se rendirent à la barrière de la Villette, suivis d'une immense
affluence de peuple, pour recevoir les héros d'Austerlitz, d'Iéna, de
Friedland. Le maréchal Bessières était à leur tête. Un arc de triomphe
avait été élevé en cet endroit. Les porte-drapeaux sortirent des
rangs, inclinèrent leurs étendards, sur lesquels les magistrats de la
capitale posèrent des couronnes d'or portant cette inscription: _La
Ville de Paris à la grande armée_. Puis la garde, forte de douze mille
vieux soldats, hâlés, mutilés, quelques-uns à la barbe déjà grise,
défila à travers Paris, suivie de la foule enthousiaste, qui
applaudissait à son triomphe. Un repas abondant, servi dans les
Champs-Élysées, fut offert à ces douze mille soldats par la ville de
Paris, qui, dans cette solennité fraternelle et nationale,
représentait la France aussi bien que la garde représentait l'armée.
Le ciel ne favorisa pas la fin de cette journée souvent attristée par
la pluie; car il semblait que cette armée, qui dans nos grandeurs et
nos fautes n'eut jamais d'autre part que son héroïsme, ne fût pas
heureuse. Du milliard décrété par la Convention il n'était resté
qu'une fête promise en 1806 à toute l'armée d'Austerlitz; de cette
fête il restait une fête à la garde, contrariée par le ciel, et privée
de la présence de Napoléon. Mais la gloire de l'armée française
pouvait se passer de ces pompes frivoles. L'histoire dira que tout le
monde en France, de 1789 à 1815, mêla des fautes à ses services, tout
le monde excepté l'armée; car tandis qu'on égorgeait des victimes
innocentes en 1793, elle défendait le sol; tandis que Napoléon violait
les règles de la prudence en 1807 et 1808, elle se bornait à
combattre, et toujours, sous tous les gouvernements, elle ne savait
que se dévouer et mourir pour l'existence ou la grandeur de la France.
FIN DU VINGT-HUITIÈME LIVRE.
LIVRE VINGT-NEUVIÈME.
ARANJUEZ.
Expédition de Portugal. -- Composition de l'armée destinée à
cette expédition. -- Première entrée des Français en Espagne. --
Marche de Ciudad-Rodrigo à Alcantara. -- Horribles souffrances.
-- Le général Junot, pressé d'arriver à Lisbonne, suit la droite
du Tage, par le revers des montagnes du Beyra. -- Arrivée de
l'armée française à Abrantès, dans l'état le plus affreux. -- Le
général Junot se décide à marcher sur Lisbonne avec les
compagnies d'élite. -- En apprenant l'arrivée des Français, le
prince régent de Portugal prend le parti de s'enfuir au Brésil.
-- Embarquement précipité de la cour et des principales familles
portugaises. -- Occupation de Lisbonne par le général Junot. --
Suite des événements de l'Escurial. -- Situation de la cour
d'Espagne depuis l'arrestation du prince des Asturies, et le
pardon humiliant qui lui a été accordé. -- Continuation des
poursuites contre ses complices. -- Méfiances et terreurs qui
commencent à s'emparer de la cour. -- L'idée de fuir en Amérique,
à l'exemple de la maison de Bragance, se présente à l'esprit de
la reine et du prince de la Paix. -- Résistance de Charles IV à
ce projet. -- Avant de recourir à cette ressource extrême, on
cherche à se concilier Napoléon, et on renouvelle au nom du roi
la demande que Ferdinand avait faite d'une princesse française.
