Napoléon en prescrivant ces mouvements avait la double intention de

décharger le nord de l'Europe, et de ramener quelques régiments de

vieilles troupes en France. Indépendamment de la garde qui allait

arriver, il fit rentrer neuf ou dix régiments d'infanterie, une

certaine portion d'artillerie à pied, et beaucoup de cadres de

dragons. Il s'y prit avec sa dextérité ordinaire, pour qu'il résultât

de ce changement, au lieu d'une dislocation, une meilleure

organisation de ses corps d'armée.

Le corps de Lannes, composé des grenadiers Oudinot, avait été laissé

d'abord à Dantzig. C'était assez des grenadiers pour Dantzig, comme

défense et comme charge. Napoléon prononça la dissolution de la

division Verdier, composée de quatre beaux régiments d'infanterie.

Deux de ces régiments, les 2e et 12e légers, faisant partie de la

garnison de Paris, furent rappelés dans cette capitale. Les deux

autres, le 72e et le 3e de ligne, passèrent à la division

Saint-Hilaire, pour la dédommager de trois régiments, les 43e, 55e,

14e de ligne, qu'on lui retira, parce qu'ils avaient leur dépôt au

camp de Boulogne et à Sedan. Cette division restait à cinq régiments,

nombre que Napoléon ne voulait pas dépasser. La division Morand, ayant

six régiments, fut diminuée du 51e. La division Dupas, qui avec les

Saxons et les Polonais composait à Friedland le corps de Mortier,

aujourd'hui dissous, ne présentait qu'une agrégation passagère, et

pesait sur la ville de Lubeck. Napoléon lui prit le 4e léger, qui

faisait partie de la garnison de Paris, et le 15e de ligne, qui

appartenait à Brest. Enfin le 44e de ligne, laissé en garnison à

Dantzig, pour s'y reposer du désastre d'Eylau, n'étant plus nécessaire

dans cette ville, en fut rappelé. Le 7e de ligne, devenu disponible

par l'évacuation de Braunau, le fut également. L'artillerie de la

division Verdier, dissoute, se joignit aux corps qui revenaient en

France. L'arme des dragons était dans le Nord plus nombreuse qu'il ne

fallait. Les troisièmes escadrons des 1er, 3e, 5e, 9e, 10e, 15e, 4e

régiments, après avoir versé tous leurs hommes dans les deux premiers

escadrons, durent rentrer en France.

Ainsi, sans désorganiser ses corps, en les ramenant à des proportions

plus uniformes, en ne rompant que les agrégations passagères, Napoléon

sut se créer le moyen de rappeler dix beaux régiments d'infanterie,

appartenant presque tous ou à Paris ou aux camps des côtes; ce qui

était une convenance de plus, car ces régiments étant ceux qui avaient

le plus fourni aux corps du Portugal et de la Gironde, se trouvaient

ainsi rapprochés de leurs détachements. Cet art profond de disposer

des troupes est la partie la plus élevée peut-être de la science de la

guerre. Il est nécessaire à tout gouvernement, même pacifique, à titre

de bonne administration. La grande armée dans le Nord était encore

d'environ 300 mille Français, sans compter les Polonais et les Saxons

restés en Pologne, les Bavarois, les Wurtembergeois, les Badois, les

Hessois, les Italiens acheminés vers leur pays, mais non licenciés, et

prêts à revenir au premier appel. Napoléon avait alors, en ajoutant à

la grande armée les armées de la haute Italie, de la Dalmatie, de

Naples, des îles Ioniennes, de Portugal, d'Espagne, de l'intérieur,

huit cent mille hommes de troupes françaises, et au moins cent

cinquante mille de troupes alliées[25], puissance colossale,

effrayante, si l'on songe surtout que la plus grande partie se

composait de soldats éprouvés, que les conscrits eux-mêmes étaient

enfermés dans d'anciens cadres, que tous étaient commandés par les

officiers les plus expérimentés, les plus habiles que la guerre eût

jamais produits, et que ceux-ci enfin marchaient sous les ordres du

plus grand des capitaines!

