Tout était donc préparé pour s'emparer du Portugal, indépendamment du

secours promis par les Espagnols. On avait reçu de la cour de Lisbonne

une réponse telle que Napoléon l'avait prévue, et telle qu'il la lui

fallait après l'événement de Copenhague, pour se dispenser de tout

ménagement. Le prince régent du Portugal, gendre, comme on sait, du

roi et de la reine d'Espagne, n'en était pas moins par tradition

héréditaire et par faiblesse personnelle le sujet dévoué de

l'Angleterre. Ses ministres différaient d'avis, il est vrai, et

quelques-uns d'entre eux pensaient que la dépendance de l'Angleterre

n'était ni le régime le plus souhaitable pour le Portugal, ni le

moyen le plus assuré de vendre ses vins et de se procurer des blés.

Mais les autres pensaient que vivre de l'Angleterre et par

l'Angleterre était chose bonne en tout temps, et bien meilleure depuis

que la France était entrée dans la carrière des révolutions, et qu'en

se rapprochant de celle-ci on courait la chance de changer

non-seulement de régime industriel, mais de régime social. Le prince

régent, averti par M. de Lima, son ambassadeur à Paris, et par M. de

Rayneval, chargé d'affaires de France à Lisbonne, des volontés

absolues de Napoléon, avait concerté avec le cabinet britannique la

conduite à tenir, dans le double but de s'épargner la présence d'une

armée française, et de faire essuyer aux intérêts anglais le moindre

dommage possible. En conséquence, on s'était entendu avec M. Canning,

par l'intermédiaire de lord Strangfort, et on avait pris le parti de

concéder à la France l'exclusion apparente du pavillon britannique, si

même il le fallait, une déclaration de guerre simulée contre

l'Angleterre; mais de se refuser, à l'égard des négociants de

celle-ci, à toute mesure contre les personnes et les propriétés, car

Lisbonne et Oporto étaient devenus de vrais comptoirs anglais, où

négociants, capitaux, bâtiments, tout était anglais. Accorder

l'arrestation des personnes et la saisie des propriétés, comme le

demandait Napoléon, c'eût été porter dans ces comptoirs le ravage et

la ruine. Cette réponse convenue, on espérait que, si la France s'en

contentait, le commerce du Portugal, si avantageux à l'activité

britannique, si commode à la paresse portugaise, en serait quitte pour

une gêne momentanée, et que la marine royale anglaise en serait

quitte aussi pour aller directement de Portsmouth à Gibraltar sans

toucher à Lisbonne. Encore ne manquerait-elle pas, au besoin, de

relâcher sur les points les moins fréquentés des côtes du Portugal, en

prétextant le mauvais temps; de quoi la cour de Portugal s'excuserait

en alléguant les lois de l'humanité. Si la France n'acceptait pas de

telles conditions, la cour de Lisbonne, plutôt que de rompre avec

l'Angleterre, était résolue aux dernières extrémités, non pas à une

lutte contre les troupes françaises (elle était incapable de ce noble

désespoir), mais à une fuite au delà des mers.

Cette race de Bragance, vieillie comme sa voisine la race des Bourbons

d'Espagne, plongée comme elle dans l'ignorance, la mollesse, la

lâcheté, avait pris en aversion et le siècle où se passaient de si

effrayantes révolutions, et le sol même de l'Europe qui leur servait

de théâtre. Elle allait dans sa honteuse misanthropie jusqu'à vouloir

se retirer dans l'Amérique du sud, dont elle partageait le territoire

avec l'Espagne. Les flatteurs de ses vulgaires penchants lui vantaient

sans cesse la richesse de ses possessions d'outre-mer, comme on vante

à un riche qu'on encourage à se ruiner son patrimoine qu'il ne connaît

pas. Ils lui disaient que ce n'était pas la peine de contester aux

oppresseurs de l'Europe le petit sol, tour à tour rocailleux ou

sablonneux, du Portugal, tandis qu'on avait au delà de l'Atlantique un

empire magnifique, presque aussi grand à lui seul que cette triste

Europe qu'un million d'avides soldats se disputaient; empire semé

d'or, d'argent, de diamants, où l'on trouverait le repos, sans un

seul ennemi à craindre. Fuir le Portugal, en abandonner les stériles

rivages aux Anglais et aux Français, qui les arroseraient de leur sang

tant qu'il leur plairait, et laisser au peuple portugais, vieux

compagnon d'armes des Bragance, le soin de défendre son indépendance

s'il y tenait encore, tels étaient les honteux projets qui de temps en

temps calmaient les terreurs du régent de Portugal et de sa famille.

