Cette capitulation signée, les Anglais entrèrent à Copenhague, et

leurs marins se précipitèrent dans l'arsenal. Aucun spectacle, depuis

leur entrée à Toulon, n'était comparable à celui qu'ils offrirent en

cette occasion. En présence d'une population au désespoir, qui voyait

ses habitations ravagées, qui comptait dans son sein des milliers de

victimes, mortes ou mourantes, qui, outre ses malheurs privés, sentait

vivement les malheurs publics, car la perte de la marine danoise

semblait à chacun la ruine de sa propre existence, en présence de

cette population désolée, les matelots anglais, descendus en grand

nombre à terre, se ruèrent sur l'arsenal avec une brutalité inouïe.

L'usage anglais d'accorder aux marins une grande part de la valeur des

prises, ajoutant à leur haine contre toutes les marines européennes le

stimulant de l'avidité personnelle, officiers et matelots déployèrent

une ardeur, une activité extraordinaires à mettre à flot tout ce que

Copenhague renfermait de bâtiments en état de naviguer. On y comptait

seize vaisseaux de ligne, une vingtaine de bricks et frégates capables

de servir, avec le gréement déposé dans des magasins fort bien tenus.

En quelques jours ces quarante et quelques bâtiments étaient gréés,

équipés, et sortis des bassins. Le zèle destructeur des marins

anglais ne se borna pas à cet enlèvement. Il y avait deux vaisseaux en

construction, ils les démolirent. Tout ce qui se trouvait dans

l'arsenal de bois, de munitions navales, fut transporté à bord de

l'escadre danoise ou de l'escadre anglaise. Ils prirent jusqu'aux

outils des ouvriers, et détruisirent tout ce qu'ils ne purent enlever.

Une moitié des équipages anglais fut ensuite placée à bord des

vaisseaux danois pour les manoeuvrer, et l'expédition entière, tant la

flotte conquérante que la flotte conquise, sortit des passes, ayant

soin de rembarquer à la hâte l'armée qu'elle avait mise à terre,

laquelle ne se croyait plus en sûreté dans une ville qu'elle avait

ensanglantée, et à l'approche des Français qui allaient arriver en

toute hâte pour venger un tel attentat. En passant devant Webeck,

Kronenbourg, et tous les points de la côte, cet immense armement naval

recueillit les troupes anglaises, puis il fit voile vers les côtes

d'Angleterre.

[En marge: Sensation produite en Europe par l'attentat commis sur

Copenhague.]

Il serait impossible d'exprimer la sensation que produisit en Europe

l'acte inouï que venait de se permettre, non pas la nation anglaise,

qui blâma sévèrement cet acte, mais le ministère de MM. Canning et

Castlereagh. L'indignation fut générale tant chez les amis de la

France, peu nombreux alors, car elle avait trop de succès pour avoir

beaucoup d'amis, que chez ses ennemis les plus décidés. Il n'existait

pas une nation plus estimée que la nation danoise. Sage, modeste,

laborieuse, appliquée à son commerce sans chercher à nuire à celui

d'autrui, s'attachant à maintenir scrupuleusement sa neutralité au

milieu d'une guerre acharnée, et, quoique inoffensive, sachant, comme

en 1801, se dévouer héroïquement au principe de cette neutralité qui

formait toute sa politique, elle était, comme les Suisses, comme les

Hollandais, l'une de ces nations qui rachètent la faiblesse numérique

par la force morale, et savent conquérir le respect universel. La

surprise dont elle venait d'être la victime faisait encore plus

éclater sa bonne foi, car elle périssait pour n'avoir pris aucune

précaution contre l'Angleterre, et pour en avoir trop pris contre la

France. Ce ne fut donc qu'un sentiment et qu'un cri dans toute

l'Europe. Auparavant on disait que personne ne pouvait reposer

tranquille à côté du conquérant redoutable enfanté par la révolution

française. Maintenant on disait que l'Angleterre était tout aussi

tyrannique sur mer que Napoléon sur terre, qu'elle était perfide

autant qu'il était violent, et qu'entre les deux il n'y avait ni

sécurité ni repos pour aucune nation. C'était là le langage de nos

ennemis, c'était le langage de Berlin et de Vienne. Mais chez nos

amis, et chez les hommes impartiaux, on reconnaissait que la France

avait bien raison de vouloir réunir toutes les nations contre un

despotisme maritime intolérable, despotisme qui une fois établi serait

invincible, n'admettrait de pavillon que le pavillon anglais, ne

souffrirait de trafic que celui des produits anglais, et finirait par

fixer à sa volonté le prix des marchandises ou exotiques ou

manufacturées. Il fallait donc s'entendre pour tenir tête à

l'Angleterre, pour lui arracher le sceptre des mers, et l'obliger à

rendre au monde le repos dont il était, à cause d'elle, privé depuis

quinze années.