[Note 25: Nous croyons devoir citer une lettre curieuse de Napoléon à

Joseph, dans laquelle il lui expose lui-même, et en grande confidence,

l'immense étendue de ses forces, lettre où éclate, avec l'orgueil de

les voir si grandes, l'embarras d'en avoir à payer de si nombreuses:

_Lettre de l'Empereur au roi de Naples._

«Fontainebleau, 21 octobre 1807.

»Le grand besoin que j'ai d'établir le bon ordre dans l'état de mon

militaire, afin de ne pas porter le dérangement dans toutes mes

affaires, exige que j'établisse sur un pied définitif mon armée de

Naples, et que je sache qu'elle est bien entretenue.

»Vous jugerez du soin qu'il faut que je prenne des détails quand vous

saurez que j'ai plus de 800 mille hommes sur pied. J'ai une armée

encore sur la Passarge, près du Niémen, j'en ai une à Varsovie, j'en

ai une en Silésie, j'en ai une à Hambourg, j'en ai une à Berlin, j'en

ai une à Boulogne, j'en ai une qui marche sur le Portugal, j'en ai une

seconde que je réunis à Bayonne, j'en ai une en Italie, j'en ai une en

Dalmatie que je renforce en ce moment de 6 mille hommes, j'en ai une à

Naples. J'ai des garnisons sur toutes mes frontières de mer. Vous

pouvez donc juger, lorsque tout cela va refluer dans l'intérieur de

mes États et que je ne pourrai plus trouver d'allégeance étrangère,

combien il sera nécessaire que mes dépenses soient sévèrement

calculées.

»Vous devez avoir un inspecteur aux revues assez habile pour vous

faire l'état de ce que doit vous coûter un régiment selon nos

ordonnances.»]

Après avoir rapproché du Rhin ses vieilles troupes, et poussé les

jeunes vers les Pyrénées, Napoléon, plein d'une avide curiosité,

attendit impatiemment les nouvelles de Madrid, qu'il croyait devoir se

succéder coup sur coup à la suite d'un éclat tel que l'arrestation de

l'héritier présomptif de la couronne. N'ayant aucune résolution prise,

espérant des événements celle qui serait la plus conforme à ses

désirs, ne se fiant nullement à l'esprit de M. de Beauharnais,

quoiqu'il se fiât pleinement à sa droiture, il ne lui donna d'autre

instruction que celle de tout observer, et de tout mander à Paris avec

la plus grande célérité possible.

C'est par secousses successives que se développent les grandes

révolutions, et avec des intervalles entre elles toujours plus longs

que ne le voudrait l'impatience humaine. C'est ce qui arriva cette

fois en Espagne. Les événements ne s'y précipitèrent pas aussi vite

qu'on l'aurait cru d'abord.

[En marge: Ferdinand, effrayé, dénonce ses complices, et les livre aux

vengeances de la reine.]

[En marge: Arrestation de MM. de San-Carlos, de l'Infantado et

Escoïquiz.]

Le prince des Asturies, engagé dans une trame peu criminelle

assurément, dont le but, après tout, n'était que de détromper un père

abusé et de prévenir un acte d'usurpation; le prince des Asturies

engagé dans cette trame sans prudence, sans discrétion, sans courage,

devait bientôt prouver qu'il méritait l'esclavage auquel il avait

voulu se soustraire. Enfermé seul dans son appartement, effrayé quand

il songeait au sort que le fondateur de l'Escurial, Philippe II, avait

fait éprouver à l'infant don Carlos, tout plein d'idées exagérées sur

la cruauté du favori, assez crédule pour admettre que ce favori et sa

mère avaient fait empoisonner sa première femme, il s'imagina qu'il

était perdu, et voulut sauver sa vie par le plus lâche des moyens, la

délation de ses prétendus complices. Ce fils, de valeur égale, comme

on le voit, à ceux contre l'oppression desquels il luttait, forma le

projet de se jeter aux pieds de sa mère, de lui tout avouer; aveu qui

ne devait guère la satisfaire s'il ne lui disait que la vérité, mais

qui deviendrait une infâme trahison, si pour lui complaire il

chargeait ses complices de crimes supposés. Après la communication aux

membres des conseils rapportée plus haut, le roi était allé chercher à

la chasse l'oubli ordinaire des soucis du trône, qu'il ne pouvait

supporter au delà de quelques instants. La reine se trouvait seule à

l'Escurial, toujours transportée de colère. Emmanuel Godoy, resté

malade à Madrid, s'y faisait passer pour plus malade qu'il n'était.

