celui-là obscur, rarement admis à l'honneur de figurer en présence de
Napoléon, mais aussi rusé, aussi habile qu'aucun agent secret puisse
l'être: c'était M. Yzquierdo, l'homme de confiance du prince de la
Paix, et envoyé à Paris, comme nous l'avons dit plus haut, pour
traiter sérieusement les affaires que MM. de Masserano et de Frias ne
traitaient que pour la forme. Il était non-seulement chargé des
intérêts de l'Espagne, mais aussi des intérêts personnels du prince de
la Paix, auquel il était fort attaché, en ayant été distingué et
apprécié jusqu'à recevoir de lui les plus importantes missions. Il
faisait le mieux qu'il pouvait les affaires de son pays, et celles
d'Emmanuel Godoy; car, bien que dévoué à ce dernier, il était bon
Espagnol. Doué d'une sagacité rare, il avait pressenti que le moment
critique approchait pour l'Espagne; car d'une part Napoléon se
dégoûtait chaque jour davantage d'une alliée incapable et perfide, et
d'autre part, ayant successivement touché à toutes les questions
européennes, il était naturellement conduit à celle de la Péninsule,
et amené aux affaires du midi, par la conclusion, du moins apparente,
de celles du nord. Aussi cet agent subtil et insinuant employait-il
tous ses efforts pour être informé de ce qui se passait dans les
conseils de l'Empereur. Il avait trouvé un moyen d'y pénétrer par le
grand maréchal du palais, Duroc, lequel avait épousé une dame
espagnole, fille de M. d'Hervas, autrefois chargé des affaires de
finances de la cour de Madrid, et depuis devenu marquis d'Almenara et
ambassadeur à Constantinople. M. Yzquierdo avait cultivé cette
précieuse relation, et cherchait à travers la droiture et la
discrétion du grand maréchal Duroc, soit à découvrir les desseins de
Napoléon, soit à lui faire parvenir des paroles utiles. Il n'avait pas
manqué, à l'occasion du Portugal, de paraître plus souvent à
Fontainebleau, pour tâcher d'obtenir le résultat le plus avantageux à
l'Espagne et à son protecteur.
[En marge: Voeux de la cour de Madrid à l'égard du Portugal.]
[En marge: Désir du prince de la Paix d'obtenir pour lui-même, et à
titre de principauté souveraine, une portion du Portugal.]
[En marge: Intérêts de la reine d'Étrurie dans le partage à faire du
Portugal.]
La cour de Madrid, bien qu'elle sentit tous ses désirs se réveiller à
l'idée d'une opération sur le Portugal, ne voyait pas néanmoins sans
quelque chagrin la maison de Bragance poussée vers le Brésil, car
elle-même éprouvait de grandes inquiétudes pour ses colonies
d'Amérique depuis que les États-Unis avaient secoué le joug de
l'Angleterre. L'établissement d'un État européen et indépendant au
Brésil lui faisait craindre une nouvelle commotion qui conduirait le
Mexique, le Pérou, les provinces de la Plata, à se constituer
également en États libres, et dans les moments où la prévoyance
l'emportait chez elle sur l'avidité, elle aurait mieux aimé voir les
Bragance rester à Lisbonne, que de voir naître par leur départ des
chances d'acquérir le Portugal. Cependant il n'était pas probable que
les Bragance, sauvés une première fois en 1802 par l'Espagne, ce qui
avait coûté à celle-ci l'île de la Trinité, pussent l'être encore une
fois en 1807. Il fallait donc se résigner à ce qu'ils fussent, de gré
ou de force, relégués au Brésil. Dans cette situation, la cour de
Madrid n'avait pas mieux à faire que de chercher à acquérir le
Portugal. Mais elle sentait bien qu'elle avait peu mérité de Napoléon
une si riche récompense; elle se doutait qu'il faudrait l'acheter par
des sacrifices, peut-être même consentir à ce qu'il fût divisé; et
pour ce cas M. Yzquierdo avait une mission secondaire, c'était
d'obtenir l'une des provinces du Portugal pour son protecteur, le
prince de la Paix. Celui-ci voyant de jour en jour se former contre
lui, tant à la cour qu'au sein de la nation, un orage redoutable,
voulait, s'il était précipité du faîte des grandeurs, ne pas tomber
dans le néant, mais dans une principauté indépendante et solidement
garantie. La reine souhaitait avec ardeur pour son favori ce beau
