Le 22 septembre, la cour partit enfin pour Fontainebleau, où elle

devait passer l'automne au milieu des fêtes et d'un faste magnifique.

Napoléon y voulut reproduire l'image complète des moeurs de l'ancienne

cour. Beaucoup de princes étrangers y avaient été appelés, tels que le

prince primat, accouru à Paris pour le mariage du roi et de la reine

de Westphalie; l'archiduc Ferdinand, ancien souverain de Toscane et de

Salzbourg, actuellement duc de Wurtzbourg, venu dans l'espérance de

rétablir la bonne harmonie entre la France et l'Autriche; le prince

Guillaume, frère du roi de Prusse, dépêché à Paris pour obtenir la

modération des charges imposées à son pays; enfin une multitude de

grands personnages français et étrangers. Dans la journée, on

chassait, et on forçait à la course les cerfs de la forêt. Napoléon

avait prescrit un costume de rigueur pour la chasse, et l'avait imposé

aux hommes comme aux femmes. Il ne dédaignait pas de le porter

lui-même, s'excusant à ses propres yeux de ces puérilités, par

l'opinion que l'étiquette dans les cours, et surtout dans les cours

nouvelles, contribue au respect. Le soir, les premiers acteurs de

Paris venaient représenter devant lui les chefs-d'oeuvre de Corneille,

de Racine, de Molière; car il n'admettait à l'honneur de sa présence

que les grandes productions, titres immortels de la nation; et comme

pour achever cette résurrection des anciennes moeurs, il accorda à

certaines dames de la cour, renommées pour leur beauté, des regards

qui affligèrent l'impératrice Joséphine, et qui firent tenir sur son

compte des discours moins sérieux que ceux dont il était ordinairement

l'objet.

[En marge: Conséquences du traité de Tilsit en Europe.]

[En marge: Le Portugal.]

[En marge: L'Espagne.]

[En marge: L'Autriche.]

Pendant que Napoléon, mêlant à beaucoup d'affaires quelques

distractions, attendait à Fontainebleau le résultat des négociations

entamées par la Russie avec l'Angleterre, les stipulations de Tilsit

occupaient les cabinets, et amenaient dans le monde leurs naturelles

conséquences. Le Portugal, obligé de se prononcer, demandait à la cour

de Londres la permission de se prêter aux volontés de Napoléon, de

manière cependant à froisser le moins possible le commerce

britannique, et à épargner aux Anglais comme aux Portugais la présence

d'une armée française à Lisbonne. La cour d'Espagne, soucieuse au plus

haut point des conséquences que pouvait avoir sa perfide conduite de

l'année dernière, alarmée des pensées que la toute-puissance et le

loisir allaient faire naître chez Napoléon, expédiait, comme on l'a

vu, auprès de lui, outre son ambassadeur ordinaire, M. de Massaredo,

un ambassadeur extraordinaire, M. de Frias, et de plus un envoyé

secret, M. Yzquierdo. Aucun d'eux n'avait réussi à pénétrer l'affreux

mystère de son avenir. L'Autriche, regrettant amèrement de n'avoir pas

agi dans l'intervalle des deux batailles d'Eylau et de Friedland,

profondément inquiétée par les signes d'intelligence que l'on

commençait à apercevoir entre les deux empereurs de France et de

Russie, se disait que leur alliance, si naturelle quand la France

était aux prises avec l'Angleterre sur mer, avec l'Allemagne sur

terre, et si redoutable en tout temps pour l'Europe, était peut-être

en ce moment tout à fait conclue, et que les provinces du Danube,

actuellement occupées par les Russes, seraient selon toute probabilité

le prix de la nouvelle union. S'il en était ainsi, les malheurs dont

elle avait été frappée en ce siècle allaient être au comble; car en

quinze ans, dépouillée des Pays-Bas, de l'Italie, du Tyrol, de la

Souabe, rejetée derrière l'Inn, derrière les Alpes Styriennes et

Juliennes, il ne pouvait après tant de malheurs lui en arriver qu'un

plus grand encore, c'était de voir la Russie établie sur le bas du

Danube, la couper de la mer Noire, et l'envelopper à l'orient, tandis

que la France l'enveloppait à l'occident. Aussi, dans toutes les cours

où les représentants de l'Autriche se rencontraient avec les nôtres,

en Espagne, en Italie, en Allemagne, on les voyait inquiets,

soupçonneux, fureteurs, chercher par tous les moyens possibles à

surprendre le secret de Tilsit, ici le marchander à prix d'argent, là

s'efforcer de l'obtenir d'un moment d'abandon, et enfin, quand on

refusait de le leur découvrir, le demander avec une ridicule

indiscrétion. Et tandis qu'ils cherchaient partout à pénétrer les

projets de la nouvelle alliance, sans y avoir réussi, à Constantinople

ils les donnaient pour complétement découverts, disaient aux Turcs que

la France les avait abandonnés, trahis, livrés à la Russie, qu'ils

devaient tourner leurs armes contre les Français, continuer les

hostilités contre les Russes, et se réconcilier avec les Anglais, qui,

ajoutaient-ils, ne seraient pas seuls à les soutenir.

