Depuis ce procès, et malgré le pardon accordé au prince des Asturies,

l'agitation n'avait cessé de croître en Espagne, tant au sein de la

cour qu'au sein du pays lui-même. Le prince des Asturies, que son

abjecte soumission, sa lâche trahison envers ses amis, auraient dû

déshonorer, était au contraire adoré d'une nation qui, ne trouvant pas

un autre prince à aimer dans cette famille dégénérée, se plaisait à

tout excuser chez lui, et imputait à ses ennemis, à leurs menaces, à

leur tyrannie, ce qu'il y avait eu d'équivoque dans sa conduite. La

demande d'une princesse française adressée par Ferdinand à Napoléon,

demande désormais bien connue, avait tourné les yeux de la nation

comme ceux du prince vers le haut protecteur qui réglait en ce moment

les destinées du monde. Les troupes françaises déjà entrées sur le

territoire espagnol, celles qui s'accumulaient entre Bordeaux et

Bayonne, excédant de beaucoup la force nécessaire à l'occupation du

Portugal, accréditaient l'opinion que ce puissant protecteur songeait

à se mêler des affaires de l'Espagne, et la nation tout entière se

plaisait à croire que ce serait dans le sens de ses désirs,

c'est-à-dire pour renverser le favori, reléguer la reine dans un

couvent, Charles IV dans une maison de chasse, et donner la couronne à

Ferdinand VII uni à une princesse française. L'attitude de M. de

Beauharnais ne faisait que favoriser ces illusions. Cet ambassadeur,

plein d'aversion pour le favori, induit par ses rapports secrets avec

le prince des Asturies à lui porter de l'intérêt, se flattant que ce

prince épouserait bientôt une princesse française qui était sa parente

(mademoiselle de Tascher), abondait dans tous les sentiments des

Espagnols eux-mêmes, et ceux-ci, croyant que le représentant de la

France avait ordre d'être tel qu'il se montrait, se prenaient pour

Napoléon et les Français d'un enthousiasme croissant, au point que nos

troupes, au lieu d'être pour le peuple le plus défiant de la terre un

sujet d'alarme, étaient au contraire devenues pour lui un sujet

d'espérance.

Vainement quelques esprits plus avisés se disaient-ils que pour

renverser un favori abhorré de la nation espagnole il ne faudrait pas

tant de soldats, qu'il suffirait pour le précipiter dans le néant d'un

signe de tête du tout-puissant empereur des Français; que ces troupes

qui s'accumulaient étaient peut-être les instruments longuement

préparés d'une résolution plus grave, tendant à exclure les Bourbons

de tous les trônes de l'Europe; vainement quelques esprits plus

clairvoyants faisaient-ils ces remarques: elles ne se propageaient

pas, parce qu'elles étaient contraires à la passion qui possédait tous

les coeurs.

[En marge: Profondes inquiétudes de la cour.]

[En marge: Sinistres pressentiments de l'agent Yzquierdo, communiqués

à la cour d'Espagne.]