refuge. Le bon Charles IV le croyait dû aux grands services de l'homme
qui, disait-il, l'aidait depuis vingt ans à porter le poids de la
couronne. En conséquence M. Yzquierdo avait reçu de ses souverains,
autant que du prince de la Paix lui-même, la recommandation expresse
de poursuivre ce résultat, dans le cas toutefois où le Portugal ne
serait pas intégralement donné à l'Espagne. Il y avait une autre
ambition à satisfaire encore en cas de partage du Portugal, c'était
celle de la reine d'Étrurie, fille chérie du roi et de la reine
d'Espagne, veuve du prince de Parme, mère d'un roi de cinq ans, et
régente du royaume d'Étrurie, institué il y avait quelques années par
le Premier Consul. On se doutait bien que Napoléon ne laisserait pas
plus à l'Espagne qu'à l'Autriche des possessions en Italie, et, dans
cette prévision, l'on demandait pour la reine d'Étrurie une partie du
Portugal. Le Portugal, divisé alors en deux principautés vassales de
la couronne d'Espagne, serait, devenu en réalité une province
espagnole. De plus la cour de Madrid, dans sa fainéantise, dans son
abaissement, nourrissait un désir ambitieux, c'était d'acquérir un
titre qui couvrit ses misères présentes, et elle souhaitait que
Charles IV s'appelât ROI DES ESPAGNES ET EMPEREUR DES AMÉRIQUES.
Chacun ainsi dans cette cour avilie eût été satisfait. Le favori
aurait eu une principauté pour y abriter ses turpitudes; la reine
aurait eu le plaisir de pourvoir son favori et avec lui sa fille
préférée; le roi enfin aurait en passant recueilli un titre pour
l'amusement de son imbécile vanité.
[En marge: Opinion de Napoléon sur les divers projets proposés pour le
Portugal.]
[En marge: Traité de Fontainebleau résolu le 23 octobre et signé le
27.]
Telles étaient les idées que M. Yzquierdo avait mission de faire
agréer à Fontainebleau. De tous les projets possibles, le dernier
était celui qui s'éloignait le moins des vues de Napoléon. Il ne
voulait d'abord, comme nous l'avons dit, d'aucun arrangement qui pût
devenir définitif. Il n'entendait pas donner purement et simplement le
Portugal à la cour de Madrid, don qu'elle n'avait pas mérité, et qui
l'aurait relevée aux yeux des Espagnols. Il avait renoncé à l'idée,
préconisée par M. de Talleyrand, de prendre pied au delà des Pyrénées
par l'acquisition des provinces de l'Èbre. Dès lors il devait opinion
préférer, sauf à le modifier, le projet de morcellement qu'avait
apporté M. Yzquierdo, et qui avait pour le moment les seuls avantages
auxquels il aspirât. D'abord Napoléon était résolu à purger l'Italie
de tous princes étrangers, et après en avoir expulsé les Autrichiens
il tenait à en écarter aussi les Espagnols, non pas comme dangereux,
mais comme incommodes. On avait donc bien deviné sa véritable pensée,
en supposant qu'il chercherait à recouvrer l'Étrurie, au moyen d'un
échange contre une portion du Portugal. Ensuite, bien que rempli de
mépris pour le favori qui avilissait et perdait l'Espagne, il tenait à
se l'attacher quelque temps encore, afin de l'avoir à sa disposition
dans les différentes éventualités qu'il prévoyait, ou qu'il voulait
faire naître. Mais il trouvait que c'était trop que de donner à la
reine d'Étrurie une moitié du Portugal pour prix de la Toscane, et au
favori l'autre moitié pour prix de son dévouement. En conséquence,
prenant peu de peine pour persuader des gens auxquels il n'avait qu'à
signifier ses volontés, il dicta à M. de Champagny, le 23 octobre au
matin, une note contenant ses résolutions définitives[16]. Il
accordait à la reine d'Étrurie pour son fils un État de 800 mille âmes
de population, situé sur le Douro, ayant Oporto pour capitale, et
devant porter le titre de royaume de LA LUSITANIE SEPTENTRIONALE. À
l'autre extrémité du Portugal, dans la partie méridionale, il
accordait au prince de la Paix un État de 400 mille âmes de
population, composé des Algarves et de l'Alentejo, sous le titre de
PRINCIPAUTÉ DES ALGARVES. Ces deux petits États réunis représentaient
la population de la Toscane, alors évaluée à 1,200 mille âmes.
