devait passer l'automne au milieu des fêtes et d'un faste magnifique.
Napoléon y voulut reproduire l'image complète des moeurs de l'ancienne
cour. Beaucoup de princes étrangers y avaient été appelés, tels que le
prince primat, accouru à Paris pour le mariage du roi et de la reine
de Westphalie; l'archiduc Ferdinand, ancien souverain de Toscane et de
Salzbourg, actuellement duc de Wurtzbourg, venu dans l'espérance de
rétablir la bonne harmonie entre la France et l'Autriche; le prince
Guillaume, frère du roi de Prusse, dépêché à Paris pour obtenir la
modération des charges imposées à son pays; enfin une multitude de
grands personnages français et étrangers. Dans la journée, on
chassait, et on forçait à la course les cerfs de la forêt. Napoléon
avait prescrit un costume de rigueur pour la chasse, et l'avait imposé
aux hommes comme aux femmes. Il ne dédaignait pas de le porter
lui-même, s'excusant à ses propres yeux de ces puérilités, par
l'opinion que l'étiquette dans les cours, et surtout dans les cours
nouvelles, contribue au respect. Le soir, les premiers acteurs de
Paris venaient représenter devant lui les chefs-d'oeuvre de Corneille,
de Racine, de Molière; car il n'admettait à l'honneur de sa présence
que les grandes productions, titres immortels de la nation; et comme
pour achever cette résurrection des anciennes moeurs, il accorda à
certaines dames de la cour, renommées pour leur beauté, des regards
qui affligèrent l'impératrice Joséphine, et qui firent tenir sur son
compte des discours moins sérieux que ceux dont il était ordinairement
l'objet.
[En marge: Conséquences du traité de Tilsit en Europe.]
[En marge: Le Portugal.]
[En marge: L'Espagne.]
[En marge: L'Autriche.]
Pendant que Napoléon, mêlant à beaucoup d'affaires quelques
distractions, attendait à Fontainebleau le résultat des négociations
entamées par la Russie avec l'Angleterre, les stipulations de Tilsit
occupaient les cabinets, et amenaient dans le monde leurs naturelles
conséquences. Le Portugal, obligé de se prononcer, demandait à la cour
de Londres la permission de se prêter aux volontés de Napoléon, de
manière cependant à froisser le moins possible le commerce
britannique, et à épargner aux Anglais comme aux Portugais la présence
d'une armée française à Lisbonne. La cour d'Espagne, soucieuse au plus
haut point des conséquences que pouvait avoir sa perfide conduite de
l'année dernière, alarmée des pensées que la toute-puissance et le
loisir allaient faire naître chez Napoléon, expédiait, comme on l'a
vu, auprès de lui, outre son ambassadeur ordinaire, M. de Massaredo,
un ambassadeur extraordinaire, M. de Frias, et de plus un envoyé
secret, M. Yzquierdo. Aucun d'eux n'avait réussi à pénétrer l'affreux
mystère de son avenir. L'Autriche, regrettant amèrement de n'avoir pas
agi dans l'intervalle des deux batailles d'Eylau et de Friedland,
profondément inquiétée par les signes d'intelligence que l'on
commençait à apercevoir entre les deux empereurs de France et de
Russie, se disait que leur alliance, si naturelle quand la France
était aux prises avec l'Angleterre sur mer, avec l'Allemagne sur
terre, et si redoutable en tout temps pour l'Europe, était peut-être
en ce moment tout à fait conclue, et que les provinces du Danube,
actuellement occupées par les Russes, seraient selon toute probabilité
le prix de la nouvelle union. S'il en était ainsi, les malheurs dont
elle avait été frappée en ce siècle allaient être au comble; car en
quinze ans, dépouillée des Pays-Bas, de l'Italie, du Tyrol, de la
Souabe, rejetée derrière l'Inn, derrière les Alpes Styriennes et
Juliennes, il ne pouvait après tant de malheurs lui en arriver qu'un
plus grand encore, c'était de voir la Russie établie sur le bas du
Danube, la couper de la mer Noire, et l'envelopper à l'orient, tandis
que la France l'enveloppait à l'occident. Aussi, dans toutes les cours
où les représentants de l'Autriche se rencontraient avec les nôtres,
en Espagne, en Italie, en Allemagne, on les voyait inquiets,
soupçonneux, fureteurs, chercher par tous les moyens possibles à
surprendre le secret de Tilsit, ici le marchander à prix d'argent, là
s'efforcer de l'obtenir d'un moment d'abandon, et enfin, quand on
refusait de le leur découvrir, le demander avec une ridicule
indiscrétion. Et tandis qu'ils cherchaient partout à pénétrer les
projets de la nouvelle alliance, sans y avoir réussi, à Constantinople
ils les donnaient pour complétement découverts, disaient aux Turcs que
la France les avait abandonnés, trahis, livrés à la Russie, qu'ils
devaient tourner leurs armes contre les Français, continuer les
hostilités contre les Russes, et se réconcilier avec les Anglais, qui,
ajoutaient-ils, ne seraient pas seuls à les soutenir.
