favori pour se garantir contre les dangers qu'ils prévoyaient. D'abord
ils songèrent à s'emparer du prince des Asturies, et à lui faire
contracter un mariage qui le plaçât sous leur influence. Pour
l'accomplissement de ce dessein ils jetèrent les yeux sur dona
Maria-Theresa de Bourbon, soeur de dona Maria-Luisa, princesse de la
Paix. Ils pensèrent qu'en épousant cette infante, Ferdinand, devenu
beau-frère d'Emmanuel Godoy, serait ou ramené, ou contenu. Mais
Ferdinand opposa à ce projet des refus invincibles et même
outrageants.--Moi, dit-il, devenir beau-frère d'Emmanuel Godoy,
jamais! Ce serait un opprobre!--Ces refus, exprimés en un tel langage,
redoublèrent les anxiétés de la reine et du favori. Ils ne songèrent
plus qu'à se prémunir contre les conséquences de la mort du roi,
supposée alors beaucoup plus prochaine qu'elle ne devait l'être. Le
prince de la Paix était déjà généralissime de toutes les armées
espagnoles. Il résolut, et la reine accueillit cette résolution avec
empressement, de se donner de nouveaux pouvoirs, afin de réunir peu à
peu toutes les prérogatives de la royauté dans ses mains, et
d'exclure, quand il se croirait assez fort, Ferdinand du trône. Il
voulait le faire déclarer inhabile à régner, transporter la couronne
sur une tête plus jeune, amener ainsi la nécessité d'une régence, et
s'attribuer cette régence à lui-même, ce qui aurait assuré la
continuation du pouvoir qu'il exerçait depuis tant d'années. Ce plan
une fois arrêté, on commença par compléter l'autorité nominale du
prince, car son autorité réelle était depuis long-temps aussi entière
qu'elle pouvait l'être. On persuada au roi que, grâce à Emmanuel
Godoy, l'armée se trouvait dans un état florissant, mais qu'il n'en
était pas ainsi de la marine; que celle-ci avait besoin de recevoir
l'influence du génie qui soutenait la monarchie espagnole; que la
placer sous l'autorité directe du prince de la Paix, ce serait rendre
sa réorganisation certaine, et procurer une vive satisfaction au
puissant Empereur des Français, lequel se plaignait sans cesse de la
décadence de la marine espagnole. Charles IV adopta cette proposition
avec la joie qu'il mettait toujours à se dépouiller de son autorité en
faveur d'Emmanuel Godoy, et celui-ci, par un décret royal, fut
gratifié du titre de GRAND AMIRAL, titre qu'avaient porté l'illustre
vainqueur de Lépante, don Juan d'Autriche, et plus récemment encore
l'infant don Philippe, frère de Charles III. À ce titre, qui conférait
à Emmanuel Godoy le commandement de toutes les forces de mer, outre le
commandement de toutes les forces de terre qu'il avait déjà, on ajouta
celui d'ALTESSE SÉRÉNISSIME. Il fut formé autour du prince, à l'effet
de le seconder, un conseil d'amirauté composé de ses créatures, et
malgré la misère publique on décida qu'un palais, dit de l'Amirauté,
serait édifié pour lui, dans le plus beau quartier de Madrid. Ainsi
pour tout bienfait la marine vit créer de nouvelles charges, propres
uniquement à aggraver sa détresse.
[En marge: Au titre de grand amiral, le prince de la Paix joint celui
de colonel général de la maison militaire du roi.]
Ce n'était pas assez que de réunir dans les mains du prince de la Paix
le commandement de toutes les forces de la monarchie, on voulut le
rendre maître du palais, et en quelque sorte de la personne du roi. On
insinua à celui-ci que son fils dénaturé, détaché de ses parents par
les funestes influences de la maison de Naples, entouré de sujets
perfides, était chaque jour plus à craindre; que l'esprit de désordre,
particulier au siècle, seconderait peut-être ses mauvais projets, et
qu'il fallait que la puissante main d'Emmanuel (c'est ainsi que
Charles IV le nommait dans sa confiante amitié) s'étendît sur la
demeure royale, pour la préserver de tout péril. En conséquence le
prince fut encore nommé colonel général de la maison militaire du roi.