Ferdinand fit supplier sa mère de venir le voir dans son appartement,

pour recevoir ses aveux, l'expression de son repentir, et l'assurance

de sa soumission. Cette princesse, qui avait plus d'esprit que son

fils, et qui ne voulait pas d'une réconciliation, suite probable de

l'entrevue demandée par le prince, lui envoya M. de Caballero,

ministre de grâce et de justice, personnage fort avisé, sachant

prendre tous les rôles, mais entre tous préférant celui qui le

rapprochait du parti victorieux. Ferdinand s'humilia profondément

devant ce ministre de son père, déclara ce qui s'était passé, en

réduisant toutefois son récit à la vérité, qui n'était pas bien

accablante; soutint qu'il n'avait voulu que se prémunir contre une

atteinte à ses droits, et ajouta, ce qu'on ignorait, qu'il avait écrit

à Napoléon pour lui demander la main d'une princesse française. Ce

qu'il y eut de plus grave dans ses aveux, ce fut de désigner les ducs

de San-Carlos et de l'Infantado, et surtout le chanoine Escoïquiz,

comme les instigateurs qui l'avaient égaré. Sa déclaration eut pour

résultat de faire arrêter sur-le-champ, avec une brutalité inouïe, et

incarcérer à l'Escurial les personnages qu'il venait de dénoncer. Les

prisonniers répondirent avec une dignité, une fermeté qui les

honorait, à toutes les questions qui leur furent adressées, et

ramenèrent l'accusation à ce qu'elle avait de vrai, en déclarant

qu'ils avaient uniquement cherché à détromper Charles IV abusé par un

indigne favori, à tirer le prince des Asturies d'une oppression

intolérable, et à prévenir, en cas de mort du roi, un acte

d'usurpation prévu et redouté par toute l'Espagne. La fermeté de ces

honnêtes gens, coupables sans doute de s'être prêtés à des démarches

irrégulières, mais ayant pour excuse une situation extraordinaire,

leur fermeté, disons-nous, déshonorait et la cour infâme qui voulait

les sacrifier à sa vengeance, et le prince pusillanime qui payait leur

dévouement du plus lâche abandon.

[En marge: Sensation produite en Espagne par le procès de l'Escurial.]

[En marge: Toute l'Espagne tourne les yeux vers Napoléon, et approuve

Ferdinand de s'être adressé à lui.]

Cependant l'effet de cette audacieuse et inepte procédure fut immense

dans toute la Péninsule. Ce n'était qu'un cri de fureur et

d'indignation contre le prince de la Paix, contre la reine, qui

cherchaient, disait-on, à immoler un fils vertueux, seul espoir de la

nation. On ne savait pas le fond des choses, mais on refusait de

croire à cette absurde imputation dirigée contre le prince des

Asturies d'avoir voulu détrôner un père, et le bon sens populaire

entrevoyait qu'il n'y avait eu dans les actes incriminés qu'un effort

pour détromper Charles IV, et quelques précautions pour empêcher le

favori d'usurper l'autorité suprême. Peu à peu la démarche tentée par

Ferdinand auprès de Napoléon finissant par être connue, on interpréta

par la colère que la cour avait dû en ressentir le scandaleux procès

de l'Escurial. Aussitôt l'esprit public, se conformant à ce qu'avait

fait l'héritier adoré de la couronne, l'approuva sans réserve.

C'était, disait-on, une bonne inspiration que de s'adresser à ce grand

homme, qui avait rétabli l'ordre et la religion en France, qui

pourrait, s'il le voulait, régénérer l'Espagne, sans lui faire

traverser une révolution; c'était surtout une sage pensée que de

songer à unir les deux maisons par les liens du sang, car cette union

pouvait seule faire cesser les défiances qui séparaient encore les

Bourbons des Bonaparte. On approuva Ferdinand d'avoir eu confiance

dans Napoléon; on sut gré à Napoléon de la lui avoir inspirée, et

sur-le-champ, avec la mobilité, l'ardeur d'une nation passionnée, la

population des Espagnes ne forma qu'un voeu, ne poussa qu'un cri: ce

fut de demander que les longues colonnes de troupes françaises

acheminées vers Lisbonne se détournassent un moment vers Madrid, afin

de délivrer un père abusé, un fils persécuté, du monstre qui les

opprimait tous les deux. Ce sentiment fut général, unanime chez

toutes les classes de la nation: singulier contraste avec ce qui

devait bientôt, dans cette même Espagne, éclater de sentiments

contraires à la France et à son chef!

