Parti le 16 novembre de Paris, Napoléon était arrivé le 21 à Milan,

après avoir déjà visité plusieurs points intéressants. Il avait même

surpris son fils Eugène Beauharnais, qui n'avait pas eu le temps

d'accourir à sa rencontre. Se montrant le matin de son arrivée à la

cathédrale de Milan pour y entendre un _Te Deum_, l'après-midi au

palais de Monza pour y visiter la vice-reine sa fille, le soir au

théâtre de la Scala pour s'y faire voir aux Italiens, il avait, dans

les intervalles, entretenu les fonctionnaires chargés des services les

plus importants. Il employa le 23, le 24, le 25, à expédier un grand

nombre d'affaires, et à donner une foule d'ordres. Frappé en

traversant la nouvelle route du Mont-Cenis, qui était son ouvrage, du

dénûment de secours auquel se trouvaient exposés les voyageurs, faute

de population sur ces hauteurs couvertes de neiges, il ordonna la

création d'une commune, divisée en trois hameaux, un au bas de la

montée, un au sommet, un sur le revers. Le hameau situé au sommet

devait être le chef-lieu de la commune. Il prescrivit la construction

d'une église, d'une maison commune, d'un hôpital, d'une caserne. Il

accorda une dispense d'impôts pour tous les paysans qui viendraient

s'établir dans la nouvelle commune, et en commença la population par

l'établissement d'un certain nombre de cantonniers, chargés

d'entretenir la route en temps ordinaire, et de se réunir en cas

d'accident sur les points où leur secours serait nécessaire. Après

avoir arrêté le budget du royaume d'Italie, donné une sérieuse

attention à l'armée italienne, convoqué les trois colléges des

Possidenti, des Dotti et des Commercianti pour le moment de son retour

à Milan, c'est-à-dire pour le 10 décembre, il partit afin de se rendre

à Venise, en suivant la route de Brescia, Vérone, Padoue, accueilli

sur son passage par les acclamations d'un peuple enthousiaste.

