et Eugène de Beauharnais n'en étant encore que l'héritier présomptif,
avec la qualité de vice-roi, Napoléon voulut qu'il s'appelât prince de
Venise, titre que devaient porter désormais les héritiers présomptifs
du royaume d'Italie. Il créa le titre de princesse de Bologne pour la
fille qu'Eugène venait d'avoir de son mariage avec la princesse
Auguste de Bavière. Enfin, désirant donner au duc de Melzi, l'ancien
vice-président de la république italienne, une nouvelle marque de
faveur, il le nomma duc de Lodi, titre emprunté à l'un des faits
d'armes éclatants de nos premières campagnes. Il s'occupa ensuite de
modifier sur quelques points la constitution du royaume, constitution
qui était peu importante en elle-même, la volonté de Napoléon faisant
tout en Italie; ce qu'il ne fallait pas regretter pour le moment, car,
sauf les exigences naissant de la guerre générale, cette volonté n'y
poursuivait, n'y réalisait que le bien. Le collége des Possidenti, le
plus riche des trois, vota l'érection à ses frais d'un monument qui
devait perpétuer la mémoire des bienfaits dont Napoléon avait comblé
l'Italie.
[En marge: Séjour à Turin.]
[En marge: Travaux ordonnés en traversant le Piémont, pour le lier
plus étroitement à la Ligurie.]
Ces opérations terminées, Napoléon partit pour le Piémont, visita la
grande place d'Alexandrie, complimenta sur les lieux mêmes le général
Chasseloup, chargé de la construction de cette place, puis se rendit à
Turin, où il accorda de nouveaux avantages à ces provinces devenues
françaises. Afin de rattacher la Ligurie au Piémont, il décréta un canal
qui, s'embouchant dans la mer à Savone, et traversant l'Apennin dans sa
partie la plus abaissée, pour gagner la Bormida à Carcare, devait
joindre le Pô et la Méditerranée. Il ordonna le perfectionnement de la
navigation d'Alexandrie au Pô, de manière que les bateaux pussent y
passer en tout temps. Il fit rectifier en quelques points la grande
route d'Alexandrie à Savone, et voulut qu'elle fût mise en communication
avec la route de Turin par un embranchement de Carcare à Ceva. Il décida
l'ouverture de la grande route du mont Genèvre, par Briançon,
Fenestrelle et Pignerol, laquelle jointe à celle du mont Cenis devait
compléter les communications de la France avec le Piémont par les Alpes
Cottiennes. Il décréta aussi la construction de divers ponts: un en
pierre sur le Pô, à Turin; un autre en pierre sur la Doire; un en bois
sur la Sesia, à Verceil; un en bois sur la Bormida, entre Alexandrie et
Tortone; trois enfin d'importance moindre, également en bois, sur trois
torrents qui coulent entre Turin et Verceil. Il eut soin en même temps
d'assurer des moyens financiers pour suffire à ces vastes travaux, car
il n'était pas de ceux qui ordonnent des créations nouvelles sans
s'inquiéter des charges qui en peuvent résulter. Un restant dû par les
acquéreurs de domaines nationaux, le produit des domaines engagés, un
prélèvement sur le monopole du sel, devaient pourvoir à ces utiles
dépenses.
[En marge: Janv. 1808.]
[En marge: Retour de Napoléon à Paris le 1er janvier 1808.]
[En marge: Nécessité de prendre un parti à l'égard de l'Espagne.]
Napoléon quitta Turin accompagné par les acclamations des peuples
reconnaissants, et arriva à Paris le 1er janvier 1808, fort avant dans
la journée, mais assez à temps pour y recevoir les hommages de la
cour, des autorités publiques et des Parisiens. Son retour dans la
capitale de l'Empire allait être le signal des plus graves
déterminations de son règne. Il fallait en effet prendre un parti à
l'égard de l'Espagne, car on ne pouvait différer davantage de répondre
à Charles IV. Il fallait en prendre un aussi à l'égard de la cour de
Rome, avec laquelle les relations devenaient chaque jour plus
difficiles. Napoléon allait ainsi se heurter aux deux plus vieux, aux
deux plus redoutables vestiges de l'ancien régime, les Bourbons
d'Espagne et la papauté.
