secours promis par les Espagnols. On avait reçu de la cour de Lisbonne
une réponse telle que Napoléon l'avait prévue, et telle qu'il la lui
fallait après l'événement de Copenhague, pour se dispenser de tout
ménagement. Le prince régent du Portugal, gendre, comme on sait, du
roi et de la reine d'Espagne, n'en était pas moins par tradition
héréditaire et par faiblesse personnelle le sujet dévoué de
l'Angleterre. Ses ministres différaient d'avis, il est vrai, et
quelques-uns d'entre eux pensaient que la dépendance de l'Angleterre
n'était ni le régime le plus souhaitable pour le Portugal, ni le
moyen le plus assuré de vendre ses vins et de se procurer des blés.
Mais les autres pensaient que vivre de l'Angleterre et par
l'Angleterre était chose bonne en tout temps, et bien meilleure depuis
que la France était entrée dans la carrière des révolutions, et qu'en
se rapprochant de celle-ci on courait la chance de changer
non-seulement de régime industriel, mais de régime social. Le prince
régent, averti par M. de Lima, son ambassadeur à Paris, et par M. de
Rayneval, chargé d'affaires de France à Lisbonne, des volontés
absolues de Napoléon, avait concerté avec le cabinet britannique la
conduite à tenir, dans le double but de s'épargner la présence d'une
armée française, et de faire essuyer aux intérêts anglais le moindre
dommage possible. En conséquence, on s'était entendu avec M. Canning,
par l'intermédiaire de lord Strangfort, et on avait pris le parti de
concéder à la France l'exclusion apparente du pavillon britannique, si
même il le fallait, une déclaration de guerre simulée contre
l'Angleterre; mais de se refuser, à l'égard des négociants de
celle-ci, à toute mesure contre les personnes et les propriétés, car
Lisbonne et Oporto étaient devenus de vrais comptoirs anglais, où
négociants, capitaux, bâtiments, tout était anglais. Accorder
l'arrestation des personnes et la saisie des propriétés, comme le
demandait Napoléon, c'eût été porter dans ces comptoirs le ravage et
la ruine. Cette réponse convenue, on espérait que, si la France s'en
contentait, le commerce du Portugal, si avantageux à l'activité
britannique, si commode à la paresse portugaise, en serait quitte pour
une gêne momentanée, et que la marine royale anglaise en serait
quitte aussi pour aller directement de Portsmouth à Gibraltar sans
toucher à Lisbonne. Encore ne manquerait-elle pas, au besoin, de
relâcher sur les points les moins fréquentés des côtes du Portugal, en
prétextant le mauvais temps; de quoi la cour de Portugal s'excuserait
en alléguant les lois de l'humanité. Si la France n'acceptait pas de
telles conditions, la cour de Lisbonne, plutôt que de rompre avec
l'Angleterre, était résolue aux dernières extrémités, non pas à une
lutte contre les troupes françaises (elle était incapable de ce noble
désespoir), mais à une fuite au delà des mers.
Cette race de Bragance, vieillie comme sa voisine la race des Bourbons
d'Espagne, plongée comme elle dans l'ignorance, la mollesse, la
lâcheté, avait pris en aversion et le siècle où se passaient de si
effrayantes révolutions, et le sol même de l'Europe qui leur servait
de théâtre. Elle allait dans sa honteuse misanthropie jusqu'à vouloir
se retirer dans l'Amérique du sud, dont elle partageait le territoire
avec l'Espagne. Les flatteurs de ses vulgaires penchants lui vantaient
sans cesse la richesse de ses possessions d'outre-mer, comme on vante
à un riche qu'on encourage à se ruiner son patrimoine qu'il ne connaît
pas. Ils lui disaient que ce n'était pas la peine de contester aux
oppresseurs de l'Europe le petit sol, tour à tour rocailleux ou
sablonneux, du Portugal, tandis qu'on avait au delà de l'Atlantique un
empire magnifique, presque aussi grand à lui seul que cette triste
Europe qu'un million d'avides soldats se disputaient; empire semé
d'or, d'argent, de diamants, où l'on trouverait le repos, sans un
seul ennemi à craindre. Fuir le Portugal, en abandonner les stériles
rivages aux Anglais et aux Français, qui les arroseraient de leur sang
tant qu'il leur plairait, et laisser au peuple portugais, vieux
compagnon d'armes des Bragance, le soin de défendre son indépendance
s'il y tenait encore, tels étaient les honteux projets qui de temps en
temps calmaient les terreurs du régent de Portugal et de sa famille.
