Cadix, à Carthagène. Ces magnifiques arsenaux, construits sous
plusieurs règnes, et dignes de la grandeur espagnole par leur étendue
autant que par leur appropriation à tous les besoins d'une puissante
marine, tombaient en ruines. Les ports s'envasaient. La superbe darse
de Carthagène se remplissait de sable et d'immondices. Les nombreux
canaux qui mettent le port de Cadix en communication avec les riches
plaines de l'Andalousie, se comblaient de vase et de débris de
bâtiments. Il y avait de submergé dans ces canaux un vaisseau, _le
Saint-Gabriel_, deux frégates, une corvette, trois grandes gabares,
deux transports, et quantité d'embarcations. L'un des deux magasins de
l'arsenal de Cadix, détruit depuis neuf ans par les flammes, n'avait
pas été reconstruit. Les bassins destinés à mettre les vaisseaux à sec
se perdaient par les infiltrations. Sur deux bassins à Carthagène,
construits depuis cinquante ans, et restés sans réparations, l'un des
deux, pour être tenu à sec, avait eu besoin qu'on brûlât le bois de
plusieurs vaisseaux pour le service de la machine à épuisement. Encore
_le Saint-Pierre d'Alcantara_, qu'on y réparait, avait-il failli être
submergé. Les corderies de Cadix et de Carthagène étaient les plus
belles de l'Europe; mais on n'avait pas même quelques quintaux de
chanvre pour les occuper. Cependant Séville, Grenade, Valence
demandaient avec instance qu'on leur achetât leurs chanvres demeurés
sans débit. Les hêtres et les chênes de la Vieille-Castille, de la
Biscaye, des Asturies, destinés au Ferrol; les chênes de la Sierra de
Ronda, destinés à Cadix; les beaux pins de l'Andalousie, de Murcie, de
la Catalogne, destinés à Carthagène et Cadix, abattus sur le sol, y
pourrissaient faute de transports pour les amener vers les chantiers
où ils devaient être employés. Les matières manquaient non-seulement
parce qu'on n'en achetait pas, mais parce qu'on les vendait. Sous
prétexte de se débarrasser des objets de rebut, l'administration du
port de Carthagène, pour se procurer de l'argent, et payer quelques
appointements, avait vendu les matières les plus précieuses, surtout
des métaux. La régie de Carthagène, chargée d'approvisionner
l'escadre, ne trouvait pas de vivres, parce qu'elle était arriérée de
13 millions de réaux avec les fournisseurs. Les ouvriers désertaient,
non par trahison, mais par besoin. Sur 5 mille ouvriers, il en restait
à peine 700 à Carthagène. Les uns étaient morts de l'épidémie qui
avait désolé les côtes d'Espagne quelques années auparavant, les
autres avaient fui à Gibraltar, et allaient manger le pain de
l'Angleterre en la servant. Ceux de Cadix se voyaient par les mêmes
causes considérablement diminués en nombre. On leur devait en 1807
neuf mois de paye, et ils étaient réduits à tendre la main. Les
matelots étaient de même dispersés à l'intérieur ou à l'étranger. Il y
en avait à qui il était dû vingt-sept mois de solde. Le peu de
ressources dont on pouvait disposer servait à appointer un état-major
qui eût suffi à plusieurs grandes marines. On comptait dans cet
état-major un grand amiral, 2 amiraux, 29 vice-amiraux, 63 officiers
répondant au grade de contre-amiral, 80 capitaines de vaisseau, 134
capitaines de frégate, plus 12 intendants, 6 trésoriers, 11
commissaires-ordonnateurs, 74 commissaires de marine, tout cela pour