Dès cet instant il commandait dans le palais même, et il était le chef
de toutes les troupes composant la garde royale. À peine avait-il reçu
ce nouveau titre, qui complétait sa toute-puissance, qu'il se hâta de
faire subir des réformes aux divers corps de la garde. Il existait,
indépendamment de deux régiments à pied, l'un dit des gardes
espagnoles, l'autre des gardes wallones, lesquels présentaient un
effectif de six mille hommes, un régiment de cavalerie qu'on appelait
les carabiniers royaux, et ensuite une troupe d'élite qui était celle
des gardes du corps, distribuée en quatre compagnies, l'_espagnole_,
la _flamande_, l'_italienne_, l'_américaine_, rappelant par leurs
titres toutes les anciennes dominations espagnoles. Ce corps, le plus
éclairé de tous, grâce au choix des hommes dont il était composé, et
bon juge de ce qui se passait en Espagne, n'inspirait pas au prince de
la Paix une entière confiance. Le prince imagina de le dissoudre, sous
prétexte de faire cesser des dénominations qui ne répondaient plus à
la réalité des choses, et de le former en deux compagnies seulement,
désignées par les titres de _première_ et _seconde_. Il profita de
l'occasion pour en faire sortir tous les sujets dont il se défiait, et
particulièrement beaucoup d'émigrés français, qui avaient cherché
asile auprès des Bourbons d'Espagne, et qui, dévoués de corps et d'âme
au bon Charles IV, étaient cependant, à cause de leur meilleure
éducation, plus capables que les autres de juger l'indigne
administration qui déshonorait la monarchie. Emmanuel Godoy en les
excluant écartait d'honnêtes gens qu'il redoutait, et donnait cours à
sa haine à chaque instant croissante contre la France.
[En marge: Intrigues du prince de la Paix auprès des conseils de
Castille et des Indes pour s'assurer la régence.]
Emmanuel Godoy ne se borna pas à cette mesure. Il créa son frère grand
d'Espagne, et le nomma colonel du régiment des gardes espagnoles.
Enfin il choisit pour lui-même une garde dans les carabiniers royaux.
Toutes ces précautions prises, il fit sonder, l'un après l'autre les
membres du conseil de Castille dont il croyait pouvoir disposer, afin
de les préparer à un changement dans l'ordre de successibilité au
trône. Les conseils de Castille et des Indes étaient deux corps qui
tempéraient l'autorité absolue des rois d'Espagne, comme les
parlements tempéraient celle des rois de France. Cependant il y avait
une différence dans leurs attributions; car, outre une juridiction
d'appel qui leur appartenait sur tous les tribunaux du royaume, ils
avaient des attributions administratives, le conseil de Castille
relativement aux affaires intérieures du royaume, le conseil des Indes
relativement aux vastes affaires des possessions d'outre-mer. Par une
suite séculaire de la confiance royale, et du besoin qu'a toute
royauté de s'entourer d'un certain assentiment public, aucune grande
affaire de la monarchie n'était résolue sans prendre l'avis de ces
deux conseils. Le prince de la Paix, qui avait déjà introduit dans
leur sein bon nombre de ses créatures, voulait naturellement s'assurer
leur concours pour ses projets criminels. Mais tout asservis qu'ils
étaient, ils paraissaient peu enclins à se prêter à un changement dans
l'ordre de succession au trône. On continuait toutefois à les
travailler secrètement, et on pratiquait les mêmes menées auprès des
colonels des régiments. Le langage auprès des uns et des autres
consistait à dire que le prince des Asturies était à la fois incapable
et méchant, et qu'à la mort du roi la monarchie ne pouvait tomber sans
péril entre des mains aussi malfaisantes qu'inhabiles.
