M. de Beauharnais était beaucoup trop nouveau dans la profession qu'il

exerçait pour ne pas s'effrayer d'une position aussi délicate, car il

s'agissait d'accepter des rapports clandestins avec l'héritier de la

couronne. Il avait peur d'être trompé par des intrigants, et compromis

envers la cour d'Espagne. Il refusa d'abord d'en croire le chanoine

Escoïquiz, et accueillit ses ouvertures avec une froideur capable de

décourager des gens moins décidés à se faire écouter et comprendre.

Mais le chanoine imagina un moyen singulier d'obtenir crédit: ce fut

d'établir un échange de signes entre le prince et M. de Beauharnais,

dans les visites que celui-ci faisait à l'Escurial pour y présenter

ses hommages à la cour. Ces signes convenus d'avance ne devaient pas

laisser de doute sur la secrète mission que le chanoine Escoïquiz

disait avoir reçue de Ferdinand. En effet M. de Beauharnais à sa

première visite à l'Escurial observa le prince avec attention, aperçut

les signes convenus, fut en outre de sa part l'objet des prévenances

les plus marquées, et ne put dès lors conserver aucune incertitude sur

la mission du chanoine Escoïquiz. Quand il fut rassuré sur ce point,

il différa encore de l'écouter, jusqu'à ce qu'il eût été autorisé par

sa cour à s'engager dans de pareilles relations. Il écrivit alors à

Paris une dépêche mystérieuse, pour dire qu'un fils innocent,

cruellement traité par son père et sa mère, invoquait l'appui de

Napoléon, et demandait à devenir son protégé reconnaissant et dévoué.

Napoléon, impatienté de ce ridicule mystère, fit enjoindre à M. de

Beauharnais de se rendre plus intelligible et plus clair. Celui-ci

obéit en racontant tout ce qui s'était passé; il en fit le récit

détaillé dans une correspondance secrète, qui révélait également sa

maladresse et sa sincérité, et qui ne devait pas être, qui n'a pas été

déposée aux affaires étrangères. On lui répondit qu'il fallait tout

écouter, ne rien promettre qu'un intérêt bienveillant pour les

infortunes du prince, et, quant à la demande de mariage, déclarer que

l'ouverture était trop vague pour être prise en considération, et

suivie d'un consentement ou d'un refus.

Commencées en juillet 1807, ces relations continuèrent en août et

septembre, avec la même crainte de se compromettre de la part de M. de

Beauharnais, et le même désir d'être accueilli de la part de

Ferdinand. Ce prince se décida enfin à faire remettre par le chanoine

Escoïquiz deux lettres, l'une pour l'ambassadeur, l'autre pour

Napoléon lui-même, dans lesquelles, déplorant ses malheurs et les

dangers dont il était menacé, il demandait formellement la protection

de la France et la main d'une princesse de la famille Bonaparte. Ces

deux lettres, datées du 11 octobre, ne furent expédiées que le 20, par

le soin que M. de Beauharnais mit à se procurer un messager sûr, et

n'arrivèrent que le 27 ou le 28, au moment même où parvenaient à Paris

d'autres nouvelles non moins importantes, dont on va connaître le

sujet.

[En marge: Tentative du prince Ferdinand pour ouvrir les yeux à son

père sur l'état de la cour d'Espagne.]

Tandis qu'il s'adressait à Napoléon, Ferdinand, ne sachant si la

protection française serait assez prompte ou assez déclarée pour le

sauver, avait voulu en même temps prendre ses précautions à Madrid

même. D'accord avec ses amis, il conçut l'idée de tenter une démarche

auprès de son père, pour lui ouvrir les yeux, pour lui dénoncer les

crimes du prince de la Paix, la complicité de la reine, et, sinon ses

relations adultères avec le favori, du moins son abjecte soumission

aux volontés de ce dominateur de la maison royale; pour le supplier

enfin d'apporter un terme aux scandales, aux malheurs qui désolaient

l'Espagne, aux périls qui menaçaient un fils infortuné. Ferdinand

devait remettre au roi un écrit contenant ces révélations, avec prière

de le lui rendre après en avoir pris connaissance, car une

indiscrétion pouvait mettre sa vie en danger. La minute de cet écrit

était de la main même du chanoine Escoïquiz. Indépendamment de cette

démarche, les auteurs du plan avaient encore imaginé, pour le cas où

le roi viendrait à mourir subitement, de donner au duc de l'Infantado

des pouvoirs signés à l'avance par Ferdinand, pouvoirs en vertu

desquels le duc aurait le commandement militaire de Madrid et de la

Nouvelle-Castille, afin qu'on fût en mesure, s'il le fallait, de

résister par la force des armes aux tentatives du prince de la Paix.