[En marge: Avantage moral que procurait à Napoléon l'indigne conduite

de l'Angleterre.]

Il est certain que rien, excepté la paix, n'était plus souhaitable

pour Napoléon qu'un événement pareil. Il n'avait plus désormais à

violenter le Danemark, qui allait, au contraire, se jeter dans ses

bras, l'aider à fermer le Sund, et lui fournir, ce qui valait mieux

que quelques carcasses de vaisseaux, des matelots excellents, propres

à armer les innombrables bâtiments que la France avait sur ses

chantiers. Il pouvait pousser les armées russes sur la Suède, pousser

les armées de l'Espagne sur le Portugal; il pouvait même exiger à

Vienne l'exclusion des Anglais des côtes de l'Adriatique; il pouvait

enfin tout demander à Saint-Pétersbourg, car Alexandre, après ce qui

venait de se passer à Copenhague, ne devait plus rencontrer dans

l'opinion des Russes de résistance à sa politique. Si Napoléon, en ce

moment, profitait de la faute de l'Angleterre, sans en commettre une

égale, il était dans une position unique; il devenait moralement aussi

fort par les torts de son ennemi, qu'il l'était matériellement par ses

propres armées. En effet, l'inconvénient de son système, de vaincre la

mer par la terre, était sauvé, car la violence faite aux puissances

continentales pour les obliger à concourir à ses desseins, se trouvait

désormais expliquée et justifiée. S'il fermait les ports des villes

anséatiques, de la Hollande, de la France, du Portugal, de l'Espagne,

de l'Italie; s'il condamnait les peuples à se passer de sucre et de

café, à substituer à ces produits des tropiques des imitations

européennes, coûteuses et fort imparfaites; s'il violentait tous les

goûts après avoir violenté tous les intérêts, il avait dans le crime

de Copenhague une excuse complète et éclatante. Mais, nous le

répétons, il fallait laisser l'Angleterre faillir seule, et ne pas

faillir soi-même aussi gravement: chose difficile, car, dans une lutte

acharnée, les fautes s'enchaînent, et il est rare que les torts de

l'un ne soient promptement balancés ou surpassés par les torts de

l'autre.

Napoléon sentit bien l'avantage que lui donnait la conduite de

l'Angleterre, et, s'il perdit une espérance d'accommodement, espérance

qui n'était pas grande à ses yeux, il vit se préparer tout à coup un

concours de moyens, un ensemble d'efforts, qui lui promettaient une

paix dont les conditions compenseraient le retard. Aussi ne

manqua-t-il pas de déchaîner les journaux de France, et ceux dont il

disposait hors de France, contre l'acte abominable qui venait

d'indigner l'Europe. Ses armées, ses flottes, tout fut, de

Fontainebleau même, et du milieu des plaisirs de cette résidence,

préparé pour une lutte plus vaste, plus terrible encore que celle qui

épouvantait le monde depuis tant d'années.

[En marge: Jugement sévère porté même en Angleterre contre l'acte de

Copenhague.]

Du reste, Napoléon n'avait aucun effort à faire pour imprimer à

l'opinion de l'Europe l'impulsion qu'il lui convenait de lui donner.

