Il résolut de partir le 20 novembre d'Alcantara, et de franchir la

frontière du Portugal par la droite du Tage, tandis que le général

Carafa la franchirait par la gauche. Sans doute il eût beaucoup mieux

valu passer le Tage, s'enfoncer plus avant dans l'Estramadure, gagner

Badajoz, et prendre la grande route de Badajoz à Elvas, que suivent

ordinairement les Espagnols, à travers l'Alentejo, province unie et

d'un parcours facile. Mais il fallait descendre la Péninsule jusqu'à

Badajoz, faire ensuite un long détour à droite pour gagner Lisbonne.

Napoléon ordonnant de Paris, d'après la seule inspection de la carte,

et préférant la route qui menait le plus vite à Lisbonne, avait

prescrit de suivre la droite du Tage, d'Alcantara à Abrantès, tandis

que les Espagnols en suivraient la gauche. On s'assurait ainsi, outre

l'avantage de la célérité, celui de n'avoir pas à opérer plus tard un

passage du Tage, lorsqu'on approcherait de Lisbonne. Toutefois, si

Napoléon avait pu savoir qu'on rencontrerait en Portugal des pluies

torrentielles, que par la négligence des alliés l'armée arriverait à

Alcantara exténuée de faim et de fatigue, il aurait mieux aimé perdre

quelques jours que de poursuivre une marche qui allait bientôt

ressembler à une déroute. Mais ici commençaient à se révéler les

inconvénients funestes d'une politique extrême, qui voulant agir

partout à la fois, sur la Vistule et sur le Tage, à Dantzig et à

Lisbonne, était obligée d'ordonner de très-loin, et de se servir de

faibles soldats ou de généraux inexpérimentés, quand les soldats

robustes et les généraux habiles se trouvaient employés ailleurs. Il y

a des lieutenants qui pèchent par mollesse, d'autres par excès de

zèle. Ceux-ci sont les plus rares, et en général les plus utiles,

quoique souvent dangereux. Le brave Junot était de ces derniers. Il

n'hésita donc pas à partir d'Alcantara le 20 novembre, en renvoyant,

comme nous l'avons dit, une partie des troupes espagnoles, qui

semblaient peu sûres, et en confiant aux autres le soin de border la

gauche du Tage, tandis qu'il en suivrait la droite. D'une armée qui

avait été à Bayonne de 23 mille hommes présents sous les armes sur 26,

il en amenait 15 mille au plus avec lui: non pas que les autres

fussent tous morts ou perdus, mais parce qu'ils étaient incapables de

continuer cette marche précipitée. Il s'avança le long du Tage par des

sentiers attachés au flanc des montagnes, réduit sans cesse à monter

ou à descendre, tantôt s'élevant sur la croupe des contre-forts qui se

détachent du Beyra, tantôt s'enfonçant dans les ravins profonds qui

les séparent, ayant la cime des monts à sa droite, le fleuve à sa

gauche. Il dirigea ses deux divisions d'infanterie sur Castel-Branco

par deux chemins différents. La première prit le chemin de

Idanha-Nova, la seconde celui de Rosmaniñal. Elles avaient l'une et

l'autre à leur suite quelques troupes légères espagnoles. Le temps

était toujours affreux, la pluie continuelle, la route presque

impraticable. La première division, que commandait le général Laborde,

ayant eu à franchir un torrent débordé, plus large, plus profond que

les autres, ce brave général mit pied à terre, entra dans l'eau

jusqu'à la poitrine, et resta dans cette position jusqu'à ce que tous

ses soldats eussent passé. On ne vécut à la couchée qu'avec de la

viande de chèvre, des glands, et une once de pain par homme. On arriva

le lendemain à Castel-Branco, où les deux divisions se trouvèrent

réunies, dans un état difficile à décrire. La première arrivée, qui

avait eu moins de difficultés à vaincre, alla bivouaquer au dehors,

pour laisser à celle qui la suivait, et qui était encore plus

fatiguée, l'avantage de se loger dans l'intérieur de Castel-Branco. On