Cependant cette indigne faiblesse n'était combattue chez ce prince que

par une autre faiblesse, c'est-à-dire par la peine de prendre un grand

parti, de se séparer des lieux où il avait passé sa molle vie, d'armer

une flotte, de s'y transporter avec ses domestiques, ses courtisans,

ses richesses, de s'en aller enfin à travers les mers braver une

nouveauté pour en fuir une autre. Entre ces deux faiblesses, la cour

de Portugal hésitait, mais prête à s'embarquer si le bruit des pas

d'une armée française venait frapper ses oreilles. Il fut donc

officiellement répondu à M. de Rayneval qu'on romprait avec la

Grande-Bretagne, bien que le Portugal pût difficilement se passer

d'elle, qu'on irait même jusqu'à lui déclarer la guerre, mais qu'il

répugnait à l'honnêteté du prince régent de faire arrêter les

négociants anglais et saisir leurs propriétés.

[En marge: La réponse du Portugal décide Napoléon à s'emparer de ce

royaume.]

Napoléon était trop perspicace pour se payer de semblables défaites.

Il voyait très-clairement que la réponse avait été concertée à

Londres[14], que l'exclusion des Anglais ne serait qu'illusoire, et

qu'ainsi son but principal ne serait pas atteint. Il savait d'ailleurs

que la famille de Bragance nourrissait le projet de se retirer au

Brésil; et il n'en était point fâché, car malheureusement depuis le

désastre de Copenhague ses idées avaient pris un autre cours. Il

voulait, non pas achever en occupant le Portugal la clôture des

rivages du continent, mais s'approprier le Portugal lui-même pour en

disposer à son gré. Au lieu de profiter de l'avantage moral que lui

donnait sur l'Angleterre la honteuse violence commise par celle-ci

contre le Danemark, il était décidé à ne plus s'imposer de ménagements

envers les amis et les complaisants de la politique anglaise, et à les

détruire tous au profit de la famille Bonaparte, se disant qu'à la fin

de la guerre il n'en serait ni plus ni moins; qu'un État de plus

supprimé en Europe n'ajouterait pas aux difficultés de la paix; que ce

qui serait fait serait fait; qu'on adopterait, suivant l'usage, le

_status præsens_ comme base des négociations, et que, si la face de la

Péninsule était changée, on serait bien obligé de l'admettre telle

qu'on la trouverait, et de la comprendre au traité général dans son

nouvel état. En conséquence, il résolut de s'approprier le Portugal,

sauf à s'entendre avec l'Espagne, et même à s'en servir pour

révolutionner l'Espagne elle-même; car elle lui déplaisait, elle le

gênait, elle le révoltait dans son état actuel, autant que les cours

de Naples et de Lisbonne, qu'il avait déjà chassées, ou qu'il allait

chasser de leur trône chancelant. Tel fut le commencement des plus

grandes fautes, des plus grands malheurs de son règne! Notre coeur se

serre en approchant de ce sinistre récit, car ce n'est pas seulement

l'origine des malheurs de l'un des hommes les plus extraordinaires,

les plus séduisants de l'humanité, mais c'est l'origine des malheurs

de notre patrie infortunée, entraînée avec son héros dans une chute

épouvantable.

[Note 14: Ce n'est point ici une assertion inventée pour justifier

Napoléon de sa conduite envers le Portugal, mais une vérité

authentique, officiellement prouvée. En effet, quelque temps après,

lorsque la cour de Lisbonne réfugiée au Brésil n'avait plus à craindre

les armées françaises, M. Canning avoua à la tribune du parlement que

toutes les réponses du Portugal à Napoléon avaient été concertées avec

le ministère britannique. Des dépêches publiées depuis fournirent

cette preuve avec encore plus de détail et d'évidence.]

[En marge: Ordre à M. de Rayneval de quitter Lisbonne, et à Junot de

marcher en toute hâte vers le Tage.]