Cependant cette indigne faiblesse n'était combattue chez ce prince que
par une autre faiblesse, c'est-à-dire par la peine de prendre un grand
parti, de se séparer des lieux où il avait passé sa molle vie, d'armer
une flotte, de s'y transporter avec ses domestiques, ses courtisans,
ses richesses, de s'en aller enfin à travers les mers braver une
nouveauté pour en fuir une autre. Entre ces deux faiblesses, la cour
de Portugal hésitait, mais prête à s'embarquer si le bruit des pas
d'une armée française venait frapper ses oreilles. Il fut donc
officiellement répondu à M. de Rayneval qu'on romprait avec la
Grande-Bretagne, bien que le Portugal pût difficilement se passer
d'elle, qu'on irait même jusqu'à lui déclarer la guerre, mais qu'il
répugnait à l'honnêteté du prince régent de faire arrêter les
négociants anglais et saisir leurs propriétés.
[En marge: La réponse du Portugal décide Napoléon à s'emparer de ce
royaume.]
Napoléon était trop perspicace pour se payer de semblables défaites.
Il voyait très-clairement que la réponse avait été concertée à
Londres[14], que l'exclusion des Anglais ne serait qu'illusoire, et
qu'ainsi son but principal ne serait pas atteint. Il savait d'ailleurs
que la famille de Bragance nourrissait le projet de se retirer au
Brésil; et il n'en était point fâché, car malheureusement depuis le
désastre de Copenhague ses idées avaient pris un autre cours. Il
voulait, non pas achever en occupant le Portugal la clôture des
rivages du continent, mais s'approprier le Portugal lui-même pour en
disposer à son gré. Au lieu de profiter de l'avantage moral que lui
donnait sur l'Angleterre la honteuse violence commise par celle-ci
contre le Danemark, il était décidé à ne plus s'imposer de ménagements
envers les amis et les complaisants de la politique anglaise, et à les
détruire tous au profit de la famille Bonaparte, se disant qu'à la fin
de la guerre il n'en serait ni plus ni moins; qu'un État de plus
supprimé en Europe n'ajouterait pas aux difficultés de la paix; que ce
qui serait fait serait fait; qu'on adopterait, suivant l'usage, le
_status præsens_ comme base des négociations, et que, si la face de la
Péninsule était changée, on serait bien obligé de l'admettre telle
qu'on la trouverait, et de la comprendre au traité général dans son
nouvel état. En conséquence, il résolut de s'approprier le Portugal,
sauf à s'entendre avec l'Espagne, et même à s'en servir pour
révolutionner l'Espagne elle-même; car elle lui déplaisait, elle le
gênait, elle le révoltait dans son état actuel, autant que les cours
de Naples et de Lisbonne, qu'il avait déjà chassées, ou qu'il allait
chasser de leur trône chancelant. Tel fut le commencement des plus
grandes fautes, des plus grands malheurs de son règne! Notre coeur se
serre en approchant de ce sinistre récit, car ce n'est pas seulement
l'origine des malheurs de l'un des hommes les plus extraordinaires,
les plus séduisants de l'humanité, mais c'est l'origine des malheurs
de notre patrie infortunée, entraînée avec son héros dans une chute
épouvantable.
[Note 14: Ce n'est point ici une assertion inventée pour justifier
Napoléon de sa conduite envers le Portugal, mais une vérité
authentique, officiellement prouvée. En effet, quelque temps après,
lorsque la cour de Lisbonne réfugiée au Brésil n'avait plus à craindre
les armées françaises, M. Canning avoua à la tribune du parlement que
toutes les réponses du Portugal à Napoléon avaient été concertées avec
le ministère britannique. Des dépêches publiées depuis fournirent
cette preuve avec encore plus de détail et d'évidence.]
[En marge: Ordre à M. de Rayneval de quitter Lisbonne, et à Junot de
marcher en toute hâte vers le Tage.]