Toujours occupé utilement, même au milieu des fêtes, il avait rectifié

en passant le tracé des fortifications de Peschiera, se réservant

d'arrêter au retour celles de Mantoue. Chemin faisant, il avait

recueilli une partie de sa parenté, le roi et la reine de Bavière,

dont Eugène avait épousé la fille; sa soeur Élisa, princesse de

Lucques et bientôt gouvernante de Toscane; enfin son frère Joseph,

qu'il n'avait pas vu depuis qu'il l'avait nommé roi de Naples, et

qu'il chérissait tendrement, malgré de nombreux reproches sur sa molle

façon de gouverner. À Fusine, petit port sur les lagunes, où l'on

s'embarque pour se rendre à Venise, les autorités et la population

l'attendaient dans des gondoles richement pavoisées, afin de le

conduire au séjour de l'ancienne reine des mers. Ce peuple vénitien,

qui se consolait de ne plus former une république indépendante par la

satisfaction d'avoir échappé à des lois tyranniques, par l'espérance

d'appartenir bientôt à un vaste royaume qui comprendrait l'Italie tout

entière, par la promesse enfin de grands travaux destinés à rendre ses

eaux navigables, avait déployé pour recevoir Napoléon tout le luxe

qu'il étalait autrefois quand son doge épousait la mer. D'innombrables

gondoles brillant de mille couleurs, retentissant du son des

instruments, escortaient les canots qui portaient, avec le maître du

monde, le vice-roi et la vice-reine d'Italie, le roi et la reine de

Bavière, la princesse de Lucques, le roi de Naples, le grand-duc de

Berg, le prince de Neufchâtel, et la plupart des généraux de

l'ancienne armée d'Italie. Après avoir donné aux réceptions le temps

nécessaire, Napoléon employa les jours suivants à parcourir les

établissements publics, les chantiers, l'arsenal, les canaux,

accompagné partout de MM. Decrès, Proni, Sganzin. L'examen des lieux

terminé, il rendit un décret en douze titres qui embrassait tous les

besoins de Venise régénérée. Il commença, en vertu de ce décret, par

rétablir une quantité de perceptions abolies depuis la chute de la

république, mais justifiées par une longue expérience, peu onéreuses

en elles-mêmes, et indispensables pour suffire aux dépenses d'une

existence tout artificielle, car Venise comme la Hollande est une

oeuvre de l'art plus que de la nature. Les moyens assurés, il songea à

leur emploi. Il organisa d'abord une administration pour l'entretien

des canaux et le creusement des lagunes, décréta ensuite un grand

canal pour conduire les bâtiments de l'arsenal à la passe de

Malamocco, un bassin pour des vaisseaux de soixante-quatorze, des

travaux hydrauliques tant sur la Brenta qui amène les eaux dans les

lagunes, que sur les diverses issues par lesquelles elles se jettent

dans l'Adriatique. Il institua en outre un port franc, où le commerce

pouvait introduire les marchandises avant l'acquittement des droits de

douanes. Il pourvut à la santé publique en transportant les sépultures

des églises dans une île destinée à cet usage; il s'occupa des

plaisirs du peuple en réparant et faisant éclairer la place de

Saint-Marc, éternel objet de l'orgueil et des souvenirs des Vénitiens;

il assura enfin l'existence des marins par la réorganisation de tous

les anciens établissements de bienfaisance. Après avoir répandu ces

bienfaits, et reçu en retour mille acclamations, Napoléon partit pour

visiter le Frioul, pour voir les fortifications de Palma-Nova et

d'Osoppo, qu'il ne cessait de diriger de loin, et qu'il regardait avec

Mantoue et Alexandrie comme les gages de la possession de l'Italie.

Osoppo et Palma-Nova sur l'Izonzo, Peschiera et Mantoue sur le Mincio,

Alexandrie sur le Tanaro, étaient à ses yeux les échelons d'une

résistance presque invincible contre les Allemands, si les Italiens

mettaient quelque énergie à se défendre. Il était venu par

Porto-Legnago à Mantoue, où il devait revoir son frère Lucien, pour

essayer d'un rapprochement dont il avait le plus vif désir, mais qu'il

ne voulait accorder qu'à certaines conditions. M. de Meneval alla

pendant la nuit chercher Lucien dans une hôtellerie, et le conduisit

au palais qu'occupait Napoléon. Lucien, au lieu de se jeter dans les

bras de son frère, l'aborda avec une fierté fort excusable, puisqu'il

était des deux frères celui qui n'avait aucune puissance, mais poussée

peut-être au delà de ce qu'une dignité bien entendue aurait exigé.

L'entrevue fut donc pénible et orageuse, mais non sans résultat utile.

Napoléon, au nombre des combinaisons possibles en Espagne, rangeait

encore l'union d'une princesse française avec Ferdinand. Dans le

moment, en effet, il venait de recevoir la lettre du roi Charles IV,

renouvelant la demande d'un mariage; et bien qu'il inclinât vers une

résolution plus radicale, cependant il n'excluait pas de ses projets

cette espèce de moyen terme. Il voulait donc que Lucien Bonaparte lui

donnât une fille qui était issue d'un premier mariage, pour la faire

élever auprès de l'impératrice-mère, la pénétrer de ses vues, et

l'envoyer ensuite en Espagne régénérer la race des Bourbons. S'il ne

se décidait pas à lui confier ce rôle, il ne manquait pas d'autres

trônes, plus ou moins élevés, sur lesquels il pouvait la faire monter

par le moyen d'une alliance. Quant à Lucien lui-même, il était disposé

à lui conférer la qualité de prince français, à le faire même roi de

Portugal, ce qui l'aurait placé près de sa fille, à condition de

casser son second mariage, en dédommageant l'épouse ainsi répudiée par

un titre et une riche dotation. Ces arrangements étaient possibles,

mais furent demandés avec autorité, refusés avec irritation, et les

deux frères se séparèrent émus, irrités, point brouillés toutefois,

puisque une partie de ce que désirait Napoléon, l'envoi à Paris de la

fille de Lucien Bonaparte, se réalisa quelques jours après. Napoléon

repartit le lendemain même pour Milan, où il fut de retour le 15

décembre.

[En marge: Déc. 1807.]

[En marge: Séjour de Napoléon à Milan.]

[En marge: Ajournement de toute réponse significative aux lettres du

roi d'Espagne.]