Napoléon ordonna donc à M. de Rayneval de quitter Lisbonne, fit

remettre à M. de Lima ses passe-ports, recommanda au général Junot de

hâter la marche de ses troupes, et de n'écouter aucune proposition,

quelle qu'elle fût, sous le prétexte qu'il ne devait se mêler en rien

de négociations, et qu'il avait pour mission unique de fermer Lisbonne

aux Anglais. L'intention de Napoléon, en faisant marcher sans relâche

et sans rémission sur Lisbonne, était de saisir la flotte portugaise,

et de confisquer toutes les propriétés anglaises, tant à Lisbonne qu'à

Oporto. Si la cour de Lisbonne prenait la fuite, il tenait à lui

enlever le plus de matériel naval et de valeurs commerciales qu'il

pourrait. Si elle restait, au contraire, en se soumettant à ses

exigences, la capture de la flotte portugaise, le butin enlevé aux

Anglais, le dédommageraient de ne pouvoir détruire la maison de

Bragance, car il devenait impossible de sévir contre une cour soumise

et désarmée.

[En marge: Premières pensées de Napoléon à l'égard de la péninsule

espagnole.]

Mais restait à disposer du Portugal, au cas où la maison de Bragance

s'en irait en Amérique. S'en emparer pour la France n'était pas

admissible, même pour un conquérant qui avait déjà constitué des

départements français sur le Pô, qui devait en constituer bientôt sur

le Tibre et sur l'Elbe. Le donner à un des princes de la maison

Bonaparte, qui attendait encore une couronne, semblait plus

raisonnable; mais c'était adopter pour la Péninsule un arrangement qui

aurait un caractère définitif, et Napoléon de ce côté voulait tout

laisser dans un doute qui n'interdît aucune combinaison ultérieure.

Depuis quelque temps une pensée fatale commençait à dominer son

esprit. Ayant déjà chassé de leur trône les Bourbons de Naples, il se

disait souvent qu'il faudrait un jour agir de même avec les Bourbons

d'Espagne, qui n'étaient pas assez entreprenants pour l'assaillir

ouvertement, comme avaient fait ceux de Naples, mais qui au fond lui

étaient aussi hostiles; qui avaient essayé de le trahir la veille

d'Iéna; qui ne manqueraient pas d'en saisir encore la première

occasion; qui finiraient peut-être par en trouver une mortelle pour

lui, et qui, lorsqu'ils ne le trahissaient pas d'intention, le

trahissaient de fait, en laissant périr dans leurs mains la puissance

espagnole, puissance aussi nécessaire à la France qu'à l'Espagne

elle-même, et aussi complétement anéantie en 1807 que si elle n'avait

jamais existé. Quand Napoléon songeait au danger d'avoir des Bourbons

sur ses derrières, danger peu alarmant pour lui-même, mais

très-inquiétant pour ses successeurs qui n'auraient pas son génie, et

qui rencontreraient peut-être dans les successeurs de Charles IV des

qualités qu'ils n'auraient plus eux-mêmes; quand il songeait à toutes

les bassesses, à toutes les indignités, à toutes les perfidies de la

cour de Madrid, non pas au malheureux Charles IV, mais de sa

criminelle épouse et de son ignoble favori; quand il songeait à l'état

de cette puissance, si grande encore sous Charles III, ayant alors des

finances et une marine imposante, n'ayant plus aujourd'hui ni un écu,

ni une flotte, et laissant inertes des ressources qui dans d'autres

mains auraient déjà servi, par leur réunion avec celles de France, à

réduire l'Angleterre, il était saisi d'indignation pour le présent, de

crainte pour l'avenir; il se disait qu'il fallait en finir, et

profiter de la soumission du continent à ses vues, du concours dévoué

que la Russie offrait à sa politique, de la prolongation inévitable de

la guerre à laquelle l'Angleterre condamnait l'Europe, et de l'odieux

que venait d'exciter contre elle sa conduite envers le Danemark, pour

achever de renouveler la face de l'Occident; pour y substituer partout

les Bonaparte aux Bourbons; pour régénérer une noble et généreuse

nation, endormie dans l'oisiveté et l'ignorance; pour lui rendre sa

puissance, et procurer à la France une alliée fidèle, utile, au lieu

d'une alliée infidèle, inutile, désespérante. Napoléon se disait,

enfin, que la grandeur du résultat l'absoudrait de la violence ou de

la ruse qu'il faudrait peut-être employer pour renverser une cour

toujours prête à le trahir lorsque dans ses courses incessantes il

s'éloignait de l'Occident, prompte à se prosterner quand il y

revenait, donnant enfin cent raisons réelles, mais aucune raison

ostensible de la détruire.