Napoléon n'était pas assez content de l'Espagne pour lui rendre plus
qu'il ne lui ôtait. Il se réservait le milieu du Portugal,
c'est-à-dire Lisbonne, le Tage, le haut Douro, portant les noms
d'_Estramadure portugaise_, de _Beyra_, de _Tras-os-Montes_, et
comprenant une population de 2 millions d'habitants, pour en disposer
à la paix. Cet arrangement tout provisoire lui convenait à merveille,
car il laissait toutes choses en suspens, et il offrait ou le moyen de
recouvrer plus tard les colonies espagnoles en rendant les deux tiers
du Portugal à la maison de Bragance, ou le moyen de faire avec la
maison d'Espagne tel partage de territoire qu'on voudrait, si on se
décidait à la laisser régner en se l'attachant par les liens d'un
mariage. Dans tous les cas, il était convenu que les nouvelles
principautés portugaises seraient constituées en souverainetés
vassales de la couronne d'Espagne, et que le pauvre roi Charles IV
s'appellerait, suivant ses désirs, ROI DES ESPAGNES ET EMPEREUR DES
AMÉRIQUES, et porterait comme Napoléon le double titre de MAJESTÉ
IMPÉRIALE ET ROYALE.
[Note 16: C'est d'après cette note elle-même, et les propres
instructions envoyées de Madrid à M. Yzquierdo, les unes et les autres
conservées au Louvre dans les papiers de Napoléon, que j'écris ce
récit.]
Outre ces conditions, Napoléon exigeait que l'Espagne joignît aux
troupes françaises une division de 10 mille Espagnols pour envahir la
province d'Oporto, une de 10 à 11 mille pour seconder le mouvement des
Français sur Lisbonne, et une de 6 mille pour occuper les Algarves. Il
était entendu que le général Junot commanderait les troupes françaises
et alliées, à moins que le prince de la Paix ou le roi Charles IV ne
se rendissent à l'armée; ce qu'ils avaient promis de ne pas faire, car
Napoléon n'aurait jamais voulu confier à de tels généraux le sort d'un
seul de ses soldats. En disposant ainsi du Portugal, Napoléon
recouvrait tout de suite l'Étrurie, ce dont il était pressé pour ses
arrangements d'Italie, jetait un grossier appât à l'ambition du prince
de la Paix, ajournait toute résolution à l'égard de la Péninsule, et
ne décidait même pas sans retour la question de l'établissement des
Bragance en Amérique.
Le traité qui contenait ce partage provisoire du Portugal fut rédigé
conformément à la note que Napoléon avait dictée à M. de Champagny, et
signé par M. Yzquierdo pour l'Espagne, par le grand maréchal Duroc
pour la France. Il fut signé à Fontainebleau même, le 27 octobre, et
il a acquis sous le titre de TRAITÉ DE FONTAINEBLEAU une malheureuse
célébrité, parce qu'il a été le premier acte de l'invasion de la
Péninsule.