[En marge: Les trois partis qu'on pouvait prendre à l'égard de
l'Espagne.]
Dominé sans cesse, depuis que le continent était pacifié, par l'idée
systématique de mettre sur tous les trônes les Bonaparte à la place
des Bourbons, entraîné vers ce but par un sentiment de famille, et
aussi par son génie réformateur, qui répugnait à laisser auprès de lui
des royautés dégénérées, inutiles ou nuisibles à la cause commune,
Napoléon, comme on l'a vu, était agité au sujet de l'Espagne des
pensées les plus diverses. Trois partis s'offraient à son esprit:
premièrement, s'attacher l'Espagne par le mariage d'une princesse
française avec le prince des Asturies, par le renversement du favori,
sans rien exiger des Espagnols qui pût blesser leur fierté ou leur
ambition; secondement, accorder tout ce que nous venons de dire,
mariage, renversement du favori, mais en le faisant payer par des
sacrifices de territoire, qui nous auraient assuré les bords de
l'Èbre, les côtes de la Catalogne, et la jouissance en commun des
colonies espagnoles; troisièmement, enfin, recourir aux moyens
extrêmes, c'est-à-dire détrôner les Bourbons, imposer aux Espagnols
une dynastie nouvelle, en ne leur demandant aucun sacrifice de
territoire, aucun avantage commercial, et en se contentant pour unique
résultat d'avoir étroitement lié les destinées de l'Espagne à celles
de la France.
De ces trois partis, aucun n'était bon (nous dirons tout à l'heure
pourquoi); mais ils étaient loin d'être également mauvais.
[En marge: Du parti qui consistait à unir la France et l'Espagne par
un mariage, sans exiger de celle-ci aucun sacrifice.]
Accorder à Ferdinand une princesse française, ajouter à cette faveur
le renversement du favori, en ne faisant payer cette double
satisfaction par aucun sacrifice, c'eût été transporter de joie la
nation espagnole, acquérir pour quelque temps un dévouement absolu de
sa part, et se la donner pour appui énergique contre tout ministre qui
n'aurait pas franchement marché dans le sens de la politique
française. Mais la reconnaissance dure peu chez les peuples comme chez
les individus: la jalousie espagnole aurait bientôt reparu quand se
serait effacée la mémoire des bienfaits de Napoléon, et Ferdinand, qui
avait tous les défauts du caractère espagnol, sans aucune de ses
qualités, serait devenu en peu de temps aussi ennemi de la France
qu'Emmanuel Godoy. Son incapacité, sa paresse, lui auraient rendu les
conseils de Napoléon aussi incommodes qu'ils l'étaient en ce moment
au favori. Après quelques jours de vive reconnaissance, les choses
eussent repris leur ancien cours: ignorance, incurie, haine de toute
amélioration, jalousie de la supériorité étrangère, auraient été,
comme par le passé, les caractères du gouvernement espagnol sous le
nouveau règne. Il est vrai qu'une princesse française eût été placée
auprès du trône pour y répéter les bons conseils partis de Paris; mais
il lui aurait fallu une supériorité bien rare pour résister à des
tendances si contraires, et cette supériorité même l'eût peut-être
rendue odieuse. Le passé n'était pas rassurant pour une princesse
française qui aurait apporté en Espagne de nobles et attrayantes
qualités. D'ailleurs, on ne crée pas à volonté des princesses
enrichies de tous les dons de la nature, et celles dont Napoléon
aurait pu alors se servir n'annonçaient pas les facultés éclatantes
que la situation aurait rendues aussi nécessaires à leur rôle que
dangereuses à elles-mêmes.
[En marge: Du second parti, consistant à exiger de l'Espagne des
sacrifices de territoire et des avantages commerciaux, pour prix d'un
mariage et de la cession du Portugal.]
