après avoir déjà visité plusieurs points intéressants. Il avait même
surpris son fils Eugène Beauharnais, qui n'avait pas eu le temps
d'accourir à sa rencontre. Se montrant le matin de son arrivée à la
cathédrale de Milan pour y entendre un _Te Deum_, l'après-midi au
palais de Monza pour y visiter la vice-reine sa fille, le soir au
théâtre de la Scala pour s'y faire voir aux Italiens, il avait, dans
les intervalles, entretenu les fonctionnaires chargés des services les
plus importants. Il employa le 23, le 24, le 25, à expédier un grand
nombre d'affaires, et à donner une foule d'ordres. Frappé en
traversant la nouvelle route du Mont-Cenis, qui était son ouvrage, du
dénûment de secours auquel se trouvaient exposés les voyageurs, faute
de population sur ces hauteurs couvertes de neiges, il ordonna la
création d'une commune, divisée en trois hameaux, un au bas de la
montée, un au sommet, un sur le revers. Le hameau situé au sommet
devait être le chef-lieu de la commune. Il prescrivit la construction
d'une église, d'une maison commune, d'un hôpital, d'une caserne. Il
accorda une dispense d'impôts pour tous les paysans qui viendraient
s'établir dans la nouvelle commune, et en commença la population par
l'établissement d'un certain nombre de cantonniers, chargés
d'entretenir la route en temps ordinaire, et de se réunir en cas
d'accident sur les points où leur secours serait nécessaire. Après
avoir arrêté le budget du royaume d'Italie, donné une sérieuse
attention à l'armée italienne, convoqué les trois colléges des
Possidenti, des Dotti et des Commercianti pour le moment de son retour
à Milan, c'est-à-dire pour le 10 décembre, il partit afin de se rendre
à Venise, en suivant la route de Brescia, Vérone, Padoue, accueilli
sur son passage par les acclamations d'un peuple enthousiaste.
Toujours occupé utilement, même au milieu des fêtes, il avait rectifié
en passant le tracé des fortifications de Peschiera, se réservant
d'arrêter au retour celles de Mantoue. Chemin faisant, il avait
recueilli une partie de sa parenté, le roi et la reine de Bavière,
dont Eugène avait épousé la fille; sa soeur Élisa, princesse de
Lucques et bientôt gouvernante de Toscane; enfin son frère Joseph,
qu'il n'avait pas vu depuis qu'il l'avait nommé roi de Naples, et
qu'il chérissait tendrement, malgré de nombreux reproches sur sa molle
façon de gouverner. À Fusine, petit port sur les lagunes, où l'on
s'embarque pour se rendre à Venise, les autorités et la population
l'attendaient dans des gondoles richement pavoisées, afin de le
conduire au séjour de l'ancienne reine des mers. Ce peuple vénitien,
qui se consolait de ne plus former une république indépendante par la
satisfaction d'avoir échappé à des lois tyranniques, par l'espérance
d'appartenir bientôt à un vaste royaume qui comprendrait l'Italie tout
entière, par la promesse enfin de grands travaux destinés à rendre ses
eaux navigables, avait déployé pour recevoir Napoléon tout le luxe
qu'il étalait autrefois quand son doge épousait la mer. D'innombrables
gondoles brillant de mille couleurs, retentissant du son des
instruments, escortaient les canots qui portaient, avec le maître du
monde, le vice-roi et la vice-reine d'Italie, le roi et la reine de
Bavière, la princesse de Lucques, le roi de Naples, le grand-duc de
Berg, le prince de Neufchâtel, et la plupart des généraux de
l'ancienne armée d'Italie. Après avoir donné aux réceptions le temps
nécessaire, Napoléon employa les jours suivants à parcourir les
établissements publics, les chantiers, l'arsenal, les canaux,
accompagné partout de MM. Decrès, Proni, Sganzin. L'examen des lieux
terminé, il rendit un décret en douze titres qui embrassait tous les
besoins de Venise régénérée. Il commença, en vertu de ce décret, par
rétablir une quantité de perceptions abolies depuis la chute de la
république, mais justifiées par une longue expérience, peu onéreuses
en elles-mêmes, et indispensables pour suffire aux dépenses d'une
existence tout artificielle, car Venise comme la Hollande est une
oeuvre de l'art plus que de la nature. Les moyens assurés, il songea à
leur emploi. Il organisa d'abord une administration pour l'entretien
des canaux et le creusement des lagunes, décréta ensuite un grand
canal pour conduire les bâtiments de l'arsenal à la passe de
Malamocco, un bassin pour des vaisseaux de soixante-quatorze, des
travaux hydrauliques tant sur la Brenta qui amène les eaux dans les
lagunes, que sur les diverses issues par lesquelles elles se jettent
dans l'Adriatique. Il institua en outre un port franc, où le commerce
pouvait introduire les marchandises avant l'acquittement des droits de
douanes. Il pourvut à la santé publique en transportant les sépultures
des églises dans une île destinée à cet usage; il s'occupa des
plaisirs du peuple en réparant et faisant éclairer la place de
Saint-Marc, éternel objet de l'orgueil et des souvenirs des Vénitiens;
il assura enfin l'existence des marins par la réorganisation de tous
les anciens établissements de bienfaisance. Après avoir répandu ces
bienfaits, et reçu en retour mille acclamations, Napoléon partit pour
visiter le Frioul, pour voir les fortifications de Palma-Nova et
d'Osoppo, qu'il ne cessait de diriger de loin, et qu'il regardait avec
Mantoue et Alexandrie comme les gages de la possession de l'Italie.