-- On ajoute à cette demande de vives instances pour la
publication du traité de Fontainebleau. -- Ces propositions ne
peuvent rejoindre Napoléon qu'en Italie. -- Arrivée de celui-ci à
Milan. -- Travaux d'utilité publique ordonnés partout où il
passe. -- Voyage à Venise. -- Réunion de princes et de souverains
dans cette ville. -- Projets de Napoléon pour rendre à Venise son
antique prospérité commerciale. -- Course à Udine, à Palma-Nova,
à Osoppo. -- Retour à Milan par Legnago et Mantoue. -- Entrevue à
Mantoue avec Lucien Bonaparte. -- Séjour à Milan. -- Nouveaux
ordres militaires relativement à l'Espagne, et ajournement des
réponses à faire à Charles IV. -- Affaires politiques du royaume
d'Italie. -- Adoption d'Eugène Beauharnais, et transmission
assurée à sa descendance de la couronne d'Italie. -- Décrets de
Milan opposés aux nouvelles ordonnances maritimes de
l'Angleterre. -- Départ de Napoléon pour Turin. -- Travaux
ordonnés pour lier Gênes au Piémont, le Piémont à la France. --
Retour à Paris le 1er janvier 1808. -- Napoléon ne peut pas
différer plus long-temps sa réponse à Charles IV, et l'adoption
d'une résolution définitive à l'égard de l'Espagne. -- Trois
partis se présentent: un mariage, un démembrement de territoire,
un changement de dynastie. -- Entraînement irrésistible de
Napoléon vers le changement de dynastie. -- Fixé sur le but,
Napoléon ne l'est pas sur les moyens, et en attendant il ajoute
au nombre des troupes qu'il a déjà dans la Péninsule, et répond
d'une manière évasive à Charles IV. -- Levée de la conscription
de 1809. -- Forces colossales de la France à cette époque. --
Système d'organisation militaire suggéré à Napoléon par la
dislocation de ses régiments, qui ont des bataillons en
Allemagne, en Italie, en Espagne. -- Napoléon veut terminer cette
fois toutes les affaires du midi de l'Europe. -- Aggravation de
ses démêlés avec le Pape. -- Le général Miollis chargé d'occuper
les États romains. -- Le mouvement des troupes anglaises vers la
Péninsule dégarnit la Sicile, et fournit l'occasion, depuis
long-temps attendue, d'une expédition contre cette île. --
Réunion des flottes françaises dans la Méditerranée. -- Tentative
pour porter seize mille hommes en Sicile, et un immense
approvisionnement à Corfou. -- Suite des événements d'Espagne. --
Conclusion du procès de l'Escurial. -- Charles IV, en recevant
les réponses évasives de Napoléon, lui adresse une nouvelle
lettre pleine de tristesse et de trouble, et lui demande une
explication sur l'accumulation des troupes françaises vers les
Pyrénées. -- Pressé de questions, Napoléon sent la nécessité d'en
finir. -- Il arrête enfin ses moyens d'exécution, et se propose,
en effrayant la cour d'Espagne, de l'amener à fuir comme la
maison de Bragance. -- Cette grave entreprise lui rend l'alliance
russe plus nécessaire que jamais. -- Attitude de M. de Tolstoy à
Paris. -- Ses rapports inquiétants à la cour de Russie. --
Explications d'Alexandre avec M. de Caulaincourt. -- Averti par
celui-ci du danger qui menace l'alliance, Napoléon écrit à
Alexandre, et consent à mettre en discussion le partage de
l'empire d'Orient. -- Joie d'Alexandre et de M. de Romanzoff. --
Divers plans de partage. -- Première pensée d'une entrevue à
Erfurt. -- Invasion de la Finlande. -- Satisfaction à
Saint-Pétersbourg. -- Napoléon, rassuré sur l'alliance russe,
fait ses dispositions pour amener un dénoûment en Espagne dans le
courant du mois de mars. -- Divers ordres donnés du 20 au 25
février dans le but d'intimider la cour d'Espagne et de la
disposer à la fuite. -- Choix de Murat pour commander l'armée
française. -- Ignorance dans laquelle Napoléon le laisse
relativement à ses projets politiques. -- Instruction sur la
marche des troupes. -- Ordre de surprendre Saint-Sébastien,
Pampelune et Barcelone. -- Le plan adopté mettant en danger les
colonies espagnoles, Napoléon pare à ce danger par un ordre
extraordinaire expédié à l'amiral Rosily. -- Entrée de Murat en
Espagne. -- Accueil qu'il reçoit dans les provinces basques et la
Castille. -- Caractère de ces provinces. -- Entrée à Vittoria et
à Burgos. -- État des troupes françaises. -- Leur jeunesse, leur
dénûment, leurs maladies. -- Embarras de Murat résultant de
l'ignorance où il est touchant le but politique de Napoléon. --
Surprise de Barcelone, de Pampelune et de Saint-Sébastien. --
Fâcheux effet produit par l'enlèvement de ces places. -- Alarmes
conçues à Madrid en recevant les dernières nouvelles de Paris. --
Projet définitif de se retirer en Amérique. -- Opposition du
ministre Caballero à ce plan. -- Malgré son opposition, le projet
de départ est arrêté. -- Ébruitement des préparatifs de voyage.