Ces pensées auraient été vraies, justes, réalisables même, si déjà il

n'avait entrepris au nord plus d'oeuvres qu'il n'était possible d'en

accomplir en plusieurs règnes, si déjà il ne s'était chargé de

constituer l'Italie, l'Allemagne, la Pologne! De toutes ces oeuvres,

non pas la plus facile, mais la plus urgente, la plus utile après la

constitution de l'Italie, c'eût été la régénération de l'Espagne. Sur

les quatre cent mille vieux soldats, employés du Rhin à la Vistule,

cent mille y auraient suffi, et n'auraient pu recevoir un meilleur

emploi. Mais ajouter à tant d'entreprises au nord une entreprise

nouvelle au midi, la tenter avec des troupes à peine organisées, était

bien grave et bien hasardeux! Napoléon ne le croyait pas. Il ne savait

pas une difficulté qu'il n'eût vaincue du Rhin au Niémen, de l'Océan à

l'Adriatique, des Alpes juliennes au détroit de Messine, du détroit de

Messine aux bords du Jourdain. Il méprisait profondément les troupes

méridionales, leurs officiers, leurs chefs, ne faisait pas beaucoup

plus de cas des troupes anglaises, et ne considérait pas les Espagnes

comme plus difficiles à soumettre que les Calabres. Elles étaient plus

vastes, à la vérité; ce qui signifiait que si trente mille hommes

avaient suffi dans les Calabres, quatre-vingt ou cent suffiraient en

Espagne, surtout quand on apporterait à la brave nation espagnole, au

lieu de la dissolution honteuse où elle était plongée, une

régénération qu'elle appelait de tous ses voeux! Ce n'était donc pas

la difficulté matérielle qui faisait hésiter Napoléon, c'était la

difficulté morale, c'était l'impossibilité de trouver aux yeux du

monde un prétexte plausible pour traiter Charles IV et sa femme comme

il avait traité Caroline de Naples et son époux. Or, une dynastie qui

au retour de Tilsit lui envoyait trois ambassadeurs pour lui rendre

hommage; qui, tout en le trahissant secrètement quand elle pouvait,

lui donnait ses armées, ses flottes dès qu'il les demandait, une telle

dynastie ne fournissait pour la détrôner aucun motif que le sentiment

public de l'Europe pût accepter comme spécieux. Si puissant, si

glorieux que fût Napoléon; qu'aux victoires de Montenotte, de

Castiglione, de Rivoli, il eût ajouté celles des Pyramides, de

Marengo, d'Ulm, d'Austerlitz, d'Iéna, de Friedland; qu'au Concordat,

au Code civil, il eût ajouté cent mesures d'humanité et de

civilisation, il n'était pas possible, sans révolter le monde, de

venir dire un jour: Charles IV est un prince imbécile, trompé par sa

femme, dominé par un favori qui avilit et ruine l'Espagne; et moi,

Napoléon, en vertu de mon génie, de ma mission providentielle, je le

détrône pour régénérer l'Espagne.--De telles manières de procéder,

l'humanité ne les permet à aucun homme quel qu'il soit. Elle les

pardonne quelquefois après l'événement, après le succès, et alors elle

y adore la main de Dieu, si le bien des nations en est résulté. Mais

en attendant elle considère de telles entreprises comme un attentat à

la sainte indépendance des nations.

Napoléon ne pouvait donc pas détrôner Charles IV pour son imbécillité,

pour sa faiblesse, pour l'adultère de sa femme, pour l'abaissement de

l'Espagne. Il lui aurait fallu un grief qui lui conférât le droit

d'entrer chez son voisin, et d'y changer la dynastie régnante. Il lui

aurait fallu une trahison dans le genre de celle que se permit la

reine de Naples, lorsqu'après avoir signé un traité de neutralité,

elle assaillit l'armée française par derrière; ou bien un massacre tel

que celui de Vérone, lorsque la république de Venise égorgea nos

blessés et nos malades pendant que l'armée française marchait sur

Vienne. Mais Napoléon n'avait à alléguer qu'une proclamation

équivoque, publiée la veille d'Iéna pour appeler la nation espagnole

aux armes, proclamation qu'il avait affecté de considérer comme

insignifiante, qui était accompagnée, il est vrai, de communications

secrètes avec l'Angleterre, démontrées depuis, fortement soupçonnées

alors, mais niées par la cour d'Espagne; et de tels griefs ne

suffisaient pas pour justifier ces mots romains prononcés déjà contre

les Bourbons de Naples: _Les Bourbons d'Espagne ont cessé de régner_.