En Angleterre même, l'attentat commis sur la ville de Copenhague fut

jugé avec la plus extrême sévérité. Dans ce pays grand et moral, il se

trouva, malgré un ministère indigne, malgré un parlement abaissé,

malgré la passion du peuple pour les succès de la marine nationale, il

se trouva des gens éclairés, honnêtes, impartiaux, qui flétrirent

l'acte inouï qu'on s'était permis envers une puissance inoffensive et

désarmée. MM. Grenville, Windham, Addington, Grey, Sheridan et

d'autres encore, se prononcèrent avec véhémence contre cet acte

odieux, qui n'était, suivant eux, que la parodie inique et funeste de

celui de 1801; car le Danemark, en 1801, faisait partie d'une

coalition hostile à l'Angleterre, et le moyen employé pour le réduire

était le plus légitime de tous, une bataille navale. En 1807 au

contraire, ce même Danemark était en paix, tout occupé de défendre sa

neutralité contre la France, désarmé du côté de l'Angleterre, et le

moyen de le réduire était un atroce bombardement contre une population

inoffensive. Le résultat était, au lieu de dissoudre une coalition de

neutres, d'enchaîner étroitement le Danemark à la France, d'épargner à

celle-ci l'odieux d'une contrainte générale exercée sur le continent,

de prendre cet odieux pour soi, de se fermer le Sund; car les Danois

allaient le fermer de leur côté, et les Suédois allaient être forcés

de le fermer du leur. Enfin, pour compenser d'aussi déplorables

conséquences, on avait à alléguer le pillage d'un arsenal,

l'enlèvement d'une flotte, fort vieille, et dont quatre vaisseaux

seulement méritaient les frais du radoub. Telles furent les attaques

dirigées contre M. Canning avec une véhémence méritée, et il y

répondit avec une intrépidité dans le mensonge, qui n'est pas de

nature à honorer sa mémoire, relevée d'ailleurs par sa conduite

postérieure. Pour toute excuse il ne cessa de répéter qu'on avait

obtenu le secret des négociations de Tilsit, et que ce secret

justifiait l'expédition de Copenhague. À quoi on répliquait avec

raison, en demandant à connaître non pas l'auteur de la divulgation,

que la feinte générosité du cabinet britannique refusait de nommer,

mais la substance même de ce qu'il avait révélé. Or, sur ce point, le

cabinet n'articulait que des réponses confuses et embarrassées, et ne

pouvait en fournir d'autres; car s'il était vrai qu'à Tilsit (ce que

le cabinet britannique ne savait que très-vaguement) la Russie et la

France se fussent promis d'unir leurs efforts pour contraindre le

continent à se coaliser contre l'Angleterre, ce n'était qu'après une

offre de paix à des conditions modérées; c'était de plus à l'insu du

cabinet de Copenhague, qui n'était pas complice de ce projet. Il y

avait donc dans la conduite tenue à l'égard du Danemark iniquité sous

le rapport de la morale, et ineptie sous le rapport de la politique;

car le vrai moyen d'avoir avec soi cette puissance neutre, d'avoir sa

flotte, ses matelots et le Sund, c'était de la secourir, en laissant à

Napoléon le soin de la violenter.

[En marge: Efforts du cabinet britannique pour faire approuver à

Vienne et à Saint-Pétersbourg la violence commise contre le Danemark.]

Cependant, malgré la réprobation dont les honnêtes gens d'Angleterre

frappèrent l'expédition de Copenhague, un parlement asservi aux

préjugés anti-catholiques de la couronne, et à la politique outrée

de M. Pitt, donna gain de cause aux ministres, mais non sans laisser

voir l'embarras qu'il éprouvait. Il prit en effet la forme d'un

ajournement, en déclarant qu'on jugerait l'acte plus tard, quand les

ministres pourraient dire ce qu'ils étaient obligés de taire dans le

moment. Mais toute idée de paix fut à jamais éloignée. Le cabinet

britannique, ne se dissimulant pas la fâcheuse impression produite

en Europe par ses dernières violences, s'occupa de rétablir son

crédit auprès des deux principales cours du continent, celles de

Vienne et de Saint-Pétersbourg. Il envoya à Vienne lord Pembroke, à

Saint-Pétersbourg le général Wilson, pour porter quelques-unes de

ces propositions qu'on aime mieux communiquer de vive voix que par

écrit. Voici quelles étaient ces propositions.

[En marge: L'Angleterre se montre disposée à flatter l'ambition de la

Russie pour la détacher de la France.]