La crainte, inspirant mieux la reine et le favori, leur ouvrait les

yeux sur leur propre danger. Ils sentaient tous les deux, et la reine

avec plus de vivacité que son amant, quel mépris ils devaient inspirer

au grand homme qui dominait l'Europe. Ils sentaient à quel point leur

lâche incapacité était au-dessous de ses grands desseins, et le voile

dont il couvrait ses intentions ajoutait encore à leurs pressentiments

la terreur qui naît de l'obscurité. Bien que Napoléon eût signé le

traité de Fontainebleau, que par ce traité il eût reconnu Emmanuel

Godoy prince souverain des Algarves, ils n'étaient l'un et l'autre que

médiocrement rassurés. D'abord Junot venait de s'emparer de

l'administration entière du Portugal, sans en excepter les provinces

occupées par les troupes espagnoles. Ensuite Napoléon avait voulu que

le traité de Fontainebleau continuât à rester secret. Pourquoi ce

secret, lorsque le Portugal se trouvait au pouvoir des troupes

alliées, que la maison de Bragance était partie, et avait en quelque

sorte par son départ laissé le trône vacant? À ces questions

inquiétantes venaient s'ajouter les lettres de l'agent Yzquierdo, qui

ne pouvait dissimuler à son patron les appréhensions dont il

commençait à être saisi. Ces appréhensions ne reposaient, il est vrai,

sur aucun fait précis, car Napoléon n'avait dit à personne sa pensée

sur l'Espagne, et n'avait pu la dire, incertain encore de ce qu'il

ferait. Mais ce penchant fatal à remplacer partout la famille de

Bourbon par la sienne, penchant qui dominait son âme au point de lui

faire oublier toute prudence, quelques esprits doués de clairvoyance

le pressentaient, et Napoléon, sans avoir parlé, était deviné par plus

d'un observateur. Le silence qu'il gardait, tout en se livrant à des

préparatifs très-apparents, avait surtout frappé l'agent Yzquierdo,

l'homme le plus habile à découvrir ce qu'on voulait lui cacher, et ce

dernier ne cessait d'écrire au prince de la Paix que, bien que

Napoléon fût parti pour l'Italie, qu'autour de ses ministres et de ses

confidents il ne circulât aucun propos, pourtant il y avait dans tout

ce qu'il voyait un mystère qui le remplissait d'inquiétude.

[En marge: Agitations croissantes de la reine.]

[En marge: Efforts du prince de la Paix pour calmer l'exaspération de

la reine.]

[En marge: Scandaleux témoignages de faveur prodigués au prince de la

Paix par la reine et le roi.]

Aussi le prince de la Paix et la reine étaient-ils singulièrement

agités. La reine, souvent indisposée, cachant son trouble sous un

calme affecté, son âge sous les parures les plus recherchées, laissait

néanmoins échapper malgré elle de fréquents éclats de colère. Elle

remplissait le palais de ses emportements, demandait le sacrifice de

tous ceux qu'elle croyait ses ennemis, exprimait follement la volonté

de faire tomber la tête du chanoine Escoïquiz et du duc de

l'Infantado, et s'indignait contre l'obséquieux ministre de la justice

Caballero, qui, tout tremblant, se bornait à opposer à ses désirs les

difficultés naissant d'anciennes lois du royaume, inviolées et

inviolables. Elle allait jusqu'à déclarer ce ministre un traître,

vendu à Ferdinand. Celui-ci de son côté, mécontent de ce même

ministre, l'appelait un vil exécuteur des volontés de sa mère, et se

promettait d'en tirer plus tard une vengeance éclatante. Le prince de

la Paix croyant, dans son intérêt même, utile de calmer la reine, la

comblait de prévenances, et avait passé pour elle d'une indifférence

insultante à des attentions de tous les moments. Bien qu'il allât le

soir chez les demoiselles Tudo reposer son âme des fatigues de

l'intrigue et de la crainte, il prodiguait le matin à cette reine

exaspérée les soins d'un courtisan fidèle; et l'on voyait ces deux

amants, qu'à leurs infidélités nombreuses on avait dû croire dégoûtés

l'un de l'autre, ramenés par des terreurs et des haines communes à une

intimité qui présentait tous les semblants de l'amour. En public, la

reine témoignait au prince de la Paix un redoublement d'affection, et

se plaisait à braver par ses témoignages la pudeur des assistants et

l'aversion de ses ennemis. La cour était déserte. Tout ce qu'il y

avait d'honnête l'avait abandonnée. Quand la famille royale paraissait

hors des jardins de l'Escurial, le peuple restait silencieux, excepté

pour le prince des Asturies, qu'il poursuivait de ses acclamations, au

point que la reine avait fait rendre une ordonnance de police par

laquelle toute acclamation était interdite. Elle avait poussé

l'extravagance de ses volontés jusqu'à ordonner un _Te Deum_, pour

remercier le ciel de la protection miraculeuse qu'il avait accordée au

roi, en déjouant les complots du prince des Asturies. Entre les

membres de la grandesse, tous convoqués, quatre seulement avaient

paru, deux Espagnols, deux étrangers, consternés tous les quatre de

leur propre bassesse. Au sortir de l'église, la reine avait montré à

Emmanuel Godoy une tendresse, une familiarité outrageantes pour les

assistants; et l'infortuné Charles IV lui-même n'apercevant rien de

ces infamies, mais sentant confusément le péril de la situation, avait

mis sans le vouloir le comble au scandale, en s'appuyant sur le bras

du favori, comme sur un bras puissant duquel il espérait son salut.

