[Note 13: Les historiens font trop souvent penser et parler les

personnages historiques, sans avoir aucun moyen de connaître ni leurs

pensées ni leurs discours. Je ne me permets ici de rapporter les

pensées les plus secrètes et les conversations les plus intimes de

l'empereur Alexandre, que parce que je puis m'appuyer, pour le faire,

sur des documents d'une authenticité irréfragable. J'ai dit, dans une

note du tome VII, livre XXVII, qu'il existait au Louvre une suite

d'entretiens des généraux Savary et Caulaincourt avec l'empereur

Alexandre et avec M. de Romanzoff, entretiens de tous les jours, d'une

familiarité et d'une intimité telles, que je n'oserais les reproduire

en entier, car Alexandre racontait jusqu'à ses plaisirs aux deux

envoyés français; que ces entretiens, écrits au moment même où ils

venaient d'avoir lieu, rapportés avec une fidélité minutieuse, par

demandes et par réponses, peignaient avec une vérité frappante ce qui

se passait jour par jour dans l'esprit de l'empereur et de son

ministre. Aux instances, aux agitations mal dissimulées de l'un et de

l'autre, il est impossible de ne pas discerner clairement ce qu'ils

pensaient. D'autres documents authentiques et secrets, tels, par

exemple, que la correspondance personnelle de Napoléon et d'Alexandre,

complètent cet ensemble de preuves, et me permettent de donner comme

certains les détails que je fournis dans cette partie de mon récit.]

[En marge: Changements opérés dans la composition du cabinet russe.]

[En marge: Choix de M. de Tolstoy pour l'ambassade de Paris.]

L'empereur Alexandre avait alors au département des affaires

étrangères un ministre insignifiant, sans passions, sans idées,

confident désagréable pour parler d'objets qui le laissaient tout à

fait froid: c'était M. de Budberg. Alexandre le congédia, et réalisa

son projet de confier les affaires étrangères à M. de Romanzoff

lui-même. Il restait dans le cabinet l'un des membres de la petite

société occulte qui avait long-temps gouverné l'empire, le prince de

Kotschoubey. C'était le moins jeune et le plus réservé d'entre eux.

Mais c'était un témoin du passé, juge incommode du présent; et

d'ailleurs MM. de Czartoryski, de Nowosiltzoff, avec lesquels il

vivait, ne dissimulaient guère leur improbation touchant la nouvelle

marche des choses. On ne pouvait conserver près de soi des critiques

aussi fâcheux, et il fallait de plus leur donner un signe de

mécontentement. Le ministère de l'intérieur fut donc retiré à M. de

Kotschoubey. M. de Labanoff, l'un des personnages qui avaient figuré à

Tilsit, fut appelé au ministère de la guerre, l'amiral Tchitchakoff à

la marine. M. de Nowosiltzoff reçut l'invitation de voyager. Le prince

de Czartoryski, ami trop particulier du souverain pour qu'à son égard

l'amitié ne fit pas oublier la politique, vit redoubler le silence

affecté que l'empereur gardait avec lui relativement aux affaires de

l'empire. Enfin, on fit choix pour l'ambassade de Paris du personnage

qui semblait le plus propre à y réussir. Alexandre aurait voulu y

envoyer, comme nous venons de le dire, M. de Romanzoff lui-même, mais

il aimait mieux le retenir auprès de sa personne. Il avait, comme

grand maréchal du palais, un seigneur russe qui lui était dévoué,

c'était M. de Tolstoy, et ce seigneur avait pour frère le général de

Tolstoy, militaire distingué par l'esprit et par les services.

Alexandre pensa que ce dernier, par fidélité à son maître, ne

chercherait pas à se rendre désagréable en France, comme M. de Markoff

avait pris à tâche de le faire; que, par ambition, il serait charmé

d'attacher son nom à une politique d'agrandissement, et que, par état,

il saurait se plaire auprès d'une cour militaire, lui plaire à son

tour, et la suivre partout dans ses mouvements rapides. On se réserva

du reste de sonder Napoléon à ce sujet, et de lui soumettre le choix

du général comte de Tolstoy, avant de le nommer définitivement.

[En marge: Entretien d'Alexandre avec le général Savary.]