Des dépêches venues d'Espagne et de toutes les parties de l'Empire l'y

attendaient, et il avait plus d'une résolution à prendre. Les lettres

de ses agents relatives à la Péninsule, les lettres de Charles IV

demandant une princesse française et la publication du traité de

Fontainebleau, lui avaient été remises en route. Résoudre de si graves

questions lui était impossible dans la situation d'esprit où il se

trouvait. Il ne voulait encore s'engager sur aucun point, car il

n'était définitivement fixé sur aucun, bien qu'il inclinât, comme nous

l'avons déjà dit, vers la résolution de détrôner les Bourbons. En

conséquence, il fit écrire par M. de Champagny à Madrid, qu'il avait

reçu les lettres du roi Charles IV, qu'il en appréciait l'importance,

mais qu'absorbé exclusivement par les affaires de l'Italie, où il

n'avait que quelques jours à passer, il ne pouvait s'occuper de celles

d'Espagne avec l'attention dont elles étaient dignes, et que, de

retour à Paris, il ferait aux lettres du roi les réponses que ces

lettres méritaient. Il insista de nouveau pour que le traité de

Fontainebleau restât secret quelque temps encore; et quant à M. de

Beauharnais, ne tenant aucun compte de ses avis et de ses jugements,

il lui adressa des réponses insignifiantes, mais formelles en un

point: c'était la défense d'afficher aucune préférence pour les partis

qui divisaient la cour d'Espagne, et de laisser entrevoir de quel côté

penchait le cabinet français.

[En marge: Nouveaux ordres militaires relativement à l'Espagne.]

[En marge: Formation de deux nouvelles divisions destinées, l'une à la

Catalogne, l'autre à l'Aragon.]

Il n'était pas vrai cependant que, tout entier aux affaires d'Italie,

Napoléon ne songeât pas à celles d'Espagne. Il avait, au contraire,

donné de nouveaux ordres militaires, tendant à augmenter peu à peu ses

forces, tant en deçà qu'au delà des Pyrénées, de manière qu'il pût,

quelque parti qu'il adoptât, n'avoir qu'une volonté à exprimer,

lorsqu'il en aurait une. Tout ce qu'il apprenait de l'état de l'Espagne

contribuait à lui persuader que le moment d'une crise était proche; car

il ne semblait plus possible de faire régner le favori, d'inspirer

patience à Ferdinand, et de contenir l'indignation de la nation

espagnole. Il voulait donc être prêt à profiter d'une occasion, et avoir

pour cela dans la Péninsule des forces considérables, sans diminuer ni

la grande armée ni l'armée d'Italie, qui lui servaient l'une et l'autre

à maintenir l'Europe dans son alliance ou dans la soumission.