Le prince de la Paix étendait ses intrigues fort au delà de la cour
d'Espagne. Quoiqu'il détestât la France, pour les conseils importuns
et sévères qu'il en recevait, il savait que toute force était en elle,
et que les projets auxquels il attachait son salut seraient
chimériques s'ils n'avaient l'appui de Napoléon. Il cherchait donc à
se l'assurer par mille bassesses, surtout depuis la fameuse
proclamation dont le souvenir troublait son sommeil. Ayant appris que
Napoléon, qui aimait à monter des chevaux espagnols, venait de perdre
à la guerre l'un de ceux que le roi d'Espagne lui avait donnés, il lui
en avait offert quatre, choisis parmi les plus beaux du royaume. Se
faisant de la cour impériale une idée fausse, empruntée à la cour de
Madrid, il s'était imaginé que les influences secondaires valaient la
peine d'y être conquises, que Murat était le premier homme de l'armée,
qu'il jouissait de beaucoup d'ascendant sur Napoléon, et il avait
songé à l'acquérir. Il avait par ce motif entamé avec lui une
correspondance secrète[21], appuyée par des présents, et notamment
par l'envoi de chevaux superbes. L'imprudent Murat de son côté,
croyant utile de nouer des relations partout où des couronnes
pouvaient venir à vaquer, avait mis de l'empressement à se ménager
dans la Péninsule un aussi puissant ami que le prince de la Paix. La
couronne de Portugal, qui paraissait devoir être bientôt vacante,
n'était pas étrangère à ce calcul.
[Note 21: Il existe au Louvre des échantillons de cette
correspondance, dont Napoléon s'était procuré la communication, soit
par Murat lui-même, soit par son active surveillance. Ces échantillons
donnent une singulière idée de la bassesse du prince de la Paix. Nous
citons, pour faire mieux connaître ce personnage, son caractère et ses
vues, la lettre suivante, reproduite avec toutes les fautes de langage
qu'elle contient. On jugera mieux ainsi du genre d'éducation que
recevaient à cette époque les personnages composant la cour d'Espagne.
«_À Son Altesse Impériale et Royale le grand-duc de Berg._
»La lettre de V. A. I., datée le 7 décembre, à Venise, est pour moi la
preuve la plus haute du caractère éminent qui constitue le coeur d'un
grand prince comme V. A. I. Je n'ai jamais douté des vertus qui la
caractérisent, et jamais mon âme sentit la basse idée de la méfiance.
Oui, prince, j'ai juré à V. A. fidélité dans l'amitié dont elle
m'honore, et ma correspondance durera autant que mon existence.
»J'avais le plus grand regret à garder avec V. A. I. un secret auquel
je m'ai vu forcé par la parole de mon souverain, signée dans un traité
avec S. M. I. et R. Ma reconnaissance à V. A. I. me l'aurait fait
déceler si l'Empereur ne l'aurait pas exigé. Mais puisque je dois
croire que V. A. I. en est informée maintenant, je ne puis que lui
dévoiler mes sentiments. C'est à présent que je commence à jouir de la
tranquillité que me présente un traité qui me met sous la protection
de l'Empereur. Rien ne me saurait être nécessaire du vivant de mon
roi, puisque Sa Majesté m'honore de sa plus singulière estime; mais si
malheureusement elle venait à décéder, ce serait alors que mes ennemis
tâcheraient de flétrir mes services et de détruire ma réputation. Je
n'ai au monde d'autre ami que dans V. A. I., et quoique je sois
persuadé que son pouvoir m'aurait sauvé de l'affliction, je
considérais toutefois que ses efforts n'auraient été assez puissants
pour éviter le premier coup de l'infamie. Que V. A. I. voie donc si ce
qui a été convenu dans le traité me doit être d'un prix inestimable!
C'est pour ça que j'ose prendre la liberté d'exprimer à S. M. I. et R.
ma reconnaissance dans la lettre ci-jointe. Je me serais empressé de
m'acquitter auparavant de ce respectable devoir, si l'expression du
traité lui-même ne s'y aurait pas opposé.