une puissance maritime réduite à 33 vaisseaux et 20 frégates, sur
lesquels 6 vaisseaux et 4 frégates seulement armés et équipés! Voilà
où en était arrivée la marine de l'une des nations du globe les plus
naturellement destinées à la mer, d'une nation insulaire presque
autant que les Anglais, ayant de plus beaux ports que les leurs, tels
que le Ferrol, Cadix, Carthagène; des bois que les Anglais n'ont pas,
tels que les chênes de la Vieille-Castille, de Léon, de la Biscaye,
des Asturies, de la Ronda; les pins de l'Andalousie, de Murcie, de
Valence, de la Catalogne; des matières de tout genre, telles que les
fers des Pyrénées, les cuivres du Mexique et du Pérou; les chanvres de
Valence, Grenade, Séville; enfin des ouvriers habiles et nombreux, des
matelots braves, des officiers capables, comme Gravina, de mourir en
héros! Tous ces faits que nous venons de rapporter, on les connaissait
à peine à Madrid[20]. Quand on demandait à l'administration espagnole
combien il existait de vaisseaux, ou construits, ou armés, ou équipés,
elle ne pouvait le dire. Quand on lui demandait à quelle époque telle
division serait prête à lever l'ancre, elle était encore plus
embarrassée de répondre. Tout ce que le gouvernement savait, c'est que
la marine était négligée. Il le savait, et le voulait même. La marine
lui paraissait un intérêt secondaire, secondaire pour une nation qui
avait à défendre les Florides, le Mexique, le Pérou, la Colombie, la
Plata, les Philippines! L'entreprise de lutter contre l'Angleterre lui
paraissait une chimère, une chimère quand la France et l'Espagne
coalisées avaient des ports tels que Copenhague, le Texel, Anvers,
Flessingue, Cherbourg, Brest, Rochefort, le Ferrol, Lisbonne, Cadix,
Carthagène, Toulon, Gênes, Tarente, Venise, et en pouvaient faire
sortir 120 vaisseaux de ligne! Le gouvernement, c'est-à-dire le prince
de la Paix, avait quelquefois l'indignité de déverser lui-même la
raillerie sur la marine espagnole; il avait des moqueries au lieu de
larmes pour Trafalgar! C'est qu'au fond il détestait la France, cette
alliée importune, qui lui reprochait sans cesse sa criminelle inertie;
et il préférait l'Angleterre, qui lui faisait espérer, s'il trahissait
la cause des nations maritimes, le repos si commode à sa lâcheté.
Aussi, tandis qu'il affectait de mépriser la marine, moyen de lutter
contre l'Angleterre, il témoignait une grande estime pour l'armée de
terre, moyen de résister aux conseils de la France. Le prince de la
Paix parlait volontiers de ses grenadiers, de ses dragons, de ses
hussards! Voici pourtant où en était cette armée, objet de sa
prédilection:
[En marge: État de l'armée espagnole en 1807.]
L'armée espagnole se composait d'environ 58 mille hommes d'infanterie
et d'artillerie, de 15 à 16 mille hommes de cavalerie, de 6 mille
gardes royaux, de 11 mille Suisses, 2 mille Irlandais, et enfin de 28
mille soldats de milices provinciales, en tout 120 mille hommes à peu
près, pouvant fournir 50 à 60 mille combattants au plus. L'infanterie
était faible, chétive, et recrutée en partie dans le rebut de la
population. La cavalerie, formée avec des sujets mieux choisis,
n'était montée qu'en très-petite partie, la belle race des chevaux
espagnols, si ardents et si doux, tombant chaque jour en décadence.