Tels étaient les moyens préparés par ce conciliabule, pour se garder

contre un projet vrai ou supposé d'usurpation; et ces moyens ne

décelaient assurément ni beaucoup de profondeur d'esprit, ni beaucoup

d'audace de caractère. Mais pendant ces menées du prince et de ses

amis, des espions apostés autour d'eux avaient observé des allées et

venues inaccoutumées. Ils avaient vu Ferdinand lui-même écrire plus

souvent qu'il ne le faisait d'ordinaire, et ils l'avaient entendu,

dans son exaspération contre sa mère et le favori, tenir des propos

d'une singulière amertume. L'entrée des troupes françaises en Espagne,

sujet d'une infinité de conjectures, avait été aussi l'occasion de

discours fort irréfléchis de la part du prince et de ses amis. Ceux-ci

se regardant déjà comme certains de la protection de la France et s'en

vantant volontiers, bien qu'ils eussent long-temps fait un crime à

Emmanuel Godoy de la rechercher, et de la payer d'une aveugle

soumission, se plaisaient à insinuer, quelquefois même à dire tout

haut, que ce n'était pas en vain que les armées françaises passaient

les Pyrénées, et que le méprisable gouvernement qui opprimait

l'Espagne ne tarderait pas à s'en apercevoir; ce qui était

malheureusement plus vrai qu'ils ne le croyaient eux-mêmes, et qu'ils

n'eurent bientôt à le désirer.

[En marge: Dénonciation des menées du prince des Asturies à la reine

et au roi.]

[En marge: Enlèvement des papiers du prince des Asturies.]