Napoléon ordonna donc à M. de Rayneval de quitter Lisbonne, fit
remettre à M. de Lima ses passe-ports, recommanda au général Junot de
hâter la marche de ses troupes, et de n'écouter aucune proposition,
quelle qu'elle fût, sous le prétexte qu'il ne devait se mêler en rien
de négociations, et qu'il avait pour mission unique de fermer Lisbonne
aux Anglais. L'intention de Napoléon, en faisant marcher sans relâche
et sans rémission sur Lisbonne, était de saisir la flotte portugaise,
et de confisquer toutes les propriétés anglaises, tant à Lisbonne qu'à
Oporto. Si la cour de Lisbonne prenait la fuite, il tenait à lui
enlever le plus de matériel naval et de valeurs commerciales qu'il
pourrait. Si elle restait, au contraire, en se soumettant à ses
exigences, la capture de la flotte portugaise, le butin enlevé aux
Anglais, le dédommageraient de ne pouvoir détruire la maison de
Bragance, car il devenait impossible de sévir contre une cour soumise
et désarmée.
[En marge: Premières pensées de Napoléon à l'égard de la péninsule
espagnole.]
Mais restait à disposer du Portugal, au cas où la maison de Bragance
s'en irait en Amérique. S'en emparer pour la France n'était pas
admissible, même pour un conquérant qui avait déjà constitué des
départements français sur le Pô, qui devait en constituer bientôt sur
le Tibre et sur l'Elbe. Le donner à un des princes de la maison
Bonaparte, qui attendait encore une couronne, semblait plus
raisonnable; mais c'était adopter pour la Péninsule un arrangement qui
aurait un caractère définitif, et Napoléon de ce côté voulait tout
laisser dans un doute qui n'interdît aucune combinaison ultérieure.
Depuis quelque temps une pensée fatale commençait à dominer son
esprit. Ayant déjà chassé de leur trône les Bourbons de Naples, il se
disait souvent qu'il faudrait un jour agir de même avec les Bourbons
d'Espagne, qui n'étaient pas assez entreprenants pour l'assaillir
ouvertement, comme avaient fait ceux de Naples, mais qui au fond lui
étaient aussi hostiles; qui avaient essayé de le trahir la veille
d'Iéna; qui ne manqueraient pas d'en saisir encore la première
occasion; qui finiraient peut-être par en trouver une mortelle pour
lui, et qui, lorsqu'ils ne le trahissaient pas d'intention, le
trahissaient de fait, en laissant périr dans leurs mains la puissance
espagnole, puissance aussi nécessaire à la France qu'à l'Espagne
elle-même, et aussi complétement anéantie en 1807 que si elle n'avait
jamais existé. Quand Napoléon songeait au danger d'avoir des Bourbons
sur ses derrières, danger peu alarmant pour lui-même, mais
très-inquiétant pour ses successeurs qui n'auraient pas son génie, et
qui rencontreraient peut-être dans les successeurs de Charles IV des
qualités qu'ils n'auraient plus eux-mêmes; quand il songeait à toutes
les bassesses, à toutes les indignités, à toutes les perfidies de la
cour de Madrid, non pas au malheureux Charles IV, mais de sa
criminelle épouse et de son ignoble favori; quand il songeait à l'état
de cette puissance, si grande encore sous Charles III, ayant alors des
finances et une marine imposante, n'ayant plus aujourd'hui ni un écu,
ni une flotte, et laissant inertes des ressources qui dans d'autres
mains auraient déjà servi, par leur réunion avec celles de France, à
réduire l'Angleterre, il était saisi d'indignation pour le présent, de
crainte pour l'avenir; il se disait qu'il fallait en finir, et
profiter de la soumission du continent à ses vues, du concours dévoué
que la Russie offrait à sa politique, de la prolongation inévitable de
la guerre à laquelle l'Angleterre condamnait l'Europe, et de l'odieux
que venait d'exciter contre elle sa conduite envers le Danemark, pour
achever de renouveler la face de l'Occident; pour y substituer partout
les Bonaparte aux Bourbons; pour régénérer une noble et généreuse
nation, endormie dans l'oisiveté et l'ignorance; pour lui rendre sa
puissance, et procurer à la France une alliée fidèle, utile, au lieu
d'une alliée infidèle, inutile, désespérante. Napoléon se disait,
enfin, que la grandeur du résultat l'absoudrait de la violence ou de
la ruse qu'il faudrait peut-être employer pour renverser une cour
toujours prête à le trahir lorsque dans ses courses incessantes il
s'éloignait de l'Occident, prompte à se prosterner quand il y
revenait, donnant enfin cent raisons réelles, mais aucune raison
ostensible de la détruire.
