personnages historiques, sans avoir aucun moyen de connaître ni leurs
pensées ni leurs discours. Je ne me permets ici de rapporter les
pensées les plus secrètes et les conversations les plus intimes de
l'empereur Alexandre, que parce que je puis m'appuyer, pour le faire,
sur des documents d'une authenticité irréfragable. J'ai dit, dans une
note du tome VII, livre XXVII, qu'il existait au Louvre une suite
d'entretiens des généraux Savary et Caulaincourt avec l'empereur
Alexandre et avec M. de Romanzoff, entretiens de tous les jours, d'une
familiarité et d'une intimité telles, que je n'oserais les reproduire
en entier, car Alexandre racontait jusqu'à ses plaisirs aux deux
envoyés français; que ces entretiens, écrits au moment même où ils
venaient d'avoir lieu, rapportés avec une fidélité minutieuse, par
demandes et par réponses, peignaient avec une vérité frappante ce qui
se passait jour par jour dans l'esprit de l'empereur et de son
ministre. Aux instances, aux agitations mal dissimulées de l'un et de
l'autre, il est impossible de ne pas discerner clairement ce qu'ils
pensaient. D'autres documents authentiques et secrets, tels, par
exemple, que la correspondance personnelle de Napoléon et d'Alexandre,
complètent cet ensemble de preuves, et me permettent de donner comme
certains les détails que je fournis dans cette partie de mon récit.]
[En marge: Changements opérés dans la composition du cabinet russe.]
[En marge: Choix de M. de Tolstoy pour l'ambassade de Paris.]
L'empereur Alexandre avait alors au département des affaires
étrangères un ministre insignifiant, sans passions, sans idées,
confident désagréable pour parler d'objets qui le laissaient tout à
fait froid: c'était M. de Budberg. Alexandre le congédia, et réalisa
son projet de confier les affaires étrangères à M. de Romanzoff
lui-même. Il restait dans le cabinet l'un des membres de la petite
société occulte qui avait long-temps gouverné l'empire, le prince de
Kotschoubey. C'était le moins jeune et le plus réservé d'entre eux.
Mais c'était un témoin du passé, juge incommode du présent; et
d'ailleurs MM. de Czartoryski, de Nowosiltzoff, avec lesquels il
vivait, ne dissimulaient guère leur improbation touchant la nouvelle
marche des choses. On ne pouvait conserver près de soi des critiques
aussi fâcheux, et il fallait de plus leur donner un signe de
mécontentement. Le ministère de l'intérieur fut donc retiré à M. de
Kotschoubey. M. de Labanoff, l'un des personnages qui avaient figuré à
Tilsit, fut appelé au ministère de la guerre, l'amiral Tchitchakoff à
la marine. M. de Nowosiltzoff reçut l'invitation de voyager. Le prince
de Czartoryski, ami trop particulier du souverain pour qu'à son égard
l'amitié ne fit pas oublier la politique, vit redoubler le silence
affecté que l'empereur gardait avec lui relativement aux affaires de
l'empire. Enfin, on fit choix pour l'ambassade de Paris du personnage
qui semblait le plus propre à y réussir. Alexandre aurait voulu y
envoyer, comme nous venons de le dire, M. de Romanzoff lui-même, mais
il aimait mieux le retenir auprès de sa personne. Il avait, comme
grand maréchal du palais, un seigneur russe qui lui était dévoué,
c'était M. de Tolstoy, et ce seigneur avait pour frère le général de
Tolstoy, militaire distingué par l'esprit et par les services.
Alexandre pensa que ce dernier, par fidélité à son maître, ne
chercherait pas à se rendre désagréable en France, comme M. de Markoff
avait pris à tâche de le faire; que, par ambition, il serait charmé
d'attacher son nom à une politique d'agrandissement, et que, par état,
il saurait se plaire auprès d'une cour militaire, lui plaire à son
tour, et la suivre partout dans ses mouvements rapides. On se réserva
du reste de sonder Napoléon à ce sujet, et de lui soumettre le choix
du général comte de Tolstoy, avant de le nommer définitivement.
[En marge: Entretien d'Alexandre avec le général Savary.]