»J'attends avec la plus grande impatience les explications que V. A.
I. veut bien m'offrir aussitôt après son arrivée à Paris, et puisque
S. M. I. et R. a démontré qu'il verrait avec plaisir que le roi, mon
maître, distingue avec la Toison-d'Or le maréchal Duroc, j'ai
l'honneur de l'accompagner à cette lettre, et en même temps V. A. I.
en trouvera une autre ci-jointe pour que l'Empereur veuille bien la
donner au roi de Westphalie, en démonstration de l'alliance qui existe
de fait entre S. M. C. et tous les souverains de la maison de S. M. I.
et R.
»Le procès contre les criminels séducteurs du prince des Asturies est
poursuivi d'après les dispositions de nos lois, parce que le roi a
bien voulu se démettre de son autorité souveraine par laquelle elle
pouvait les juger par soi-même, et laissant aux juges la liberté de
consulter à S. M. leur sentence. Ils ont tous encouru la peine d'être
dépouillés de leurs dignités, et les deux les plus inculpés ont mérité
la peine capitale; mais la reine a disposé la volonté du roi à la
clémence, et le dernier supplice sera commuté dans une prison
perpétuelle, et pour les autres ils seront déportés hors du royaume.
On a eu le soin de ne faire la moindre mention d'aucun des sujets de
S. M. I. et R. par égard à ce qu'elle a fait signifier.
»Il m'est fort sensible de ne pouvoir écrire à V. A. I. dans sa
langue, mais je ne veux pas me priver de la satisfaction de lui
adresser ma lettre originelle avec cette traduction littérale. Il
n'est pas possible de transcrire le langage du coeur, mais dans le
mien se trouvent empreintes la reconnaissance et l'admiration avec
lesquelles aura toujours pour V. A. I. la plus haute considération
»Son invariable serviteur,
»MANUEL.
»À San Lorenzo, ce 26 décembre 1807.»]
[En marge: Projet conçu par les amis de Ferdinand, et consistant à
invoquer la protection de Napoléon.]
Les menées du prince de la Paix pour changer l'ordre de successibilité
au trône, si secrètes qu'elles fussent, n'avaient pas laissé que de
transpirer à Madrid, et, jointes à une accumulation de titres sans
exemple, elles avaient donné l'éveil aux esprits. Le prince des
Asturies, aussi exaspéré qu'alarmé, s'était ouvert de sa situation à
quelques amis, sur lesquels il croyait pouvoir compter. Les principaux
étaient son ancien gouverneur, le duc de San Carlos, grand-maître de
la maison du roi, fort honnête personnage, n'ayant d'autre mérite que
celui d'homme de cour; le duc de l'Infantado, l'un des plus grands
seigneurs de l'Espagne, militaire n'exerçant pas son état, ayant de
l'ambition, peu de talents, des intentions droites, et entouré d'une
considération universelle; enfin un ecclésiastique qui avait enseigné
au prince le peu que celui-ci savait, le chanoine Escoïquiz, relégué
alors à Tolède, où il était membre du chapitre archiépiscopal. Ce
dernier était un prêtre bel-esprit, fort instruit dans les lettres,
très-peu dans la politique, aimant tendrement son élève, en étant fort
aimé, désolé de la situation à laquelle il le voyait réduit, résolu à
l'en tirer par tous les moyens, et, quoique très-bien intentionné,
sensible cependant à la perspective qui s'ouvrait devant lui d'être un
jour l'ami, le directeur de conscience du roi d'Espagne. C'est dans la
société de ces personnages et de quelques femmes de cour attachées à
la défunte princesse des Asturies, que Ferdinand épanchait les amers
sentiments dont il était plein. Le chanoine Escoïquiz étant absent, on
le manda secrètement à Madrid, parce que, aux yeux de Ferdinand et de
sa petite cour, il passait pour le plus capable de donner un bon