[En marge: La Prusse.]
La Prusse, accablée par son malheur, s'inquiétant peu des conditions
secrètes stipulées à Tilsit, se souciant encore moins de ce que
deviendrait en Orient l'équilibre de l'Europe déjà détruit pour elle
en Occident, ne songeait qu'à obtenir l'évacuation de son territoire,
et à faire réduire les contributions de guerre qui lui avaient été
imposées; car, dans l'épuisement où elle se trouvait, toute somme
donnée à la France était une ressource de moins pour reconstituer son
armée, et réparer un jour ses revers.
[En marge: La Russie.]
[En marge: Efforts de l'empereur Alexandre pour amener la nation russe
à sa nouvelle politique.]
En Russie, le spectacle était tout autre, et on voyait le souverain,
qui avait cherché dans l'alliance française des perspectives de
grandeur propres à le dédommager de ses dernières mésaventures, tenter
de continuels efforts pour amener la cour, l'aristocratie, le peuple,
à ses vues. Mais ayant été seul exposé à Tilsit aux séductions de
Napoléon, il ne pouvait pas obtenir qu'on passât aussi vite que lui
des fureurs de la guerre aux enchantements d'une nouvelle alliance. Il
s'efforçait donc actuellement de persuader à tout le monde, qu'en se
terminant par un rapprochement avec la France, les choses avaient
tourné le mieux possible; que ses derniers ministres en le brouillant
avec cette puissance l'avaient engagé dans une voie funeste, dont il
était sorti avec autant de bonheur que d'habileté; qu'il n'avait dans
tout cela commis qu'une erreur, c'était d'avoir cru à la valeur de
l'armée prussienne et à la loyauté de l'Angleterre, mais qu'il était
bien revenu de cette double illusion; qu'il n'y avait que deux armées
en Europe qui méritassent d'être comptées, l'armée russe et l'armée
française; qu'il était inutile de les faire battre pour servir la
cause d'une puissance perfide et égoïste comme la Grande-Bretagne, et
qu'il valait mieux les unir dans un but commun de paix et de grandeur:
de paix, si le cabinet de Londres voulait enfin se désister de ses
prétentions maritimes; de grandeur, s'il obligeait l'Europe à
continuer encore la même vie de tourments et de sacrifices; que dans
ce cas il fallait que chacun songeât à soi, à ses propres intérêts, et
qu'il était temps que la Russie songeât aux siens. Arrivé à ce point
de ses explications, Alexandre, n'osant dévoiler toutes les espérances
que Napoléon lui avait permis de concevoir, ni surtout avouer
l'existence du traité occulte qu'on s'était promis de tenir
entièrement secret, prenait une attitude mystérieuse mais satisfaite,
laissait entrevoir tout ce qu'il n'osait pas dire, bien qu'il en fût
fort tenté, et, parlant par exemple de la Turquie, déclarait assez
ouvertement qu'on allait signer un armistice avec elle, mais qu'on se
garderait d'évacuer les provinces du Danube, qu'on y était pour
long-temps, et qu'on ne rencontrerait pas de difficulté à Paris au
sujet de cette occupation prolongée.