Déplorable spectacle, honteux non-seulement pour le trône, mais pour

l'humanité elle-même, dont la dégradation, manifestée en si haut lieu,

devenait plus éclatante!

Chaque soir le prince de la Paix allait, comme nous l'avons dit, chez

les demoiselles Tudo épancher les douleurs de son âme, fort souffrante

quoique légère. Dans cette maison où les curieux venaient chercher des

nouvelles, on avait conçu et témoigné une grande joie du traité de

Fontainebleau, joie bientôt empoisonnée par l'ordre reçu de Paris de

tenir le traité secret, par l'entrée continuelle des troupes

françaises, par les lettres de l'agent Yzquierdo. Comme le public se

plaisait à recueillir tout ce qui était défavorable au prince de la

Paix, ses affidés tâchaient d'opposer au torrent des mauvaises

nouvelles un torrent contraire, citant avec exagération tous les

signes de faveur obtenus de la cour des Tuileries. Ainsi, malgré

l'ordre de tenir secret le traité de Fontainebleau, on en avait

raconté toutes les particularités chez les demoiselles Tudo, et on

l'avait fait avec le plus grand détail. On avait dit que le nord du

Portugal était donné à la reine d'Étrurie, le midi au prince de la

Paix, constitué prince souverain des Algarves, et le milieu réservé

pour en disposer plus tard. On motivait ainsi la présence des armées

françaises; et quant à leur nombre, fort supérieur à ce qu'une simple

occupation du Portugal aurait exigé, on l'expliquait par les grands

projets de Napoléon sur Gibraltar. Afin de prévenir le fâcheux effet

que devait produire l'entrée des autres corps prochainement attendus,

on disait que l'armée française serait au moins de quatre-vingt mille

hommes, que le prince de la Paix la commanderait en personne, que par

conséquent il n'y avait pas à s'en alarmer. Quant au procès contre les

complices du prince des Asturies, qui indignait tout le monde, et que

Napoléon, disait-on, ne laisserait pas achever, les amis du prince de

la Paix répondaient que la cour avait des nouvelles de Paris, que

Napoléon avait déclaré l'affaire de l'Escurial une affaire étrangère à

la France, et qu'il approuvait fort la punition d'intrigants qui

avaient voulu ébranler le trône.

[En marge: Soin du prince de la Paix de faire sortir de Madrid ses

objets les plus précieux.]

[En marge: Bruits généralement répandus d'un prochain départ de la

famille royale pour l'Amérique.]