-- Émotion extraordinaire dans la population de Madrid et
d'Aranjuez. -- Le prince des Asturies, son oncle don Antonio,
contraires à toute idée de s'éloigner. -- Le départ de la cour
fixé au 15 ou 16 mars. -- La population d'Aranjuez et des
environs, attirée par la curiosité, la colère et de sourdes
menées, s'accumule autour de la résidence royale, et devient
effrayante par ses manifestations. -- La cour est obligée de
publier le 16 une proclamation pour démentir les bruits de
voyage. -- Elle n'en continue pas moins ses préparatifs. --
Révolution d'Aranjuez dans la nuit du 17 au 18 mars. -- Le peuple
envahit le palais du prince de la Paix, le ruine de fond en
comble, et cherche le prince lui-même pour l'égorger. -- Le roi
est obligé de dépouiller Emmanuel Godoy de toutes ses dignités.
-- On continue à rechercher le prince lui-même. -- Après avoir
été caché trente-six heures sous des nattes de jonc, il est
découvert au moment où il sortait de cette retraite. -- Quelques
gardes du corps parviennent à l'arracher à la fureur du peuple,
et le conduisent à leur caserne, atteint de plusieurs blessures.
-- Le prince des Asturies réussit à dissiper la multitude en
promettant la mise en jugement du prince de la Paix. -- Le roi et
la reine, effrayés de trois jours de soulèvement, et croyant
sauver leur vie et celle du favori en abdiquant, signent leur
abdication dans la journée du 19 mars. -- Caractère de la
révolution d'Aranjuez.
[En marge: Expédition de Portugal.]
Tandis que Napoléon, résolu quant au but qu'il poursuivait en Espagne,
incertain quant aux moyens, se rendait en Italie, plein au reste de
confiance dans l'immensité de sa puissance, les armées françaises
s'avançaient dans la Péninsule, et allaient y faire une première
épreuve des difficultés qui les attendaient sur cette terre
inhospitalière.
[En marge: Composition de l'armée du général Junot.]
L'armée appelée à y entrer d'abord était celle du général Junot. Sa
mission, comme on l'a vu, consistait à s'emparer du Portugal. Elle
était composée d'environ 26 mille hommes, dont 23 mille présents sous
les armes, et suivie de 3 à 4 mille hommes de renfort tirés des
dépôts. Elle était distribuée en trois divisions sous les généraux
Laborde, Loison, Travot. Elle avait pour principal officier
d'état-major le général Thiébault, et pour commandant en chef le brave
Junot, aide-de-camp dévoué de Napoléon, un moment ambassadeur en
Portugal, officier intelligent, courageux jusqu'à la témérité, n'ayant
d'autre défaut qu'une ardeur naturelle de caractère, qui devait
aboutir un jour à une maladie mentale. L'armée était formée de jeunes
soldats de la conscription de 1807, levés en 1806, mais enfermés dans
de vieux cadres et suffisamment instruits. Ils étaient très-capables
de se bien comporter au feu, mais malheureusement peu rompus aux
fatigues, qui allaient devenir cependant leur principale épreuve.