Les gardes royaux, espagnols et wallons, présentaient la seule troupe
vraiment imposante. Les milices, composées de paysans qui n'étaient
pas exercés, qui ne pouvaient pas être déplacés, n'étaient presque
d'aucun usage. Les auxiliaires suisses étaient comme partout, une
troupe de métier, fidèle et solide. Aussi, après avoir défalqué les 14
mille hommes envoyés dans le nord de l'Allemagne, il ne restait pas
plus de 15 à 16 mille hommes à diriger vers le Portugal, sur les 26
mille promis par le traité de Fontainebleau. Les présides d'Afrique,
notamment Ceuta, ce redoutable vis-à-vis de Gibraltar, dont la prise
par les Anglais ou les Maures aurait fini par rendre impossible le
passage de la Méditerranée dans l'Océan, ne contenaient ni garnisons
ni vivres. À Ceuta, au lieu de 6 mille hommes de garnison, prescrits
par les règlements et l'usage, il y en avait 3 mille. Au fameux camp
de Saint-Roch, devant Gibraltar, on comptait tout au plus 8 à 9 mille
hommes. Le reste de l'armée espagnole, répandu dans les provinces, y
était employé à faire le service de la police, attendu qu'il
n'existait pas alors de gendarmerie en Espagne. La réunion d'une armée
quelconque eût été impossible, car les 14 mille hommes envoyés en
Allemagne, les 16 mille acheminés vers le Portugal, absorbaient
presque entièrement la portion disponible des troupes régulières. Du
reste tout ce personnel de guerre, mal vêtu, mal nourri, rarement
payé, dépourvu d'émulation, d'esprit militaire, d'instruction, était
un corps sans âme. Là comme dans la marine l'état-major dévorait
presque toutes les ressources. Il comptait un généralissime, 5
capitaines généraux répondant au grade de maréchal, 87 lieutenants
généraux, 127 maréchaux de camp, 252 brigadiers (grade intermédiaire
entre celui de maréchal de camp et celui de colonel) et un nombre
inconnu de colonels, car il y en avait dont le titre était réel,
d'autres provisoire, ou honorifique, et, compris les uns et les
autres, on ne parlait pas de moins de deux mille. Voilà ce qui restait
de ces redoutables bandes qui avaient fait trembler l'Europe aux
quinzième et seizième siècles! Voilà aussi à quoi servait la
prédilection marquée du prince de la Paix pour l'armée!
[Note 20: Le gouvernement espagnol ne savait rien, en effet, ou
presque rien des détails que nous rapportons sur l'état de la marine,
et de ceux que nous allons rapporter sur l'armée et sur les finances.
Napoléon en connaissait la plus grande partie par ses agents, qui
étaient fort nombreux, et fort stimulés par son incessante curiosité.
Mais leurs rapports n'étaient pas la seule source de ses informations.
Lorsque, quelques mois plus tard, il entra en Espagne, les faits
relatifs à la marine furent entièrement connus, grâce à une inspection
ordonnée dans les ports, et à un travail précieux de M. Muños, le plus
habile ingénieur de la marine espagnole. Un semblable travail sur
l'armée fut ordonné à M. O'Farrill, et sur les finances à M. d'Azanza.
Ce travail, exécuté avant l'insurrection générale de l'Espagne, eut
pour éléments, quant à l'armée, des inspections générales; quant aux
finances, les papiers de la caisse de consolidation. Le tout fut
envoyé avec les pièces probantes à Napoléon, qui pendant plusieurs
mois gouverna l'Espagne de son palais de Bayonne. Là, tout
s'éclaircit, et on sut exactement ce qu'on soupçonnait d'ailleurs,
l'état déplorable de l'administration espagnole. C'est dans le recueil
volumineux et très-curieux de ces papiers, réunis au Louvre avec les
papiers de Napoléon, que sont puisés les renseignements authentiques
que je donne ici sur les affaires administratives de l'Espagne. J'ai
fait de tous ces états une soigneuse confrontation, qui ne me permet
pas de concevoir un seul doute sur leur exactitude. MM. Muños,
O'Farrill, d'Azanza, n'écrivant ni pour le public, ni pour une
assemblée, ne soutenant de polémique avec personne, faisant connaître
purement et simplement les ressources dont on pouvait disposer,
étaient forcés de dire la vérité, qu'ils n'avaient aucun intérêt à
cacher, et l'appuyaient au surplus de documents irréfragables, tels
que des inspections de la veille, ou des registres et des états de
caisse. Du reste, à peu de chose près, leurs renseignements
concordèrent avec ce que les agents de Napoléon lui avaient
antérieurement appris. L'étude de tous ces documents m'a donc permis
de tracer un tableau complet de l'état de la monarchie espagnole, qui
ne pourrait pas être tracé aujourd'hui en Espagne; car les documents
ont passé en France au moment de l'invasion, et y sont restés depuis.