Ni le prince de la Paix, ni les femmes de rang si différent qui

s'intéressaient à son sort, ne croyaient beaucoup à ces nouvelles. La

crainte les tourmentait, et leur inspirait des précautions de la

nature de celles qu'on prend en Orient contre la fortune ou contre la

tyrannie. Ainsi on accumulait chez le prince de la Paix l'or et les

pierreries. On démontait de superbes parures, pour en détacher les

diamants qu'on transportait chez lui, avec de fortes valeurs en

numéraire. Chacun avait pu voir la nuit des mulets chargés sortir de

sa demeure, les uns dirigés vers Cadix, les autres vers le Ferrol. Le

peuple, suivant sa coutume, exagérait ces faits, et les grossissait

démesurément. Il parlait de cinq cents millions en espèces, amassés

chez le prince de la Paix, et partis ensuite en plusieurs convois pour

des destinations inconnues. Ces récits fabuleux, concordant avec la

fuite de la maison de Bragance, avaient fait naître de toutes parts la

supposition que le prince de la paix voulait entraîner la famille

royale au Mexique, pour prolonger au delà des mers un pouvoir qui

expirait en Europe. Propagée avec une incroyable rapidité, cette

supposition avait indigné tous les Espagnols. L'idée de voir la

famille royale d'Espagne fuir lâchement comme la famille royale de

Portugal, emmener prisonnier un prince adoré, laisser à Napoléon un

royaume vacant, les révoltait, et cette crainte avait ajouté, s'il

était possible, à la fureur populaire qu'excitait le favori. Toutes

les semaines, le bruit que les richesses de la couronne avaient été

emballées pour être secrètement emportées à Cadix, et que le prince de

la Paix allait conduire la famille royale à Séville, se répandait

comme une sinistre rumeur, soulevait les esprits, déchaînait les

langues, s'évanouissait ensuite pour un moment, quand les faits ne

venaient pas le confirmer, et renaissait de nouveau comme les sourds

mugissements qui précèdent la tempête.

[En marge: Vérité des bruits de départ.]

[En marge: Raisons que fait valoir le prince de la Paix en faveur de

la retraite en Amérique.]

Et quelque faux que soient, en général, les bruits qui circulent chez

un peuple agité, ceux-ci n'étaient pas sans fondement. Bien avant la

fuite de la maison de Bragance, le projet de cette fuite avait été

communiqué à la cour de Madrid, soumis à son jugement, discuté avec

elle, à ce point qu'il en avait été parlé à l'ambassadeur de France.

Frappé de cet exemple, le prince de la Paix, quand il désespérait de

sa situation, aimait à rêver en Amérique un asile où il irait chercher

le repos, la sécurité, la continuation de son pouvoir. Il s'en était

ouvert à la reine, à qui ce projet convenait fort, et, pour y disposer

le roi, il avait commencé à l'effrayer des intentions de Napoléon.

Après lui avoir dit sur ce sujet plus qu'il ne savait, mais pas plus

qu'il n'y avait, il s'était longuement étendu sur un plan de fuite en

Amérique, comme sur le parti le plus sûr, le plus profitable même à

l'Espagne. Résister aux armées de Napoléon, suivant le prince de la

Paix, était impossible. On pouvait lutter, mais pour finir par

succomber devant celui que l'Europe entière avait vainement essayé de

combattre, et dans cette lutte on perdrait non-seulement l'Espagne,

mais le magnifique empire des Indes, cent fois plus beau que le

territoire européen de la maison de Bourbon. Les provinces

d'outre-mer, déjà fort remuées par le soulèvement des colonies

anglaises, ne demandant qu'à se déclarer indépendantes, fort

travaillées en ce sens par les agents britanniques, profiteraient de

la guerre qui absorberait les forces de la métropole pour secouer le

joug de celle-ci, et ainsi, outre les Espagnes, on se verrait enlever

le Mexique, le Pérou, la Colombie, la Plata, les Philippines. Au

contraire, en se réfugiant aux colonies, on les maintiendrait par la

présence de la famille régnante, qu'elles seraient heureuses d'avoir à

leur tête pour former un empire indépendant; et si Napoléon, toujours

plus odieux à l'Europe, à mesure qu'il devenait plus puissant,

finissait par succomber, on reviendrait sur l'ancien continent, plus

assuré de la fidélité des provinces d'Amérique avec lesquelles on

aurait resserré ses liens, et ayant dans l'intervalle échappé, par un

simple voyage, au bouleversement général de tous les États. Si, au

contraire, le tyran de l'ancien monde devait mourir sur son trône

usurpé et y laisser sa dynastie consolidée, on trouverait dans le

Nouveau-Monde un empire rajeuni, qui avait de quoi faire oublier tout

ce qu'on aurait abandonné en Europe.

[En marge: Répugnance de Charles IV à l'égard de tout parti décisif.]

[En marge: Charles IV veut qu'on fasse comme Ferdinand, et qu'on

cherche à s'attacher Napoléon par un mariage.]

[En marge: Charles IV exige que la demande clandestine de mariage

faite par Ferdinand soit officiellement renouvelée au nom de la

couronne d'Espagne.]