[En marge: Ordre au général Junot de marcher sur Lisbonne.]
À peine les signatures étaient-elles données que l'ordre fut expédié
au général Junot, dont les troupes entrées le 17 en Espagne se
trouvaient déjà rendues à Salamanque, de se porter sur le Tage par
Alcantara, d'en suivre la rive droite, tandis que le général Solano,
marquis del Socorro, avec 10 mille Espagnols, en suivrait la rive
gauche. Il fut expressément recommandé au général Junot d'envoyer à
Paris tous les émissaires portugais qui viendraient à sa rencontre, en
disant qu'il n'avait aucun pouvoir pour traiter, que ses instructions
étaient de marcher à Lisbonne, en ami si on ne lui résistait pas, en
conquérant si on lui opposait une résistance quelconque.
[En marge: M. de Talleyrand chargé de suppléer dans ses fonctions
l'archichancelier d'État.]
M. de Talleyrand, pour avoir prêté l'oreille à tous les épanchements
de Napoléon sur l'Espagne, obtint ce qu'il désirait, c'est-à-dire une
sorte de suprématie sur le département des affaires étrangères.
Napoléon, irrité d'abord de le voir abandonner le portefeuille des
affaires étrangères pour la dignité purement honorifique de
vice-grand-électeur, lui avait signifié qu'il n'aurait plus aucune
part à la diplomatie de l'Empire. Mais, vaincu par l'adresse de M. de
Talleyrand, il décréta que le vice-grand-électeur remplacerait dans
leurs fonctions, non-seulement le grand-électeur lui-même, absent
parce qu'il régnait à Naples, mais l'archichancelier d'État, absent
aussi parce qu'il régnait à Milan. On se souvient sans doute que
l'archichancelier d'État avait pour attribution spéciale la
présentation des ambassadeurs, la garde des traités, en un mot la
partie honorifique de la diplomatie impériale. M. de Talleyrand,
joignant ainsi au rôle d'apparat qui lui était attribué par décret le
rôle sérieux qu'il tenait de la confiance de l'Empereur, se trouvait à
la fois dignitaire et ministre, ce qu'il avait toujours ambitionné, et
ce que Napoléon avait déclaré ne jamais vouloir. L'archichancelier
Cambacérès en fit la remarque à Napoléon, qui fut légèrement
embarrassé, et promit que le décret ne serait point signé. Mais
l'archichancelier Cambacérès partait alors pour revoir sa ville
natale, celle de Montpellier, qu'il n'avait pas visitée depuis
long-temps; et à peine était-il parti que le décret, si désiré par M.
de Talleyrand, fut signé et publié comme acte officiel[17]. Ainsi en
cet instant décisif et funeste, la sagesse s'éloignait, et la
complaisance restait, complaisance plus dangereuse chez M. de
Talleyrand que chez aucun autre, car elle prenait chez lui toutes les
formes du bon sens.
[Note 17: Ce qui paraîtra singulier, et ce qui est bien digne de
remarque, c'est que l'archichancelier Cambacérès, dans ses précieux
mémoires manuscrits, raconte que Napoléon adhéra à son conseil, et que
M. de Talleyrand n'obtint pas ce qu'il souhaitait. C'est une erreur de
ce grave personnage, car la correspondance de Napoléon et le
_Moniteur_ (nº 311 de 1807, date du 7 novembre) prouvent que le décret
fut signé. Mais Napoléon, pour échapper sans doute à l'embarras de
s'en expliquer, n'en parla probablement plus à l'archichancelier, qui
put croire que le décret n'existait pas.]
[En marge: Napoléon, prêt à partir pour l'Italie, est retenu par les
nouvelles venues de l'Escurial.]