Le général Savary n'avait pas cessé d'être à Saint-Pétersbourg entouré
des soins d'Alexandre, et de la froide politesse de la haute société
russe. Bien qu'il ne sût pas d'abord tout ce qu'on s'était dit à
Tilsit, et qu'il ne l'eût appris que par une communication postérieure
de Napoléon, qui avait voulu l'informer pour prévenir de sa part des
fautes d'ignorance, il avait promptement deviné le secret des coeurs,
et aperçu que la Russie ferait tout ce qu'on voudrait, moyennant
l'abandon d'une ou deux provinces, non pas au Nord, mais à l'Orient.
Sans engager Napoléon plus qu'il ne fallait, sans sortir de son rôle,
il avait cherché à se rendre agréable à Saint-Pétersbourg, et il y
avait réussi en flattant avec prudence les passions du souverain.
Aussi, à peine les événements de Copenhague étaient-ils connus, à
peine les vives explications avec lord Gower avaient-elles eu lieu,
qu'Alexandre et M. de Romanzoff appelèrent le général Savary, et,
avec le langage qui convenait à chacun d'eux, lui firent part des
résolutions du cabinet russe.--Vous le savez, dit Alexandre au
général, dans plusieurs entretiens fort longs, nos efforts pour la
paix aboutissent à la guerre. Je m'y attendais; mais, je l'avoue, je
ne m'attendais ni à l'expédition de Copenhague, ni à l'arrogance du
cabinet britannique. Mon parti est pris, et je suis prêt à tenir mes
engagements. Dans mon entrevue avec l'empereur Napoléon, nous avions
calculé que, si la guerre devait continuer, je serais amené à me
prononcer en décembre; et je désirais que ce ne fût pas avant, pour
n'avoir la guerre avec les Anglais qu'après la clôture de la Baltique.
Peu importe, je me prononcerai tout de suite. Dites à votre maître
que, s'il le désire, je vais renvoyer lord Gower. Cronstadt est armé,
et si les Anglais veulent s'y essayer, ils verront qu'avoir affaire
aux Russes est autre chose que d'avoir affaire à des Turcs ou à des
Espagnols. Cependant je ne déciderai rien sans un courrier de Paris,
car il ne faut pas nous hasarder à contrarier les calculs de Napoléon.
D'ailleurs je voudrais, avant de rompre, que mes flottes fussent
rentrées dans les ports russes. Quoi qu'il en soit, je suis
entièrement disposé à tenir la conduite qui conviendra le mieux à
votre maître. Qu'il m'envoie même, si cela lui convient, une note
toute rédigée, et je la ferai remettre à lord Gower en même temps que
des passe-ports. Quant à la Suède, je ne suis pas en mesure, et je
demande le temps de réorganiser mes régiments fort maltraités par la
dernière guerre, et fort éloignés de la Finlande, attendu qu'il faut
les ramener du sud au nord de l'empire. En outre sur ce théâtre mon
armée ne me suffit pas. Dans les bas-fonds des golfes du Nord on se
sert beaucoup de flottilles à rames. Les Suédois en ont une
très-nombreuse; la mienne n'est pas encore équipée, et je ne veux pas
m'exposer à un échec de la part d'un si petit État. Dites donc à votre
maître qu'aussitôt mes moyens préparés, j'accablerai la Suède, qu'il
me faut attendre décembre ou janvier; mais qu'à l'égard des Anglais,
je suis prêt à me prononcer immédiatement. Je suis même d'avis que
nous ne nous bornions pas là, et que nous exigions de l'Autriche son
adhésion, volontaire ou forcée, à la coalition continentale. En ceci
encore je suis disposé à recevoir, pour l'envoyer à Vienne, une note
rédigée à Paris, car il n'y a pas de demi-alliance; il faut agir en
toutes choses dans un parfait accord. Je désire que mon intimité avec
Napoléon soit entière, et c'est dans cette vue que j'ai choisi M. de
Tolstoy. Je ne possède pas, comme votre maître, une abondance d'hommes
éminents en tous genres. M. de Markoff avait de l'esprit, et cependant
il a tout brouillé. J'ai préféré M. de Tolstoy à tout autre, parce
qu'il appartient à une famille qui m'est dévouée, parce qu'il est
militaire, parce qu'il pourra monter à cheval, et suivre votre
Empereur à la chasse, à la guerre, partout où il faudra. S'il ne
convient pas, qu'on m'avertisse, et j'en enverrai un autre, tant j'ai
à coeur de prévenir le moindre nuage. On n'essaiera certainement pas
de nous faire battre de sitôt; mais on dira à Napoléon que je suis
faible, changeant, entouré de ses ennemis, qu'il n'y a pas à compter
sur moi. On me dira que Napoléon est insatiable, qu'il veut tout pour
lui, rien pour les autres, qu'il est aussi rusé que violent, qu'il me
promet beaucoup, qu'il n'accordera rien; qu'il me ménage aujourd'hui,
mais que lorsqu'il aura tiré de moi ce qu'il en souhaite, il me
frappera à mon tour, et que, séparé de mes alliés que j'aurai laissé
détruire, il faudra me résigner au même sort. Je ne le crois point.