Ces idées, les seules fortes et sensées qu'eût jamais conçues le

favori, car, si on renonçait à disputer l'Espagne par une résistance

héroïque, ce qu'il y avait de mieux c'était de conserver à la nation

les deux Indes, et à la famille régnante un trône quelque éloigné

qu'il fût, ces idées étaient de nature à bouleverser Charles IV. Se

défendre par les armes, il n'y songeait certainement pas. S'en aller

de l'Escurial à Cadix, s'embarquer, traverser les mers, se priver pour

jamais des chasses du Pardo, l'épouvantait presque autant qu'une

bataille. Il aimait mieux repousser loin de lui ces sinistres

prévisions, et se jeter, disait-il, dans les bras de son _magnanime

ami Napoléon_. Il faut ajouter, à l'honneur de ce bon et malheureux

prince, que, malgré sa médiocrité, il sentait pourtant ce que Napoléon

avait de grand, qu'il admirait ses exploits, et que s'il eût été

capable de quelques efforts, il les eût faits pour l'aider à battre

l'Angleterre, dans l'intérêt des deux pays, qu'il comprenait quand il

lui arrivait d'y penser. Aussi répondait-il à ceux qui lui parlaient

de retraite lointaine, qu'il fallait chercher à deviner les intentions

de Napoléon, et s'y conformer, car, au fond, elles ne pouvaient pas

être mauvaises; que le prince des Asturies, après tout, n'avait pas

été si mal inspiré en demandant pour épouse une princesse de la

famille Bonaparte; que c'était un moyen de resserrer l'alliance des

deux pays, de faire cesser la haine des deux races; qu'il n'était pas

possible que Napoléon, quand il aurait donné à Ferdinand l'une de ses

filles adoptives, voulût la détrôner. Il était un héros trop grand,

trop magnanime, pour commettre un tel manque de parole. C'était

peut-être pour la première fois de sa vie que l'infortuné roi, dont

l'esprit s'éveillait sous l'aiguillon des circonstances, concevait une

idée à lui, et paraissait y tenir. Il avait déjà pensé à ce mariage du

prince héritier de la couronne avec une nièce de Napoléon, et il

n'avait pas de violence à se faire pour adopter un tel projet. Il

voulait donc que la demande faite par Ferdinand, d'une manière

irrégulière, fût renouvelée régulièrement au nom de la couronne

d'Espagne, avec la solennité convenable, et les pouvoirs nécessaires

pour traiter. Si Napoléon acceptait, il était lié envers la maison de

Bourbon; s'il refusait, on saurait ce qu'il fallait croire de ses

intentions, et il serait temps alors de songer à la retraite.

[En marge: Répugnance de la reine et du prince de la paix pour le

mariage proposé.]

Rien ne pouvait être plus désagréable à la reine et au favori que

l'idée d'un tel mariage; car Ferdinand, époux d'une princesse

française, protégé de Napoléon, protecteur à son tour de la maison

d'Espagne, serait devenu tout-puissant. La chute du favori et la

destruction de l'influence de la reine devaient s'ensuivre. Mais ne

pas renouveler pour le compte de la couronne la proposition de

Ferdinand, c'était déclarer qu'il avait eu tort, non-seulement dans la

forme, mais dans le fond; c'était laisser voir à Napoléon qu'on ne

voulait pas de son alliance; c'était se priver d'un moyen assuré de

sonder ses intentions, et surtout se priver d'arguments indispensables

auprès de Charles IV, pour lui faire approuver le projet de fuite en

Amérique. Ces raisons furent celles qui ramenèrent la reine et le

favori à l'idée de demander une princesse française, c'est-à-dire de

renouveler, au nom de la couronne, la proposition clandestine de

Ferdinand. C'était la seule fois peut-être qu'il eût fallu débattre

une résolution avec Charles IV, la seule fois assurément, pendant tout

son règne, qu'une de ses volontés fût devenue celle du gouvernement.

[En marge: Lettre de Charles IV à Napoléon pour demander la main d'une

princesse française.]