Parmi les personnes chargées d'observer Ferdinand, l'une d'elles (on

prétend que c'était une dame de la cour), soit qu'elle eût obtenu la

confidence des secrets du prince, soit qu'elle eût porté sur ses

papiers un oeil indiscret, révéla tout à la reine. Celle-ci en

apprenant ces détails fut saisie d'un violent accès de colère. Le

prince de la Paix ne se trouvait point en ce moment à l'Escurial,

distant de Madrid d'une douzaine de lieues. Il avait l'habitude de

passer une semaine à l'Escurial, une semaine à Madrid. Il était

malade, disait-on, des suites de ses débauches. On le manda

secrètement, et il sortit de son palais par une porte dérobée, voulant

en cette circonstance laisser ignorer sa présence à l'Escurial, et

écarter l'idée qu'il pût être l'instigateur des scènes qui se

préparaient. La reine, encore plus irritée que lui, chercha à

persuader au roi qu'il n'y avait pas moins qu'une vaste conspiration

contre son trône et sa vie dans les indices dénoncés, soutint qu'il

fallait agir sur-le-champ, ne pas craindre un éclat devenu nécessaire,

envahir l'appartement du prince à l'improviste, et enlever ses papiers

avant qu'il eût le temps de les détruire. Le faible Charles IV,

incapable d'apercevoir dans quelle voie il s'engageait par une

pareille démarche, consentit à tout ce qu'on lui demandait, et le soir

même, 27 octobre, jour de la signature du traité de Fontainebleau,

permit qu'on violât la demeure de son fils, et qu'on saisit ses

papiers. Le jeune prince, qui, sauf un peu de finesse, n'avait ni

esprit ni courage, fut consterné, et livra sans résistance tout ce

qu'il avait. Les papiers dont nous venons de faire mention, mêlés à

d'autres plus insignifiants, furent portés chez la reine, qui voulut

les examiner elle-même. On devine les emportements de cette princesse,

en lisant l'écrit où étaient dénoncées toutes les turpitudes du

favori, et où les siennes étaient au moins indiquées. Si faible, si

asservi que fût l'infortuné Charles IV, cette pièce pourtant n'aurait

pas suffi pour lui persuader que son fils avait médité un crime, et

elle aurait peut-être, en dessillant ses yeux, atteint le but que le

chanoine Escoïquiz et Ferdinand s'étaient proposé. Mais il y avait

malheureusement d'autres papiers, tels qu'un chiffre destiné à une

correspondance mystérieuse, de plus l'ordre qui nommait le duc de

l'Infantado commandant de la Nouvelle-Castille, et sur lequel la date

avait été laissée en blanc afin de la mettre au moment de la mort du

roi. Ces dernières pièces suffisaient à la reine pour construire

toutes les suppositions imaginables, pour tromper l'infortuné Charles

IV, pour se tromper elle-même. Ne se contenant plus à la lecture de

ces papiers, elle dit, peut-être elle crut, que c'étaient là les

preuves d'une conspiration tendant à détrôner elle et son époux, à

menacer même leurs jours, car pourquoi ce chiffre, si ce n'était pour

correspondre avec des conspirateurs? pourquoi cette nomination d'un

commandant militaire, par Ferdinand qui n'était pas encore roi, si ce

n'était pour consommer une criminelle usurpation? Cette démonstration

présentée au pauvre Charles IV, avec beaucoup d'emportements et de

cris pour unique preuve, le remplit de trouble. Il versa des larmes de

douleur sur un fils qu'il aimait encore, et qu'il était affligé de

trouver si coupable; puis il remercia le ciel qui sauvait d'un si

grand péril sa vie, son trône, sa femme, son ami Emmanuel. La reine,

que l'exaltation naturelle à son sexe portait à prendre en tout ceci

une initiative commode pour le favori, la reine déclara qu'il fallait

une répression prompte, énergique, qui satisfît à la majesté du trône

outragée, et garantît l'État du retour de pareils complots. Il fut

donc résolu qu'on arrêterait à l'instant même le prince et ses

complices, qu'on appellerait ensuite les ministres, les principaux

personnages de l'État, qu'on leur dénoncerait la découverte qu'on

venait de faire, et la résolution royale d'intenter contre les

coupables un procès criminel. C'était là une résolution abominable et

insensée, car après un tel éclat il fallait poursuivre le prince à

outrance, le convaincre de crime, fût-il innocent, le priver de ses

droits au trône, et donner ainsi à ce trône suspendu au bord d'un

abîme un ébranlement qui pouvait l'y précipiter, qui l'y a précipité

en effet. Mais poursuivre le prince, le faire condamner par des juges

vendus, le priver de la couronne, était justement ce que voulait cette

reine furieuse, quelque péril qu'il y eût à braver!

[En marge: Arrestation du prince des Asturies.]

Tout ce qu'elle désirait s'accomplit. Godoy fut renvoyé à Madrid, pour

faire croire qu'il n'en était pas sorti, et qu'il était étranger aux

scènes tragiques de l'Escurial. Le roi se rendit auprès de Ferdinand,

lui demanda son épée, et le constitua prisonnier dans son propre

appartement. Des courriers furent ensuite envoyés dans toutes les

directions, pour ordonner l'arrestation des prétendus complices du

prince. Les ministres, les membres des conseils furent convoqués, et,

la consternation sur le front, reçurent communication de tout ce qui

avait été décidé. Ils donnèrent leur adhésion silencieuse, non par

zèle, mais par abattement.

Il n'était plus possible après un semblable scandale de cacher à la

nation espagnole les tristes événements dont l'Escurial venait d'être

le théâtre. Dans les pays asservis, où toute publicité est interdite,

les nouvelles importantes ne se répandent ni moins vite, ni moins

complétement. Elles volent de bouche en bouche, propagées par une

curiosité ardente, et exagérées par une crédulité non détrompée.

Madrid tout entier savait déjà, et toutes les villes d'Espagne

allaient savoir les scènes de l'Escurial. Cependant publier

officiellement la prétendue découverte du complot, c'était dénoncer le

prince à la nation, et rendre irréparables les malheurs du trône. Mais

la reine et le favori ne voulaient pas autre chose. En conséquence ils

exigèrent un acte de publicité, et dans un pays où il n'y en avait que

pour les plus grands événements, tels qu'une naissance ou une mort de

roi, une déclaration de guerre, une signature de paix, une grande

victoire, une grande défaite, le décret royal qui suit fut communiqué

à toutes les autorités du royaume:

«Dieu qui veille sur ses créatures ne permet pas la consommation des

faits atroces quand les victimes sont innocentes; aussi sa

toute-puissance m'a-t-elle préservé de la plus affreuse catastrophe.