Osoppo et Palma-Nova sur l'Izonzo, Peschiera et Mantoue sur le Mincio,
Alexandrie sur le Tanaro, étaient à ses yeux les échelons d'une
résistance presque invincible contre les Allemands, si les Italiens
mettaient quelque énergie à se défendre. Il était venu par
Porto-Legnago à Mantoue, où il devait revoir son frère Lucien, pour
essayer d'un rapprochement dont il avait le plus vif désir, mais qu'il
ne voulait accorder qu'à certaines conditions. M. de Meneval alla
pendant la nuit chercher Lucien dans une hôtellerie, et le conduisit
au palais qu'occupait Napoléon. Lucien, au lieu de se jeter dans les
bras de son frère, l'aborda avec une fierté fort excusable, puisqu'il
était des deux frères celui qui n'avait aucune puissance, mais poussée
peut-être au delà de ce qu'une dignité bien entendue aurait exigé.
L'entrevue fut donc pénible et orageuse, mais non sans résultat utile.
Napoléon, au nombre des combinaisons possibles en Espagne, rangeait
encore l'union d'une princesse française avec Ferdinand. Dans le
moment, en effet, il venait de recevoir la lettre du roi Charles IV,
renouvelant la demande d'un mariage; et bien qu'il inclinât vers une
résolution plus radicale, cependant il n'excluait pas de ses projets
cette espèce de moyen terme. Il voulait donc que Lucien Bonaparte lui
donnât une fille qui était issue d'un premier mariage, pour la faire
élever auprès de l'impératrice-mère, la pénétrer de ses vues, et
l'envoyer ensuite en Espagne régénérer la race des Bourbons. S'il ne
se décidait pas à lui confier ce rôle, il ne manquait pas d'autres
trônes, plus ou moins élevés, sur lesquels il pouvait la faire monter
par le moyen d'une alliance. Quant à Lucien lui-même, il était disposé
à lui conférer la qualité de prince français, à le faire même roi de
Portugal, ce qui l'aurait placé près de sa fille, à condition de
casser son second mariage, en dédommageant l'épouse ainsi répudiée par
un titre et une riche dotation. Ces arrangements étaient possibles,
mais furent demandés avec autorité, refusés avec irritation, et les
deux frères se séparèrent émus, irrités, point brouillés toutefois,
puisque une partie de ce que désirait Napoléon, l'envoi à Paris de la
fille de Lucien Bonaparte, se réalisa quelques jours après. Napoléon
repartit le lendemain même pour Milan, où il fut de retour le 15
décembre.
[En marge: Déc. 1807.]
[En marge: Séjour de Napoléon à Milan.]
[En marge: Ajournement de toute réponse significative aux lettres du
roi d'Espagne.]