En conséquence, on fit écrire par Charles IV une lettre des plus

affectueuses, pour prier Napoléon d'unir l'héritier de la couronne

d'Espagne à une princesse de la maison Bonaparte. On ne se borna pas à

cette demande. On réclama de Napoléon, dans une seconde lettre jointe

à la première, l'exécution immédiate du traité de Fontainebleau, la

publication de ce traité, et l'entrée en possession pour les

copartageants des provinces portugaises du lot qui leur revenait à

chacun. Cette réclamation, inspirée par le prince de la Paix, lui

tenait fort à coeur, car il était impatient de se voir proclamer

prince souverain; elle était en outre dans les intérêts bien entendus

de la maison d'Espagne, puisque, par ce traité, Charles IV avait reçu

de Napoléon la garantie de ses États, et le titre de roi des Espagnes

et d'empereur des Amériques. La publication du traité de Fontainebleau

eut été, dans le moment, un préservatif puissant contre les projets

vrais ou supposés d'invasion.

En attendant cette publication, on ne s'était pas fait faute, comme

nous l'avons dit, de commettre des indiscrétions de tout genre, et de

divulguer le traité tout entier. On débitait publiquement dans les

rues de Madrid, en exagérant même les assertions de la maison Tudo,

que le prince de la Paix allait être déclaré roi de Portugal, Charles

IV empereur des Indes; qu'en un mot la faveur de Napoléon à l'égard

d'Emmanuel Godoy allait se manifester d'une manière éclatante. Dans

les instants fort courts où l'on ajoutait foi à ces bruits, on ouvrait

les yeux à moitié; on disait que, sans doute, Napoléon se préparait à

détrôner les derniers Bourbons comme il avait détrôné tous les autres,

qu'il était d'accord avec Godoy pour se les faire livrer, et qu'il lui

donnait le Portugal, pour que Godoy à son tour lui donnât l'Espagne.

On calomniait ainsi ce personnage si difficile à calomnier; car, s'il

était vrai qu'il eût asservi, avili et perdu ses maîtres, il n'était

pas vrai qu'il les eût trahis en faveur de Napoléon. Heureusement pour

la popularité de Napoléon en Espagne, ces bruits ne trouvaient pas

longue créance. M. de Beauharnais, à qui sa cour laissait tout

ignorer, affirmait qu'il n'avait aucune connaissance de ce traité, et

avec tant de bonne foi que personne ne doutait de sa parole. On

prenait donc les assertions des amis du favori pour une de leurs

vanteries accoutumées, et on recommençait à croire ce qui plaisait,

c'est-à-dire que Ferdinand allait devenir d'abord l'époux d'une fille

adoptive de Napoléon, puis roi, et qu'ainsi disparaîtrait l'odieuse

faction qui opprimait et déshonorait l'Escurial. Et, chose singulière,

dans cette triste et sombre histoire de la chute des Bourbons

d'Espagne, tandis que le prince de la Paix demandait à Paris

l'autorisation de publier le traité de Fontainebleau, M. de

Beauharnais y demandait de son côté l'autorisation de le démentir.

[En marge: Les courriers de Madrid ne peuvent joindre Napoléon qu'en

Italie.]

Les lettres de Charles IV, les dépêches de M. de Beauharnais, avaient

un long trajet à parcourir pour rejoindre Napoléon alors en Italie, et

voyageant de ville en ville avec sa rapidité accoutumée. Dans l'état

des communications à cette époque, il ne fallait pas moins de sept

jours pour aller de Madrid à Paris, pas moins de cinq pour aller de

Paris à Milan; et si Napoléon était en ce moment en course, soit à

Venise, soit à Palma-Nova, les dépêches d'Espagne lui arrivaient

quelquefois quatorze et quinze jours après leur départ. Il en fallait

autant pour l'envoi des réponses, et ces délais convenaient à

Napoléon, qui aurait voulu ralentir la marche du temps, tant il lui en

coûtait de prendre des résolutions relativement à l'Espagne, partagé

qu'il était entre le désir de détrôner partout les Bourbons, et

l'appréhension des moyens violents et odieux qu'il lui faudrait

employer pour y réussir.

[En marge: Voyage de Napoléon en Italie.]

[En marge: Création d'une commune au Mont-Cenis.]

[En marge: Séjour de Napoléon à Venise.]

[En marge: Travaux ordonnés à Venise pour lui rendre l'usage de son

port, et préparer le retour de son ancienne prospérité commerciale.]

[En marge: Entrevue de Napoléon avec Lucien Bonaparte à Mantoue.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 08 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 25 / 50 段