Ces demi-confidences avaient plutôt excité une curiosité indiscrète et
fâcheuse que gagné les esprits aux idées de l'empereur Alexandre. Il
était du reste fort secondé par M. de Romanzoff, qui savait tout, qui
avait servi Catherine, et hérité de son ambition orientale. Le
ministre comme le souverain répétait qu'il fallait prendre patience,
laisser les événements se dérouler, et qu'on aurait bientôt à donner
la plus satisfaisante explication du revirement de politique opéré à
Tilsit.
[En marge: Dispositions malveillantes de la nation russe à l'égard des
Français.]
[En marge: Accueil que reçoit à Saint-Pétersbourg le général Savary.]
[En marge: Attitude du général Savary à la cour de Russie.]
Mais l'empereur n'était pas toujours écouté et obéi. Le public,
étranger aux secrets de la diplomatie impériale, froissé des dernières
défaites, montrait une attitude triste, et surtout malveillante à
l'égard des Français. Les grands en particulier, se rappelant la
mobilité de la politique russe sous Paul, commençant à croire que
cette mobilité serait la même sous son fils Alexandre, craignaient que
l'intimité avec la France ne présageât bientôt la guerre avec
l'Angleterre, ce qui les alarmait pour leurs revenus, toujours menacés
quand le commerce britannique n'achetait plus leurs produits. Aussi le
général Savary, arrivé à Saint-Pétersbourg peu de temps après la
signature de la paix, y avait-il trouvé l'accueil le plus froid,
excepté auprès de l'empereur Alexandre et de deux ou trois familles
composant la société intime de ce prince. La catastrophe de Vincennes,
que rappelait le général Savary, n'était pas faite assurément pour lui
ramener des coeurs que la politique éloignait; mais la vraie cause de
l'éloignement général était dans le souvenir d'hostilités récentes, de
grandes défaites, sans aucun événement qui pût consoler l'amour-propre
national. L'empereur, parfaitement instruit de cette situation,
cherchait à rendre le séjour de Saint-Pétersbourg supportable,
agréable même au général Savary, le comblait de prévenances,
l'admettait presque tous les jours auprès de lui, l'invitait
fréquemment à sa table, et, dans la crainte des rapports qu'il
pourrait adresser à Napoléon, l'engageait à prendre patience, lui
disant que tout changerait quand les dernières impressions seraient
effacées, et que la France aurait fait quelque chose pour la juste
ambition de la Russie. Il ne savait pas jusqu'à quel point le général
Savary pouvait être initié au secret de Tilsit, et travaillait à le
deviner, pour avoir le plaisir, si le général connaissait ce secret,
de s'entretenir avec lui de ses plus chères préoccupations. L'envoyé
français n'était informé qu'en partie, et avait même l'ordre de
paraître encore moins informé qu'il ne l'était; car Napoléon n'avait
pas voulu que le jeune empereur, s'entretenant sans cesse des objets
qui l'avaient occupé à Tilsit, finît par se confirmer dans ses propres
désirs, et par prendre de simples éventualités pour des réalités
certaines et prochaines. Le général Savary répondait donc avec une
extrême réserve aux insinuations de l'empereur, avec une vive
gratitude à ses aimables prévenances, se montrait content, point
troublé du désagréable accueil de la société russe, et plein de
confiance dans un prompt changement de dispositions. Il avait
d'ailleurs, pour se défendre, suffisamment d'esprit, beaucoup
d'aplomb, et l'immensité de la gloire nationale, qui permettait aux
Français de marcher partout la tête haute.
[En marge: Influence de l'impératrice-mère à Saint-Pétersbourg.]
L'exemple de l'empereur Alexandre, sa volonté fortement exprimée,
avaient ouvert au général Savary quelques-unes des plus importantes
maisons de Saint-Pétersbourg, mais la plupart des grandes familles
continuaient à l'exclure; car Alexandre, maître du pouvoir, ne l'était
cependant pas de la haute société, placée sous une autre influence
que la sienne. Ayant dû à une catastrophe tragique la possession
anticipée du sceptre des czars, ce prince cherchait à dédommager sa
mère, descendue avant le temps au rôle de douairière, en lui laissant
tout l'extérieur du pouvoir suprême. Cette princesse, vertueuse mais
hautaine, se consolait d'avoir perdu avec Paul la moitié de l'empire,
par tout le faste de la représentation impériale, dont son fils
voulait qu'elle fût entourée. Quant à lui, il n'avait point de cour.