Le général Savary n'avait pas cessé d'être à Saint-Pétersbourg entouré

des soins d'Alexandre, et de la froide politesse de la haute société

russe. Bien qu'il ne sût pas d'abord tout ce qu'on s'était dit à

Tilsit, et qu'il ne l'eût appris que par une communication postérieure

de Napoléon, qui avait voulu l'informer pour prévenir de sa part des

fautes d'ignorance, il avait promptement deviné le secret des coeurs,

et aperçu que la Russie ferait tout ce qu'on voudrait, moyennant

l'abandon d'une ou deux provinces, non pas au Nord, mais à l'Orient.

Sans engager Napoléon plus qu'il ne fallait, sans sortir de son rôle,

il avait cherché à se rendre agréable à Saint-Pétersbourg, et il y

avait réussi en flattant avec prudence les passions du souverain.

Aussi, à peine les événements de Copenhague étaient-ils connus, à

peine les vives explications avec lord Gower avaient-elles eu lieu,

qu'Alexandre et M. de Romanzoff appelèrent le général Savary, et,

avec le langage qui convenait à chacun d'eux, lui firent part des

résolutions du cabinet russe.--Vous le savez, dit Alexandre au

général, dans plusieurs entretiens fort longs, nos efforts pour la

paix aboutissent à la guerre. Je m'y attendais; mais, je l'avoue, je

ne m'attendais ni à l'expédition de Copenhague, ni à l'arrogance du

cabinet britannique. Mon parti est pris, et je suis prêt à tenir mes

engagements. Dans mon entrevue avec l'empereur Napoléon, nous avions

calculé que, si la guerre devait continuer, je serais amené à me

prononcer en décembre; et je désirais que ce ne fût pas avant, pour

n'avoir la guerre avec les Anglais qu'après la clôture de la Baltique.

Peu importe, je me prononcerai tout de suite. Dites à votre maître

que, s'il le désire, je vais renvoyer lord Gower. Cronstadt est armé,

et si les Anglais veulent s'y essayer, ils verront qu'avoir affaire

aux Russes est autre chose que d'avoir affaire à des Turcs ou à des

Espagnols. Cependant je ne déciderai rien sans un courrier de Paris,

car il ne faut pas nous hasarder à contrarier les calculs de Napoléon.

D'ailleurs je voudrais, avant de rompre, que mes flottes fussent

rentrées dans les ports russes. Quoi qu'il en soit, je suis

entièrement disposé à tenir la conduite qui conviendra le mieux à

votre maître. Qu'il m'envoie même, si cela lui convient, une note

toute rédigée, et je la ferai remettre à lord Gower en même temps que

des passe-ports. Quant à la Suède, je ne suis pas en mesure, et je

demande le temps de réorganiser mes régiments fort maltraités par la

dernière guerre, et fort éloignés de la Finlande, attendu qu'il faut

les ramener du sud au nord de l'empire. En outre sur ce théâtre mon

armée ne me suffit pas. Dans les bas-fonds des golfes du Nord on se

sert beaucoup de flottilles à rames. Les Suédois en ont une

très-nombreuse; la mienne n'est pas encore équipée, et je ne veux pas

m'exposer à un échec de la part d'un si petit État. Dites donc à votre

maître qu'aussitôt mes moyens préparés, j'accablerai la Suède, qu'il

me faut attendre décembre ou janvier; mais qu'à l'égard des Anglais,

je suis prêt à me prononcer immédiatement. Je suis même d'avis que

nous ne nous bornions pas là, et que nous exigions de l'Autriche son

adhésion, volontaire ou forcée, à la coalition continentale. En ceci

encore je suis disposé à recevoir, pour l'envoyer à Vienne, une note

rédigée à Paris, car il n'y a pas de demi-alliance; il faut agir en

toutes choses dans un parfait accord. Je désire que mon intimité avec

Napoléon soit entière, et c'est dans cette vue que j'ai choisi M. de

Tolstoy. Je ne possède pas, comme votre maître, une abondance d'hommes

éminents en tous genres. M. de Markoff avait de l'esprit, et cependant

il a tout brouillé. J'ai préféré M. de Tolstoy à tout autre, parce

qu'il appartient à une famille qui m'est dévouée, parce qu'il est

militaire, parce qu'il pourra monter à cheval, et suivre votre

Empereur à la chasse, à la guerre, partout où il faudra. S'il ne

convient pas, qu'on m'avertisse, et j'en enverrai un autre, tant j'ai

à coeur de prévenir le moindre nuage. On n'essaiera certainement pas

de nous faire battre de sitôt; mais on dira à Napoléon que je suis

faible, changeant, entouré de ses ennemis, qu'il n'y a pas à compter

sur moi. On me dira que Napoléon est insatiable, qu'il veut tout pour

lui, rien pour les autres, qu'il est aussi rusé que violent, qu'il me

promet beaucoup, qu'il n'accordera rien; qu'il me ménage aujourd'hui,

mais que lorsqu'il aura tiré de moi ce qu'il en souhaite, il me

frappera à mon tour, et que, séparé de mes alliés que j'aurai laissé

détruire, il faudra me résigner au même sort. Je ne le crois point.