avait mis des gardes à chaque four, afin d'empêcher le pillage. Grâce

à ce soin, on put distribuer deux onces de pain par homme. On manqua

de viande, mais on eut du riz, des légumes et du vin. Les soldats

étaient pâles, défigurés, et presque tous pieds nus. S'arrêter, c'eût

été s'exposer à mourir de faim, sans compter l'inconvénient de perdre

un temps précieux. On repartit donc dans l'espoir d'atteindre

Abrantès, ville riche et peuplée, située hors de la région des

montagnes, dans un pays ouvert et fertile. On y marcha sur deux

colonnes, l'une formée de la première division par Sobreira-Formosa,

l'autre formée de la deuxième division par Perdigao. La première avait

quatorze lieues à parcourir, quatre ou cinq torrents à traverser. La

pluie les avait tellement grossis qu'on ne pouvait les franchir sans

danger. Les soldats faisaient la chaîne avec leurs fusils pour se

défendre contre la violence des eaux. Quelques-uns débiles ou exténués

étaient parfois entraînés. Les officiers, pleins de dévouement,

voulant donner aux plus forts l'exemple de secouer les plus faibles,

prenaient eux-mêmes sur leurs épaules les soldats incapables de

passer, et les aidaient ainsi à franchir les torrents. Sur la route on

trouva un seul village, celui de Sarcedas, et les soldats mourant de

faim le pillèrent, malgré les efforts du général en chef pour les en

empêcher. Le soir on n'arriva à Sobreira-Formosa qu'à onze heures,

dans un véritable état de désespoir. Pendant la première heure, il n'y

eut qu'un sixième des hommes réunis. On trouva des châtaignes, quelque

bétail, et on en vécut. La deuxième division, pour se rendre à

Perdigao, avait essuyé de son côté de cruelles souffrances.

Le reste de la route jusqu'à Abrantès était moins affreux par les

aspérités du sol, mais tout autant par la stérilité et le dénûment.

Enfin, après des fatigues et des privations inouïes, on arriva le 24 à

Abrantès au nombre de quatre à cinq mille hommes, pâles, défaits, les

pieds en sang, les vêtements déchirés, et avec des fusils hors de

service, car les soldats en avaient fait des bâtons pour s'aider à

passer les torrents, ou à gravir les montagnes. Arriver dans cet état

au milieu d'une ville très-peuplée, c'eût été lui donner la tentation

de fermer ses portes à de tels assaillants, et de se défendre contre

eux rien qu'en les laissant mourir de faim. Mais heureusement les

immortelles victoires remportées, dans toutes les parties du monde,

par les vieux soldats de la France, protégeaient nos jeunes troupes

quelque part qu'elles se trouvassent. Le renom de l'armée française

était tel qu'à son approche il n'y avait dans les populations qu'un

sentiment, celui de la satisfaire en lui fournissant au plus tôt ce

dont elle avait besoin. Si on avait le temps de la connaître, on

cessait bientôt de la détester, sans cesser de la craindre, et on lui

offrait de bonne volonté ce que le premier jour on lui avait offert

sous une impression de terreur.

[En marge: Arrivée de l'armée française à Abrantès.]

Le général en chef avait précédé son armée à Abrantès pour préparer

d'avance les secours que réclamait son triste état. Les habitants se

prêtèrent à tout ce qu'il voulut. On réunit du bétail, du pain en

abondance, et, pour la première fois depuis leur départ de Salamanque,

c'est-à-dire depuis douze jours, les soldats reçurent la ration

complète. On leur procura des vins excellents, de la chaussure, des

vêtements, des moyens de transport. On put même envoyer en arrière des

voitures pour recueillir les hommes fatigués ou malades. Le temps

n'était pas encore redevenu serein et sec; mais on se trouvait dans un

beau pays, uni, chaud, couvert d'orangers, exhalant les doux parfums

du Midi, présentant le spectacle du bien-être et de la richesse.