[En marge: le prince de la Paix se décide à jouer à l'Escurial le rôle

de conciliateur entre Charles IV et Ferdinand.]

[En marge: Pardon humiliant accordé à Ferdinand.]

Après avoir long-temps méprisé l'Espagne, au point de se permettre

sous ses yeux tous les genres de scandales, le favori commença à

s'effrayer, en entendant le cri de réprobation qui de toutes parts

s'élevait contre lui. Il sortit de son lit, où il affectait d'être

retenu par une grave indisposition, et imagina de se montrer à

l'Escurial en pacificateur et en conciliateur. Les passions déchaînées

de la reine étaient moins faciles à contenir que les siennes, et il

eut quelque peine à lui faire entendre qu'il fallait s'arrêter dans la

voie où l'on était entré, si on ne voulait provoquer une sorte de

soulèvement populaire. La signature du traité de Fontainebleau venait

de lui être annoncée, et, quoique ce traité ne dût pas recevoir encore

la consécration de la publicité, Emmanuel Godoy était dans la joie

d'avoir obtenu la qualité de prince souverain, avec la garantie par la

France de cette qualité nouvelle. Il y voyait une raison de se

rassurer, d'éviter toute crise violente, de rechercher en un mot des

moyens plus doux pour arriver à son but. Déshonorer le prince des

Asturies lui semblait plus sûr que de lui infliger une condamnation,

qui révolterait toute l'Espagne, et après laquelle ce prince

deviendrait l'idole de la nation[26]. Il y avait déjà un premier pas

de fait dans cette voie par l'empressement du prince à offrir des

aveux qu'on ne lui demandait pas, et à dénoncer des complices auxquels

on ne songeait point. En conséquence, Emmanuel Godoy amena la reine,

et ce ne fut pas sans difficulté, à accorder un pardon, que le prince

solliciterait avec humilité, et en s'avouant coupable. Il se rendit

donc dans l'appartement de Ferdinand, qu'on avait converti en prison,

et y fut accueilli, non pas avec le mépris qu'il aurait dû essuyer de

la part d'un prince doué de quelque dignité, mais avec la satisfaction

qu'éprouve un accusé qui se sent sauvé. Emmanuel Godoy fit à

Ferdinand, ou reçut de lui, la proposition d'écrire à son père et à

sa mère des lettres dans lesquelles il solliciterait le pardon le plus

humiliant, après quoi tout serait oublié. Ces deux lettres étaient

conçues dans les termes suivants:

«5 novembre 1807.

»SIRE ET MON PÈRE,

»Je me suis rendu coupable. En manquant à V. M., j'ai manqué à mon

père et à mon roi. Mais je m'en repens, et je promets à V. M. la plus

humble obéissance. Je ne devais rien faire sans le consentement de V.

M.; mais j'ai été surpris. J'ai dénoncé les coupables, et je prie V.

M. de me pardonner, et de permettre de baiser vos pieds à votre fils

reconnaissant.»

«MADAME ET MA MÈRE,

»Je me repens bien de la grande faute que j'ai commise contre le roi,

et contre vous, mes père et mère. Aussi je vous en demande pardon avec

la plus grande soumission, ainsi que de mon opiniâtreté à vous nier la

vérité l'autre soir. C'est pourquoi je supplie V. M. du plus profond

de mon coeur de daigner interposer sa médiation auprès de mon père,

afin qu'il veuille bien permettre d'aller baiser les pieds de S. M. à

son fils reconnaissant.»