N'aimant point l'impératrice son épouse, beauté froide et grave, il se
hâtait après ses repas de sortir de son palais, pour se livrer ou aux
affaires avec les hommes d'État ses confidents, ou à ses plaisirs
auprès d'une dame russe dont il était épris. La cour se réunissait
chez sa mère. C'est là que se faisaient voir les courtisans aimant à
vivre dans la société du souverain, ayant des faveurs à obtenir, ou
des remercîments à adresser pour des faveurs obtenues. Tous venaient
ou solliciter, ou rendre grâce auprès de l'impératrice-mère, comme si
elle eût été l'auteur unique des actes du pouvoir impérial. Alexandre
lui-même s'y montrait avec l'assiduité d'un fils respectueux, soumis,
qui n'aurait pas encore hérité du sceptre paternel. L'impératrice-mère
chérissait tendrement son fils, ne tenait ni ne souffrait aucun propos
qui pût le contrarier, mais donnait cours à ses propres sentiments, en
manifestant à l'égard des Français un éloignement visible. Elle avait
donc accueilli le général Savary avec une froide politesse. Celui-ci
ne s'en était point ému, mais avait adroitement témoigné au fils
qu'aucune de ces circonstances ne lui échappait. Un moment Alexandre,
ne se contenant plus, et craignant que sous ce respect affecté pour sa
mère, un étranger, un aide-de-camp de Napoléon pût ne pas reconnaître
le véritable maître de l'empire, saisit la main du général et lui dit:
Il n'y a de souverain ici que moi. Je respecte ma mère, mais tout le
monde obéira, soyez-en sûr; et en tout cas je rappellerai à qui en
aurait besoin la nature et l'étendue de mon autorité.--Le général
Savary, satisfait d'avoir amené l'empereur à une pareille confidence
en piquant son orgueil impérial, s'arrêta, rassuré sur ses
dispositions, et sur son zèle à maintenir la nouvelle alliance. Du
reste, la cour de l'impératrice-mère se montra bientôt, non pas plus
polie, car elle n'avait jamais cessé de l'être, mais plus
affectueuse.--Attendons, disait sans cesse l'empereur Alexandre au
général Savary, ce que fera l'Angleterre. Sachons quel parti elle va
prendre, alors j'éclaterai, et quand je me serai prononcé, personne ne
résistera.--
On attendait effectivement avec une vive impatience la conduite
qu'allait tenir l'Angleterre. Le traité patent de Tilsit avait été
publié. Chacun voyait bien qu'il ne disait pas tout, et que la
nouvelle intimité avec la France supposait d'autres stipulations
secrètes. Mais enfin, d'après les dispositions patentes de ce traité,
et sans aller au delà, on savait que la Russie servirait de médiatrice
à la France auprès de l'Angleterre, et la France de médiatrice à la
Russie auprès de la Porte. On attendait donc le résultat de cette
double médiation.
[En marge: État de l'Angleterre et situation des partis chez elle.]
Fidèle à ses engagements, l'empereur Alexandre, à peine arrivé à
Saint-Pétersbourg, avait adressé une note au cabinet britannique, pour
lui exprimer le voeu du rétablissement de la paix générale, et lui
offrir sa médiation, dans le but d'amener un rapprochement entre la
France et l'Angleterre. Cette note avait été reçue par l'ambassadeur
britannique à Saint-Pétersbourg, et par le ministre des affaires
étrangères à Londres, avec une froideur qui ne laissait pas beaucoup
d'espérance d'accommodement. Les nouveaux ministres anglais, en effet,
médiocres disciples de M. Pitt, n'étaient guère enclins à la paix.
Leur origine, leurs relations de parti, leur avénement au ministère,
peuvent seuls expliquer la politique qu'ils adoptèrent en cette
circonstance décisive.
On se souvient sans doute que, lorsque M. Pitt rentra en 1806 dans les
conseils de Georges III, après avoir soutenu en commun avec M. Fox une
lutte fort vive contre le ministère Addington, il avait eu ou la
faiblesse, ou l'infidélité, d'y rentrer sans M. Fox d'une part, sans
ses amis les plus anciens de l'autre, tels que MM. Grenville et
Windham. Il était revenu aux affaires avec des hommes nouveaux, qui
avaient peu d'importance politique alors, MM. Canning et Castlereagh.