L'effet sur ces jeunes soldats, accessibles à toutes les sensations,

fut prompt, et ils passèrent en deux jours du plus sombre désespoir à

une sorte de joie et de confiance. Beaucoup d'entre eux étaient encore

engagés au milieu des rochers du Beyra; mais ils venaient peu à peu,

par bandes détachées, recevoir à leur tour la douce impression d'une

belle contrée, abondante en ressources de tout genre.

Junot fit réparer les armes, et, réunissant les compagnies d'élite,

forma une colonne de quatre mille hommes, en état de continuer la

marche sur Lisbonne. Ayant prévenu par sa célérité une résistance qui,

dans les montagnes du Beyra, aurait pu devenir invincible, il avait

recueilli un premier prix de ses efforts. Mais il aurait voulu arriver

à Lisbonne, de manière à saisir au passage tout ce qui allait

s'échapper de cette capitale. Ce second succès était presque

impossible à obtenir.

[En marge: Événements qui se préparaient à Lisbonne pendant la marche

de l'armée française.]

En ce moment une incroyable confusion régnait à Lisbonne. Le prince

régent, qui gouvernait pour sa mère, atteinte de démence, avait flotté

entre mille résolutions contraires. Il avait essayé, d'accord avec le

cabinet de Londres, de faire accepter à Napoléon un moyen terme, qui

consistait à fermer ses ports aux Anglais, sans confisquer leurs

propriétés. Napoléon s'y étant refusé, le prince régent était retombé

dans d'affreuses perplexités. Ses ministres, partagés sur la conduite

à suivre, conseillaient, les uns de vivre comme on avait toujours

vécu, c'est-à-dire de rester attachés à l'Angleterre, et de résister

aux Français avec le secours de celle-ci; les autres de sortir des

errements du passé, d'entrer dans les vues de la France, de chasser

les Anglais, et de s'épargner ainsi une invasion étrangère. D'autres

encore proposaient un troisième parti, dont nous avons déjà parlé,

celui de fuir au Brésil, en livrant la malheureuse patrie des Bragance

aux Anglais et aux Français, qui allaient s'en disputer les lambeaux.

Au milieu de ces pénibles hésitations, le prince régent, dès qu'il

avait appris la marche de l'armée française sur Valladolid, avait

accédé à toutes les demandes de Napoléon, déclaré la guerre à la

Grande-Bretagne, décrété la saisie de toutes ses propriétés, en

donnant toutefois aux commerçants anglais le temps d'emporter ou de

vendre ce qu'ils possédaient de plus précieux. Il avait enfin dépêché

à la rencontre du général Junot, pour arrêter l'armée française, des

messagers, qui malheureusement la cherchaient sur les routes où elle

n'était pas. Lord Strangford, ambassadeur d'Angleterre, avait pris ses

passe-ports, et s'était retiré à bord de la flotte anglaise, qui avait

immédiatement commencé le blocus du Tage.

[En marge: La famille royale, n'ayant pu fléchir l'armée française par

ses offres de soumission, prend la résolution de fuir au Brésil.]

[En marge: Embarquement de la cour et des principales familles à bord

de l'escadre portugaise.]