Des dépêches venues d'Espagne et de toutes les parties de l'Empire l'y
attendaient, et il avait plus d'une résolution à prendre. Les lettres
de ses agents relatives à la Péninsule, les lettres de Charles IV
demandant une princesse française et la publication du traité de
Fontainebleau, lui avaient été remises en route. Résoudre de si graves
questions lui était impossible dans la situation d'esprit où il se
trouvait. Il ne voulait encore s'engager sur aucun point, car il
n'était définitivement fixé sur aucun, bien qu'il inclinât, comme nous
l'avons déjà dit, vers la résolution de détrôner les Bourbons. En
conséquence, il fit écrire par M. de Champagny à Madrid, qu'il avait
reçu les lettres du roi Charles IV, qu'il en appréciait l'importance,
mais qu'absorbé exclusivement par les affaires de l'Italie, où il
n'avait que quelques jours à passer, il ne pouvait s'occuper de celles
d'Espagne avec l'attention dont elles étaient dignes, et que, de
retour à Paris, il ferait aux lettres du roi les réponses que ces
lettres méritaient. Il insista de nouveau pour que le traité de
Fontainebleau restât secret quelque temps encore; et quant à M. de
Beauharnais, ne tenant aucun compte de ses avis et de ses jugements,
il lui adressa des réponses insignifiantes, mais formelles en un
point: c'était la défense d'afficher aucune préférence pour les partis
qui divisaient la cour d'Espagne, et de laisser entrevoir de quel côté
penchait le cabinet français.
[En marge: Nouveaux ordres militaires relativement à l'Espagne.]
[En marge: Formation de deux nouvelles divisions destinées, l'une à la
Catalogne, l'autre à l'Aragon.]
Il n'était pas vrai cependant que, tout entier aux affaires d'Italie,
Napoléon ne songeât pas à celles d'Espagne. Il avait, au contraire,
donné de nouveaux ordres militaires, tendant à augmenter peu à peu ses
forces, tant en deçà qu'au delà des Pyrénées, de manière qu'il pût,
quelque parti qu'il adoptât, n'avoir qu'une volonté à exprimer,
lorsqu'il en aurait une. Tout ce qu'il apprenait de l'état de l'Espagne
contribuait à lui persuader que le moment d'une crise était proche; car
il ne semblait plus possible de faire régner le favori, d'inspirer
patience à Ferdinand, et de contenir l'indignation de la nation
espagnole. Il voulait donc être prêt à profiter d'une occasion, et avoir
pour cela dans la Péninsule des forces considérables, sans diminuer ni
la grande armée ni l'armée d'Italie, qui lui servaient l'une et l'autre
à maintenir l'Europe dans son alliance ou dans la soumission.
Indépendamment de l'armée du général Junot, nécessaire au Portugal, il
avait préparé, comme on l'a vu, deux autres corps, celui du général
Dupont et celui du maréchal Moncey, et il ne jugeait pas que ce fût
assez. Il considérait que ces deux corps dirigés sur la route de Burgos
et de Valladolid, sous le prétexte du Portugal, pouvant par un mouvement
à gauche se porter sur Madrid, tiendraient en respect la capitale et les
deux Castilles. Mais la Navarre, l'Aragon, la Catalogne, provinces si
importantes en elles-mêmes, et par leur esprit, et par leur position, et
par les places qu'elles contenaient, lui semblaient devoir être
occupées, sinon par des forces qui s'y transporteraient immédiatement,
du moins par des forces qui seraient toutes prêtes à y entrer. Il
voulait donc avoir deux divisions préparées, l'une qui, placée près de
Saint-Jean-Pied-de-Port, pourrait, sous un prétexte quelconque, se jeter
sur Pampelune; l'autre qui, réunie à Perpignan, pourrait également
entrer à Barcelone, et s'emparer de cette ville ainsi que des forts qui
la dominent. Maître de Pampelune et des forts de Barcelone, Napoléon
avait deux bases solides pour les armées qui auraient à s'avancer sur
Madrid. Toutefois, bien que la crise lui semblât imminente à l'Escurial,
il ne voulait ni la précipiter, ni prendre trop ostensiblement le rôle
d'envahisseur, en portant des troupes ailleurs que sur la route de
Burgos, Valladolid, Salamanque, qui était celle du Portugal. La réunion
probable des troupes anglaises sur les côtes de la Péninsule ne pouvait