Le second projet, consistant à exiger pour prix du mariage, du
renversement du favori, et de la cession du Portugal, des sacrifices
considérables, tels que l'abandon des provinces de l'Èbre et
l'ouverture des colonies espagnoles aux Français, n'était que le
premier projet fort aggravé. Les provinces de l'Èbre offraient un
avantage plus apparent que réel, car ces Provinces étaient, à cause du
voisinage, celles qui aimaient le moins les Français. Elles n'eussent
pas plus contracté, même avec le temps, l'amour de la France, que les
Milanais n'ont contracté l'amour de l'Autriche. Les Pyrénées leur
auraient toujours rappelé qu'elles étaient espagnoles et non point
françaises, et, loin de nous donner un soldat ou un écu, elles nous
auraient coûté beaucoup d'hommes et d'argent pour les garder. La
prétendue domination qu'elles nous auraient assurée sur l'Espagne,
était, sous Napoléon du moins, bien illusoire. Partir de Pampelune ou
de Saragosse, au lieu de Bayonne, pour marcher sur Madrid, ne
constituait pas une assez grande différence pour qu'on pût croire que
l'Espagne passait ainsi à notre égard d'un état d'indépendance à un
état de soumission; et, au contraire, on aurait indigné les Espagnols
par ce démembrement de leur territoire; on aurait tellement empoisonné
leur joie de voir Ferdinand marié à une princesse française, le favori
renversé, qu'on aurait fait naître l'ingratitude dès le premier jour.
Lisbonne même n'aurait eu aucun charme à leurs yeux s'il avait fallu
le payer de Saragosse et de Barcelone. Quant à l'ouverture des
colonies espagnoles aux Français, c'était là un avantage sérieux,
assez sérieux pour être désiré, mais facile à obtenir sans exciter de
ressentiment, s'il eût été le seul prix exigé pour le Portugal, le
mariage, et le renversement du favori. Ce second projet n'avait donc
pas même le mérite de nous attacher l'Espagne un seul jour; et il nous
exposait, pour quelques cessions territoriales impossibles à
conserver, à l'éternelle haine des Espagnols.
[En marge: Troisième parti, consistant à détrôner les Bourbons en
conservant à l'Espagne tous ses avantages, sans lui demander un seul
sacrifice.]
Le troisième projet, celui vers lequel Napoléon paraissait entraîné
d'une manière irrésistible, consistait à détrôner les Bourbons, à
rapprocher définitivement par l'établissement d'une même dynastie la
France et l'Espagne, à régénérer celle-ci pour la rendre utile, soit
à elle-même, soit à la cause commune, à ne lui rien ôter, à lui tout
donner au contraire, Portugal, renversement du favori, réformes
intérieures; à renouveler, en un mot, la politique de Louis XIV, qui
n'avait rien de trop grand pour un homme qui avait dépassé toute
grandeur connue. Cette politique de Louis XIV, outre qu'elle n'avait
rien de trop grand pour Napoléon, était, il faut le reconnaître, la
politique naturelle de la France. Réunir dans un même esprit, dans un
même intérêt, tout l'Occident, c'est-à-dire la France et les deux
péninsules italienne et espagnole; opposer leur puissance continentale
à la coalition des cours du Nord, leur puissance maritime aux
prétentions de l'Angleterre, était assurément la vraie, la légitime
ambition qu'il aurait fallu souhaiter à Napoléon, celle qui eût été
justifiée par les règles de la saine politique, n'eût-elle pas réussi.
Mais la punition du prodigue qui a fait de folles dépenses, c'est de
ne pouvoir plus faire les dépenses nécessaires. Napoléon, pour avoir
entrepris au Nord une tâche immense, exorbitante, hors des véritables
intérêts de la France, comme de constituer une Allemagne française au
grand déplaisir des peuples allemands, comme d'entreprendre la
restauration de la Pologne malgré l'Autriche et la Prusse, allait
manquer des forces qu'eût exigées l'exécution des desseins les plus
profondément politiques. Il était obligé, en effet, dans le moment
même, de garder trois cent mille hommes entre l'Oder et la Vistule,
pour s'assurer la soumission de l'Allemagne et l'alliance de la
Russie, cent vingt mille hommes en Italie pour ôter à l'Autriche
toute idée de repasser les Alpes. S'il lui fallait encore cent ou deux
cent mille hommes pour contenir l'Espagne, pour en rejeter les
Anglais, qui allaient trouver là un pied-à-terre commode et sûr, car
ils n'avaient pour y arriver que le golfe seul de Gascogne à franchir;
s'il lui fallait ces diverses armées en Allemagne, en Italie, en
Espagne, c'était une masse de huit ou neuf cent mille hommes qui
devenait nécessaire, et il devait en résulter une extension de soins,
d'efforts, de commandement, à laquelle la France et son génie même
finiraient par ne pouvoir suffire.