Tous mes sujets connaissent parfaitement mes sentiments religieux et

la régularité de mes moeurs, tous me chérissent, et je reçois de tous

les preuves de vénération dues à un père qui aime ses enfants. Je

vivais persuadé de cette vérité, quand une main inconnue est venue

m'apprendre et me dévoiler le plan le plus monstrueux et le plus inouï

qui se tramait contre ma personne dans mon propre palais. Ma vie, tant

de fois menacée, était devenue à charge à mon successeur, qui,

préoccupé, aveuglé, et abjurant tous les principes de foi chrétienne

que lui enseignèrent mes soins et mon amour paternels, était entré

dans un complot pour me détrôner. J'ai voulu alors rechercher par

moi-même la vérité du fait, et, surprenant mon fils dans son propre

appartement, j'ai trouvé en sa possession le chiffre qui servait à ses

intelligences avec les scélérats et les instructions qu'il en

recevait. Je convoquai, pour examiner ces papiers, le gouverneur par

intérim du conseil, pour que, de concert avec d'autres ministres, ils

se livrassent activement à toutes les recherches nécessaires. Tout a

été fait, et il en est résulté la découverte de plusieurs coupables:

j'ai décrété leur arrestation ainsi que la mise aux arrêts de mon fils

dans sa demeure. Cette peine manquait à toutes celles qui m'affligent;

mais, comme elle est la plus douloureuse, c'est aussi celle qu'il

importe le plus de faire expier à son auteur, et, en attendant que

j'ordonne de publier le résultat des poursuites commencées, je ne

veux pas négliger de manifester à mes sujets mon affliction, que les

preuves de leur loyauté parviendront à diminuer. Vous tiendrez cela

pour entendu, afin que la connaissance s'en répande dans la forme

convenable.

»Saint-Laurent (de l'Escurial), le 30 octobre 1807.

»_Au gouverneur par intérim du conseil._»

Dans cette cour, où l'on n'osait rien faire sans en référer à Paris,

où le fils opprimé, le père involontairement oppresseur, le favori

persécuteur de tous les deux, cherchaient auprès de Napoléon un appui

pour leur malheur, leur ineptie ou leur crime, il n'était pas possible

qu'on se livrât à de si déplorables extravagances sans lui en écrire.

En conséquence, la veille même de l'acte officiel que nous venons de

rapporter, on dicta au malheureux Charles IV une lettre à Napoléon,

pleine d'une ridicule douleur, dépourvue de toute dignité, où il se

disait trahi par son fils, menacé dans sa personne et son pouvoir, et

n'annonçait pas moins que la volonté de changer l'ordre de succession

au trône[23].

[Note 23: Voici le texte même de cette lettre:

_Lettre du roi Charles IV à l'Empereur Napoléon._

«Monsieur mon frère, dans le moment où je ne m'occupais que des moyens

de coopérer à la destruction de notre ennemi commun, quand je croyais

que tous les complots de la ci-devant reine de Naples avaient été

ensevelis avec sa fille, je vois avec une horreur qui me fait frémir

que l'esprit d'intrigue a pénétré jusque dans le sein de mon palais.

Hélas! mon coeur saigne en faisant le récit d'un attentat si affreux!

Mon fils aîné, l'héritier présomptif de mon trône, avait formé le

complot horrible de me détrôner: il s'était porté jusqu'à l'excès

d'attenter à la vie de sa mère. Un attentat si affreux doit être puni

avec la rigueur la plus exemplaire des lois. La loi qui l'appelait à

la succession doit être révoquée: un de ses frères sera plus digne de

le remplacer et dans mon coeur et sur le trône. Je suis en ce moment à

la recherche de ses complices pour approfondir ce plan de la plus

noire scélératesse, et je ne veux pas perdre un seul moment pour en

instruire V. M. I. et R. en la priant de m'aider de ses lumières et de

ses conseils.

»Sur quoi, je prie Dieu, mon bon frère, qu'il veuille avoir V. M. I.

et R. en sa sainte et digne garde.

»CHARLES.

»À Saint-Laurent, le 29 octobre 1807.»]

[En marge: Nov. 1807.]

[En marge: Résolutions de Napoléon en recevant les nouvelles de

l'Escurial.]