J'ai cru ce tableau utile, nécessaire même à l'intelligence des
événements; et c'est pour cela que je me suis donné la peine de le
composer, et que je donne à mes lecteurs celle de le lire.]
[En marge: Détresse des finances espagnoles.]
[En marge: État du commerce et de l'agriculture de l'Espagne.]
[En marge: Caractère de la nation espagnole.]
Quant aux finances, qui avec les forces de terre et de mer forment le
complément de la puissance d'un État, elles répondaient à la situation
de ces forces, et servaient à l'expliquer. On devait à la Hollande, à
la Banque, au public, aux grandes fermes, en emprunts à échéances
fixes et annuelles 114 millions, en arriérés de solde et
d'appointements 111 millions, en valès royaux (papier-monnaie, qui
perdait 50 pour cent) 1 milliard 33 millions, ce qui présentait une
dette exigible de 1,258 millions, partie échéant prochainement, partie
tout de suite, et pouvant être qualifiée de _criarde_; car pour un
gouvernement, 110 millions d'arriérés de solde et d'appointements, 32
millions dus aux grandes fermes, 8 millions promis mois par mois à la
France et non payés, 7 millions d'intérêts annuels dus à la Hollande,
7 millions d'intérêts de valès non servis, pouvaient bien s'appeler
des dettes _criardes_. Les dépenses et les revenus se composaient
comme il suit: 126 millions de revenus, et 159 millions de dépenses,
offrant par conséquent un déficit annuel de 33 millions, c'est-à-dire
du cinquième des besoins. Les impôts étaient fort mal assis. Les
douanes, les tabacs, les salines, les octrois supportaient les
principales charges. La terre, grâce à ses propriétaires, nobles ou
prêtres pour la plupart, ne payait que la dîme au profit du clergé.
Avec un tel système d'impôt on n'aurait obtenu que cent millions de
produits, si l'Amérique n'avait fourni un supplément de 25 ou 26
millions. L'Espagne contribuait pour des sommes beaucoup plus
considérables, mais qui restaient en grande partie dans les mains des
collecteurs du revenu public. L'industrie, depuis long-temps détruite,
ne produisait plus ni belles soieries, ni belles draperies, malgré les
mûriers de l'Andalousie et les magnifiques troupeaux de la race
espagnole. Quelques fabriques de toiles de coton, en Catalogne,
étaient plutôt un prétexte pour la contrebande qu'une industrie
réelle, car alors comme aujourd'hui, elles servaient à attribuer
mensongèrement une origine espagnole aux cotonnades anglaises. Le
commerce était ruiné, car il se trouvait réduit à quelques échanges
clandestins de piastres, dont la sortie était défendue, contre des
marchandises anglaises, dont l'entrée était défendue également, et à
l'importation (celle-ci permise) de certains produits du luxe
français. L'approvisionnement des colonies et de la marine, qui seul
depuis long-temps entretenait encore un reste d'activité dans les
ports de l'Espagne, était devenu nul par la guerre. La contrebande
anglaise dans l'Amérique du sud, rendue plus facile depuis la conquête
de la Trinité, y suffisait. L'agriculture, arriérée dans ses procédés,
difficilement modifiable par les nouvelles méthodes, à cause de la
chaleur du climat, et d'un manque d'eau presque absolu, ravagée en
outre par la _mesta_, c'est-à-dire par la migration annuelle de sept à
huit millions de moutons du nord au midi de la Péninsule, présentait
depuis des siècles un état stationnaire. Ainsi le peuple était pauvre,
la bourgeoisie ruinée, la noblesse obérée, et le clergé lui-même,
quoique richement doté, et plus nombreux à lui seul que l'armée et la
marine, souffrait aussi de la vente du septième de ses biens, demandée
et obtenue en cour de Rome, à cause de la détresse publique. Mais sous
cette misère générale, il y avait une nation forte, orgueilleuse,
aussi fière du souvenir de sa grandeur passée que si cette grandeur
existait encore; ayant perdu l'habitude des combats, mais capable du
plus courageux dévouement; ignorante, fanatique, haïssant les autres
nations; sachant néanmoins que de l'autre côté des Pyrénées il
s'était opéré d'utiles réformes, accompli de grandes choses; appelant
et craignant tout à la fois les lumières de l'étranger; pleine en un
mot de contradictions, de travers, de nobles et attachantes qualités,
et dans le moment ennuyée au plus haut point de son oisiveté
séculaire, désolée de ses humiliations, indignée des spectacles
auxquels elle assistait!