Ce qui se passait alors en était déjà une preuve frappante, puisque,
pour se procurer des troupes sans affaiblir la grande armée, sans
dégarnir l'Allemagne et l'Italie, Napoléon était réduit à s'ingénier
de mille façons, et ne réussissait à trouver jusqu'ici que des
conscrits commandés par des officiers qu'on prenait dans les dépôts ou
qu'on arrachait à la retraite. C'était un premier et fort indice de la
situation que Napoléon avait créée en multipliant démesurément ses
entreprises. Une autre circonstance devait fort aggraver cette
insuffisance de ressources. La soumission de la cour d'Espagne,
quoique entremêlée de beaucoup de trahisons secrètes, quoique rendue
stérile par l'incapacité de l'administration espagnole, avait tous les
dehors du dévouement le plus absolu. Napoléon n'avait donc aucun grief
spécieux à faire valoir contre la cour de l'Escurial, et l'acte
dictatorial de détrôner Charles IV, pour des raisons très-politiques,
il est vrai, mais contraires à la simple équité, difficiles à faire
comprendre aux masses, et avant besoin d'ailleurs du succès définitif
pour être admises, pouvait soulever une nation fière, jalouse, animée
d'une haine ardente contre l'étranger. On était donc exposé à révolter
son sentiment moral, et il aurait fallu pour la contenir de bien
autres forces que celles que Napoléon était en mesure de réunir. Ce
n'étaient pas de jeunes conscrits, braves sans doute, mais peu
imposants de leur personne, qu'il aurait fallu; c'étaient de vieux
soldats, capables d'inspirer la terreur par leur nombre et leur
aspect, et qui, saisissant à l'improviste, sur tous les points à la
fois, la Péninsule épouvantée, empêchassent le sentiment public
d'éclater, continssent la populace à demi sauvage des Espagnes,
donnassent enfin aux classes moyennes, désirant un nouvel ordre de
choses, portées à l'espérer de la France, le temps de se confirmer
dans leurs sentiments et de les répandre autour d'elles. À ces
conditions, l'acte extraordinaire auquel Napoléon était réduit avait
chance de réussir, et, le premier mouvement de révolte étant ainsi
prévenu, la nation espagnole aurait appris peu à peu à reconnaître les
bienfaits que la France lui apportait. Mais, tenté avec de moindres
ressources, le projet dont Napoléon nourrissait la pensée pouvait être
le commencement d'une série de désastres.
Il y avait encore une autre condition nécessaire au succès de cette
entreprise, c'était de conserver dans toute son intimité la nouvelle
alliance que Napoléon venait de conclure à Tilsit; car si on était
forcé de recommencer ou la campagne d'Austerlitz, ou celle de
Friedland, pendant qu'on serait occupé en Espagne, c'était, outre la
difficulté de vaincre à ces deux extrémités du monde européen,
s'imposer non-seulement une double tâche, mais rendre la seconde cent
fois plus difficile, les Espagnols devant recevoir un extrême
encouragement de toute guerre qui s'élèverait au Nord. Il fallait
donc, quelque fâcheuse que fût la condescendance qu'on montrerait pour
l'ambition d'Alexandre, en prendre son parti, et prévenir
l'inconvénient de la dispersion des forces françaises en achetant à
tout prix le concours du grand empire du Nord, payer, en un mot, de la
Moldavie et de la Valachie la possibilité de détrôner impunément les
Bourbons d'Espagne.