À la satisfaction apparente que l'empereur Alexandre semblait avoir

rapportée d'une guerre signalée cependant par des revers, aux

demi-confidences qu'il avait faites, et qui toutes donnaient à

entendre qu'on verrait sortir de grands résultats de l'alliance avec

la France, à la persistance qu'il mettait à occuper la Moldavie et la

Valachie, il était évident pour les hommes doués de quelque sagacité,

que la France, afin d'amener la Russie à ses vues, lui avait fait la

promesse de grands avantages en Orient, et qu'elle avait

singulièrement flatté son ambition de ce côté. Le cabinet britannique

se décida donc sans hésiter aux sacrifices que la circonstance lui

paraissait commander; et, quoiqu'il affectât sans cesse de défendre

l'intégrité de l'empire ottoman, il pensa qu'il valait mieux donner

soi-même la Valachie et la Moldavie à la Russie, que de les lui

laisser donner par Napoléon. En conséquence, M. Wilson, militaire et

diplomate, personnage hardi et spirituel, trop peu important alors

pour qu'on craignît de le désavouer au besoin, fut chargé de porter à

Saint-Pétersbourg les paroles les plus séduisantes pour l'empereur

Alexandre. Il n'avait aucuns pouvoirs ostensibles; mais M. Canning

s'entretenant avec M. d'Alopeus, ministre de Russie, lui déclara qu'on

pouvait ajouter foi à ce que dirait M. Wilson. Lord Pembroke, envoyé

extraordinairement en Autriche malgré la présence de M. Adair, fut

chargé de démontrer à la cour de Vienne la nécessité de bien vivre

avec la Russie, et de se résigner dès lors à tous les sacrifices que

cette politique pourrait entraîner. Il ne s'agissait effectivement de

rien moins que de disposer l'Autriche à voir de sang-froid la Moldavie

et la Valachie devenir la propriété des Russes.

Lord Gower, ambassadeur en Russie, et M. Wilson, qu'on lui avait

envoyé pour le seconder, s'efforcèrent de persuader au cabinet russe

qu'il ne fallait pas trouver mauvais ce qu'on avait fait à Copenhague,

qu'on avait tout simplement tâché d'enlever des moyens de nuire à

l'ennemi commun de l'Europe; qu'il fallait s'en réjouir au lieu de

s'en irriter; que l'on comptait sur la Russie pour ramener le Danemark

à une plus juste appréciation des derniers événements, et que, quant à

sa flotte, on la lui rendrait plus tard, s'il voulait se rattacher à

la bonne cause; que du reste, sans prétendre s'instituer juge de la

nouvelle politique adoptée par la Russie, on était certain qu'elle

reviendrait bientôt à son ancienne politique, comme à la seule qui fût

bonne; qu'on ne chercherait pas à la mettre de nouveau en guerre avec

la France, dans un moment où elle avait tant besoin de repos pour se

refaire; qu'on verrait même avec plaisir tout agrandissement de son

territoire et de sa puissance; car il n'y avait qu'une sorte

d'agrandissement fâcheux, qu'il fallût empêcher par tous les moyens,

c'était l'agrandissement de la France; mais que si la Russie désirait

la Moldavie et la Valachie, on consentirait à ce qu'elle en fit

l'acquisition, pourvu que ce ne fût point par suite d'un partage des

provinces turques avec l'empereur Napoléon.

[En marge: Vives explications entre lord Gower et le cabinet russe.]

Les plus compromettantes de ces paroles, celles qu'on ne voulait

hasarder qu'avec faculté de les retirer au besoin, furent dites par M.

Wilson à M. de Romanzoff, qui les rapporta un instant après au général

Savary. Les autres furent dites par lord Gower lui-même avec une

arrogance qui n'était pas de nature à détruire ce qu'elles avaient

d'étrange. Cette manière si leste d'expliquer l'expédition de

Copenhague, cette commission donnée à la Russie de justifier

l'Angleterre auprès du Danemark, étaient à l'égard du cabinet russe

une familiarité des plus offensantes. L'empereur de Russie la

ressentit vivement, et voulut qu'on accueillît avec la plus grande

hauteur les ouvertures de l'Angleterre. À la proposition de justifier

à Copenhague l'enlèvement de la flotte danoise, il fit répondre par

une demande formelle d'explications sur ce même sujet, et il exigea de

lord Gower qu'il se prononçât sur-le-champ, et d'une manière

catégorique, sur la proposition de médiation que le cabinet russe

avait adressée au cabinet britannique. Lord Gower, si honorablement

connu depuis sous le nom de lord Granville, sembla sortir en cette

occasion de son indolence accoutumée, insista impérieusement pour

qu'on lui fît connaître le secret des négociations de Tilsit, et

prétendit que, tant qu'on ne dirait pas ce qu'on avait fait dans cette

célèbre entrevue, l'Angleterre se croirait dispensée de toute

explication sur ce qu'elle avait fait à Copenhague. Pour ce qui était

de la médiation russe, lord Gower, pressé définitivement de déclarer

s'il consentait ou non à l'accepter, répondit fièrement que non.