Napoléon, qui voulait qu'on entrât promptement à Lisbonne, pour y
surprendre non pas la famille royale dont il se souciait peu, mais la
flotte portugaise et les immenses richesses appartenant aux négociants
anglais, avait donné ordre au général Junot de redoubler de célérité,
de n'épargner à ses soldats ni fatigues ni privations, afin d'arriver
à temps. Junot, dans son ardeur, n'était pas homme à corriger par un
sage discernement ce que cet ordre pouvait avoir de dangereux dans les
pays qu'on allait traverser.
[En marge: Entrée de Français dans la Péninsule.]
[En marge: Défaut de préparatifs pour les recevoir.]
[En marge: Accueil fait à nos soldats par les populations espagnoles.]
Le 17 octobre, l'armée entra en Espagne sur plusieurs colonnes, afin
de subsister plus aisément. Elle se dirigea sur Valladolid, par
Tolosa, Vittoria et Burgos. Malgré les promesses du prince de la Paix,
presque rien n'était préparé sur la route, et le soir on était obligé
de réunir quelques vivres à la hâte pour nourrir les troupes exténuées
des fatigues de la journée. Les gîtes étaient détestables, remplis de
vermine, et si repoussants que nos soldats préféraient coucher dans
les champs ou dans les rues, plutôt que d'accepter les tristes abris
qu'on leur offrait. La population les accueillait avec la curiosité
naturelle à un peuple vif, amoureux de spectacles, et à qui son inerte
gouvernement n'en procurait guère depuis un siècle. Les classes
élevées recevaient bien nos troupes, mais déjà le bas peuple montrait
à leur égard sa sombre haine de l'étranger. Sur la route de
Salamanque, quelques coups de couteau furent donnés à des soldats
isolés, bien qu'ils se conduisissent partout avec la plus sage
retenue.
[En marge: Arrivée à Salamanque.]
L'armée, en arrivant à Salamanque, où elle fit une courte halte, avait
déjà beaucoup souffert des fatigues, et laissé un certain nombre
d'hommes en arrière. Le général Junot, qui avait un chef d'état-major
prévoyant, établit à Valladolid, à Salamanque, et en avant à
Ciudad-Rodrigo, des dépôts composés d'un commandant de place, de
plusieurs employés d'administration, et d'un détachement, pour y
recueillir les hommes fatigués ou malades, et les acheminer plus tard
à la suite de l'armée en groupes assez nombreux pour se défendre.
L'ordre de marcher sans relâche ayant trouvé l'armée à Salamanque,
elle quitta cette ville le 12 novembre, formée en trois divisions.
Elle avait à traverser, pour se rendre de Ciudad-Rodrigo à Alcantara,
la chaîne de montagnes qui sépare la vallée du Douro de celle du Tage,
et qui est le prolongement du Guadarrama. De Salamanque à Alcantara,
il fallait faire cinquante lieues, par un pays pauvre, montagneux,
boisé, habité seulement par des pâtres, qui avaient l'habitude d'y
conduire leurs troupeaux deux fois l'an, en automne quand ils se
rendaient de la Vieille-Castille en Estramadure, et au printemps quand
ils revenaient de l'Estramadure dans la Vieille-Castille. Bien que les
autorités espagnoles eussent promis de préparer des vivres, on ne
trouva presque rien à San Mûnos, point intermédiaire qui partageait en
deux la distance de Salamanque à Ciudad-Rodrigo. Les troupes
parcoururent donc dix-neuf lieues en deux jours, sans manger autre
chose qu'un peu de viande de chèvre, qu'elles se procuraient en
saisissant les troupeaux rencontrés sur leur route. À Ciudad-Rodrigo,
ville assez considérable, et place forte de grande importance, on
trouva un gouverneur fort mal disposé, qui pour s'excuser allégua
l'ignorance où on l'avait laissé du passage de l'armée française, et
qui ne se donna aucune peine pour suppléer aux préparatifs qu'on avait