Enfin, eût-on réuni toutes ces conditions, il restait un danger grave,
grave pour l'Espagne et pour la France, la perte possible, probable
même, des riches colonies espagnoles. Ces colonies, en effet, étaient
déjà sourdement travaillées par l'esprit de révolte. L'exemple des
États-Unis avait fort développé chez elles le penchant de
l'indépendance, et la honteuse incurie de la métropole, qui les
laissait sans défense, les y disposait encore davantage. Il était donc
à craindre qu'une dynastie nouvelle et imposée à la nation ne leur
fournît le prétexte qu'elles cherchaient pour s'insurger, et que la
protection anglaise ne leur en fournît en outre le moyen. Dans ce cas,
trop facile à prévoir, l'Espagne, en attendant qu'elle se fût ouvert
d'autres sources de prospérité, allait être ruinée, et la France
n'aurait fait qu'enrichir le commerce anglais de tous les avantages
que devait lui procurer l'exploitation des vastes colonies
espagnoles.
Tels étaient les trois plans entre lesquels Napoléon avait à choisir.
Ils présentaient chacun leurs inconvénients; car le premier, qui
aurait comblé tous les voeux des Espagnols à la fois, en les
débarrassant du favori, en leur assurant la protection de Napoléon par
un mariage français, en leur donnant Lisbonne sans compensation
territoriale, n'eût été peut-être qu'une duperie. Le second, qui
aurait fait payer tous ces avantages d'un cruel sacrifice de
territoire, les eût révoltés. Le troisième enfin, qui résolvait la
question d'une manière décisive, qui rapprochait définitivement la
France et l'Espagne, qui régénérait celle-ci en ne lui demandant
d'autre sacrifice que celui d'une dynastie avilie, pouvait néanmoins
soulever la nation, exigeait dès lors une disponibilité de forces que
Napoléon ne s'était pas ménagée, et, pour dernier inconvénient,
mettait les colonies espagnoles en grand péril.
[En marge: Le premier plan considéré comme le moins mauvais des
trois.]
Tout considéré, ce que Napoléon aurait eu de mieux à faire, c'eût été
d'adopter le premier plan, c'est-à-dire de délivrer l'Espagne du
favori, de lui accorder la main d'une princesse française, de lui
céder le Portugal sans exiger en retour les provinces de l'Èbre, ce
qui aurait porté jusqu'à l'ivresse la joie de la nation, et de
demander tout au plus l'ouverture des colonies, peut-être l'abandon
des îles Baléares ou des Philippines, dont l'Espagne ne tirait aucun
parti; avantages sérieux, les seuls désirables, qu'elle nous aurait
abandonnés sans regret, sans que ses sentiments pour nous fussent
altérés en aucune manière. La reconnaissance aurait pu ne pas durer,
mais elle se serait conservée assez long-temps pour atteindre la fin
de la guerre maritime, pour obtenir pendant la dernière période de
cette guerre le concours sincère des Espagnols contre les Anglais,
pour acquérir au moins à leurs propres yeux le droit de l'exiger, et,
si on ne l'obtenait pas, le droit de punir des ingrats.
[En marge: Penchant de M. de Talleyrand pour le plan qui se bornait à
exiger de l'Espagne des cessions territoriales.]
[En marge: Napoléon toujours irrésistiblement attiré vers l'idée
d'expulser les Bourbons d'Espagne.]