L'apparition imprévue de l'armée française sur la route d'Alcantara à

Abrantès, sans qu'aucun des émissaires envoyés pût ralentir sa marche,

fit naître une indicible terreur dans l'âme du régent, terreur

partagée par tous ses parents et conseillers. L'idée de fuir prit

alors le dessus sur toutes les autres. Lord Strangford, sachant ce qui

se passait, s'empressa de reparaître à Lisbonne, en apportant des

nouvelles de Paris, qui avaient passé par Londres, et qui annonçaient

la résolution prise par Napoléon de détrôner la maison de

Bragance[27]. Ces nouvelles et sa présence décidèrent définitivement

le départ de la famille royale pour le Brésil. On avait, dans la

supposition qu'il faudrait peut-être fermer le Tage aux Anglais, armé,

tant bien que mal, ce qui restait de la flotte portugaise,

c'est-à-dire un vaisseau de quatre-vingts, sept de soixante-quatorze,

trois frégates et trois bricks. La nouvelle de l'entrée de Junot à

Abrantès, auquel il suffisait de trois marches pour arriver à

Lisbonne, ayant été connue dans cette capitale le 27 novembre, on mit

à bord la famille royale et une partie de l'aristocratie, avec ce

qu'elle pouvait emporter de ses effets précieux. Par un temps affreux,

une pluie battante, on vit les princes, les princesses, la reine-mère

les yeux égarés par la folie, presque toutes les personnes composant

la cour, beaucoup de grandes familles, hommes, femmes, enfants,

domestiques, au nombre de sept ou huit mille individus, s'embarquer

confusément sur l'escadre, et sur une vingtaine de grands bâtiments

consacrés au commerce du Brésil. Le mobilier des palais royaux et des

plus riches maisons de Lisbonne, les fonds des caisses publiques,

l'argent que le régent avait pris soin d'amasser depuis quelque temps,

celui que les familles fugitives avaient pu se procurer, tout gisait

sur les quais du Tage, à moitié enfoui dans la boue, aux yeux d'un

peuple consterné, tour à tour attendri de ce spectacle douloureux, ou

irrité de cette fuite si lâche, qui le laissait sans gouvernement et

sans moyens de défense. La précipitation était si grande, que, sur

quelques-uns de ces bâtiments qu'on chargeait de richesses, on avait

oublié de placer les vivres les plus indispensables. Dans la journée

du 27, tout fut embarqué, et trente-six bâtiments de guerre ou de

commerce, rangés autour du vaisseau amiral, au milieu du Tage, large

devant Lisbonne comme un bras de mer, attendirent le vent favorable,

tandis qu'une population de trois cent mille âmes les regardait

tristement, partagée entre la douleur, la colère, la curiosité, la

terreur. À l'embouchure du Tage, la flotte anglaise croisait pour

recevoir les émigrants et les protéger au besoin de son artillerie.

[Note 27: Plusieurs historiens, tant portugais qu'espagnols et

français, ont prétendu que lord Strangford décida le prince régent à

quitter le Portugal en produisant un _Moniteur_ du 11 novembre, arrivé

par la voie de Londres, contenant un décret impérial semblable à celui

qui avait prononcé la déchéance de la maison de Naples, et déclarant

que _la maison de Bragance avait cessé de régner_. Cette assertion, si

elle n'est pas tout à fait inexacte, est cependant erronée. Le

_Moniteur_ ne renferme, ni à la date du 11 novembre, ni à des dates

antérieures ou postérieures, un décret portant que la maison de

Bragance _avait cessé de régner_. Cette forme employée en 1806 contre

la maison de Naples, après une trahison impardonnable, ne pouvait pas

se renouveler contre des familles régnantes, qui n'avaient fourni à

Napoléon aucun prétexte de les traiter de la sorte. Le dépôt des

minutes à la secrétairerie d'État ne renferme pas plus que le

_Moniteur_ le décret dont on parle contre la maison de Bragance. Mais

le _Moniteur_ du 13 novembre contient sous la rubrique Paris, date du

12, un article sur les diverses expéditions des Anglais contre

Copenhague, Alexandrie, Constantinople et Buenos-Ayres. Dans cet

article, dicté évidemment par Napoléon, et tendant à montrer les

conséquences auxquelles s'exposaient tous les gouvernements qui se

sacrifiaient à la politique anglaise, on lit le passage suivant:

«Après ces quatre expéditions qui déterminent si bien la décadence

morale et militaire de l'Angleterre, nous parlerons de la situation où

ils laissent aujourd'hui le Portugal. Le prince régent du Portugal

perd son trône; il le perd, influencé par les intrigues des Anglais;

il le perd pour n'avoir pas voulu saisir les marchandises anglaises

qui sont à Lisbonne: que fait donc l'Angleterre, cette alliée si

puissante? Elle regarde avec indifférence ce qui se passe en Portugal.