J'ai vu Napoléon, je me flatte de lui avoir inspiré une partie des

sentiments qu'il m'a inspirés à moi-même, et je suis certain qu'il est

sincère. Mais lorsqu'on est loin, et qu'on ne peut pas se voir, les

défiances sont promptes à naître. Qu'au premier doute, à la première

impression pénible, il m'écrive, ou me fasse dire un mot par vous, ou

par l'homme de confiance qu'il aura choisi, et tout s'expliquera. Pour

moi je lui promets une franchise entière, et j'en attends une

semblable de sa part. Oh! si je pouvais le voir comme à Tilsit, tous

les jours, à toute heure! quel entretien que le sien! quel esprit!

quel génie! combien je gagnerais à vivre souvent auprès de lui! que de

choses il m'a enseignées en quelques jours! Mais nous sommes si loin!

cependant j'espère le visiter bientôt. Au printemps j'irai à Paris, et

je pourrai l'admirer dans son Conseil d'État, au milieu de ses

troupes, partout enfin où il se montre si grand! Mais d'ici là il faut

essayer de nous entendre par intermédiaire, et rendre la confiance

aussi complète que possible. Pour moi, j'y fais ce que je puis; mais

je n'exerce pas ici l'ascendant que Napoléon exerce à Paris. Vous le

voyez, ce pays a été surpris par le changement un peu brusque qui

s'est opéré. Il craint les maux que l'Angleterre peut causer à son

commerce, il vous en veut de vos victoires. Ce sont des intérêts qu'il

faut satisfaire, des sentiments qu'il faut apaiser. Envoyez-nous ici

des négociants français, achetez nos munitions navales et nos denrées;

nous achèterons en retour vos produits parisiens: le commerce rétabli

fera cesser les inquiétudes que les hautes classes ont conçues pour

leurs revenus. Aidez-moi surtout à vous conquérir la nation tout

entière, en faisant quelque chose pour la juste ambition de la Russie.

Ces misérables Turcs, qui égorgent aujourd'hui vos partisans, qui font

voler les têtes de quiconque est réputé ami des Français (c'est ce qui

avait lieu dans le moment à Constantinople, grâce aux suggestions de

l'Autriche et de l'Angleterre), ces misérables Turcs ne me valent pas,

et il me semble que, mis dans la balance avec moi, vous ne devez pas

trouver qu'ils pèsent d'un poids égal. Votre maître, sans doute, vous

a parlé de ce qui s'est passé à Tilsit....--Ici l'empereur se montra

curieux et inquiet. Il était impatient de s'ouvrir avec le général

Savary sur le sujet qui l'intéressait le plus, et en même temps il

craignait de commettre une indiscrétion en s'épanchant avec quelqu'un

qui n'aurait pas connu le secret des choses. Il avait cependant un

nouveau motif de s'expliquer avec le représentant de Napoléon. Un

armistice venait d'être signé entre les Turcs et les Russes par suite

de la médiation française, armistice qui stipulait la restitution des

vaisseaux pris aux Turcs par l'amiral Siniavin, l'interdiction de

toute hostilité avant le printemps, et enfin l'évacuation des bords du

Danube. Au fond il n'y avait que cette dernière condition qui touchât

l'empereur Alexandre, mais il n'en voulait pas convenir, et il se

plaignait d'une manière générale de l'armistice qu'il imputait à

l'intervention peu amicale du ministre de France.--Je ne pensais pas,

dit-il au général Savary, aux provinces du Danube; c'est votre

Empereur qui, en recevant la nouvelle de la chute de Selim, s'est

écrié à Tilsit: _On ne peut rien faire avec ces barbares! la

Providence me dégage envers eux; arrangeons-nous à leurs dépens!...._

Je suis entré dans cette voie, poursuivit l'empereur Alexandre, et M.

de Romanzoff avec moi. La nation nous y a suivis, et ce n'est pas trop

d'un notable avantage de ce côté pour la rendre favorable à la France.