Napoléon n'avait reçu, comme on l'a vu plus haut, la lettre du 11

octobre, dans laquelle Ferdinand lui demandait sa protection et une

épouse, que le 28 du même mois. Il reçut successivement dans les

journées des 5, 6 et 7 novembre, celles de son ambassadeur et de

Charles IV, qui lui apprenaient l'esclandre qu'on n'avait pas craint

de faire à l'Escurial. Il était donc en quelque sorte obligé de

s'immiscer dans les affaires d'Espagne, quand même il ne l'eût pas

voulu, et certainement beaucoup plus tôt qu'il ne s'y attendait et ne

le désirait. Depuis quelque temps, ainsi que nous venons de le

rapporter, il se disait qu'il y avait danger à laisser des Bourbons

sur un trône à la fois si haut et si voisin, et qu'il fallait de plus

renoncer à tirer de l'Espagne aucun service utile, tant qu'elle

resterait aux mains d'une race dégénérée. Il ne savait quel prétexte

employer pour frapper des esclaves prosternés à ses pieds, le

détestant, voulant le trahir, l'essayant quelquefois, puis désavouant

avec humilité leurs trahisons à peine commencées. Il ne se dissimulait

pas non plus le danger, en détrônant la dynastie espagnole, de heurter

une nation ardente et farouche, désirant des changements, incapable de

les opérer elle-même, et prête néanmoins à se révolter contre la main

étrangère qui tenterait de les opérer pour elle. Il ajournait donc,

n'étant ni pressé, ni fixé quant au parti à prendre, témoin le traité

de Fontainebleau, qui ne contenait que des ajournements. Mais un fils

qui s'adressait à lui pour demander une épouse et sa protection, un

père qui lui dénonçait ce fils comme criminel, lui offraient une

occasion, pour ainsi dire forcée, de se mêler immédiatement des

affaires d'Espagne; et tout plein encore de doutes, d'anxiétés,

désirant, redoutant ce qu'il allait entreprendre, l'entreprenant par

une sorte d'entraînement fatal, il donna des ordres précipités, signes

d'une volonté fortement excitée.

[En marge: Ordre immédiat de départ au deuxième corps d'armée de la

Gironde, et organisation d'un troisième corps sous le titre de corps

d'observation des côtes de l'Océan.]

Jusqu'ici les mouvements de troupes prescrits par lui, n'avaient eu

que le Portugal pour but[24]. Mais dès ce moment les préparatifs

reçurent une étendue et une accélération qui ne pouvaient laisser

aucune incertitude sur leur objet. Il avait composé l'armée du général

Junot, destinée à envahir le Portugal, avec les trois camps de

Saint-Lô, Pontivy, Napoléon; l'armée de réserve du général Dupont

(connue sous le titre de deuxième corps de la Gironde), avec les

premiers, deuxièmes et troisièmes bataillons des cinq légions de

réserve, et quelques bataillons suisses. Ces deux armées, l'une déjà

entrée en Espagne, l'autre en route pour Bayonne, présentaient un

effectif de 50 mille hommes environ. Ce n'était pas assez, si de

graves événements éclataient dans la Péninsule, car la seconde de ces

armées pouvait seule être employée en Espagne. Napoléon accéléra sa

marche vers Bayonne, ordonna au général Dupont d'aller sur-le-champ se

mettre à sa tête, et résolut d'en composer une troisième, qui

empruntât son titre au besoin spécieux de veiller sur les côtes de

l'Océan, privées des troupes consacrées à leur garde. Il appela cette

troisième armée _corps d'observation des côtes de l'Océan_, lui donna

pour la commander le maréchal Moncey, qui avait fait jadis la guerre

en Espagne, et voulut qu'elle fût forte d'environ 34 mille hommes. Il

puisa pour la composer dans les dépôts des régiments de la grande

armée, stationnés sur le Rhin, de Bâle à Wesel. Ces dépôts, qui

avaient reçu plusieurs conscriptions, et qui n'avaient plus d'envois à

faire à la grande armée, abondaient en jeunes soldats, dont

l'instruction était déjà commencée, et à l'égard de quelques-uns

presque achevée. Pour un corps d'observation, soit en France, soit en

Espagne, Napoléon croyait ces jeunes soldats très-suffisants. Il

ordonna donc de tirer des quarante-huit dépôts stationnés sur le Rhin

quarante-huit bataillons provisoires, composés de quatre compagnies à

150 hommes chacune, ce qui faisait 600 hommes par bataillon, et en

tout 28 mille hommes d'infanterie. Il ordonna de réunir quatre de ces

bataillons pour former un régiment, deux régiments pour former une

brigade, deux brigades pour former une division, et de distribuer le

corps entier en trois divisions sous les généraux Musnier, Gobert,

Morlot. Les points où elles allaient s'organiser étaient Metz, Sedan,

Nancy. Ces troupes devaient avoir l'organisation de corps provisoires,

chaque bataillon relevant toujours du régiment dont il était détaché.