Mais ce plan, le seul sage, parce qu'il était le seul qui n'ajoutât
pas de nouvelles entreprises à celles qui surchargeaient déjà
l'Empire, ne rencontrait aucune approbation, ni chez Napoléon dont il
contrariait les secrets désirs, ni chez M. de Talleyrand qui n'avait
pas le courage de l'appuyer, quoiqu'il commençât dès lors à s'effrayer
des conséquences que pouvait avoir la politique dont il s'était fait
le flatteur. On l'avait vu, pour recouvrer la faveur impériale, entrer
complaisamment dans toutes les idées de Napoléon, se faire son
confident secret, son interlocuteur patient; et maintenant, la
prudence contre-balançant chez lui le goût de plaire, il hésitait, et
cherchait dans le second projet un terme moyen qui mît d'accord le
courtisan et l'homme d'État. Il semblait croire qu'on ne devait pas
trop s'engager dans les affaires de la Péninsule, qu'il fallait tirer
de l'Espagne ce qu'on pourrait, la livrer ensuite à elle-même, et pour
cela, sans prétendre à l'honneur de la régénérer, lui donner une
princesse française, puisqu'elle en voulait une, la débarrasser du
favori, puisqu'elle n'en voulait plus, et lui abandonner enfin la
portion réservée du Portugal, trop éloignée de France pour qu'on y
tînt, mais se la faire payer par l'Aragon, la Catalogne, les Baléares,
par l'ouverture des colonies espagnoles, et, après s'être ainsi
ménagé la compensation de ce qu'on lui aurait donné, la laisser faire,
en l'observant du haut des murailles de Barcelone, de Saragosse et de
Pampelune[28]. C'est ainsi que M. de Talleyrand cherchait à ramener
Napoléon de la voie fatale où il l'avait poussé. Mais celui-ci, qui
jugeait sainement ce plan, parce qu'il n'y avait pas goût, y voyait
autant de danger à braver qu'en adoptant le dernier; car enlever aux
Espagnols Pampelune, Saragosse, Barcelone, était aussi difficile à ses
yeux que de leur enlever une dynastie avilie. Il en revenait donc
toujours et irrésistiblement à l'idée d'expulser les Bourbons du
dernier trône qui leur restât en Europe, et se disait qu'il fallait
profiter du moment où il était tout-puissant sur le continent, où
l'Angleterre venait de tout autoriser par sa conduite à Copenhague, où
il était jeune, victorieux, obéi, servi par la fortune, pour achever
son système par un grand coup frappé sur la dynastie espagnole; après
quoi, lui, l'armée, la France, l'Occident, se reposeraient, éblouis de
sa gloire, satisfaits de l'ordre qu'il aurait établi, des sages
réformes qu'il aurait opérées. Il se disait encore que la difficulté,
après tout, ne pouvait pas surpasser beaucoup celle qu'on avait
rencontrée dans le royaume de Naples; qu'en supposant les Espagnols
aussi énergiques que les brigands des Calabres, il suffirait de
tripler ou de quadrupler l'étendue des Calabres, et, au lieu de
vingt-cinq mille Français, d'en imaginer cent mille, pour se faire une
idée des obstacles à vaincre; que ses jeunes soldats, qui avaient
prouvé partout qu'ils valaient les meilleures troupes européennes,
réussiraient certainement à vaincre des Espagnols dégénérés, et qu'en
faisant passer une conscription de plus dans les dépôts, il aurait, et
au delà, les cent mille conscrits nécessaires à cette nouvelle
entreprise; que la grande armée resterait intacte entre l'Oder et la
Vistule pour contenir l'Europe; que d'ailleurs la Finlande abandonnée
à la Russie, la Moldavie et la Valachie promises, lui assureraient le
concours de l'empereur Alexandre à l'achèvement de ses desseins; qu'en
un mot, ce qu'il voulait faire en Espagne était la dernière
conséquence à tirer de ses victoires, l'établissement définitif de sa
famille, l'entier accomplissement de ses destinées.
[Note 28: C'est ce qui explique comment M. de Talleyrand, après avoir
plus qu'aucun autre flatté le penchant de Napoléon à s'engager dans
les affaires d'Espagne, a soutenu depuis qu'il n'avait pas été d'avis
de ce qui s'était fait à cette époque. Il avait seul encouragé
Napoléon à changer l'état des choses dans la Péninsule, ce qui rendait
presque inévitable le détrônement des Bourbons: ce fait est prouvé par
des documents authentiques; mais, à la vérité, les dépêches dans
lesquelles M. de Talleyrand rend compte de ses négociations avec M.
Yzquierdo, prouvent qu'il préférait un mariage avec Ferdinand, et
l'acquisition des provinces de l'Èbre, au parti plus décisif du
renversement des Bourbons. C'est en s'appuyant sur cette équivoque que
M. de Talleyrand disait qu'il n'avait pas approuvé l'entreprise contre
l'Espagne. Il n'en avait pas moins poussé Napoléon à cette entreprise,
quand les hommes les plus dignes de confiance, tels que
l'archichancelier Cambacérès, auraient voulu l'en éloigner, et, après
l'y avoir poussé, la préférence donnée à la plus mauvaise des trois
solutions possibles n'est pas une manière valable de dégager sa
responsabilité.]
[En marge: Incident de famille qui prive Napoléon de la princesse
française destinée d'abord à l'Espagne.]