Ces pensées auraient été vraies, justes, réalisables même, si déjà il
n'avait entrepris au nord plus d'oeuvres qu'il n'était possible d'en
accomplir en plusieurs règnes, si déjà il ne s'était chargé de
constituer l'Italie, l'Allemagne, la Pologne! De toutes ces oeuvres,
non pas la plus facile, mais la plus urgente, la plus utile après la
constitution de l'Italie, c'eût été la régénération de l'Espagne. Sur
les quatre cent mille vieux soldats, employés du Rhin à la Vistule,
cent mille y auraient suffi, et n'auraient pu recevoir un meilleur
emploi. Mais ajouter à tant d'entreprises au nord une entreprise
nouvelle au midi, la tenter avec des troupes à peine organisées, était
bien grave et bien hasardeux! Napoléon ne le croyait pas. Il ne savait
pas une difficulté qu'il n'eût vaincue du Rhin au Niémen, de l'Océan à
l'Adriatique, des Alpes juliennes au détroit de Messine, du détroit de
Messine aux bords du Jourdain. Il méprisait profondément les troupes
méridionales, leurs officiers, leurs chefs, ne faisait pas beaucoup
plus de cas des troupes anglaises, et ne considérait pas les Espagnes
comme plus difficiles à soumettre que les Calabres. Elles étaient plus
vastes, à la vérité; ce qui signifiait que si trente mille hommes
avaient suffi dans les Calabres, quatre-vingt ou cent suffiraient en
Espagne, surtout quand on apporterait à la brave nation espagnole, au
lieu de la dissolution honteuse où elle était plongée, une
régénération qu'elle appelait de tous ses voeux! Ce n'était donc pas
la difficulté matérielle qui faisait hésiter Napoléon, c'était la
difficulté morale, c'était l'impossibilité de trouver aux yeux du
monde un prétexte plausible pour traiter Charles IV et sa femme comme
il avait traité Caroline de Naples et son époux. Or, une dynastie qui
au retour de Tilsit lui envoyait trois ambassadeurs pour lui rendre
hommage; qui, tout en le trahissant secrètement quand elle pouvait,
lui donnait ses armées, ses flottes dès qu'il les demandait, une telle
dynastie ne fournissait pour la détrôner aucun motif que le sentiment
public de l'Europe pût accepter comme spécieux. Si puissant, si
glorieux que fût Napoléon; qu'aux victoires de Montenotte, de
Castiglione, de Rivoli, il eût ajouté celles des Pyramides, de
Marengo, d'Ulm, d'Austerlitz, d'Iéna, de Friedland; qu'au Concordat,
au Code civil, il eût ajouté cent mesures d'humanité et de
civilisation, il n'était pas possible, sans révolter le monde, de
venir dire un jour: Charles IV est un prince imbécile, trompé par sa
femme, dominé par un favori qui avilit et ruine l'Espagne; et moi,
Napoléon, en vertu de mon génie, de ma mission providentielle, je le
détrône pour régénérer l'Espagne.--De telles manières de procéder,
l'humanité ne les permet à aucun homme quel qu'il soit. Elle les
pardonne quelquefois après l'événement, après le succès, et alors elle
y adore la main de Dieu, si le bien des nations en est résulté. Mais
en attendant elle considère de telles entreprises comme un attentat à
la sainte indépendance des nations.
Napoléon ne pouvait donc pas détrôner Charles IV pour son imbécillité,
pour sa faiblesse, pour l'adultère de sa femme, pour l'abaissement de
l'Espagne. Il lui aurait fallu un grief qui lui conférât le droit
d'entrer chez son voisin, et d'y changer la dynastie régnante. Il lui
aurait fallu une trahison dans le genre de celle que se permit la
reine de Naples, lorsqu'après avoir signé un traité de neutralité,
elle assaillit l'armée française par derrière; ou bien un massacre tel
que celui de Vérone, lorsque la république de Venise égorgea nos
blessés et nos malades pendant que l'armée française marchait sur
Vienne. Mais Napoléon n'avait à alléguer qu'une proclamation
équivoque, publiée la veille d'Iéna pour appeler la nation espagnole
aux armes, proclamation qu'il avait affecté de considérer comme
insignifiante, qui était accompagnée, il est vrai, de communications
secrètes avec l'Angleterre, démontrées depuis, fortement soupçonnées
alors, mais niées par la cour d'Espagne; et de tels griefs ne
suffisaient pas pour justifier ces mots romains prononcés déjà contre
les Bourbons de Naples: _Les Bourbons d'Espagne ont cessé de régner_.