La Finlande, où vous me pressez de marcher, est un désert, dont la

possession ne sourit à personne, qu'il faut de plus enlever à un

ancien allié, à un parent, par une sorte de défection qui blesse la

délicatesse nationale, et qui fournit des prétextes aux ennemis de

l'alliance. Nous devons donc chercher ailleurs des raisons spécieuses

de notre brusque revirement. Dites tout cela à l'empereur Napoléon;

persuadez-lui bien que je suis beaucoup moins animé du désir de

posséder une province de plus, que du désir de rendre solide, agréable

à ma nation, une alliance de laquelle j'attends de grandes choses...

Ah! répéta l'empereur, si je pouvais aller à Paris en ce moment, tout

s'arrangerait en quelques instants d'entretien; mais je ne le puis pas

avant le mois de mars.--En proférant ces dernières paroles, l'empereur

Alexandre questionnait le général Savary avec une insistance inquiète,

pour savoir s'il n'avait rien reçu de Napoléon, s'il n'avait pas la

confidence de ses projets, de ses résolutions à l'égard de l'Orient et

de l'Occident.

Le général Savary mit un art infini à ne pas décourager l'empereur

Alexandre, lui dit avec raison qu'il ne pouvait pas savoir encore ce

que la continuation de la guerre allait provoquer de grandes pensées

chez l'empereur Napoléon, mais que certainement il ferait tout pour

contenter son puissant allié. M. de Romanzoff fut encore plus

explicite que son souverain, raconta au général Savary les ouvertures

du général Wilson, l'effet qu'elles avaient produit sur l'empereur

Alexandre, l'empressement de ce prince à saisir cette occasion de

prouver sa fidélité à la France, en ne voulant tenir que de sa main ce

qu'il pourrait tenir de la main de l'Angleterre. Il lui exprima plus

vivement que jamais la résolution de se déclarer contre l'Angleterre

et la Suède, contre l'Autriche même, s'il en était besoin, afin

d'amener cette dernière puissance à la politique de Tilsit. C'est

ainsi que, dans le langage du jour (car on s'en crée un pour chaque

circonstance), on qualifiait le système de tolérance qu'on s'était

réciproquement promis les uns aux autres, pour les entreprises qu'on

serait tenté de faire chacun de son côté. Mais M. de Romanzoff

ajoutait qu'il fallait que la Russie obtînt l'équivalent de tout ce

qu'elle était disposée à permettre, ne fût-ce que pour rendre la

nouvelle alliance populaire et durable. Recevant dans ce moment des

dépêches de Constantinople qui annonçaient de nouveaux désordres, M.

de Romanzoff dit en souriant au général Savary, qu'il voyait bien que

c'en était fait du vieil empire ottoman, et que, sans que l'empereur

Alexandre s'en mêlât, l'empereur Napoléon serait bientôt obligé

d'annoncer lui-même, dans le _Moniteur_, l'ouverture de la succession

des sultans, pour que _les héritiers naturels eussent à se présenter_.

Tandis que tout était prodigué au général Savary, les instances, les

caresses, les épanchements, les cadeaux même, l'empereur Alexandre,

sans en rien dire, fit donner à son armée l'ordre de ne point évacuer

les provinces du Danube, sous prétexte que l'armistice ne pouvait être

ratifié tel qu'il était. Lui et son ministre répétèrent qu'il fallait

les laisser tranquilles au sujet des Turcs, ne pas exiger que les

Russes s'abaissassent devant des barbares, s'occuper le plus tôt

possible d'un arrangement territorial en Orient, s'envoyer des

ambassadeurs de confiance, et surtout diriger sur Saint-Pétersbourg

des acheteurs français, pour remplacer les acheteurs anglais.

Alexandre demanda spécialement deux choses: d'abord, l'autorisation de

faire élever en France les cadets appelés à servir dans la marine

russe, lesquels étaient ordinairement élevés en Angleterre, où ils

contractaient un fâcheux esprit; ensuite la faculté d'acheter dans les

manufactures françaises des fusils pour remplacer ceux des soldats

russes, qui étaient de mauvaise qualité; ajoutant que, les deux armées

étant destinées maintenant à servir la même cause, elles pouvaient

échanger leurs armes. Il accompagna ces paroles gracieuses d'un

magnifique présent de fourrures pour l'empereur Napoléon, en disant

qu'il voulait _être son marchand de fourrures_, et répéta qu'il

attendait M. de Tolstoy pour le faire partir dès qu'on l'aurait

définitivement agréé à Paris.