Napoléon ordonna d'attacher à chaque division une batterie

d'artillerie à pied, de former à Besançon et La Fère trois autres

batteries d'artillerie à cheval, ce qui devait porter l'artillerie

totale du corps à 36 bouches à feu. Le général Mouton eut ordre de se

transporter à Metz, Nancy, Sedan, pour surveiller l'exécution de ces

mesures. Les quatre brigades de cavalerie, de formation provisoire

aussi, réunies à Compiègne, Chartres, Orléans et Tours, furent

distribuées entre les deux corps des généraux Moncey et Dupont. Les

cuirassiers et les chasseurs furent affectés à celui du général

Dupont, les dragons et les hussards à celui du maréchal Moncey.

L'armée du général Junot suffisant à l'occupation du Portugal, il

restait donc, pour parer aux événements d'Espagne, le corps du général

Dupont, intitulé _deuxième de la Gironde_, le corps du maréchal

Moncey, intitulé _corps d'observation des côtes de l'Océan_,

présentant à eux deux une soixantaine de mille hommes. Enfin, les

nouvelles de Madrid s'aggravant de jour en jour, Napoléon prescrivit,

comme il l'avait déjà fait, l'établissement de relais de charrettes de

Metz, Nancy et Sedan à Bordeaux, afin de transporter les troupes en

poste. Pour les encourager à supporter la fatigue, et aussi pour

cacher son but, il enjoignit de dire aux soldats qu'ils allaient au

secours de leurs frères du Portugal, menacés par la descente d'une

armée anglaise.

[Note 24: La lecture réitérée de sa correspondance la plus secrète m'a

prouvé que jusqu'aux événements de l'Escurial il songeait au Portugal

seul, et qu'à partir de ces événements il ne pensa plus qu'à

l'Espagne. Les dates de ses ordres, comparées avec les dates des

nouvelles de Madrid, ne peuvent laisser aucun doute sur leur

corrélation, et prouvent que les uns furent la suite certaine des

autres.]

[Illustration: Le Maréchal Victor.]

[En marge: Rappel en France de quelques troupes de la grande armée.]

Napoléon fit coïncider avec le mouvement de ses conscrits vers

l'Espagne un mouvement rétrograde de ses vieux soldats vers le Rhin.

Tous les pays au delà de la Vistule furent évacués. Le maréchal

Davout, qui avec les Polonais, les Saxons, son troisième corps, et une

partie des dragons, était resté en Pologne, au delà de la Vistule, et

formait le premier commandement, se replia entre la Vistule et l'Oder,

occupant Thorn, Varsovie et Posen, sa cavalerie sur l'Oder même. La

Pologne, fort recommandé à Napoléon par le roi de Saxe, obtint ainsi

un notable soulagement. Le maréchal Soult, qui formait le deuxième

commandement, reçut ordre d'évacuer la Vieille-Prusse, et de se

reporter vers la Poméranie prussienne et suédoise, sa cavalerie

continuant seule à vivre dans l'île de Nogat. Il ne resta sur la

droite de la Vistule que les grenadiers d'Oudinot à Dantzig. Le

premier corps, passé aux ordres du maréchal Victor, continua d'occuper

Berlin, avec la grosse cavalerie en arrière sur les bords de l'Elbe.

Le maréchal Mortier, avec les cinquième et sixième corps, et deux

divisions de dragons, fut laissé dans la haute et la basse Silésie. Le

prince de Ponte-Corvo, commandant seul les bords de la Baltique,

depuis la prise de Stralsund et la dissolution du corps du maréchal

Brune, dut occuper Lubeck avec la division Dupas, Lunebourg avec la

division Boudet, Hambourg avec les Espagnols, Brême avec les

Hollandais. Tout ce qui restait de cavalerie n'ayant pas pris place

dans ces divers commandements fut envoyé en Hanovre. Les Bavarois,

Wurtembergeois, Badois, Hessois, Italiens, obtinrent l'autorisation

de rentrer chez eux. La grosse artillerie de siége, les

approvisionnements en vêtements, souliers, armes, confectionnés à prix

d'argent dans la Pologne et l'Allemagne, furent dirigés sur

Magdebourg. La garde impériale, au nombre de douze mille hommes,

accéléra sa marche vers Paris.

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 08 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 21 / 50 段