[En marge: Rupture des relations entre la Russie et l'Angleterre.]

Telle fut l'issue des explications avec lord Gower. Quant aux

ouvertures dont le soin était laissé à M. Wilson, M. de Romanzoff les

accueillit légèrement, comme paroles sans importance, et congédia M.

Wilson lui-même, sans paraître comprendre ce que celui-ci avait voulu

dire. Il l'avait cependant bien compris, ainsi qu'on va bientôt le

voir.

[En marge: Passion secrète d'Alexandre et de M. de Romanzoff pour

l'acquisition des provinces du Danube.]

[En marge: Cette passion les décide définitivement en faveur de la

politique française.]

M. de Romanzoff, ancien ministre de Catherine, conservant un reflet de

la gloire de cette princesse, héritier de sa vaste ambition, grand

personnage à tous les titres, était devenu dans ces circonstances le

confident intime d'Alexandre et de tous ses rêves. Ministre du

commerce, il allait être nommé ministre des affaires étrangères; et

Alexandre, cherchant un ambassadeur qui pût convenir à Paris, n'avait

pas voulu l'y envoyer, bien qu'aucune qualité ne lui manquât pour un

tel poste, uniquement pour le garder auprès de sa personne. Le jeune

souverain et son vieux ministre désiraient avec ardeur les provinces

du Danube. La Finlande, acquisition immédiatement plus souhaitable,

car c'était le nécessaire, tandis que les provinces du Danube

n'étaient que le superflu, ne les touchait pas à beaucoup près autant.

La Moldavie, la Valachie menaient à Constantinople, et c'était là ce

qui les séduisait. Aussi les auraient-ils acceptées n'importe de

quelle main, et, dans l'impatience de leurs désirs, ils ne

conservaient de leur jugement que ce qu'il en fallait pour apprécier

le donateur le plus capable de donner vite et solidement. Napoléon

avait à cet égard toute leur préférence. De qui, en effet, pouvait-on

à cette époque recevoir quelque chose, et quelque chose de

considérable, si ce n'était de Napoléon? Prendre du territoire dans

une partie quelconque du continent européen, sans son assentiment,

c'était la guerre avec lui, et la guerre avec lui, en quelque nombre

qu'on l'eût faite jusqu'ici, n'avait réussi à personne. En supposant

même qu'on pût former de nouveau une coalition générale, c'était une

perspective peu engageante que des batailles telles qu'Austerlitz,

Iéna, Friedland; et à cette époque, dans l'état de l'armée française,

toute rencontre avec elle devait avoir les mêmes conséquences.

D'ailleurs si l'Angleterre, répandant çà et là de légères amorces,

avait montré au sujet des provinces du Danube une humeur facile,

pouvait-on se flatter que l'Autriche témoignât les mêmes dispositions?

N'avait-on pas à Saint-Pétersbourg son ambassadeur, M. de Merfeld, qui

demandait tous les jours, et tout haut, à tout le monde, le secret des

négociations de Tilsit, et qui disait que si la Moldavie et la

Valachie étaient le prix de la nouvelle alliance, il fallait se

préparer à détruire jusqu'au dernier Autrichien, avant que d'obtenir

le consentement de la cour de Vienne? On ne devait donc pas espérer

qu'une coalition se formât pour assurer un tel don à la Russie. Ce

don, fait malgré l'Autriche, ne pouvait venir que de l'homme qui

l'avait toujours vaincue depuis quinze ans, c'est-à-dire de Napoléon;

et, l'empereur de Russie d'accord avec celui de France, personne en

Europe n'oserait s'élever contre ce qu'ils auraient résolu en commun.