[En marge: Sentiments qu'éprouve Napoléon en apprenant les

dispositions de la Russie, et le prix auquel on peut acheter son

dévouement.]

[En marge: Efforts du général Sébastiani pour dissuader Napoléon de

tout projet d'alliance avec la Russie, fondée sur le partage de

l'Empire turc.]

En apprenant ces détails, fidèlement rapportés par le général Savary,

Napoléon fut à la fois satisfait et embarrassé, car il vit bien qu'il

pouvait disposer à son gré de l'empereur Alexandre et de son ministre

principal; mais il avait réfléchi froidement depuis Tilsit, et il

commençait à penser que c'était chose grave que de laisser faire un

nouveau pas vers Constantinople au gigantesque empire de

Pierre-le-Grand, empire dont la croissance depuis un siècle était si

rapide qu'elle avait de quoi épouvanter le monde. Le général

Sébastiani de son côté lui écrivait de Constantinople que les Russes y

étaient abhorrés; que si les Turcs avaient la moindre espérance de

trouver un appui auprès de la France, ils se jetteraient eux-mêmes

dans ses bras, et qu'au lieu d'avoir à les combattre pour les forcer à

devenir sujets de la Russie, il suffirait peut-être d'un léger secours

pour les aider à devenir sujets de la France; que toutes les parties

de l'empire propres par leur situation à devenir françaises, se

donneraient spontanément à nous; que, dans ce cas, c'est avec

l'Autriche et non avec la Russie qu'il faudrait chercher à s'entendre;

que l'accord avec l'Autriche serait bien plus facile et plus

avantageux, soit qu'on voulût partager, soit qu'on voulût conserver

l'empire ottoman; car si on le partageait, elle demanderait moins,

toujours satisfaite que la Russie n'eût rien sur les bords du Danube;

et, si on se décidait à le conserver, elle se tiendrait pour si

heureuse d'une telle résolution qu'on aurait son concours avec de

très-faibles sacrifices. Ces diverses idées, qui avaient toutes leur

côté spécieux, s'étaient succédé et alternativement combattues dans

l'esprit de Napoléon, dont l'activité ne reposait jamais, et il ne

voulait pas être trop pressé de prendre un parti sur un sujet aussi

important. Dans un système d'ambition modérée, refuser des

satisfactions à l'ambition russe, eût été fort sage. Mais avec ce

qu'on avait entrepris, avec ce qu'on allait entreprendre encore,

c'était ajouter à la témérité de la politique française que de

s'engager dans de nouveaux événements, sans s'attacher complétement la

Russie, par un sacrifice en Orient.

[En marge: Napoléon cherche à ajourner les idées de partage à l'égard

de la Turquie, et s'efforce de pousser l'ambition de la Russie vers la

Finlande.]

Napoléon imagina de satisfaire l'ambition moscovite, non vers

l'Orient, où elle était vivement attirée, mais vers le Nord, où elle

l'était fort peu, et de lui livrer la Finlande, sous prétexte de la

pousser sur la Suède. C'est beaucoup, se disait-il, qu'une conquête

telle que celle de la Finlande, et l'empereur Alexandre doit y trouver

pour l'opinion russe une première satisfaction, qui lui donnera le

temps d'en attendre d'autres. C'était beaucoup en effet que la

Finlande, surtout en considérant les véritables intérêts européens;

car si la Russie, en prenant la Moldavie et la Valachie, faisait vers

les Dardanelles un progrès alarmant pour l'Europe, elle en faisait un

non moins inquiétant vers le Sund, en s'appropriant la Finlande.

Malheureusement, tandis qu'elle obtenait ainsi une extension

regrettable pour l'indépendance future de l'Europe, elle recevait un

présent presque sans prix à ses yeux. Napoléon donnait beaucoup en

réalité, fort peu en apparence; et c'est le contraire qu'il aurait

fallu qu'il fît, pour acheter au meilleur marché possible la nouvelle

alliance qui allait devenir le fondement de toutes ses entreprises

ultérieures. Il se flatta donc de contenter la Russie avec la

Finlande; et quant aux provinces du Danube, il résolut d'ajourner

toute décision à leur égard, sans détruire toutefois les espérances

qu'il avait besoin d'entretenir.

[En marge: Choix de M. de Caulaincourt pour ambassadeur en Russie.]