[En marge: Résolution de Napoléon de tout laisser en suspens en
Espagne.]
Napoléon toutefois attendait des divisions intestines qui troublaient
l'Escurial un prétexte pour intervenir, pour entrer en libérateur, en
pacificateur, en voisin offensé peut-être. Mais s'il avait une pensée
générale, systématique, quant au but à atteindre, il n'était fixé ni
sur le jour, ni sur la manière d'agir. Il se serait même accommodé
d'une simple alliance de famille entre les deux cours, qui eût promis
une régénération complète de l'Espagne, et par cette régénération une
alliance sincère et utile entre les deux nations. Aussi ne voulait-il,
à propos du Portugal, aucun parti définitif qui l'enchaînât à l'égard
de la cour de Madrid. Il aurait pu, par exemple, et c'eût été le parti
le plus sûr, donner le Portugal à l'Espagne, moyennant les Baléares,
les Philippines, ou telle autre possession éloignée. Il aurait ainsi
transporté de joie la nation espagnole, en satisfaisant la plus
ancienne, la plus constante de ses ambitions; il aurait enchanté la
cour elle-même en jetant un voile glorieux sur ses turpitudes; il
aurait fait aimer l'alliance de la France, qui jusqu'ici ne paraissait
qu'onéreuse aux Espagnols. Mais agir de la sorte c'eût été récompenser
la lâcheté, la trahison, l'incapacité, comme la fidélité la mieux
éprouvée et la plus utile. On ne pouvait guère l'exiger d'un allié
aussi mécontent que Napoléon avait sujet de l'être. Il y avait un
autre parti à prendre, c'était de s'approprier, en échange du
Portugal, quelques provinces espagnoles voisines de notre frontière,
et de se créer un pied-à-terre au delà des Pyrénées, comme on en avait
un au delà des Alpes, par la possession du Piémont; politique
détestable, bonne tout au plus pour l'Autriche, qui a toujours voulu
posséder le revers des Alpes, et dont le sol d'ailleurs, composé de
conquêtes mal liées ensemble, n'est pas dessiné par la nature de
manière à lui inspirer le goût des frontières bien tracées. S'emparer
des provinces basques et de celles qui bordent l'Èbre, telles que
l'Aragon et la Catalogne, eût donc été une faute contre la géographie,
un moyen assuré de blesser tous les Espagnols au coeur, et une bien
impuissante manière de placer leur gouvernement sous la dépendance de
Napoléon; car pour soumis, incapable de se défendre, ce gouvernement
l'était; mais habile, actif, dévoué, tel enfin qu'il fallait le
souhaiter, il ne le serait pas devenu par l'abandon de l'Aragon ou de
la Catalogne à la France. On l'aurait ainsi rendu plus méprisable,
mais non plus fort, plus courageux, plus appliqué.
[En marge: Opinion et conseils de M. de Talleyrand relativement aux
affaires d'Espagne.]
[En marge: L'archichancelier Cambacérès privé de toute confidence au
sujet de l'Espagne.]