Que fera-t-elle quand le Portugal sera pris? Ira-t-elle s'emparer du

Brésil? Non: si les Anglais font cette tentative, les catholiques les

chasseront. La chute de la maison de Bragance restera une nouvelle

preuve que la perte de quiconque s'attache aux Anglais est

inévitable.»

C'est là probablement ce qu'on a entendu par le décret déclarant que

la maison de Bragance avait cessé de régner; c'est là le _Moniteur_

qui, paraissant à Paris le 13, rendu à Londres le 15 ou le 16, put par

l'amirauté arriver le 23 ou le 24 à bord de la flotte anglaise, et

être communiqué au prince régent de Portugal.]

Toute la journée du 27 se passa ainsi, les vents ne permettant pas la

sortie du Tage, et l'anxiété régnant sur la flotte portugaise; car si

un détachement français parvenu à temps à Lisbonne eût couru à la tour

de Belem, le Tage se serait trouvé fermé.

[En marge: Arrivée du général Junot à Lisbonne au moment où la flotte

portugaise met à la voile.]

Pendant ce temps le général Junot, menant à la hâte ses malheureux

soldats, arrivait à perte d'haleine sous les murs de Lisbonne. Il

avait été retenu pendant les journées du 26 et du 27 devant le Zezère,

dont les eaux s'étaient élevées de douze à quinze pieds en quelques

heures, et qui se jette dans le Tage, près de Punhette. Il le passa

avec quelques mille hommes, dans des bateaux que lui amenèrent des

mariniers bien payés, et au milieu des plus grands périls, car ces

bateaux emportés avec une grande violence allaient tomber dans le

Tage, et étaient ensuite obligés d'en remonter le cours pour rejoindre

le point de débarquement. Le 28, Junot marcha sur Santarem, à travers

les inondations qui couvraient au loin les bords du Tage, et au milieu

desquelles les soldats faisaient quelquefois une lieue de suite, en

ayant de l'eau jusqu'au genou. Le 29, il atteignit Saccavem, et y

reçut des nouvelles de Lisbonne. Il apprit que la famille royale était

embarquée avec toute la cour, et qu'elle allait emmener la marine

portugaise chargée de richesses. Il n'était plus à espérer qu'on pût

arriver à temps; mais il fallait prévenir un soulèvement, qu'il aurait

été impossible de comprimer avec quelques mille hommes épuisés n'ayant

pas un canon. Le général Junot prit son parti résolument, et quitta

Saccavem le 30 au matin avec une colonne qui n'était pas de plus de

quinze cents grenadiers, et avec une escorte de quelques cavaliers

portugais rencontrés sur sa route qu'il avait obligés à le suivre. Il

entra dans Lisbonne à huit heures du matin, fut reçu par une

commission du gouvernement, à laquelle le prince régent avait livré le

royaume, et par un émigré français, M. de Novion, qui était chargé de

la police, et qui s'acquittait de ce soin avec autant d'intelligence

que d'énergie. Le général Junot trouva la capitale tranquille, désolée

de la présence de l'étranger, mais soumise, et d'ailleurs tellement

indignée de la fuite de la cour, qu'elle en voulait un peu moins à

ceux qui venaient prendre son trône. La flotte portugaise, après avoir

attendu sous voiles toute la journée du 27, et une partie de celle du

28, avait enfin franchi le soir la barre du Tage, grâce à un

changement de vents, et avait été accueillie par les salves de la

flotte anglaise, saluant la royauté fugitive. L'amiral Sidney Smith

détacha une forte division pour accompagner cette royauté en Amérique,

où elle allait commencer par le Brésil l'affranchissement de toutes

les colonies portugaises et espagnoles; car il était donné à la

révolution française de changer la face du nouveau monde comme de

l'ancien, et ces trônes de la Péninsule, qu'elle précipitait dans

l'Océan, devaient y produire en tombant un reflux qui se ferait sentir

jusqu'à l'autre bord de l'Atlantique.