conseil. De ce qu'il était plus lettré que les autres, de ce qu'il
entendait Virgile et Cicéron, et connaissait les auteurs français,
degré de science peu ordinaire à la cour d'Espagne, on croyait que,
dans ce labyrinthe d'intrigues affreuses, il dirigerait mieux le
prince opprimé. Le chanoine étant arrivé de Tolède, on convint que,
dans le grave péril qui le menaçait, le prince n'avait qu'une
ressource, c'était de se jeter aux pieds de Napoléon, d'invoquer sa
protection, et, pour se l'assurer d'une manière plus complète, de lui
demander à épouser une princesse de la famille Bonaparte. Le chanoine
Escoïquiz voyait dans une pareille alliance deux avantages: le
premier, de se ménager un protecteur tout-puissant; le second,
d'atteindre le but que Napoléon devait avoir en vue, celui de
rattacher l'Espagne à sa dynastie par des liens étroits et solides. Ce
conseil fut écouté, bien qu'il ne fût pas du goût de Ferdinand. Le
jeune prince, en effet, nourrissait au fond du coeur les moins bonnes
des passions espagnoles, et spécialement une haine farouche contre les
nations étrangères, surtout contre la révolution française et son
illustre chef. Ces passions qui lui étaient naturelles avaient été
encore fomentées par la princesse de Naples, son épouse. Cependant,
plein de confiance dans les lumières du chanoine Escoïquiz, il adopta
son avis et résolut de s'y conformer. Le chanoine avait voyagé, visité
la France, et il avait pour celle-ci, pour Napoléon, les sentiments
que devait éprouver un Espagnol éclairé. Il dirigeait donc tant qu'il
pouvait les regards de Ferdinand vers la France et vers Napoléon.
Mais si le prince de la Paix avait le moyen d'établir des relations de
tout genre avec la cour de France, le prince des Asturies, au
contraire, ordinairement relégué à l'Escurial, entouré d'une
surveillance continuelle, n'avait aucun moyen de faire parvenir
jusqu'à Napoléon ses pensées et ses désirs. Lui et les siens
imaginèrent de s'adresser à l'ambassadeur de France, M. de
Beauharnais.
[En marge: Rôle et caractère de M. de Beauharnais, ambassadeur de
France à Madrid.]
M. de Beauharnais, frère du premier mari de l'impératrice Joséphine,
avait remplacé en 1806 le général Beurnonville à Madrid. C'était un
esprit médiocre, un ambassadeur gauche et parcimonieux, peu propre
aux finesses de son état, et moins encore au genre de représentation
que cet état commande, doué cependant de quelque bon sens et d'une
parfaite droiture. À tout cela il ajoutait une morgue assez ridicule,
excitée par le sentiment de sa situation, puisqu'il avait, d'après ce
que nous venons de dire, l'honneur d'être beau-frère de sa souveraine.
[En marge: Secrètes relations entre le prince des Asturies et M. de
Beauharnais par l'entremise du chanoine Escoïquiz.]
Sa gravité, sa probité, sa maladresse concordaient peu avec la
fourberie et la légèreté du favori, et il aimait ce dernier aussi peu
qu'il l'estimait. Il adressait à Napoléon des rapports conformes à ce
qu'il sentait. Aussi le regardait-on à Madrid comme ennemi du
grand-amiral. C'étaient là des circonstances favorables pour les
confidents de Ferdinand. Le chanoine Escoïquiz se chargea d'entrer en
relations avec M. de Beauharnais, et se fit présenter à lui sous
prétexte de lui offrir un poème qu'il avait composé sur la conquête du
Mexique. Peu à peu le chanoine en arriva à des communications plus
intimes, s'ouvrit entièrement à l'ambassadeur de France, et lui fit
part de la situation du prince, de ses dangers, de ses désirs, et du
voeu qu'il formait d'obtenir une épouse de la main de Napoléon, ne
voulant à aucun prix de celle que lui destinait Emmanuel Godoy[22].