négligé de faire. On recueillit cependant quelques vivres, assez pour
fournir demi-ration aux soldats; on organisa un nouveau dépôt pour y
recueillir les traînards, dont le nombre s'accroissait à chaque pas,
et on s'achemina vers les montagnes, pour passer du bassin du Douro
dans celui du Tage. Le temps était tout à coup devenu affreux, ainsi
qu'il arrive dans ces contrées méridionales, où la nature, extrême
comme les habitants, passe avec une singulière violence de la
température la plus douce à la plus rigoureuse. La pluie, la neige se
succédaient sans relâche. Les sentiers que suivaient les diverses
colonnes étaient entièrement défoncés, et disparaissaient même sous
les pas des hommes et des chevaux. Trompées par des guides à demi
sauvages, qui se trompaient souvent eux-mêmes, faute d'avoir jamais
franchi les limites de leur village, plusieurs colonnes s'égarèrent,
et arrivèrent près des crêtes de la chaîne, au village de Peña Parda,
épuisées par la fatigue et la faim, laissant sur la route une partie
de leur monde. Il fallait, pour vivre, aller coucher à la Moraleja,
sur le revers des montagnes. Une tempête affreuse survint. En un
instant tous les torrents furent débordés, et, au milieu du
mugissement des vents, du bruit des eaux, nos soldats inexpérimentés,
n'ayant presque pas mangé depuis plusieurs jours, n'espérant pas de
gîtes meilleurs pour les jours suivants, furent saisis de l'une de ces
démoralisations subites, qui surprennent, abattent les âmes jeunes,
peu habituées aux traverses de la vie guerrière. La nuit étant venue,
et les tambours détendus par la pluie ne donnant plus de sons, une
sorte de confusion s'introduisit dans cette marche. Les soldats ne
distinguant plus les lieux, ayant de la peine à s'apercevoir les uns
les autres, et cherchant à communiquer entre eux par des cris, firent
retentir ces montagnes de hurlements sauvages. Les officiers n'étaient
plus ni reconnus ni écoutés; l'indiscipline s'était jointe au
désespoir, et la scène était devenue affreuse. Cependant, une première
colonne étant arrivée vers onze heures du soir à la Moraleja, et ayant
trouvé un détachement déjà rendu au gîte, fit connaître dans quel état
elle avait laissé le reste de l'armée. Alors on fit sortir les hommes
les moins fatigués pour aller au secours de leurs camarades. On alluma
de grands feux, on plaça un fanal au sommet du clocher, on sonna le
tocsin pour attirer sur ce point les hommes égarés. Par surcroît de
malheur, il n'avait pas été fait plus de préparatifs à la Moraleja
qu'ailleurs. Les vivres manquaient absolument. Les soldats, dans le
délire de la faim, ne respectant plus rien, se livrèrent au pillage,
et ravagèrent ce malheureux bourg, qui fut ainsi victime de
l'inexactitude du gouvernement espagnol à remplir ses promesses. Il
n'y avait pas au moment de l'arrivée un quart des hommes autour du
drapeau. Peu à peu, dans la nuit, tout ce qui n'avait pas succombé à
la fatigue, tout ce qui n'avait pas été noyé dans les torrents, ou
assassiné par les pâtres de l'Estramadure, atteignit le gîte dévasté
de la Moraleja. Quelques chèvres suffirent encore, non pas à
satisfaire la faim des soldats, mais à les empêcher de mourir
d'inanition. Il était impossible de s'arrêter en un tel lieu, et le
lendemain on s'achemina sur Alcantara, où l'on joignit enfin les bords
du Tage et la frontière du Portugal.
[En marge: Arrivée de l'armée française à Alcantara.]
Le général en chef Junot y avait précédé son armée afin d'y suppléer par
ses soins à l'incurie du gouvernement espagnol. La ville présentait un
peu plus de ressources que les montagnes sauvages de l'Estramadure.