Cette manière de disposer du Portugal était la plus mauvaise de
toutes, et la plus dangereuse. Napoléon n'y inclinait pas. Cependant
il l'avait examinée comme toutes les autres, et même à cette époque,
ce qui prouve qu'il y avait pensé, il faisait demander à la légation
française à Madrid une statistique des provinces basques et des
provinces que l'Èbre arrose dans son cours. Auprès de lui se trouvait
alors un conseiller dangereux, dangereux non parce qu'il manquait de
bon sens, mais parce qu'il manquait de l'amour du vrai: c'était M. de
Talleyrand, qui, ayant deviné les secrètes préoccupations de Napoléon,
exerçait sur lui la plus funeste des séductions, c'était de
l'entretenir sans relâche de l'objet de ses pensées. Il n'y a pas pour
la puissance de flatteur plus dangereux que le courtisan disgracié qui
veut recouvrer sa faveur. Le ministre Fouché, ayant perdu en 1802 le
portefeuille de la police, pour avoir improuvé l'excellente
institution du Consulat à vie, s'était efforcé de regagner son
portefeuille perdu en secondant par mille intrigues la funeste
institution de l'Empire. M. de Talleyrand jouait en ce moment un rôle
pareil. Il avait sensiblement déplu à Napoléon en voulant quitter le
portefeuille des affaires étrangères pour la position de grand
dignitaire, et il cherchait à lui plaire de nouveau, en le conseillant
comme il aimait à l'être. M. de Talleyrand était du voyage de
Fontainebleau. Il voyait depuis l'événement de Copenhague la série
des guerres reprise et continuée, la France lançant la Russie au nord
et à l'orient, pour pouvoir se lancer elle-même au midi et à
l'occident, la question du Portugal devenue pressante, et, s'il
n'avait pas assez de génie pour juger les arrangements qui convenaient
le mieux à l'Europe, il avait assez d'entente des passions humaines
pour juger que Napoléon était plein de pensées encore vagues, mais
absorbantes, relativement à la Péninsule. Cette découverte faite, il
avait essayé d'amener l'entretien sur ce sujet, et il avait vu tout à
coup la froideur de Napoléon à son égard s'évanouir, la conversation
renaître, et sinon la confiance, du moins l'abandon se rétablir. Il en
avait profité, et n'avait cessé d'ajouter, au tableau déjà si hideux
de la cour d'Espagne, des couleurs dont ce tableau n'avait pas besoin
pour offenser les yeux de Napoléon. À propos du Portugal, il avait
paru fort d'avis que descendre sur l'Èbre, s'y établir, en
compensation de la cession faite à l'Espagne des bords du Tage, était
une position d'attente, utile et bonne à prendre. Napoléon n'inclinait
pas vers ce projet, et en préférait un autre. Mais M. de Talleyrand
n'en était pas moins devenu son plus intime confident, après avoir été
accueilli pendant deux mois avec une froideur extrême. On voyait sans
cesse Napoléon, dès qu'il revenait de la chasse, ou qu'il quittait le
cercle des femmes, on le voyait en tête-à-tête avec M. de Talleyrand,
parler longuement, avec feu, quelquefois avec une sombre
préoccupation, d'un sujet évidemment grave, qu'on ignorait, qu'on ne
s'expliquait même pas, tant l'Empire semblait puissant, prospère et
pacifié depuis Tilsit! Napoléon, se promenant dans les vastes galeries
de Fontainebleau, tantôt avec lenteur, tantôt avec une vitesse
proportionnée à celle de ses pensées, mettait à la torture le
courtisan infirme, qui ne pouvait le suivre qu'en immolant son corps,
comme il immolait son âme à flatter les funestes et déplorables
entraînements du génie. Un seul homme, privé pour la première fois de
la confiance dont il avait joui, l'archichancelier Cambacérès,
pénétrait le sujet de ces entretiens, n'osait malheureusement ni les
interrompre, ni opposer ses assiduités à celles de M. de Talleyrand;
car avec le temps Napoléon, devenu pour lui plus impérieux sans être
moins amical, était moins accessible aux conseils de sa timide
sagesse. Quelques mots échappés à l'archichancelier Cambacérès avaient
suffi pour déceler l'opposition de cet homme d'État clairvoyant à
toute nouvelle entreprise, et particulièrement à toute immixtion dans
les affaires inextricables de la Péninsule, où des gouvernements
corrompus régnaient sur des peuples à demi sauvages, où l'on devait
trouver décuplées les difficultés que Joseph rencontrait dans les
Calabres. Napoléon avait donc parfaitement discerné l'opinion du
prince Cambacérès, et, craignant l'improbation d'un homme sage, lui
qui ne craignait pas le monde, il lui témoignait la même amitié, mais
plus la même confiance[15].
[Note 15: Je rapporte ici l'assertion du prince Cambacérès lui-même,
confirmée par le dire de témoins oculaires, les uns anciens ministres
de Napoléon, les autres membres de sa cour, et par de nombreuses
correspondances.]
[En marge: Intervention de M. Yzquierdo, envoyé secret du prince de la
Paix, dans les négociations relatives au Portugal.]