[Note 22: M. de Toreno et plusieurs historiens, tant français
qu'espagnols, ont prétendu que M. de Beauharnais avait reçu de Paris,
ou s'était donné à lui-même la mission d'entrer en rapport avec le
prince des Asturies, soit pour lui inspirer l'idée d'épouser une
princesse française, soit pour diviser la famille royale d'Espagne, et
se ménager ainsi le moyen d'y semer les troubles dont on profita
depuis. C'est une erreur complète, dont la preuve se trouve dans la
correspondance officielle et secrète de M. de Beauharnais. Celui-ci
raconte, dans cette double correspondance, comment les agents du
prince des Asturies vinrent à lui, et de son récit parfaitement
sincère, car il était incapable de mentir, il résulte évidemment que
l'initiative de ces relations fut prise par le prince des Asturies et
non par la légation française. Nous allons citer, du reste, deux
pièces qui éclaircissent parfaitement ce point. La première est une
dépêche de M. de Champagny, dans laquelle ce ministre, répondant à une
lettre pleine de réticences de M. de Beauharnais, lui enjoint en un
langage assez sévère de s'exprimer avec plus de clarté. Cette première
dépêche démontre positivement que ce n'est pas Napoléon qui avait eu
l'idée de s'immiscer dans l'intérieur de la famille royale d'Espagne,
et qu'au contraire on était venu à lui. La seconde est la lettre même
du prince Ferdinand à M. de Beauharnais, dans laquelle ce prince avait
renfermé la demande de mariage adressée à Napoléon. On a publié la
demande de mariage, on n'a jamais connu ni publié la lettre qui la
contenait. La lecture même de cette seconde pièce prouvera que M. de
Beauharnais, pas plus que son gouvernement, n'avaient commencé les
relations avec le prince des Asturies. Au ton de cette lettre il est
facile de reconnaître que le prince recherchait ceux auxquels il
s'adresse, et n'était pas recherché par eux.
Voici la dépêche de M. de Champagny à M. de Beauharnais:
«Paris, le 9 septembre 1807.
»Monsieur l'ambassadeur, j'ai reçu votre lettre confidentielle et je
m'empresse d'y répondre en n'admettant entre vous et moi aucun
intermédiaire. Tous les moyens que vous jugerez convenable d'employer
pour me faire connaître, soit les hommes avec qui vous êtes dans le
cas de traiter, soit l'état des affaires que vous avez à conduire, me
paraîtront tous fort bons lorsqu'ils tendront à me donner plus de
lumières et d'une manière plus sûre. Vous n'avez rien à redouter de
l'emploi que je pourrai faire de vos lettres. La communication aux
bureaux, quand elle aura lieu, sera toujours sans danger: ils méritent
toute confiance, et depuis plusieurs années ils sont gardiens des plus
grands intérêts du gouvernement et dépositaires de ses secrets les
plus importants. C'est d'ailleurs un des premiers devoirs de tout
ministre à une cour étrangère de faire connaître à son gouvernement,
sans restriction, sans réserve, tout ce qu'il voit, tout ce qu'il
entend, tout ce qui parvient à sa connaissance. Placé pour voir et
pour entendre, pourvu de tous les moyens d'être instruit, ce qu'il
apprend n'est pas chose qui lui appartienne: elle est la propriété de
celui dont il est le mandataire. Vous connaissez ce devoir mieux que
personne, et c'est sans doute pour le remplir dans toute son étendue
que vous désirez multiplier ces moyens de communication avec moi: je
suis loin de m'y opposer.
»Votre lettre confidentielle renferme des choses très-importantes, et
tellement importantes qu'on peut regretter que vous ne les ayez pas
présentées avec plus de détail, et _surtout que vous n'ayez pas fait
connaître comment elles vous sont parvenues_. _Telle a été la
réflexion de l'Empereur lorsque j'ai eu l'honneur de l'en entretenir.