[Note 26: M. de Toreno a prétendu, et d'autres écrivains ont répété,

que le motif qui fit suspendre la procédure entamée contre le prince

des Asturies n'était autre que l'injonction adressée par Napoléon au

prince de la Paix de ne compromettre en rien les agents du

gouvernement français, ni ce gouvernement lui-même. C'est là une pure

supposition, démentie par les faits et par les dates. Il était

très-facile de continuer ce procès sans faire figurer l'ambassadeur de

France, puisque les communications avec lui n'étaient que le moindre

des griefs, et que les autres pièces, telles que l'écrit où l'on

révélait à Charles IV la conduite du favori, le chiffre, la nomination

éventuelle de M. le duc de l'Infantado, constituaient les prétendus

délits du prince et de ses complices. Ce qui le prouve mieux encore,

c'est que la procédure fut continuée contre les complices du prince,

et que les griefs restant exactement les mêmes, la difficulté, si elle

avait existé, eût été aussi grande avec eux qu'avec le prince. Mais

cette invention, je le répète, est contredite péremptoirement par les

dates. La demande de pardon, l'acte royal qui l'accorde, sont du 5

novembre. Or, à cette époque on savait à peine à Paris l'arrestation

du prince; car la saisie de ses papiers est du 27 octobre, son

arrestation du 28, la divulgation de tous ces faits à Madrid du 29.

Aucune nouvelle explicite ne put donc partir de Madrid avant le 29

octobre. Tous les courriers, à cette époque, mettaient à faire le

trajet de 7 à 8 jours. Ainsi la nouvelle ne pouvait pas être à Paris

avant le 5 novembre. Partie même le 27, elle n'y eût été que le 3, et

on n'aurait pas eu le temps assurément d'ordonner à Paris, le 3, un

acte qui se consommait à Madrid le 5, qui même y avait été résolu le 3

ou le 4. Les dates suffisent par conséquent pour démentir une pareille

supposition. Le prince de la Paix ne fut décidé à jouer le rôle de

conciliateur que parce que l'entreprise de faire condamner l'héritier

présomptif, pour le priver de ses droits au trône, était au-dessus de

son audace et de la patience de la nation espagnole.]

Après que ces lettres eurent été signées, un nouvel acte public de

Charles IV prononça le pardon du prince accusé, en réservant toutefois

la continuation des poursuites commencées contre ses complices, et en

défendant de laisser circuler le premier acte dans lequel il avait été

dénoncé à la nation espagnole. Mais il n'était plus temps de revenir

sur un si grand scandale. Les déplorables scènes de l'Escurial étaient

inséparables les unes des autres, et aucune ne pouvait demeurer

cachée. Les premières déshonoraient le roi, la reine, le favori; la

dernière déshonorait le prince des Asturies.

Cependant l'effet sur l'opinion publique ne fut pas tel qu'on l'aurait

supposé. Bien que tous les acteurs de ces scènes eussent mérité une

réprobation à peu près égale, le père pour sa faiblesse, la mère et le

favori pour leurs criminelles passions, le fils pour le lâche abandon

de ses amis, néanmoins le peuple espagnol, résolu à ne trouver de

torts qu'au favori et à la reine, ne voulut voir dans la conduite du

prince qu'une suite de l'oppression sous laquelle il gémissait; dans

ses déclarations, que des aveux ou supposés ou extorqués, et continua

de l'aimer avec idolâtrie, de lui prêter toutes les vertus

imaginables, de demander à Napoléon un mouvement de son bras puissant

vers l'Espagne. Sur-le-champ Napoléon devint le dieu tutélaire,

invoqué de tous les côtés, et par toutes les voix. C'est le seul

moment peut-être où le peuple espagnol ait admiré avec transport un

héros qui ne fut pas Espagnol, et fait appel à une influence

étrangère.

[En marge: Napoléon ajourne de nouveau ses projets en voyant la marche

des événements se ralentir en Espagne.]

[En marge: Contre-ordre aux troupes qui devaient se rendre en poste à

Bayonne.]

[En marge: Réponse de Napoléon aux diverses communications de la cour

d'Espagne, et son départ pour faire un court séjour en Italie.]

De même qu'on avait mandé à Napoléon la mise en accusation du prince

des Asturies, on lui manda aussi le pardon accordé à ce prince. Il fut

surpris de l'un autant que de l'autre, mais il vit clairement que ce

drame, qui eût été sanglant dans un autre siècle, qui n'était que

repoussant dans le nôtre, allait se ralentir, pour reprendre

ultérieurement son cours, et n'aboutir que plus tard à sa conclusion.