J'ai vu Napoléon, je me flatte de lui avoir inspiré une partie des
sentiments qu'il m'a inspirés à moi-même, et je suis certain qu'il est
sincère. Mais lorsqu'on est loin, et qu'on ne peut pas se voir, les
défiances sont promptes à naître. Qu'au premier doute, à la première
impression pénible, il m'écrive, ou me fasse dire un mot par vous, ou
par l'homme de confiance qu'il aura choisi, et tout s'expliquera. Pour
moi je lui promets une franchise entière, et j'en attends une
semblable de sa part. Oh! si je pouvais le voir comme à Tilsit, tous
les jours, à toute heure! quel entretien que le sien! quel esprit!
quel génie! combien je gagnerais à vivre souvent auprès de lui! que de
choses il m'a enseignées en quelques jours! Mais nous sommes si loin!
cependant j'espère le visiter bientôt. Au printemps j'irai à Paris, et
je pourrai l'admirer dans son Conseil d'État, au milieu de ses
troupes, partout enfin où il se montre si grand! Mais d'ici là il faut
essayer de nous entendre par intermédiaire, et rendre la confiance
aussi complète que possible. Pour moi, j'y fais ce que je puis; mais
je n'exerce pas ici l'ascendant que Napoléon exerce à Paris. Vous le
voyez, ce pays a été surpris par le changement un peu brusque qui
s'est opéré. Il craint les maux que l'Angleterre peut causer à son
commerce, il vous en veut de vos victoires. Ce sont des intérêts qu'il
faut satisfaire, des sentiments qu'il faut apaiser. Envoyez-nous ici
des négociants français, achetez nos munitions navales et nos denrées;
nous achèterons en retour vos produits parisiens: le commerce rétabli
fera cesser les inquiétudes que les hautes classes ont conçues pour
leurs revenus. Aidez-moi surtout à vous conquérir la nation tout
entière, en faisant quelque chose pour la juste ambition de la Russie.
Ces misérables Turcs, qui égorgent aujourd'hui vos partisans, qui font
voler les têtes de quiconque est réputé ami des Français (c'est ce qui
avait lieu dans le moment à Constantinople, grâce aux suggestions de
l'Autriche et de l'Angleterre), ces misérables Turcs ne me valent pas,
et il me semble que, mis dans la balance avec moi, vous ne devez pas
trouver qu'ils pèsent d'un poids égal. Votre maître, sans doute, vous
a parlé de ce qui s'est passé à Tilsit....--Ici l'empereur se montra
curieux et inquiet. Il était impatient de s'ouvrir avec le général
Savary sur le sujet qui l'intéressait le plus, et en même temps il
craignait de commettre une indiscrétion en s'épanchant avec quelqu'un
qui n'aurait pas connu le secret des choses. Il avait cependant un
nouveau motif de s'expliquer avec le représentant de Napoléon. Un
armistice venait d'être signé entre les Turcs et les Russes par suite
de la médiation française, armistice qui stipulait la restitution des
vaisseaux pris aux Turcs par l'amiral Siniavin, l'interdiction de
toute hostilité avant le printemps, et enfin l'évacuation des bords du
Danube. Au fond il n'y avait que cette dernière condition qui touchât
l'empereur Alexandre, mais il n'en voulait pas convenir, et il se
plaignait d'une manière générale de l'armistice qu'il imputait à
l'intervention peu amicale du ministre de France.--Je ne pensais pas,
dit-il au général Savary, aux provinces du Danube; c'est votre
Empereur qui, en recevant la nouvelle de la chute de Selim, s'est
écrié à Tilsit: _On ne peut rien faire avec ces barbares! la
Providence me dégage envers eux; arrangeons-nous à leurs dépens!...._
Je suis entré dans cette voie, poursuivit l'empereur Alexandre, et M.
de Romanzoff avec moi. La nation nous y a suivis, et ce n'est pas trop
d'un notable avantage de ce côté pour la rendre favorable à la France.