manquer de lui fournir plus tard des motifs spécieux d'introduire de
nouvelles forces dans l'intérieur de l'Espagne. En attendant il lui
suffisait de les tenir réunies sur la frontière. L'armée du général
Junot, composée des anciens camps de la Bretagne, avait laissé quelques
bataillons de dépôt, dont on pouvait former une division de trois à
quatre mille hommes, très-suffisante pour occuper Pampelune et contenir
la Navarre. Ces bataillons, au nombre de cinq, appartenaient aux 15e,
47e, 70e, 86e de ligne. Un bataillon suisse, cantonné dans le voisinage,
offrait le moyen de les porter à six. Napoléon ordonna de les réunir
immédiatement à Saint-Jean-Pied-de-Port, sous le commandement du général
Mouton, et d'y ajouter une compagnie d'artillerie à pied. Quant à la
division de Perpignan, il en chercha les éléments en Italie même. Il
avait là des régiments lombards et napolitains, bons à employer sous le
climat de l'Espagne, mais ayant besoin d'apprendre la guerre à l'école
des Français. La rentrée des troupes auxiliaires dans leur pays
permettait de disposer sur-le-champ d'une partie des régiments italiens
placés le plus près de France. Napoléon prescrivit donc à quatre
bataillons italiens, trois résidant à Turin, un à Gênes, de s'acheminer
sur Avignon. Un beau régiment napolitain, que son frère Joseph lui avait
déjà envoyé pour l'aguerrir, se trouvait près de Grenoble. Même ordre
lui fut adressé pour Avignon. Quatre escadrons lombards et napolitains,
formant 6 ou 700 chevaux, avec plusieurs compagnies d'artillerie, furent
dirigés sur le même point. Le régiment français qui sortait de la place
de Braunau, restituée aux Autrichiens, traversait les Alpes pour rentrer
en Italie. Sa route fut tracée de manière à l'envoyer dans le midi de la
France. Enfin les cinq régiments de chasseurs et les quatre régiments de
cuirassiers, transportés l'hiver dernier d'Italie en Pologne, avaient
leurs dépôts en Piémont, dépôts bien fournis d'hommes et de chevaux
comme tous ceux de l'armée. Napoléon en tira encore deux belles
brigades de cavalerie, qui formèrent sous le général Bessières une
division de 1,200 chevaux. En joignant à ces troupes quelques bataillons
français ou suisses résidant en Provence, il était possible de réunir à
Perpignan un corps de 10 à 12 mille hommes pour la Catalogne.
Ces dispositions prescrites pour les troupes qui ne devaient pas
encore passer les Pyrénées, Napoléon ordonna un nouveau mouvement à
celles qui les avaient déjà franchies. Il enjoignit au général Dupont,
dont une division s'était avancée jusqu'à Vittoria, de mettre en
mouvement les deux autres, de manière à les avoir toutes trois réunies
entre Burgos et Valladolid dans les premiers jours de janvier, avec
apparence de se diriger sur Salamanque et Ciudad-Rodrigo, c'est-à-dire
sur Lisbonne, mais avec la précaution d'observer le pont du Douro sur
la route de Madrid, afin d'être prêt à s'en emparer au premier besoin.
Il prescrivit au maréchal Moncey d'occuper avec le corps des côtes de
l'Océan les positions laissées vacantes par le général Dupont, et de
porter l'une de ses divisions vers Vittoria. Ces mouvements ne
pouvaient pas sensiblement augmenter les ombrages de la cour
d'Espagne, puisqu'ils avaient lieu sur la route de Lisbonne. Pour les
rendre plus naturels encore, Napoléon fit adresser par M. de
Beauharnais au ministère espagnol les avis les plus alarmants sur une
agglomération de forces anglaises à Gibraltar: agglomération
très-réelle d'ailleurs, et nullement supposée; car on venait
d'apprendre que le gouvernement britannique faisait évacuer la Sicile
presque entièrement, et se disposait à envoyer en Portugal les
troupes revenues de Copenhague. Il pressa vivement le cabinet espagnol
de pourvoir à la garde de Ceuta, de Cadix, du camp de Saint-Roch, des
Baléares, et, tout en lui donnant des avis utiles, il ajouta ainsi à
la vraisemblance des prétextes allégués pour l'introduction de
nouvelles troupes françaises en Espagne.
[En marge: Décrets de Milan.]
[En marge: Progrès des deux puissances maritimes dans la voie des
violences commerciales.]