[En marge: Charles IV annonce à Napoléon le prétendu complot tramé par
son fils, et le commencement d'un procès criminel contre ce prince.]
Le projet de Napoléon était de partir pour l'Italie, tout de suite
après avoir reçu M. de Tolstoy, car depuis 1805 il n'avait pas revu ce
pays de sa prédilection. Il voulait lui apporter le bienfait de sa
présence vivifiante, embrasser son fils adoptif Eugène de Beauharnais,
son frère aîné Joseph, et entretenir Lucien lui-même, qu'il espérait
faire rentrer dans le sein de la famille impériale, peut-être même
placer sur un trône. Mais tout à coup, au moment de partir, les
nouvelles venues de Madrid l'arrêtèrent, et l'obligèrent à suspendre
son départ[18]. Ces nouvelles, qui depuis quelque temps commençaient à
prendre un caractère grave, étaient de la nature la plus étrange et la
plus inattendue. Elles annonçaient que le 27 octobre, jour même où se
signait en France le traité de Fontainebleau, le prince des Asturies
avait été arrêté à l'Escurial, et constitué prisonnier dans ses
appartements; que ses papiers avaient été saisis, qu'on y avait trouvé
les preuves d'une conspiration contre le trône, et qu'un procès
criminel allait lui être intenté. Immédiatement après, une lettre du
29, signée de Charles IV lui-même, apprenait à Napoléon que son fils
aîné, séduit par des scélérats, avait formé le double projet
d'attenter à la vie de sa mère et à la couronne de son père.
L'infortuné roi ajoutait qu'un tel attentat devait être puni, qu'on
était occupé à en rechercher les instigateurs; mais que le prince,
auteur ou complice de projets si abominables, ne pouvait être admis à
régner; qu'un de ses frères, plus digne du rang suprême, le
remplacerait dans le coeur paternel et sur le trône.
[Note 18: La correspondance de Napoléon prouve ce fait de la manière
la plus authentique.]
[En marge: Tandis que Charles IV dénonce le prince des Asturies,
celui-ci s'adresse à Napoléon pour lui demander sa protection et la
main d'une princesse française.]
Poursuivre criminellement l'héritier de la couronne, changer l'ordre
de successibilité au trône, étaient des résolutions d'une immense
gravité, qui devaient émouvoir Napoléon, déjà fort occupé des affaires
d'Espagne, et qui ne lui permettaient plus de s'éloigner. L'appel
qu'on faisait à son amitié, presque à ses conseils, en lui annonçant
ce malheur de famille, malheur bien affreux s'il était vrai, bien
déshonorant s'il n'était qu'une calomnie d'une mère dénaturée,
accueillie par un père imbécile, l'obligeait à s'enquérir exactement
des faits, et presque à intervenir pour en dominer les conséquences.
De plus, à la même époque, arrivaient des lettres du prince des
Asturies, qui implorait la protection de Napoléon contre d'implacables
ennemis, et demandait à devenir non-seulement son protégé, mais son
parent, son fils adoptif, en obtenant la main d'une princesse
française[19]. Ainsi ces malheureux Bourbons, le père comme le fils,
appelaient eux-mêmes, forçaient presque à se mêler de leurs affaires,
le conquérant redoutable, déjà si dégoûté de leur incapacité, et trop
disposé à les chasser d'un trône où ils étaient non-seulement
inutiles, mais dangereux à la cause commune de la France et de
l'Espagne.
[Note 19: La lettre fort connue dans laquelle Ferdinand demandait à
Napoléon sa protection et la main d'une princesse de sa famille, est
du 11 octobre. Mais, par des raisons que nous dirons ailleurs, elle ne
fut expédiée par M. de Beauharnais que dans une dépêche du 20, partit
le 20 ou le 21 de Madrid, et ne put arriver que le 28 à Paris,
peut-être le 29 à Fontainebleau. Les courriers de Madrid mettaient
alors sept ou huit jours pour se rendre à Paris.]