La Finlande, où vous me pressez de marcher, est un désert, dont la
possession ne sourit à personne, qu'il faut de plus enlever à un
ancien allié, à un parent, par une sorte de défection qui blesse la
délicatesse nationale, et qui fournit des prétextes aux ennemis de
l'alliance. Nous devons donc chercher ailleurs des raisons spécieuses
de notre brusque revirement. Dites tout cela à l'empereur Napoléon;
persuadez-lui bien que je suis beaucoup moins animé du désir de
posséder une province de plus, que du désir de rendre solide, agréable
à ma nation, une alliance de laquelle j'attends de grandes choses...
Ah! répéta l'empereur, si je pouvais aller à Paris en ce moment, tout
s'arrangerait en quelques instants d'entretien; mais je ne le puis pas
avant le mois de mars.--En proférant ces dernières paroles, l'empereur
Alexandre questionnait le général Savary avec une insistance inquiète,
pour savoir s'il n'avait rien reçu de Napoléon, s'il n'avait pas la
confidence de ses projets, de ses résolutions à l'égard de l'Orient et
de l'Occident.
Le général Savary mit un art infini à ne pas décourager l'empereur
Alexandre, lui dit avec raison qu'il ne pouvait pas savoir encore ce
que la continuation de la guerre allait provoquer de grandes pensées
chez l'empereur Napoléon, mais que certainement il ferait tout pour
contenter son puissant allié. M. de Romanzoff fut encore plus
explicite que son souverain, raconta au général Savary les ouvertures
du général Wilson, l'effet qu'elles avaient produit sur l'empereur
Alexandre, l'empressement de ce prince à saisir cette occasion de
prouver sa fidélité à la France, en ne voulant tenir que de sa main ce
qu'il pourrait tenir de la main de l'Angleterre. Il lui exprima plus
vivement que jamais la résolution de se déclarer contre l'Angleterre
et la Suède, contre l'Autriche même, s'il en était besoin, afin
d'amener cette dernière puissance à la politique de Tilsit. C'est
ainsi que, dans le langage du jour (car on s'en crée un pour chaque
circonstance), on qualifiait le système de tolérance qu'on s'était
réciproquement promis les uns aux autres, pour les entreprises qu'on
serait tenté de faire chacun de son côté. Mais M. de Romanzoff
ajoutait qu'il fallait que la Russie obtînt l'équivalent de tout ce
qu'elle était disposée à permettre, ne fût-ce que pour rendre la
nouvelle alliance populaire et durable. Recevant dans ce moment des
dépêches de Constantinople qui annonçaient de nouveaux désordres, M.
de Romanzoff dit en souriant au général Savary, qu'il voyait bien que
c'en était fait du vieil empire ottoman, et que, sans que l'empereur
Alexandre s'en mêlât, l'empereur Napoléon serait bientôt obligé
d'annoncer lui-même, dans le _Moniteur_, l'ouverture de la succession
des sultans, pour que _les héritiers naturels eussent à se présenter_.
Tandis que tout était prodigué au général Savary, les instances, les
caresses, les épanchements, les cadeaux même, l'empereur Alexandre,
sans en rien dire, fit donner à son armée l'ordre de ne point évacuer
les provinces du Danube, sous prétexte que l'armistice ne pouvait être
ratifié tel qu'il était. Lui et son ministre répétèrent qu'il fallait
les laisser tranquilles au sujet des Turcs, ne pas exiger que les
Russes s'abaissassent devant des barbares, s'occuper le plus tôt
possible d'un arrangement territorial en Orient, s'envoyer des
ambassadeurs de confiance, et surtout diriger sur Saint-Pétersbourg
des acheteurs français, pour remplacer les acheteurs anglais.
Alexandre demanda spécialement deux choses: d'abord, l'autorisation de
faire élever en France les cadets appelés à servir dans la marine
russe, lesquels étaient ordinairement élevés en Angleterre, où ils
contractaient un fâcheux esprit; ensuite la faculté d'acheter dans les
manufactures françaises des fusils pour remplacer ceux des soldats
russes, qui étaient de mauvaise qualité; ajoutant que, les deux armées
étant destinées maintenant à servir la même cause, elles pouvaient
échanger leurs armes. Il accompagna ces paroles gracieuses d'un
magnifique présent de fourrures pour l'empereur Napoléon, en disant
qu'il voulait _être son marchand de fourrures_, et répéta qu'il
attendait M. de Tolstoy pour le faire partir dès qu'on l'aurait
définitivement agréé à Paris.