Napoléon avait hâte d'expédier les affaires d'Italie pour revenir à
Paris, d'où il pourrait veiller de plus près à l'objet de ses
constantes préoccupations. Néanmoins il était une question qu'il
aurait été plus en mesure de résoudre à Paris qu'à Milan, parce qu'il
y aurait été entouré de plus de lumières, et sur laquelle cependant il
ne voulut pas remettre sa décision d'un seul jour. Cette question
était relative aux dernières ordonnances du conseil, rendues le 11
novembre par le gouvernement britannique, sur la navigation des
neutres. Par ces ordonnances, l'Angleterre venait de s'engager
davantage encore dans le système de la violence, et Napoléon, comme on
le pense bien, n'entendait pas rester en arrière. À un coup fort rude,
il avait à coeur de répondre immédiatement par un coup plus rude
encore. On connaît les pas déjà faits dans cette voie funeste. À la
prétention de saisir la propriété ennemie jusque sous le pavillon
neutre, et d'appliquer le droit de blocus à de vastes étendues de
côtes qu'il était matériellement impossible de bloquer, Napoléon avait
répondu d'abord par l'interdiction au commerce anglais de toutes les
côtes de l'Empire et des pays soumis à son influence; puis, son
irritation croissant en proportion des violences de l'amirauté, il
avait, par les fameux décrets de Berlin, déclaré les Îles Britanniques
en état de blocus, défendu le commerce des marchandises anglaises dans
tous les lieux où il dominait, ordonné partout leur saisie et leur
confiscation, et annoncé que tout vaisseau qui aurait touché soit à
l'un des trois royaumes, soit à l'une des colonies anglaises, serait
repoussé des ports appartenant à la France ou dépendant de sa volonté.
Divers décrets réglementaires avaient imposé aux bâtiments chargés de
denrées coloniales, l'obligation de porter avec eux des certificats
d'origine délivrés par les agents français. Toutes marchandises
privées de ces certificats étaient sujettes à confiscation. L'alliance
conclue avec la Russie et avec le Danemark, l'adhésion promise de
l'Autriche, l'obéissance assurée des deux gouvernements de la
Péninsule, allaient étendre au continent entier ces redoutables
dispositions.
[En marge: Ordonnances du conseil du 11 novembre rendues par la
couronne d'Angleterre.]
L'Angleterre avait fini par s'apercevoir que le système des
interdictions poussé à outrance lui était plus préjudiciable qu'à la
France, car elle avait encore plus besoin de vendre que le continent
d'acheter; que les denrées coloniales, dont elle avait opéré
l'accaparement presque général, car sa marine arrêtait sous divers
prétextes jusqu'aux bâtiments des États-Unis eux-mêmes, resteraient
invendues dans ses magasins; que ses produits manufacturés subiraient
le même sort; qu'elle souffrirait sous le rapport de l'importation
autant que sous celui de l'exportation, car elle ne pourrait recevoir
certaines matières premières qui lui étaient indispensables, telles
que les laines d'Espagne et les munitions navales du Nord; que dans
cet état du commerce la France aurait beaucoup moins à se plaindre,
car elle fournirait au continent les étoffes que ne fourniraient plus
les manufactures anglaises; que, relativement aux denrées coloniales,
il lui en arriverait ou par la course, ou par les navires échappés aux
croisières, une certaine quantité, qu'on lui ferait payer fort cher,
il est vrai, mais qui suffirait à ses besoins; et qu'après tout la
cherté du sucre et du café n'entraînerait jamais pour la France des
inconvénients aussi grands que ceux qu'entraînerait pour l'Angleterre
la suppression de tous les échanges. Le cabinet britannique avait donc
abandonné son système d'exclusion, et il avait imaginé de faciliter le
commerce général, mais en le forçant à passer tout entier par la
Grande-Bretagne, et en le constituant de plus son tributaire. En
conséquence il avait décidé, par trois ordonnances du conseil, datées
du 11 novembre 1807, que tout navire appartenant à une nation qui ne
serait pas en guerre déclarée avec la Grande-Bretagne, fût-elle plus
ou moins dépendante de la France, pourrait entrer librement dans les
ports du Royaume-Uni ou de ses colonies, se rendre ensuite où il
voudrait, moyennant qu'il eût touché en Angleterre, pour y porter des
marchandises ou en recevoir, et qu'il y eût acquitté des droits de
douane équivalant en moyenne à 25 pour cent. Tout bâtiment, au
contraire, qui n'aurait point touché aux ports de la Grande-Bretagne,
et aurait dans ses papiers des certificats d'origine délivrés par des
agents français, devait être saisi et déclaré de bonne prise. De la
sorte les navires de commerce (autant du moins que peuvent s'exécuter
des lois violentes sur l'immensité des mers) étaient contraints, de
quelque pays qu'ils vinssent, ou de s'arrêter en Angleterre pour y
payer des droits, ou d'aller s'y approvisionner de denrées et de
marchandises anglaises. Tout commerce devait donc passer par les ports
anglais, toute marchandise en venir ou y acquitter des droits. Grâce à
ces prescriptions, les Anglais avaient un moyen certain de nous
envoyer leurs denrées coloniales, qui ne portaient pas en elles-mêmes,
comme les toiles de coton, par exemple, la preuve de leur origine. Ils
appelaient en effet dans la Tamise les bâtiments neutres, les
chargeaient de sucre et de café, puis les convoyaient jusqu'à la vue
de nos côtes, afin de leur épargner la visite, et les introduisaient
ainsi dans nos ports ou ceux de Hollande, munis de faux papiers, qui
les faisaient passer pour neutres, venant directement d'Amérique.