Indépendamment de l'armée du général Junot, nécessaire au Portugal, il

avait préparé, comme on l'a vu, deux autres corps, celui du général

Dupont et celui du maréchal Moncey, et il ne jugeait pas que ce fût

assez. Il considérait que ces deux corps dirigés sur la route de Burgos

et de Valladolid, sous le prétexte du Portugal, pouvant par un mouvement

à gauche se porter sur Madrid, tiendraient en respect la capitale et les

deux Castilles. Mais la Navarre, l'Aragon, la Catalogne, provinces si

importantes en elles-mêmes, et par leur esprit, et par leur position, et

par les places qu'elles contenaient, lui semblaient devoir être

occupées, sinon par des forces qui s'y transporteraient immédiatement,

du moins par des forces qui seraient toutes prêtes à y entrer. Il

voulait donc avoir deux divisions préparées, l'une qui, placée près de

Saint-Jean-Pied-de-Port, pourrait, sous un prétexte quelconque, se jeter

sur Pampelune; l'autre qui, réunie à Perpignan, pourrait également

entrer à Barcelone, et s'emparer de cette ville ainsi que des forts qui

la dominent. Maître de Pampelune et des forts de Barcelone, Napoléon

avait deux bases solides pour les armées qui auraient à s'avancer sur

Madrid. Toutefois, bien que la crise lui semblât imminente à l'Escurial,

il ne voulait ni la précipiter, ni prendre trop ostensiblement le rôle

d'envahisseur, en portant des troupes ailleurs que sur la route de

Burgos, Valladolid, Salamanque, qui était celle du Portugal. La réunion

probable des troupes anglaises sur les côtes de la Péninsule ne pouvait

manquer de lui fournir plus tard des motifs spécieux d'introduire de

nouvelles forces dans l'intérieur de l'Espagne. En attendant il lui

suffisait de les tenir réunies sur la frontière. L'armée du général

Junot, composée des anciens camps de la Bretagne, avait laissé quelques

bataillons de dépôt, dont on pouvait former une division de trois à

quatre mille hommes, très-suffisante pour occuper Pampelune et contenir

la Navarre. Ces bataillons, au nombre de cinq, appartenaient aux 15e,

47e, 70e, 86e de ligne. Un bataillon suisse, cantonné dans le voisinage,

offrait le moyen de les porter à six. Napoléon ordonna de les réunir

immédiatement à Saint-Jean-Pied-de-Port, sous le commandement du général

Mouton, et d'y ajouter une compagnie d'artillerie à pied. Quant à la

division de Perpignan, il en chercha les éléments en Italie même. Il

avait là des régiments lombards et napolitains, bons à employer sous le

climat de l'Espagne, mais ayant besoin d'apprendre la guerre à l'école

des Français. La rentrée des troupes auxiliaires dans leur pays

permettait de disposer sur-le-champ d'une partie des régiments italiens

placés le plus près de France. Napoléon prescrivit donc à quatre

bataillons italiens, trois résidant à Turin, un à Gênes, de s'acheminer

sur Avignon. Un beau régiment napolitain, que son frère Joseph lui avait

déjà envoyé pour l'aguerrir, se trouvait près de Grenoble. Même ordre

lui fut adressé pour Avignon. Quatre escadrons lombards et napolitains,

formant 6 ou 700 chevaux, avec plusieurs compagnies d'artillerie, furent

dirigés sur le même point. Le régiment français qui sortait de la place

de Braunau, restituée aux Autrichiens, traversait les Alpes pour rentrer

en Italie. Sa route fut tracée de manière à l'envoyer dans le midi de la

France. Enfin les cinq régiments de chasseurs et les quatre régiments de

cuirassiers, transportés l'hiver dernier d'Italie en Pologne, avaient

leurs dépôts en Piémont, dépôts bien fournis d'hommes et de chevaux

comme tous ceux de l'armée. Napoléon en tira encore deux belles

brigades de cavalerie, qui formèrent sous le général Bessières une

division de 1,200 chevaux. En joignant à ces troupes quelques bataillons

français ou suisses résidant en Provence, il était possible de réunir à

Perpignan un corps de 10 à 12 mille hommes pour la Catalogne.

Ces dispositions prescrites pour les troupes qui ne devaient pas

encore passer les Pyrénées, Napoléon ordonna un nouveau mouvement à

celles qui les avaient déjà franchies. Il enjoignit au général Dupont,

dont une division s'était avancée jusqu'à Vittoria, de mettre en

mouvement les deux autres, de manière à les avoir toutes trois réunies

entre Burgos et Valladolid dans les premiers jours de janvier, avec

apparence de se diriger sur Salamanque et Ciudad-Rodrigo, c'est-à-dire

sur Lisbonne, mais avec la précaution d'observer le pont du Douro sur

la route de Madrid, afin d'être prêt à s'en emparer au premier besoin.

Il prescrivit au maréchal Moncey d'occuper avec le corps des côtes de

l'Océan les positions laissées vacantes par le général Dupont, et de

porter l'une de ses divisions vers Vittoria. Ces mouvements ne

pouvaient pas sensiblement augmenter les ombrages de la cour

d'Espagne, puisqu'ils avaient lieu sur la route de Lisbonne. Pour les

rendre plus naturels encore, Napoléon fit adresser par M. de

Beauharnais au ministère espagnol les avis les plus alarmants sur une

agglomération de forces anglaises à Gibraltar: agglomération

très-réelle d'ailleurs, et nullement supposée; car on venait

d'apprendre que le gouvernement britannique faisait évacuer la Sicile

presque entièrement, et se disposait à envoyer en Portugal les

troupes revenues de Copenhague. Il pressa vivement le cabinet espagnol

de pourvoir à la garde de Ceuta, de Cadix, du camp de Saint-Roch, des

Baléares, et, tout en lui donnant des avis utiles, il ajouta ainsi à

la vraisemblance des prétextes allégués pour l'introduction de

nouvelles troupes françaises en Espagne.

[En marge: Décrets de Milan.]

[En marge: Progrès des deux puissances maritimes dans la voie des

violences commerciales.]