Quoique la démarche du prince des Asturies l'eût disposé

favorablement, il ne savait s'il fallait se fier à un tel caractère,

s'il n'y avait pas dans sa faiblesse et dans ses passions des raisons

de voir en lui ou un allié impuissant, ou un ennemi perfide. Lui

donner une princesse de la maison Bonaparte, solution en apparence la

plus facile, n'était donc pas un parti très-sûr. D'ailleurs l'histoire

présentait des exemples peu encourageants à l'égard des princesses

chargées de nous attacher l'Espagne par des mariages. Faire régner

encore Charles IV, le prince de la Paix, la reine, ne semblait pas non

plus une solution qui offrît beaucoup de durée, tant à cause de la

santé du roi, que de l'indignation de l'Espagne prête à éclater.

Changer la dynastie paraissait donc le parti le plus simple. Mais

restait toujours dans ce cas le danger de froisser le sentiment d'une

grande nation, et surtout le sentiment de l'Europe, tout prétexte

manquant pour détrôner des princes qui, divisés entre eux, n'étaient

unis que pour invoquer Napoléon comme ami et comme maître. Persévérant

dans ses doutes, comme l'Espagne dans ses agitations, Napoléon résolut

de profiter de cet instant de répit, pour consacrer quelques jours à

l'Italie, et pour mettre ordre à beaucoup de grandes affaires qui

réclamaient sa présence. D'ailleurs il devait rencontrer en Italie son

frère Lucien, se réconcilier avec lui, et recevoir de ses mains une

fille, qui pourrait être la princesse destinée à l'Espagne, si le

projet moins violent d'unir les deux maisons par un mariage

l'emportait définitivement. Ces résolutions prises, il donna des

contre-ordres à ses armées, non pas pour arrêter leur marche vers

l'Espagne, mais pour ralentir la célérité de cette marche. Il voulut

que les troupes du corps des côtes de l'Océan, qui devaient être

transportées en poste à Bordeaux, exécutassent le même trajet à pied,

et sans aucune précipitation. Il enjoignit au général Dupont de

disposer toutes choses pour que le deuxième corps de la Gironde pût

entrer à la fin de novembre en Espagne, et il lui prescrivit d'aller

jusqu'à Valladolid, sans s'avancer davantage vers le Portugal. Il fit

partir de Paris son chambellan M. de Tournon, dont il appréciait le

bon sens, avec ordre de se rendre en Espagne, d'observer ce qui s'y

passerait, de bien examiner si le prince des Asturies y avait des

partisans nombreux, si la vieille cour en conservait encore, avec

mission enfin de porter une réponse aux diverses communications de

Charles IV. Dans cette réponse pleine de convenance et de générosité,

Napoléon conseillait à Charles IV le calme, l'indulgence envers son

fils, niait d'avoir reçu de sa part aucune demande, et ne cherchait

pas à jeter de nouvelles semences de discorde, bien qu'il eût plus

d'intérêt à troubler qu'à pacifier l'Espagne.

Cela fait, Napoléon, se doutant qu'il aurait bientôt à reporter son

attention de ce côté, quitta Fontainebleau le 16 novembre, accompagné

de Murat, des ministres de la marine et de l'intérieur, de MM. Sganzin

et de Proni, des directeurs de plusieurs services importants, et se

dirigea vers Milan pour y embrasser son fils chéri, le prince Eugène

de Beauharnais. En partant il donna des ordres pour la réception

triomphale de la garde impériale, qui allait arriver à Paris.

[En marge: Fête triomphale décernée à la garde impériale par la ville

de Paris.]

Il désirait être absent de cette solennité, et, s'il était possible,

qu'on n'y pensât pas même à lui. Il voulait qu'on fêtât l'armée,

l'armée seule, en fêtant la garde qui en était l'élite. Aussi,

écrivant au ministre de l'intérieur pour lui prescrire les détails de

la cérémonie, lui disait-il: _Dans les emblèmes et inscriptions qui

seront faits dans cette occasion, il doit être question de ma garde et

non de moi, et on doit faire voir que dans la garde on honore toute la

grande armée._

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 08 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 22 / 50 段