[En marge: Sentiments qu'éprouve Napoléon en apprenant les
dispositions de la Russie, et le prix auquel on peut acheter son
dévouement.]
[En marge: Efforts du général Sébastiani pour dissuader Napoléon de
tout projet d'alliance avec la Russie, fondée sur le partage de
l'Empire turc.]
En apprenant ces détails, fidèlement rapportés par le général Savary,
Napoléon fut à la fois satisfait et embarrassé, car il vit bien qu'il
pouvait disposer à son gré de l'empereur Alexandre et de son ministre
principal; mais il avait réfléchi froidement depuis Tilsit, et il
commençait à penser que c'était chose grave que de laisser faire un
nouveau pas vers Constantinople au gigantesque empire de
Pierre-le-Grand, empire dont la croissance depuis un siècle était si
rapide qu'elle avait de quoi épouvanter le monde. Le général
Sébastiani de son côté lui écrivait de Constantinople que les Russes y
étaient abhorrés; que si les Turcs avaient la moindre espérance de
trouver un appui auprès de la France, ils se jetteraient eux-mêmes
dans ses bras, et qu'au lieu d'avoir à les combattre pour les forcer à
devenir sujets de la Russie, il suffirait peut-être d'un léger secours
pour les aider à devenir sujets de la France; que toutes les parties
de l'empire propres par leur situation à devenir françaises, se
donneraient spontanément à nous; que, dans ce cas, c'est avec
l'Autriche et non avec la Russie qu'il faudrait chercher à s'entendre;
que l'accord avec l'Autriche serait bien plus facile et plus
avantageux, soit qu'on voulût partager, soit qu'on voulût conserver
l'empire ottoman; car si on le partageait, elle demanderait moins,
toujours satisfaite que la Russie n'eût rien sur les bords du Danube;
et, si on se décidait à le conserver, elle se tiendrait pour si
heureuse d'une telle résolution qu'on aurait son concours avec de
très-faibles sacrifices. Ces diverses idées, qui avaient toutes leur
côté spécieux, s'étaient succédé et alternativement combattues dans
l'esprit de Napoléon, dont l'activité ne reposait jamais, et il ne
voulait pas être trop pressé de prendre un parti sur un sujet aussi
important. Dans un système d'ambition modérée, refuser des
satisfactions à l'ambition russe, eût été fort sage. Mais avec ce
qu'on avait entrepris, avec ce qu'on allait entreprendre encore,
c'était ajouter à la témérité de la politique française que de
s'engager dans de nouveaux événements, sans s'attacher complétement la
Russie, par un sacrifice en Orient.
[En marge: Napoléon cherche à ajourner les idées de partage à l'égard
de la Turquie, et s'efforce de pousser l'ambition de la Russie vers la
Finlande.]
Napoléon imagina de satisfaire l'ambition moscovite, non vers
l'Orient, où elle était vivement attirée, mais vers le Nord, où elle
l'était fort peu, et de lui livrer la Finlande, sous prétexte de la
pousser sur la Suède. C'est beaucoup, se disait-il, qu'une conquête
telle que celle de la Finlande, et l'empereur Alexandre doit y trouver
pour l'opinion russe une première satisfaction, qui lui donnera le
temps d'en attendre d'autres. C'était beaucoup en effet que la
Finlande, surtout en considérant les véritables intérêts européens;
car si la Russie, en prenant la Moldavie et la Valachie, faisait vers
les Dardanelles un progrès alarmant pour l'Europe, elle en faisait un
non moins inquiétant vers le Sund, en s'appropriant la Finlande.
Malheureusement, tandis qu'elle obtenait ainsi une extension
regrettable pour l'indépendance future de l'Europe, elle recevait un
présent presque sans prix à ses yeux. Napoléon donnait beaucoup en
réalité, fort peu en apparence; et c'est le contraire qu'il aurait
fallu qu'il fît, pour acheter au meilleur marché possible la nouvelle
alliance qui allait devenir le fondement de toutes ses entreprises
ultérieures. Il se flatta donc de contenter la Russie avec la
Finlande; et quant aux provinces du Danube, il résolut d'ajourner
toute décision à leur égard, sans détruire toutefois les espérances
qu'il avait besoin d'entretenir.
[En marge: Choix de M. de Caulaincourt pour ambassadeur en Russie.]