[En marge: Fortune et conduite privée du prince de la Paix.]
C'est en présence d'une nation si près de perdre patience que l'inepte
favori, dominateur de la paresse de son souverain, des vices de sa
souveraine, poursuivait le cours de ses turpitudes. Tandis qu'on
manquait de numéraire, dans un pays qui possédait le Mexique et le
Pérou, et qu'on y suppléait avec un papier-monnaie discrédité,
Emmanuel Godoy, par un vague pressentiment, accumulait chez lui des
sommes en or et en argent, que la libre disposition de toutes les
ressources du trésor lui permettait d'amasser, et que le bruit public
exagérait follement, car on parlait de plusieurs centaines de millions
entassés dans son palais. Ainsi, tandis qu'on se sentait misérable, on
croyait toute la richesse nationale réunie chez Emmanuel Godoy. Au
scandale public de ses relations adultères avec la reine, se
joignaient de bien autres scandales encore. Après avoir épousé dona
Maria-Luisa de Bourbon, infante d'Espagne, propre nièce de Charles
III, cousine-germaine de Charles IV, soeur du cardinal de Bourbon,
qu'il avait choisie pour se rapprocher du trône, et qu'il négligeait
par dégoût de ses modestes vertus, il était publiquement attaché, par
mariage suivant les uns, par une longue habitude suivant les autres,
à une demoiselle, nommée Josefa Tudo, dont il avait plusieurs
enfants. Il avait voulu donner à cette liaison une sorte de
consécration, en faisant nommer mademoiselle Josefa Tudo comtesse de
Castillo-Fiel (Château-Fidèle), et en ajoutant à ce titre une
grandesse pour l'aîné de ses enfants. Il la comblait de richesses,
l'entourait d'une sorte de puissance; car c'était auprès d'elle qu'on
allait le voir, quand on désirait l'entretenir en liberté; c'était
chez elle que les agents de la diplomatie européenne allaient chercher
leurs informations; c'était de ses propos que les ambassadeurs
remplissaient leurs dépêches; et, tout en épanchant auprès d'elle les
soucis, les chagrins, les anxiétés dont son aveugle légèreté ne le
sauvait pas, il trouvait encore dans la jeunesse et la beauté d'une
soeur de mademoiselle Tudo des plaisirs qui mettaient le comble aux
scandales de sa vie. Et toute l'Espagne connaissait ces honteux
désordres! la reine elle-même les connaissait et les supportait! Le
roi seul les ignorait, et remerciait le ciel de lui avoir envoyé un
homme qui travaillait et gouvernait pour lui!
[En marge: Caractère et situation du prince des Asturies, depuis
Ferdinand VII.]