[En marge: Décret rendu à Milan le 17 décembre, en représailles des
ordonnances du conseil du 11 novembre.]
En recevant à Milan, où il était alors, les ordonnances du 11
novembre, Napoléon écrivit d'abord à Paris pour demander au ministre
des finances et au directeur des douanes un rapport sur ces
ordonnances. Mais, ne pouvant se résigner à attendre leur réponse, il
rendit, le 17 décembre, un décret connu sous le titre de décret de
Milan, plus rigoureux encore que les précédents. Il s'était borné dans
le décret de Berlin à exclure des ports de l'Empire tout bâtiment qui
aurait touché en Angleterre; il alla plus loin cette fois, et il
déclara dénationalisé, partant de bonne prise, tout bâtiment qui
aurait abordé en Angleterre, ou dans ses colonies, et qui se serait
soumis à l'obligation d'y payer un droit. Par des mesures
réglementaires, il établit des peines sévères contre les capitaines et
les matelots coupables de fausses déclarations. Tandis que Napoléon
rendait ce décret, MM. Gaudin, Crétet, Defermon, Collin de Sussy,
répondant à ses questions, lui proposaient une mesure tendant à peu
près au même but, mais encore plus rigoureuse: c'était d'interdire
toute relation commerciale avec l'Empire français aux nations qui
n'auraient pas elles-mêmes cessé tout commerce avec l'Angleterre. Tel
quel, le décret de Milan suffisait pour fermer plus étroitement que
jamais les communications que l'Angleterre avait voulu rouvrir à son
profit. Mais on achetait cet avantage au prix d'un redoublement de
violence, qui devait bientôt fatiguer la France et ses alliés autant
que l'Angleterre elle-même.
[En marge: Divers actes relatifs au royaume d'Italie.]
[En marge: Adoption officielle d'Eugène de Beauharnais, et
transmission de la couronne d'Italie assurée à sa descendance.]
Sauf cette courte diversion, Napoléon donna tout le temps qui lui
restait à l'administration du royaume d'Italie. Conformément à la
convocation qu'ils avaient reçue, les trois colléges des Possidenti,
des Commercianti et des Dotti se réunirent à Milan vers la fin de
décembre, pour entendre la communication de plusieurs actes
essentiels. Par le premier de ces actes, Napoléon adoptait
officiellement comme son fils le prince Eugène de Beauharnais. Par le
second, il précisait les conséquences de cette adoption, en assurant
au prince Eugène la succession de la couronne d'Italie, et en
restreignant à cette couronne seule son droit d'hériter, ce qui
excluait la possibilité de succéder un jour à celle de France. Après
avoir établi ses frères et ses soeurs, il était naturel que Napoléon
satisfît à la plus vive peut-être de ses affections, à celle que lui
inspiraient les enfants de l'impératrice Joséphine, et surtout Eugène
de Beauharnais, qui le servait en Italie avec modestie, sagesse et
dévouement. Ce prince était fort estimé des Italiens, qui n'avaient
jamais vécu sous un gouvernement aussi doux et aussi éclairé, et qui,
depuis deux ans, se reposaient dans une tranquille paix des horreurs
de la guerre.