Cette conduite envers ses amis anciens ou récents, l'avait beaucoup
affaibli dans le parlement, et avait rendu son second ministère peu
brillant. La bataille d'Austerlitz l'avait rendu mortel. À peine M.
Pitt était-il mort, que ses faibles collègues, MM. Canning et
Castlereagh, s'étaient crus incapables de tenir tête à des hommes
tels que MM. Grenville et Windham, vieux collègues délaissés de M.
Pitt, et M. Fox, son illustre et constant rival. Ils s'étaient retirés
devant eux en toute hâte, et on avait vu MM. Grenville et Windham
rentrer au ministère avec M. Fox. Le sage M. Addington, sous le nom de
lord Sydmouth, le célèbre M. Grey, sous le nom de lord Howick,
faisaient partie de ce cabinet, qui était une double transaction entre
les personnes et entre les opinions. M. Sheridan lui-même s'y était
associé en devenant trésorier de la marine. La réapparition de M. Fox
au pouvoir, aussi courte que l'avait été celle de M. Pitt, et terminée
de même par sa mort, n'avait pas assez duré, comme nous l'avons dit
ailleurs, pour amener le rétablissement de la paix. Après les inutiles
négociations de lord Yarmouth et de lord Lauderdale à Paris, Napoléon
avait envahi la Prusse et la Pologne. Le ministère qu'on appelait
Fox-Grenville s'était maintenu après la mort de M. Fox, grâce aux
hommes puissants dont il était encore composé, et au système de
transaction qu'il avait continué de suivre. À l'intérieur on ménageait
les catholiques, à l'extérieur on soutenait la guerre, mais avec une
sorte de prudence, en donnant des subsides aux puissances
continentales, et en ne risquant les troupes anglaises que dans des
expéditions d'un avantage démontré pour la Grande-Bretagne. Les
anciens collègues de M. Pitt, fondus avec les anciens amis de M. Fox,
affectaient de ne plus faire à la France une guerre de principes, mais
d'intérêt. Ils négligeaient ce qui pouvait rappeler la croisade contre
la révolution française, et s'occupaient exclusivement d'étendre dans
toutes les mers les conquêtes de l'Angleterre. Pressés par la Prusse
et la Russie d'envoyer des troupes sur le continent, soit à Stralsund,
soit à Dantzig, pour opérer une diversion sur les derrières de
Napoléon, ils avaient toujours différé, tantôt sous le prétexte de
l'Irlande, qui exigeait des troupes pour la garder, tantôt sous le
prétexte de la flottille de Boulogne, qui n'avait pas cessé d'être
armée, et, pendant ce temps, ils avaient fait des expéditions
lointaines et conçues dans le seul intérêt de l'Angleterre. Ainsi, ils
avaient pris le cap de Bonne-Espérance sur les Hollandais. Du cap de
Bonne-Espérance, ils s'étaient reportés sur les bords de la Plata, et
avaient essayé un coup de main contre Montevideo et Buenos-Ayres.
L'inertie du gouvernement espagnol et la lâcheté de ses commandants
avaient permis aux Anglais de pénétrer dans Buenos-Ayres, et de
s'emparer de cette métropole de l'Amérique du Sud. Mais un Français,
M. de Liniers, passé depuis la guerre d'Amérique au service d'Espagne,
avait rallié les troupes et la population espagnoles, et avait chassé
les Anglais de Buenos-Ayres, après leur avoir imposé une capitulation
affligeante pour leur gloire. À Montevideo également, après être
entrés et sortis, les Anglais avaient été obligés de s'éloigner de la
ville, et ils occupaient quelques îles à l'embouchure de la Plata. La
Méditerranée était devenue aussi le théâtre de leurs expéditions
ambitieuses. Ils avaient, on s'en souvient, forcé les Dardanelles,
sans résultat pour eux, et fait en Égypte une descente, qui, après un
échec devant Rosette et Alexandrie, avait été suivie de leur retraite.
À toutes ces entreprises, les Anglais avaient gagné le Cap, l'île de
Curaçao, et l'animadversion de leurs alliés, qui se disaient
abandonnés.
[En marge: Dissentiment survenu entre Georges III et le ministère
Grenville.]