Le général Junot avait donc vu lui échapper une partie des résultats

qu'il poursuivait avec tant d'ardeur. Mais quelques carcasses de

vaisseaux tellement usées que les fugitifs qui s'y étaient embarqués

craignaient de ne pas arriver au Brésil, quelques pierreries,

quelques métaux monnayés, et enfin une famille dont la prise eût été

un grand embarras, ne valaient pas l'avantage de devenir maître sans

coup férir des plus importantes positions du littoral européen, et

d'avoir prévenu une résistance qu'on n'aurait pas pu vaincre si elle

avait été tant soit peu énergique. Le général Junot et son armée

avaient donc recueilli le prix de leur constance. Mais il fallait

s'établir à Lisbonne, rallier l'armée, la faire reposer, la pourvoir

du nécessaire, et lui rendre l'aspect imposant qu'elle avait perdu

pendant cette marche mémorable.

[En marge: Ralliement de l'armée française et son paisible

établissement à Lisbonne.]

Vers la fin de la journée du 30, Junot vit arriver une partie de la

première division. Il s'empara des forts et des positions dominantes

de Lisbonne, qui est située sur quelques collines, au bord des eaux

épanchées du Tage. La commission du gouvernement, et surtout le

commandant de la légion de police, M. de Novion, l'aidèrent dans le

maintien de l'ordre; en quoi ils agirent en bons citoyens, car l'ordre

troublé n'eût amené qu'une effusion inutile de sang, et peut-être le

sac de Lisbonne. Junot répartit les troupes de la manière la plus

convenable pour leur bien-être et leur sûreté au milieu d'une

population ennemie de trois cent mille âmes. Après avoir solidement

établi les premiers détachements arrivés, il s'occupa de rallier les

autres. Beaucoup de soldats avaient été ou noyés ou assassinés;

quelques-uns étaient morts de fatigue. Cependant, quoique

très-regrettables, ces pertes n'étaient pas aussi grandes qu'on aurait

pu le craindre d'après le petit nombre d'hommes qui se trouvaient

dans les rangs le jour de l'entrée à Lisbonne. Les relevés faits plus

tard constatèrent que les morts ou égarés ne dépassaient pas 1,700. Il

restait donc environ 21 ou 22 mille soldats, déjà fort éprouvés par

cette campagne, et suivis de 3 à 4 mille, qui, conduits par une route

d'étapes bien frayée, devaient arriver sains et saufs au but où leurs

devanciers n'étaient parvenus qu'après tant de peines et de fatigues.

La plupart des soldats demeurés en arrière s'étaient réunis en bandes,

marchant plus lentement que les têtes de colonne, mais se défendant

contre les paysans, et vivant comme ils pouvaient de ce qu'ils

trouvaient dans les bois. Les troupeaux de chèvres ou de moutons

rencontrés sur la route faisaient les frais de leur subsistance. Une

fois à Abrantès, ils s'embarquaient sur des bateaux qui les

transportaient par le Tage à Lisbonne. L'artillerie, fort retardée,

fut aussi chargée sur des bateaux, et par ce moyen expéditif de

transport conduite au point commun de ralliement. La cavalerie arriva

sans chevaux. Mais le Portugal allait fournir à l'armée tout ce qui

lui manquait. Il y avait à Lisbonne un arsenal magnifique, servant

également aux armées de terre et de mer, peuplé de trois mille

ouvriers très-habiles, et ne demandant pas mieux que de continuer à

gagner leur vie, même en travaillant pour les Français. Junot les

employa à réparer ou à refaire tout le matériel de l'armée, et à

fabriquer des affûts pour la nombreuse artillerie qui existait à

Lisbonne, et qu'il fallait mettre en batterie contre les Anglais. Près

de la capitale se trouvait l'armée portugaise, forte de vingt-cinq

mille hommes, laquelle attendait qu'on prononçât sur son sort. Les

soldats portugais, en général, aimaient mieux vivre dans leurs

villages que sous les drapeaux. Junot leur donna des congés, de

manière qu'il n'en restât que six mille dans les cadres. Il prit tous

les chevaux de la cavalerie, et remonta ainsi la cavalerie française.