Quels ont été vos rapports avec le jeune prince dont vous parlez?_
Quelles sont les raisons positives que vous avez de le juger d'une
certaine manière? _Il sollicite à genoux, dites-vous, la protection de
l'Empereur; comment le savez-vous? Est-ce lui qui vous l'a dit? ou par
qui vous l'a-t-il fait dire?_ Ces questions vous sont faites par
l'Empereur, et c'est lui qui a fait la réflexion que j'ai énoncée plus
haut, qu'un ministre ne peut avoir de secrets pour son gouvernement.
»CHAMPAGNY.»
Voici la lettre du prince Ferdinand à M. de Beauharnais:
«Vous me permettrez, monsieur l'ambassadeur, de vous exprimer toute ma
reconnaissance pour les preuves d'estime et d'affection que vous
m'avez données dans la correspondance _secrète et indirecte que nous
avons eue jusqu'à présent par le moyen de la personne que vous savez,
qui a toute ma confiance_. _Je dois enfin à vos bontés ce que je
n'oublierai jamais, le bonheur de pouvoir exprimer, directement et
sans risque, au grand Empereur votre maître, les sentiments si
long-temps retenus dans mon coeur. Je profite donc de ce moment
heureux pour adresser par vos mains à S. M. I. et R. la lettre
adjointe_, et craignant l'importuner par une longueur déplacée, je
n'explique encore qu'à demi ce que je sens d'estime, de respect et
d'affection pour son auguste personne, et je vous prie, monsieur
l'ambassadeur, d'y suppléer dans celles que vous aurez l'honneur de
lui écrire.
»Vous me faites aussi le plaisir d'ajouter à S. M. I. et R. que je le
conjure d'excuser des fautes d'usage, de style, et qui se trouveront
dans madite lettre, tant par égard à ma qualité d'étranger qu'en
considération de l'inquiétude et de la gêne avec lesquelles j'ai été
obligé de l'écrire, étant, comme vous le savez, _entouré jusque dans
ma chambre d'espions qui m'observent, et obligé de profiter pour ce
travail du peu de moments que je puis dérober à leurs yeux
malins_.--_Comme je me flatte d'obtenir dans cette affaire la
protection de S. M. I. et R., et qu'en conséquence les communications
deviendront plus nécessaires et plus fréquentes, je charge ladite
personne qui a eu cette commission jusqu'ici, de prendre ses mesures
de concert avec vous pour la conduire sûrement; et comme jusqu'à
présent elle n'a eu pour garants de ladite commission que les signes
convenus, étant entièrement assuré de sa loyauté, de sa discrétion et
de sa prudence, je lui donne, par cette lettre, mes pleins et absolus
pouvoirs pour traiter cette affaire_ jusqu'à sa conclusion, et je
ratifie tout ce qu'elle dira ou fera sur ce point en mon nom comme si
je l'eusse dit ou fait moi-même, ce que vous aurez la bonté de faire
parvenir à S. M. I. avec les plus sincères expressions de ma
reconnaissance.
»Vous aurez aussi la bonté de lui dire que si par hasard il arrivait
que S. M. I. _jugeât, en quelque temps que ce fût, qu'il était utile
que j'envoyasse à sa cour avec le secret convenable quelque personne
de confiance pour lui donner sur ma situation des renseignements plus
amples que ceux qu'on peut donner par écrit, ou pour tout autre objet
que sa sagesse jugeât nécessaire, S. M. I. n'a qu'à vous le mander
pour être au moment obéie, comme elle le sera en tout ce qui dépendra
de moi_.
»Je vous renouvelle, monsieur, les assurances de mon estime et de ma
gratitude; je vous prie de conserver cette lettre comme un témoignage
de la perpétuité de ces sentiments, et je prie Dieu qu'il vous ait en
sa sainte garde.
»Écrit et signé de ma propre main et scellé de mon sceau.
»FERDINAND.
»À l'Escurial, le 11 octobre 1807.»]