Napoléon avait hâte d'expédier les affaires d'Italie pour revenir à

Paris, d'où il pourrait veiller de plus près à l'objet de ses

constantes préoccupations. Néanmoins il était une question qu'il

aurait été plus en mesure de résoudre à Paris qu'à Milan, parce qu'il

y aurait été entouré de plus de lumières, et sur laquelle cependant il

ne voulut pas remettre sa décision d'un seul jour. Cette question

était relative aux dernières ordonnances du conseil, rendues le 11

novembre par le gouvernement britannique, sur la navigation des

neutres. Par ces ordonnances, l'Angleterre venait de s'engager

davantage encore dans le système de la violence, et Napoléon, comme on

le pense bien, n'entendait pas rester en arrière. À un coup fort rude,

il avait à coeur de répondre immédiatement par un coup plus rude

encore. On connaît les pas déjà faits dans cette voie funeste. À la

prétention de saisir la propriété ennemie jusque sous le pavillon

neutre, et d'appliquer le droit de blocus à de vastes étendues de

côtes qu'il était matériellement impossible de bloquer, Napoléon avait

répondu d'abord par l'interdiction au commerce anglais de toutes les

côtes de l'Empire et des pays soumis à son influence; puis, son

irritation croissant en proportion des violences de l'amirauté, il

avait, par les fameux décrets de Berlin, déclaré les Îles Britanniques

en état de blocus, défendu le commerce des marchandises anglaises dans

tous les lieux où il dominait, ordonné partout leur saisie et leur

confiscation, et annoncé que tout vaisseau qui aurait touché soit à

l'un des trois royaumes, soit à l'une des colonies anglaises, serait

repoussé des ports appartenant à la France ou dépendant de sa volonté.

Divers décrets réglementaires avaient imposé aux bâtiments chargés de

denrées coloniales, l'obligation de porter avec eux des certificats

d'origine délivrés par les agents français. Toutes marchandises

privées de ces certificats étaient sujettes à confiscation. L'alliance

conclue avec la Russie et avec le Danemark, l'adhésion promise de

l'Autriche, l'obéissance assurée des deux gouvernements de la

Péninsule, allaient étendre au continent entier ces redoutables

dispositions.

[En marge: Ordonnances du conseil du 11 novembre rendues par la

couronne d'Angleterre.]