[En marge: Résolution de Napoléon de tout laisser en suspens en

Espagne.]

Napoléon toutefois attendait des divisions intestines qui troublaient

l'Escurial un prétexte pour intervenir, pour entrer en libérateur, en

pacificateur, en voisin offensé peut-être. Mais s'il avait une pensée

générale, systématique, quant au but à atteindre, il n'était fixé ni

sur le jour, ni sur la manière d'agir. Il se serait même accommodé

d'une simple alliance de famille entre les deux cours, qui eût promis

une régénération complète de l'Espagne, et par cette régénération une

alliance sincère et utile entre les deux nations. Aussi ne voulait-il,

à propos du Portugal, aucun parti définitif qui l'enchaînât à l'égard

de la cour de Madrid. Il aurait pu, par exemple, et c'eût été le parti

le plus sûr, donner le Portugal à l'Espagne, moyennant les Baléares,

les Philippines, ou telle autre possession éloignée. Il aurait ainsi

transporté de joie la nation espagnole, en satisfaisant la plus

ancienne, la plus constante de ses ambitions; il aurait enchanté la

cour elle-même en jetant un voile glorieux sur ses turpitudes; il

aurait fait aimer l'alliance de la France, qui jusqu'ici ne paraissait

qu'onéreuse aux Espagnols. Mais agir de la sorte c'eût été récompenser

la lâcheté, la trahison, l'incapacité, comme la fidélité la mieux

éprouvée et la plus utile. On ne pouvait guère l'exiger d'un allié

aussi mécontent que Napoléon avait sujet de l'être. Il y avait un

autre parti à prendre, c'était de s'approprier, en échange du

Portugal, quelques provinces espagnoles voisines de notre frontière,

et de se créer un pied-à-terre au delà des Pyrénées, comme on en avait

un au delà des Alpes, par la possession du Piémont; politique

détestable, bonne tout au plus pour l'Autriche, qui a toujours voulu

posséder le revers des Alpes, et dont le sol d'ailleurs, composé de

conquêtes mal liées ensemble, n'est pas dessiné par la nature de

manière à lui inspirer le goût des frontières bien tracées. S'emparer

des provinces basques et de celles qui bordent l'Èbre, telles que

l'Aragon et la Catalogne, eût donc été une faute contre la géographie,

un moyen assuré de blesser tous les Espagnols au coeur, et une bien

impuissante manière de placer leur gouvernement sous la dépendance de

Napoléon; car pour soumis, incapable de se défendre, ce gouvernement

l'était; mais habile, actif, dévoué, tel enfin qu'il fallait le

souhaiter, il ne le serait pas devenu par l'abandon de l'Aragon ou de

la Catalogne à la France. On l'aurait ainsi rendu plus méprisable,

mais non plus fort, plus courageux, plus appliqué.

[En marge: Opinion et conseils de M. de Talleyrand relativement aux

affaires d'Espagne.]

[En marge: L'archichancelier Cambacérès privé de toute confidence au

sujet de l'Espagne.]