Il fit de même pour l'artillerie, et en quelques jours son armée,

ralliée, armée, vêtue à neuf, reposée de ses fatigues, présentait le

plus bel aspect. Pour suffire à ces dépenses, il n'y avait aucuns

fonds dans les caisses. Mais en attendant la rentrée des impôts, le

commerce, rassuré par le langage et les actes du général Junot, lui

fit une avance de cinq millions afin de pourvoir aux besoins les plus

pressants, et on put ainsi payer toutes les consommations de l'armée.

Le général Junot établit sa première division dans Lisbonne; la

seconde, moitié dans Lisbonne et moitié vis-à-vis d'Abrantès; la

troisième, sur le revers des montagnes au pied desquelles Lisbonne est

assise, de Peniche à Coimbre. Il envoya sa cavalerie sous le général

Kellermann dans la plaine de l'Alentejo, pour y faire reconnaître

partout l'autorité française. Il plaça à Setuval les Espagnols du

général Carafa, qui l'avaient accompagné. Il établit une route

d'étapes bien gardée et bien approvisionnée par Leiria, Coimbre,

Almeida, Salamanque et Bayonne. Dans ce premier moment, tout parut

tranquille et presque rassurant. Il n'y avait qu'une difficulté

très-embarrassante dès le début, c'était d'approvisionner, malgré les

Anglais, une capitale de trois cent mille habitants, habituée à

recevoir par la mer les blés et les bestiaux de la côte d'Afrique. Le

général Junot traita avec plusieurs commerçants, et donna des

commissions de tous les côtés pour amener des vivres de l'intérieur.

Il fut habilement secondé par son chef d'état-major Thiébault, et par

M. Hermann, que Napoléon lui avait envoyé pour administrer les

finances portugaises. Ce dernier était parfaitement probe et très au

fait du pays, ayant long-temps rempli des fonctions diplomatiques tant

à Lisbonne qu'à Madrid. Grâce aux soins combinés de ces divers agents,

rien ne manqua, dans les premiers temps du moins, et on commença même

à réarmer les restes de la flotte portugaise. Dans le même moment, le

général espagnol Taranco occupait avec sept ou huit mille hommes la

province d'Oporto, et le général Solano, avec trois ou quatre mille,

celle des Algarves.

[En marge: Entrée du corps du général Dupont sur le territoire

espagnol.]

Tandis qu'une armée française pénétrait en Portugal, Napoléon, qui en

avait disposé deux autres à l'entrée de la Péninsule, avait ordonné au

général Dupont, commandant le deuxième corps de la Gironde, de porter

l'une de ses divisions à Vittoria, sous prétexte de secourir le

général Junot contre les Anglais. Un peu avant la marche de cette

division, trois ou quatre mille hommes de renfort, destinés à se

fondre dans les trois divisions de l'armée de Portugal, avaient déjà

pris le chemin de Salamanque. On s'habituait donc à regarder la

frontière espagnole comme une démarcation abolie, et l'Espagne

elle-même comme une route ouverte dont on se servait, sans même

prévenir le souverain du territoire. La première division du général

Dupont, en effet, était rendue à Vittoria avant que M. de Beauharnais

eût donné avis de ce mouvement au cabinet de Madrid. C'était le prince

de la Paix qui le premier en avait parlé à M. de Beauharnais avec une

anxiété visible. À ce sujet il s'était fort excusé du défaut de

préparatifs dont on s'était plaint sur la route parcourue par le

général Junot, et avait attribué cette négligence aux graves

préoccupations résultant du procès de l'Escurial.

[En marge: Suite des événements de l'Escurial.]

[En marge: Penchant de la nation espagnole à recourir à Napoléon comme

au sauveur qui pouvait la délivrer de ses maux.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 08 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 24 / 50 段