L'Angleterre avait fini par s'apercevoir que le système des

interdictions poussé à outrance lui était plus préjudiciable qu'à la

France, car elle avait encore plus besoin de vendre que le continent

d'acheter; que les denrées coloniales, dont elle avait opéré

l'accaparement presque général, car sa marine arrêtait sous divers

prétextes jusqu'aux bâtiments des États-Unis eux-mêmes, resteraient

invendues dans ses magasins; que ses produits manufacturés subiraient

le même sort; qu'elle souffrirait sous le rapport de l'importation

autant que sous celui de l'exportation, car elle ne pourrait recevoir

certaines matières premières qui lui étaient indispensables, telles

que les laines d'Espagne et les munitions navales du Nord; que dans

cet état du commerce la France aurait beaucoup moins à se plaindre,

car elle fournirait au continent les étoffes que ne fourniraient plus

les manufactures anglaises; que, relativement aux denrées coloniales,

il lui en arriverait ou par la course, ou par les navires échappés aux

croisières, une certaine quantité, qu'on lui ferait payer fort cher,

il est vrai, mais qui suffirait à ses besoins; et qu'après tout la

cherté du sucre et du café n'entraînerait jamais pour la France des

inconvénients aussi grands que ceux qu'entraînerait pour l'Angleterre

la suppression de tous les échanges. Le cabinet britannique avait donc

abandonné son système d'exclusion, et il avait imaginé de faciliter le

commerce général, mais en le forçant à passer tout entier par la

Grande-Bretagne, et en le constituant de plus son tributaire. En

conséquence il avait décidé, par trois ordonnances du conseil, datées

du 11 novembre 1807, que tout navire appartenant à une nation qui ne

serait pas en guerre déclarée avec la Grande-Bretagne, fût-elle plus

ou moins dépendante de la France, pourrait entrer librement dans les

ports du Royaume-Uni ou de ses colonies, se rendre ensuite où il

voudrait, moyennant qu'il eût touché en Angleterre, pour y porter des

marchandises ou en recevoir, et qu'il y eût acquitté des droits de

douane équivalant en moyenne à 25 pour cent. Tout bâtiment, au

contraire, qui n'aurait point touché aux ports de la Grande-Bretagne,

et aurait dans ses papiers des certificats d'origine délivrés par des

agents français, devait être saisi et déclaré de bonne prise. De la

sorte les navires de commerce (autant du moins que peuvent s'exécuter

des lois violentes sur l'immensité des mers) étaient contraints, de

quelque pays qu'ils vinssent, ou de s'arrêter en Angleterre pour y

payer des droits, ou d'aller s'y approvisionner de denrées et de

marchandises anglaises. Tout commerce devait donc passer par les ports

anglais, toute marchandise en venir ou y acquitter des droits. Grâce à

ces prescriptions, les Anglais avaient un moyen certain de nous

envoyer leurs denrées coloniales, qui ne portaient pas en elles-mêmes,

comme les toiles de coton, par exemple, la preuve de leur origine. Ils

appelaient en effet dans la Tamise les bâtiments neutres, les

chargeaient de sucre et de café, puis les convoyaient jusqu'à la vue

de nos côtes, afin de leur épargner la visite, et les introduisaient

ainsi dans nos ports ou ceux de Hollande, munis de faux papiers, qui

les faisaient passer pour neutres, venant directement d'Amérique.

[En marge: Décret rendu à Milan le 17 décembre, en représailles des

ordonnances du conseil du 11 novembre.]

En recevant à Milan, où il était alors, les ordonnances du 11

novembre, Napoléon écrivit d'abord à Paris pour demander au ministre

des finances et au directeur des douanes un rapport sur ces

ordonnances. Mais, ne pouvant se résigner à attendre leur réponse, il

rendit, le 17 décembre, un décret connu sous le titre de décret de

Milan, plus rigoureux encore que les précédents. Il s'était borné dans

le décret de Berlin à exclure des ports de l'Empire tout bâtiment qui

aurait touché en Angleterre; il alla plus loin cette fois, et il

déclara dénationalisé, partant de bonne prise, tout bâtiment qui

aurait abordé en Angleterre, ou dans ses colonies, et qui se serait

soumis à l'obligation d'y payer un droit. Par des mesures

réglementaires, il établit des peines sévères contre les capitaines et

les matelots coupables de fausses déclarations. Tandis que Napoléon

rendait ce décret, MM. Gaudin, Crétet, Defermon, Collin de Sussy,

répondant à ses questions, lui proposaient une mesure tendant à peu

près au même but, mais encore plus rigoureuse: c'était d'interdire

toute relation commerciale avec l'Empire français aux nations qui

n'auraient pas elles-mêmes cessé tout commerce avec l'Angleterre. Tel

quel, le décret de Milan suffisait pour fermer plus étroitement que

jamais les communications que l'Angleterre avait voulu rouvrir à son

profit. Mais on achetait cet avantage au prix d'un redoublement de

violence, qui devait bientôt fatiguer la France et ses alliés autant

que l'Angleterre elle-même.

[En marge: Divers actes relatifs au royaume d'Italie.]

[En marge: Adoption officielle d'Eugène de Beauharnais, et

transmission de la couronne d'Italie assurée à sa descendance.]

Sauf cette courte diversion, Napoléon donna tout le temps qui lui

restait à l'administration du royaume d'Italie. Conformément à la

convocation qu'ils avaient reçue, les trois colléges des Possidenti,

des Commercianti et des Dotti se réunirent à Milan vers la fin de

décembre, pour entendre la communication de plusieurs actes

essentiels. Par le premier de ces actes, Napoléon adoptait

officiellement comme son fils le prince Eugène de Beauharnais. Par le

second, il précisait les conséquences de cette adoption, en assurant

au prince Eugène la succession de la couronne d'Italie, et en

restreignant à cette couronne seule son droit d'hériter, ce qui

excluait la possibilité de succéder un jour à celle de France. Après

avoir établi ses frères et ses soeurs, il était naturel que Napoléon

satisfît à la plus vive peut-être de ses affections, à celle que lui

inspiraient les enfants de l'impératrice Joséphine, et surtout Eugène

de Beauharnais, qui le servait en Italie avec modestie, sagesse et

dévouement. Ce prince était fort estimé des Italiens, qui n'avaient

jamais vécu sous un gouvernement aussi doux et aussi éclairé, et qui,

depuis deux ans, se reposaient dans une tranquille paix des horreurs

de la guerre.

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 08 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 26 / 50 段