Cependant ces ressources n'étaient pas très-considérables, et elles
avaient été absorbées en partie par les troupes espagnoles du général
Carafa, lequel devait, avec une division de neuf à dix mille hommes,
appuyer le mouvement des troupes françaises, et descendre la gauche du
Tage, tandis que le général Junot en descendrait la droite. On
recueillit quelques boeufs et quelques moutons, on les distribua entre
les régiments; on se procura du pain pour en fournir une demi-ration à
chaque homme, et on accorda un séjour à l'armée, tant pour la rallier
que pour lui rendre ses forces épuisées. Elle avait laissé en arrière ou
perdu dans les forêts et les torrents un cinquième de son effectif,
c'est-à-dire de quatre à cinq mille hommes. La moitié de la cavalerie
était démontée, beaucoup de chevaux étant morts de faim, ou n'ayant pu
suivre faute de ferrure. Quant à l'artillerie, on avait été réduit à la
traîner avec des boeufs, et, ce moyen ayant bientôt manqué, on n'avait
pas à Alcantara six bouches à feu. Quant aux munitions, il avait fallu
les abandonner en chemin avec le reste du matériel.
L'embarras du malheureux général Junot était extrême. D'une part, il
était stimulé par les ordres de Napoléon, par la certitude que, s'il
n'arrivait pas bientôt à Lisbonne, il trouverait ou la flotte
portugaise partie avec les richesses du Portugal, ou une résistance
organisée qu'il aurait de la peine à vaincre; d'autre part, il voyait
devant lui le revers des montagnes du Beyra, incliné vers le Tage,
consistant en une foule de contre-forts abrupts, séparés les uns des
autres par des ravins épouvantables, tailladés en quelque sorte, comme
l'indique le nom de _Talladas_ donné à quelques-uns, entièrement
dépeuplés, privés de toute ressource, et devenus plus affreux par les
pluies torrentielles de l'automne. Ajoutez que nos soldats, partis de
France à la hâte, n'ayant pu se faire suivre par leur matériel, se
trouvaient pour la plupart sans souliers, sans cartouches, et hors
d'état soit de soutenir une longue marche, soit de vaincre une
résistance sérieuse, s'ils venaient à en rencontrer une; ce qui
n'était pas impossible, car il restait aux Portugais vingt-cinq mille
hommes de troupes assez bonnes, et très-portées à se défendre, attendu
que la perspective d'appartenir à l'Espagne ne les disposait guère à
accueillir favorablement les envahisseurs de leur territoire. On ne
pouvait pas non plus compter sur le concours des Espagnols, car, au
lieu de vingt bataillons, ils ne nous en avaient fourni que huit, et
animés de si mauvais sentiments à l'égard des Français qu'il avait
fallu les renvoyer dans leurs cantonnements.
En présence de cette alternative, ou de laisser consommer à Lisbonne
des événements regrettables, ou de braver de nouvelles fatigues avec
des troupes exténuées, à travers un pays plus affreux que celui qu'on
venait de parcourir, le général Junot n'hésita pas, et préféra le
parti de l'obéissance à celui de la prudence. Il prit donc la
résolution de continuer cette marche précipitée, en traversant la
suite des contre-forts détachés du Beyra, qui bordent le Tage depuis
Alcantara jusqu'à Abrantès. Il ramassa quelques souliers et quelques
boeufs, profita d'un dépôt de poudres existant sur les lieux, et du
papier sur lequel étaient écrites les volumineuses archives des
chevaliers d'Alcantara, pour fabriquer des cartouches. Puis il fit
deux parts de son armée, l'une composée de l'infanterie des deux
premières divisions, l'autre de l'infanterie de la troisième division,
de la cavalerie, de l'artillerie et des traînards. Il porta la
première en avant, et laissa la seconde à Alcantara, avec ordre de
rejoindre, dès qu'elle serait un peu ralliée, refaite, et pourvue de
moyens de transport. Il n'emmena avec lui que quelques canons de
montagne, que leur calibre rendait plus faciles à traîner.
[En marge: Départ d'Alcantara et trajet jusqu'à Abrantès, en longeant
le pied des montagnes du Beyra.]
[En marge: Souffrances horribles dans la marche d'Alcantara à
Abrantès.]