlés avec la cour de Rome.]