[En marge: Retraite du ministère Grenville.]
[En marge: Avénement du ministère Canning et Castlereagh.]
Telle était la situation du ministère Grenville lorsque, en mars 1807,
une question se présenta inopinément, qui mit les principes modérés de
ce ministère en opposition avec les principes religieux du vieux
Georges III. Une fois déjà ce prince dévot avait poussé l'entêtement
contre les catholiques d'Irlande jusqu'à se séparer de M. Pitt, plutôt
que d'accorder un commencement d'émancipation. La même cause devait le
séparer des collègues et successeurs de M. Pitt. Les Irlandais
servaient bien dans l'armée anglaise, et dans un moment où la lutte
avec la France prenait un nouveau caractère d'acharnement, il était
politique de satisfaire ces braves militaires, en leur permettant
d'arriver aux mêmes grades que les officiers anglais, et de rattacher
ainsi les catholiques à la couronne d'Angleterre par un premier acte
de justice. Une loi avait donc été projetée en ce sens par le
ministère, et, grâce à l'obscurité de cette loi, obscurité calculée de
la part des ministres qui l'avaient rédigée, Georges III, la
comprenant mal, avait consenti à ce qu'elle fût présentée. Mais à
peine l'avait-elle été que les ennemis du cabinet, qui n'étaient
autres que les personnages secondaires dont M. Pitt s'était entouré
lors de son dernier ministère, avaient par des intrigues secrètes
éveillé les scrupules du vieux roi, et fait parvenir jusqu'à lui des
explications qui donnaient à la loi une gravité dont il ne s'était pas
douté d'abord. Georges III avait alors voulu qu'elle fût retirée.
Lord Grenville, lord Howick (M. Grey), s'étaient résignés avec peine
à cette démarche humiliante, en déclarant au roi que les concessions
qu'on refusait actuellement aux Irlandais, il faudrait les leur
accorder un peu plus tard; à quoi Georges III avait répliqué en
exigeant qu'on lui promît de ne plus rien proposer de semblable à
l'avenir. Devant cette royale exigence, MM. Grenville, Grey, et leurs
collègues s'étaient retirés en mars 1807. Le faible personnel
ministériel qui avait entouré M. Pitt était alors rentré au ministère,
sous la présidence du vieux duc de Portland, ancien whig, qui n'avait
plus aucune signification politique à cause de son grand âge, et qui
n'était appelé que pour conserver au nouveau cabinet quelque apparence
de la politique de transaction. MM. Canning, Castlereagh, Perceval,
membres principaux de ce ministère, étaient poursuivis à juste titre
de la qualification de complaisants du roi, profitant des faiblesses
royales pour se substituer aux hommes les plus considérables et les
plus capables de l'Angleterre. De violentes discussions dans les deux
Chambres les ayant constitués presque en minorité, ils avaient osé
menacer le parlement de dissolution, et avaient fini par le dissoudre,
forts qu'ils étaient de l'appui de Georges III. Les élections avaient
eu lieu en juin 1807, au cri d'_À bas les papistes!_ cri qui trouve
toujours beaucoup d'échos en Angleterre. Secondés par le fanatisme
populaire, qui allait jusqu'à croire que le Pape venait de débarquer
en Irlande, des ministres sans considération, défenseurs d'une
détestable cause, avaient obtenu une majorité considérable. Tels
étaient les hommes qui gouvernaient en ce moment l'Angleterre.
[En marge: Nouvelle politique du ministère Canning-Castlereagh.]
Ces nouveaux venus, à qui la fortune destinait plus tard l'honneur,
qu'ils n'avaient pas mérité, de recueillir le fruit des efforts de M.
Pitt, voulaient naturellement se distinguer de leurs prédécesseurs,
et, ces prédécesseurs ayant cherché à tempérer la politique de M.
Pitt, ils devaient, eux, chercher à l'exagérer. Ils avaient d'abord
pris l'engagement, qu'on leur avait fort amèrement reproché, de ne
rien proposer au roi pour les catholiques; et, quant à la politique
extérieure, ils affectaient un grand zèle pour les alliés de
l'Angleterre, indignement abandonnés, disaient-ils, par MM. Grenville,
Windham, Grey.