La malheureuse nation espagnole ne sachant, entre un favori insolent,
une reine coupable, un roi imbécile, à qui donner son coeur, l'avait
donné à l'héritier de la couronne, le prince des Asturies, depuis
Ferdinand VII, qui n'était pas beaucoup plus digne que ses parents de
l'amour d'un grand peuple. Ce prince, alors âgé de 23 ans, était veuf
d'une princesse de Naples, morte, disait-on, d'un poison administré
par la haine de la reine et du favori; ce qui était faux, mais admis
comme vrai par toute l'Espagne. Repoussé par sa mère qui dans sa
tristesse habituelle croyait apercevoir un blâme, par le prince de la
Paix qui croyait y découvrir une jalousie d'autorité, opprimé par tous
les deux, obligé de chercher autour de lui un refuge, il l'avait
trouvé auprès de sa jeune épouse, et s'était vivement attaché à elle.
Comme les deux maisons de Naples et d'Espagne se haïssaient
mortellement, et que la jeune princesse arrivait à l'Escurial avec les
sentiments puisés dans sa famille, elle n'avait pas contribué à
ramener Ferdinand à ses parents, et avait, au contraire, fomenté
l'aversion qu'il nourrissait pour eux. Aussi, dans sa médiocrité
d'esprit et de coeur, accueillant tout bruit conforme à sa haine,
Ferdinand croyait avoir été privé par un crime de la femme qu'il
aimait, et il imputait ce crime à sa mère, ainsi qu'au favori adultère
qui la dominait. On comprend tout ce qu'il devait fermenter de
passions dans ces âmes vulgaires, ardentes et oisives. Le prince était
gauche, faible et faux, doué pour tout esprit d'une certaine finesse,
pour tout caractère d'un certain entêtement. Mais, aux yeux d'une
nation passionnée, ayant besoin d'aimer l'un de ses maîtres, et
d'espérer que l'avenir vaudrait mieux que le présent, sa gaucherie
passait pour modestie, sa sauvage tristesse pour le chagrin d'un fils
vertueux, son entêtement pour fermeté, et, sur le bruit de quelque
résistance opposée à divers actes du prince de la Paix, on s'était plu
à lui prêter les plus nobles et les plus fortes vertus.
[En marge: Maladie de Charles IV dans l'hiver de 1807, et conséquences
de cette maladie.]
Dans le courant de 1807, la nouvelle se répandit tout à coup que la
santé du roi déclinait rapidement, et que sa fin approchait. Les
apparences en effet étaient alarmantes. Ce roi, honnête et aveugle, ne
se doutait pas de toutes les bassesses qui à son insu déshonoraient
son règne. Doué néanmoins d'un certain bon sens, il voyait bien qu'il
y avait des malheurs autour de lui; car, quoi qu'on fît pour le
tromper, la perte de la Trinité, le désastre de Trafalgar, le
papier-monnaie substitué à l'argent, ne pouvaient pas prendre
l'apparence de la prospérité et de la grandeur. Il accusait les
circonstances, et demeurait convaincu que, sans le prince de la Paix,
tout serait allé plus mal. Au fond il était triste et malade. On crut
sa mort prochaine. La nation, sans lui vouloir du mal, vit dans cette
mort la fin de ses humiliations; le prince des Asturies, la fin de son
esclavage; la reine et Godoy, la fin de leur pouvoir. Pour ces
derniers, c'était plus que le terme d'un pouvoir usurpé, c'était une
catastrophe; car ils supposaient que le prince des Asturies se
vengerait, et ils mesuraient cette vengeance à leurs propres
sentiments. C'est pour ce motif que le prince de la Paix avait attaché
tant de prix à devenir souverain des Algarves.
[En marge: Efforts de la reine et du prince de la Paix pour dominer
Ferdinand par un mariage.]
[En marge: Nouveaux pouvoirs attribués au prince de la Paix, et
tentative pour changer l'ordre de successibilité au trône.]
[En marge: Emmanuel Godoy créé grand amiral d'Espagne.]