[En marge: État de la cour d'Espagne en 1807.]
On ne s'expliquerait pas ces circonstances étranges, si on ne revenait
en arrière pour prendre connaissance de ce qui se passait depuis une
année à la cour d'Espagne. On a vu ailleurs (tome IV) le tableau de
cette cour dégénérée, dominée par un insolent favori, qui était
parvenu à usurper en quelque sorte l'autorité royale, grâce à la
passion qu'il avait inspirée vingt ans auparavant à une reine sans
pudeur. S'il était en Europe un lieu fait pour présenter, dans tout ce
qu'il a de plus hideux, le spectacle de la corruption des cours,
c'était assurément l'Espagne. Derrière les Pyrénées, entre trois mers,
presque sans communication avec l'Europe, à l'abri de ses armées et de
ses idées, au milieu d'une opulence héréditaire, qui avait sa source
dans les trésors du Nouveau-Monde, et qui entretenait la paresse de la
nation comme celle de ses princes; sous un climat ardent qui excite
les sens, plus que l'esprit, une vieille cour pouvait bien en effet
s'endormir, s'amollir et dégénérer, entre un clergé intolérant pour
l'hérésie mais tolérant pour le vice, et une nation habituée à
considérer la royauté, quoi qu'elle fît, comme aussi sacrée que la
divinité elle-même. Vers la fin du dernier siècle, un prince sage,
éclairé, laborieux, et un ministre digne de lui, Charles III et M. de
Florida-Blanca, avaient essayé d'arrêter la décadence générale, mais
n'avaient fait que suspendre un moment le triste cours des choses.
Sous le règne suivant l'Espagne était descendue au dernier degré de
l'abaissement, bien que les belles qualités de la nation ne fussent
qu'engourdies. Le roi Charles IV, toujours droit, bien intentionné,
mais incapable de tout autre travail que celui de la chasse, regardant
comme un bienfait du ciel que quelqu'un se chargeât de régner pour
lui; son épouse, toujours dissolue comme une princesse romaine du
Bas-Empire, toujours soumise à l'ancien garde du corps devenu prince
de la Paix, et lui gardant son coeur tandis qu'elle donnait sa
personne à de vulgaires amants que lui-même choisissait; le prince de
la Paix toujours vain, léger, paresseux, ignorant, fourbe et lâche,
manquant d'un seul vice, la cruauté, toujours dominant son maître en
prenant la peine de concevoir pour lui les molles et capricieuses
résolutions qui suffisaient à la marche d'un gouvernement avili; le
roi, la reine, le prince de la Paix, avaient conduit l'Espagne à un
état difficile à peindre. Plus de finances, plus de marine, plus
d'armée, plus de politique, plus d'autorité sur des colonies prêtes à
se révolter, plus de respect de la part d'une nation indignée, plus de
relations avec l'Europe qui dédaignait une cour lâche, perfide et sans
volonté; plus même d'appui en France, car Napoléon avait été amené par
le mépris à croire tout permis envers une puissance arrivée à cet état
d'abjection: telle était l'Espagne en octobre 1807.
[En marge: Décadence de la marine et des colonies espagnoles.]