Il avait eu, lui aussi, beaucoup de peine à trouver un ambassadeur qui

pût convenir à Saint-Pétersbourg, et il avait fini par choisir M. de

Caulaincourt, actuellement grand écuyer, militaire de profession,

homme droit, sensé, digne, très-injustement compromis dans l'affaire

du duc d'Enghien (ce que Napoléon regardait presque comme une

convenance pour l'ambassade de Russie); mais très-propre à imposer au

jeune empereur, à le suivre partout, et à dissimuler par sa droiture

même ce qu'aurait d'un peu artificieux une mission dont le but était

de ne pas tenir tout ce qu'on laissait espérer. Napoléon instruisit M.

de Caulaincourt de ce qui s'était passé à Tilsit, lui avoua qu'en

s'efforçant de contenter l'empereur Alexandre il ne voulait cependant

pas lui faire des concessions trop dangereuses pour l'Europe, et lui

recommanda de ne rien négliger pour conserver une alliance sur

laquelle devait reposer désormais toute sa politique. Il plaça à sa

suite quelques-uns des jeunes gens les plus distingués de sa cour, et

lui alloua la somme de huit cent mille francs par an, afin qu'il pût

représenter dignement le grand Empire.

[En marge: Réponse de Napoléon à l'empereur Alexandre.]

Il écrivit en même temps à l'empereur Alexandre pour le remercier de

ses présents, et lui en offrir de magnifiques en retour (c'étaient des

porcelaines de Sèvres de la plus grande beauté); pour lui demander

instamment de l'aider à ramener la paix, en forçant l'Angleterre à la

subir; pour le prier de renvoyer à l'instant même de Saint-Pétersbourg

les ambassadeurs d'Angleterre et de Suède; pour le prévenir qu'une

armée française allait occuper le Danemark, en vertu d'un traité

d'alliance conclu avec la cour de Copenhague, et le presser de faire

marcher une armée russe en Suède, afin que le Sund fût ainsi fermé des

deux côtés; pour lui donner de nouveau son adhésion expresse à la

conquête de la Finlande; pour lui annoncer les démarches qu'il faisait

auprès de l'Autriche, afin de la décider à adhérer à la politique de

Tilsit, et lui annoncer aussi l'entrée d'armées nombreuses dans la

péninsule espagnole, dans le but de la fermer définitivement aux

Anglais; pour lui dire enfin qu'il était étranger à la rédaction de

l'armistice avec la Porte, qu'il le désapprouvait (ce qui emportait

l'approbation tacite de l'occupation prolongée des provinces du

Danube), et que, quant au maintien ou au partage de l'empire ottoman,

cette question était si grave, si intéressante dans le présent et

l'avenir, qu'il avait besoin d'y penser mûrement; qu'il ne pouvait en

traiter par écrit, et que c'était avec M. de Tolstoy qu'il se

proposait de l'approfondir; qu'il la réservait à cet ambassadeur, et

que c'était même afin de l'attendre qu'il avait retardé son départ

pour l'Italie, où il était cependant pressé de se rendre.

Unissons-nous, disait Napoléon à Alexandre, et _nous accomplirons les

plus grandes choses des temps modernes_.--Napoléon manda en outre à

l'empereur et à M. de Romanzoff, que le ministre Decrès allait acheter

vingt millions de munitions navales dans les ports de la Russie, que

la marine française recevrait tous les cadets russes qu'on lui

donnerait à instruire, et enfin que cinquante mille fusils du meilleur

modèle étaient à la disposition du gouvernement impérial, qui pouvait

les envoyer prendre au lieu qu'il lui plairait de désigner.

Tandis qu'il écrivait avec effusion à l'empereur Alexandre, Napoléon

recommanda à M. de Caulaincourt de ne pas trop parler d'une prochaine

entrevue; car, dans un nouveau tête-à-tête impérial, il faudrait

arriver à une conclusion relativement à la Turquie, ce qu'il redoutait

infiniment. Toutefois la Finlande immédiatement accordée, les

provinces du Danube laissées en perspective, le silence gardé sur leur

occupation prolongée, enfin beaucoup de témoignages d'intimité,

paraissaient à Napoléon et étaient effectivement des moyens suffisants

de vivre en bon accord, pendant un temps plus ou moins long, mais

restreint.

[En marge: Arrangement de Napoléon avec l'Autriche pour la rattacher à

la politique dite de Tilsit.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 08 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 15 / 50 段