Cette manière de disposer du Portugal était la plus mauvaise de

toutes, et la plus dangereuse. Napoléon n'y inclinait pas. Cependant

il l'avait examinée comme toutes les autres, et même à cette époque,

ce qui prouve qu'il y avait pensé, il faisait demander à la légation

française à Madrid une statistique des provinces basques et des

provinces que l'Èbre arrose dans son cours. Auprès de lui se trouvait

alors un conseiller dangereux, dangereux non parce qu'il manquait de

bon sens, mais parce qu'il manquait de l'amour du vrai: c'était M. de

Talleyrand, qui, ayant deviné les secrètes préoccupations de Napoléon,

exerçait sur lui la plus funeste des séductions, c'était de

l'entretenir sans relâche de l'objet de ses pensées. Il n'y a pas pour

la puissance de flatteur plus dangereux que le courtisan disgracié qui

veut recouvrer sa faveur. Le ministre Fouché, ayant perdu en 1802 le

portefeuille de la police, pour avoir improuvé l'excellente

institution du Consulat à vie, s'était efforcé de regagner son

portefeuille perdu en secondant par mille intrigues la funeste

institution de l'Empire. M. de Talleyrand jouait en ce moment un rôle

pareil. Il avait sensiblement déplu à Napoléon en voulant quitter le

portefeuille des affaires étrangères pour la position de grand

dignitaire, et il cherchait à lui plaire de nouveau, en le conseillant

comme il aimait à l'être. M. de Talleyrand était du voyage de

Fontainebleau. Il voyait depuis l'événement de Copenhague la série

des guerres reprise et continuée, la France lançant la Russie au nord

et à l'orient, pour pouvoir se lancer elle-même au midi et à

l'occident, la question du Portugal devenue pressante, et, s'il

n'avait pas assez de génie pour juger les arrangements qui convenaient

le mieux à l'Europe, il avait assez d'entente des passions humaines

pour juger que Napoléon était plein de pensées encore vagues, mais

absorbantes, relativement à la Péninsule. Cette découverte faite, il

avait essayé d'amener l'entretien sur ce sujet, et il avait vu tout à

coup la froideur de Napoléon à son égard s'évanouir, la conversation

renaître, et sinon la confiance, du moins l'abandon se rétablir. Il en

avait profité, et n'avait cessé d'ajouter, au tableau déjà si hideux

de la cour d'Espagne, des couleurs dont ce tableau n'avait pas besoin

pour offenser les yeux de Napoléon. À propos du Portugal, il avait

paru fort d'avis que descendre sur l'Èbre, s'y établir, en

compensation de la cession faite à l'Espagne des bords du Tage, était

une position d'attente, utile et bonne à prendre. Napoléon n'inclinait

pas vers ce projet, et en préférait un autre. Mais M. de Talleyrand

n'en était pas moins devenu son plus intime confident, après avoir été

accueilli pendant deux mois avec une froideur extrême. On voyait sans

cesse Napoléon, dès qu'il revenait de la chasse, ou qu'il quittait le

cercle des femmes, on le voyait en tête-à-tête avec M. de Talleyrand,

parler longuement, avec feu, quelquefois avec une sombre

préoccupation, d'un sujet évidemment grave, qu'on ignorait, qu'on ne

s'expliquait même pas, tant l'Empire semblait puissant, prospère et

pacifié depuis Tilsit! Napoléon, se promenant dans les vastes galeries

de Fontainebleau, tantôt avec lenteur, tantôt avec une vitesse

proportionnée à celle de ses pensées, mettait à la torture le

courtisan infirme, qui ne pouvait le suivre qu'en immolant son corps,

comme il immolait son âme à flatter les funestes et déplorables

entraînements du génie. Un seul homme, privé pour la première fois de

la confiance dont il avait joui, l'archichancelier Cambacérès,

pénétrait le sujet de ces entretiens, n'osait malheureusement ni les

interrompre, ni opposer ses assiduités à celles de M. de Talleyrand;

car avec le temps Napoléon, devenu pour lui plus impérieux sans être

moins amical, était moins accessible aux conseils de sa timide

sagesse. Quelques mots échappés à l'archichancelier Cambacérès avaient

suffi pour déceler l'opposition de cet homme d'État clairvoyant à

toute nouvelle entreprise, et particulièrement à toute immixtion dans

les affaires inextricables de la Péninsule, où des gouvernements

corrompus régnaient sur des peuples à demi sauvages, où l'on devait

trouver décuplées les difficultés que Joseph rencontrait dans les

Calabres. Napoléon avait donc parfaitement discerné l'opinion du

prince Cambacérès, et, craignant l'improbation d'un homme sage, lui

qui ne craignait pas le monde, il lui témoignait la même amitié, mais

plus la même confiance[15].

[Note 15: Je rapporte ici l'assertion du prince Cambacérès lui-même,

confirmée par le dire de témoins oculaires, les uns anciens ministres

de Napoléon, les autres membres de sa cour, et par de nombreuses

correspondances.]

[En marge: Intervention de M. Yzquierdo, envoyé secret du prince de la

Paix, dans les négociations relatives au Portugal.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 08 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 17 / 50 段