Il avait eu, lui aussi, beaucoup de peine à trouver un ambassadeur qui
pût convenir à Saint-Pétersbourg, et il avait fini par choisir M. de
Caulaincourt, actuellement grand écuyer, militaire de profession,
homme droit, sensé, digne, très-injustement compromis dans l'affaire
du duc d'Enghien (ce que Napoléon regardait presque comme une
convenance pour l'ambassade de Russie); mais très-propre à imposer au
jeune empereur, à le suivre partout, et à dissimuler par sa droiture
même ce qu'aurait d'un peu artificieux une mission dont le but était
de ne pas tenir tout ce qu'on laissait espérer. Napoléon instruisit M.
de Caulaincourt de ce qui s'était passé à Tilsit, lui avoua qu'en
s'efforçant de contenter l'empereur Alexandre il ne voulait cependant
pas lui faire des concessions trop dangereuses pour l'Europe, et lui
recommanda de ne rien négliger pour conserver une alliance sur
laquelle devait reposer désormais toute sa politique. Il plaça à sa
suite quelques-uns des jeunes gens les plus distingués de sa cour, et
lui alloua la somme de huit cent mille francs par an, afin qu'il pût
représenter dignement le grand Empire.
[En marge: Réponse de Napoléon à l'empereur Alexandre.]
Il écrivit en même temps à l'empereur Alexandre pour le remercier de
ses présents, et lui en offrir de magnifiques en retour (c'étaient des
porcelaines de Sèvres de la plus grande beauté); pour lui demander
instamment de l'aider à ramener la paix, en forçant l'Angleterre à la
subir; pour le prier de renvoyer à l'instant même de Saint-Pétersbourg
les ambassadeurs d'Angleterre et de Suède; pour le prévenir qu'une
armée française allait occuper le Danemark, en vertu d'un traité
d'alliance conclu avec la cour de Copenhague, et le presser de faire
marcher une armée russe en Suède, afin que le Sund fût ainsi fermé des
deux côtés; pour lui donner de nouveau son adhésion expresse à la
conquête de la Finlande; pour lui annoncer les démarches qu'il faisait
auprès de l'Autriche, afin de la décider à adhérer à la politique de
Tilsit, et lui annoncer aussi l'entrée d'armées nombreuses dans la
péninsule espagnole, dans le but de la fermer définitivement aux
Anglais; pour lui dire enfin qu'il était étranger à la rédaction de
l'armistice avec la Porte, qu'il le désapprouvait (ce qui emportait
l'approbation tacite de l'occupation prolongée des provinces du
Danube), et que, quant au maintien ou au partage de l'empire ottoman,
cette question était si grave, si intéressante dans le présent et
l'avenir, qu'il avait besoin d'y penser mûrement; qu'il ne pouvait en
traiter par écrit, et que c'était avec M. de Tolstoy qu'il se
proposait de l'approfondir; qu'il la réservait à cet ambassadeur, et
que c'était même afin de l'attendre qu'il avait retardé son départ
pour l'Italie, où il était cependant pressé de se rendre.
Unissons-nous, disait Napoléon à Alexandre, et _nous accomplirons les
plus grandes choses des temps modernes_.--Napoléon manda en outre à
l'empereur et à M. de Romanzoff, que le ministre Decrès allait acheter
vingt millions de munitions navales dans les ports de la Russie, que
la marine française recevrait tous les cadets russes qu'on lui
donnerait à instruire, et enfin que cinquante mille fusils du meilleur
modèle étaient à la disposition du gouvernement impérial, qui pouvait
les envoyer prendre au lieu qu'il lui plairait de désigner.
Tandis qu'il écrivait avec effusion à l'empereur Alexandre, Napoléon
recommanda à M. de Caulaincourt de ne pas trop parler d'une prochaine
entrevue; car, dans un nouveau tête-à-tête impérial, il faudrait
arriver à une conclusion relativement à la Turquie, ce qu'il redoutait
infiniment. Toutefois la Finlande immédiatement accordée, les
provinces du Danube laissées en perspective, le silence gardé sur leur
occupation prolongée, enfin beaucoup de témoignages d'intimité,
paraissaient à Napoléon et étaient effectivement des moyens suffisants
de vivre en bon accord, pendant un temps plus ou moins long, mais
restreint.
[En marge: Arrangement de Napoléon avec l'Autriche pour la rattacher à
la politique dite de Tilsit.]