Le premier intérêt de la monarchie espagnole, depuis qu'enfermée entre
les Pyrénées et les mers qui l'enveloppent, elle n'a plus à
s'inquiéter ni des Pays-Bas ni de l'Italie, le premier intérêt c'est
la marine, qui comprenait alors l'administration de ses colonies et
celle de ses arsenaux. Ses colonies ne contenaient ni soldats, ni
fusils pour armer les colons à défaut de soldats. Ses capitaines
généraux étaient pour la plupart des officiers si timides et si
incapables, que le gouverneur des provinces de la Plata avait livré
sans combat Buenos-Ayres aux Anglais, et qu'il avait fallu qu'un
Français, M. de Liniers, à la tête de cinq cents hommes, entreprît
lui-même de chasser les envahisseurs; ce qu'il avait fait avec un
succès complet. Les Espagnols, indignés, avaient déposé le capitaine
général, et voulaient nommer à sa place M. de Liniers, qui n'avait
accepté que le titre provisoire de commandant militaire. La chaîne des
Cordillières épuisait en vain de métaux ses riches flancs: l'or et
l'argent arrachés de ses entrailles gisaient inutiles dans les caves
des capitaineries générales. Il n'y avait pas un vaisseau espagnol qui
osât les aller chercher. Le gouverneur des Philippines, par exemple,
manquant de munitions, de vivres, d'argent pour en acheter, avait été
obligé de s'adresser au brave capitaine Bourayne, commandant la
frégate française _la Canonnière_, dont nous avons raconté
précédemment les beaux combats, pour lui procurer des piastres. Le
capitaine Bourayne en avait apporté pour 12 millions après avoir fait
le trajet des Philippines au Mexique, et traversé deux fois la moitié
du globe. Pour avoir à Madrid quelque peu de ce précieux numéraire
américain, il fallait que le gouvernement espagnol en vendît des
sommes considérables aux États-Unis, à la Hollande, quelquefois même à
l'Angleterre, qui, en ayant indispensablement besoin pour elle-même,
consentait à se charger du transport en Europe, et à donner une moitié
de la valeur à l'ennemi afin d'avoir l'autre moitié.
[En marge: Nombre et état des vaisseaux composant la marine espagnole
sous Charles III et Charles IV.]
Quant à la marine elle-même, voici quel était son état. Composée de 76
vaisseaux et 51 frégates sous Charles III, elle était sous Charles IV
de 33 vaisseaux et 20 frégates. Sur ces 33 vaisseaux, il y en avait 8
à détruire immédiatement, comme ne valant pas le radoub. Restaient 25,
dont 5 vaisseaux à trois ponts, bien construits et fort beaux; 11
vaisseaux de soixante-quatorze, médiocres ou mauvais; 9 vaisseaux de
cinquante-quatre et de soixante-quatre, la plupart anciens et d'un
échantillon trop faible depuis les nouvelles dimensions adoptées dans
la construction navale. Les 20 frégates se divisaient en 10 armées ou
propres à l'être, 10 mauvaises ou à radouber. Dans tout ce matériel
naval, il n'y avait que 6 vaisseaux prêts à faire voile, ayant des
vivres pour trois mois à peine, des équipages incomplets, et leur
carène sale au point de ne pouvoir naviguer. C'étaient les 6 vaisseaux
de Carthagène, armés et équipés depuis trois ans, et n'ayant jamais
levé l'ancre que pour paraître à l'embouchure du port, et rentrer
immédiatement. Il ne se trouvait pas un vaisseau capable de prendre la
mer ni à Cadix ni au Ferrol. À Cadix il y avait à la vérité six
vaisseaux armés, mais privés de vivres et d'équipages. Les matelots ne
manquaient pas; mais, n'ayant pas de quoi les payer, on n'osait pas
les lever, et on les laissait sans emploi dans les ports. Le petit
nombre de ceux qu'on avait levés, au lieu d'être à bord de l'escadre,
étaient employés sur des chaloupes canonnières entre Algésiras et
Cadix pour protéger le cabotage. Ainsi toute la marine espagnole, en
état d'activité, se réduisait à 6 vaisseaux armés et équipés à
Carthagène (ceux-ci sans une seule frégate), et à 6 armés à Cadix,
mais non équipés. Sur 20 frégates il n'y en avait que 4 armées, et 6
capables de l'être. L'avenir était aussi triste que le présent, car
dans toute l'Espagne il n'existait que deux vaisseaux en construction,
et placés depuis si long-temps sur chantier, qu'on ne les croyait pas
susceptibles d'achèvement.
[En marge: Situation des arsenaux du Ferrol, de Cadix, de Carthagène.]