Il fallait donc persister dans ce qu'on avait entrepris à Tilsit, et

obtenir de Napoléon, en sachant lui plaire, la réalisation des

espérances auxquelles il s'était prêté si complaisamment sur les bords

du Niémen. Le prix qu'il mettrait à tout ce qu'on attendait de lui

était facile à entrevoir. Si la guerre continuait, il essaierait en

Italie, en Portugal, peut-être même en Espagne, de nouvelles

entreprises. Il y avait là des Bourbons, qui devaient faire avec sa

dynastie un contraste choquant, insupportable pour lui. Il n'en avait

rien dit à Tilsit, ni ailleurs, à qui que ce fût; néanmoins, si la

paix était encore ajournée, il était aisé de prévoir qu'il ne

s'arrêterait pas dans son activité, qu'il poursuivrait à l'Occident

cette oeuvre de renouvellement, qui consistait à détrôner les royautés

composant les alliances ou la parenté de l'ancienne maison de Bourbon.

Mais la Russie n'était nullement intéressée à empêcher les entreprises

de ce genre. Peu importait en effet à la Russie qu'un Bourbon ou un

Bonaparte régnât à Naples, à Florence, à Milan, à Madrid. Les idées

qui s'introduisaient à la suite des dynasties nouvelles créées par

Napoléon, ne menaçaient pas encore l'autorité des czars. Quant à

l'influence de la France, la Russie n'avait pas à en regretter

l'agrandissement, si cette influence était employée à faciliter la

marche des armées moscovites vers Constantinople. L'empereur Alexandre

ne devait donc pas s'inquiéter de ce que Napoléon serait tenté

d'entreprendre au midi et à l'occident de l'Europe, et en s'y prêtant

il avait toute raison d'espérer que Napoléon lui laisserait

entreprendre en Orient ce qu'il voudrait. Napoléon pouvait

condescendre plus ou moins aux désirs d'Alexandre, permettre qu'il

s'avançât jusqu'au Danube, jusqu'au pied des Balkans, ou jusqu'au

Bosphore même; mais le moins qu'il pût accorder, c'était la Valachie

et la Moldavie. Tout ce que Napoléon avait dit à ce sujet, ou du moins

tout ce qu'Alexandre croyait avoir entendu, semblait n'offrir aucun

doute. Alexandre ruminant jour et nuit ses souvenirs de Tilsit, M. de

Romanzoff ruminant ce qu'Alexandre lui en avait raconté, s'étaient

habitués à considérer la Moldavie et la Valachie comme le moindre des

dons qu'ils pussent espérer. Ils en étaient même arrivés, à force de

compter sur ce don, à une sorte de satiété anticipée, et déjà ils

commençaient à concevoir de nouveaux désirs. Malheureusement ils ne

s'étaient pas bornés à cette jouissance intime et secrète de leurs

futures conquêtes, ils avaient voulu en faire part à beaucoup de

confidents, aux uns pour répandre leur satisfaction intérieure, aux

autres pour se justifier du brusque revirement de la politique russe.

Ils avaient ainsi communiqué autour d'eux la conviction que la

Moldavie et la Valachie étaient le prix assuré de la nouvelle

alliance, et ils avaient pour en souhaiter la possession, outre la

passion de les posséder, le besoin de ne pas passer pour dupes.

Les derniers événements ne firent donc que confirmer Alexandre et M.

de Romanzoff dans la politique adoptée à Tilsit. Puisque la médiation

tournait à la guerre, il fallait tirer de la guerre tout ce que

Napoléon avait promis d'en faire sortir; seulement, pour le lier

davantage, on devait se prêter à ce qu'il désirerait. Il allait

demander évidemment qu'on expulsât la légation anglaise et la légation

suédoise, qu'on marchât sur la Finlande pour obliger la Suède à fermer

le Sund. Il fallait le satisfaire sur tous ces points, pour qu'il

consentît à laisser les troupes russes en Valachie et en Moldavie.

Chose singulière, marcher en Finlande aurait dû être pour la Russie le

premier de ses voeux, car c'était le premier de ses intérêts[13].

Pourtant, l'imagination du jeune empereur et celle de son vieux

ministre avaient tellement pris les routes de l'Orient, que marcher

sur la Finlande était, de leur part, un vrai sacrifice, qu'ils

faisaient uniquement pour obtenir qu'on les souffrît à Bucharest et à

Yassy.

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 08 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 14 / 50 段