[En marge: La Prusse.]

La Prusse, accablée par son malheur, s'inquiétant peu des conditions

secrètes stipulées à Tilsit, se souciant encore moins de ce que

deviendrait en Orient l'équilibre de l'Europe déjà détruit pour elle

en Occident, ne songeait qu'à obtenir l'évacuation de son territoire,

et à faire réduire les contributions de guerre qui lui avaient été

imposées; car, dans l'épuisement où elle se trouvait, toute somme

donnée à la France était une ressource de moins pour reconstituer son

armée, et réparer un jour ses revers.

[En marge: La Russie.]

[En marge: Efforts de l'empereur Alexandre pour amener la nation russe

à sa nouvelle politique.]

En Russie, le spectacle était tout autre, et on voyait le souverain,

qui avait cherché dans l'alliance française des perspectives de

grandeur propres à le dédommager de ses dernières mésaventures, tenter

de continuels efforts pour amener la cour, l'aristocratie, le peuple,

à ses vues. Mais ayant été seul exposé à Tilsit aux séductions de

Napoléon, il ne pouvait pas obtenir qu'on passât aussi vite que lui

des fureurs de la guerre aux enchantements d'une nouvelle alliance. Il

s'efforçait donc actuellement de persuader à tout le monde, qu'en se

terminant par un rapprochement avec la France, les choses avaient

tourné le mieux possible; que ses derniers ministres en le brouillant

avec cette puissance l'avaient engagé dans une voie funeste, dont il

était sorti avec autant de bonheur que d'habileté; qu'il n'avait dans

tout cela commis qu'une erreur, c'était d'avoir cru à la valeur de

l'armée prussienne et à la loyauté de l'Angleterre, mais qu'il était

bien revenu de cette double illusion; qu'il n'y avait que deux armées

en Europe qui méritassent d'être comptées, l'armée russe et l'armée

française; qu'il était inutile de les faire battre pour servir la

cause d'une puissance perfide et égoïste comme la Grande-Bretagne, et

qu'il valait mieux les unir dans un but commun de paix et de grandeur:

de paix, si le cabinet de Londres voulait enfin se désister de ses

prétentions maritimes; de grandeur, s'il obligeait l'Europe à

continuer encore la même vie de tourments et de sacrifices; que dans

ce cas il fallait que chacun songeât à soi, à ses propres intérêts, et

qu'il était temps que la Russie songeât aux siens. Arrivé à ce point

de ses explications, Alexandre, n'osant dévoiler toutes les espérances

que Napoléon lui avait permis de concevoir, ni surtout avouer

l'existence du traité occulte qu'on s'était promis de tenir

entièrement secret, prenait une attitude mystérieuse mais satisfaite,

laissait entrevoir tout ce qu'il n'osait pas dire, bien qu'il en fût

fort tenté, et, parlant par exemple de la Turquie, déclarait assez

ouvertement qu'on allait signer un armistice avec elle, mais qu'on se

garderait d'évacuer les provinces du Danube, qu'on y était pour

long-temps, et qu'on ne rencontrerait pas de difficulté à Paris au

sujet de cette occupation prolongée.

Ces demi-confidences avaient plutôt excité une curiosité indiscrète et

fâcheuse que gagné les esprits aux idées de l'empereur Alexandre. Il

était du reste fort secondé par M. de Romanzoff, qui savait tout, qui

avait servi Catherine, et hérité de son ambition orientale. Le

ministre comme le souverain répétait qu'il fallait prendre patience,

laisser les événements se dérouler, et qu'on aurait bientôt à donner

la plus satisfaisante explication du revirement de politique opéré à

Tilsit.

[En marge: Dispositions malveillantes de la nation russe à l'égard des

Français.]

[En marge: Accueil que reçoit à Saint-Pétersbourg le général Savary.]

[En marge: Attitude du général Savary à la cour de Russie.]

Mais l'empereur n'était pas toujours écouté et obéi. Le public,

étranger aux secrets de la diplomatie impériale, froissé des dernières

défaites, montrait une attitude triste, et surtout malveillante à

l'égard des Français. Les grands en particulier, se rappelant la

mobilité de la politique russe sous Paul, commençant à croire que

cette mobilité serait la même sous son fils Alexandre, craignaient que

l'intimité avec la France ne présageât bientôt la guerre avec

l'Angleterre, ce qui les alarmait pour leurs revenus, toujours menacés

quand le commerce britannique n'achetait plus leurs produits. Aussi le

général Savary, arrivé à Saint-Pétersbourg peu de temps après la

signature de la paix, y avait-il trouvé l'accueil le plus froid,

excepté auprès de l'empereur Alexandre et de deux ou trois familles

composant la société intime de ce prince. La catastrophe de Vincennes,

que rappelait le général Savary, n'était pas faite assurément pour lui

ramener des coeurs que la politique éloignait; mais la vraie cause de

l'éloignement général était dans le souvenir d'hostilités récentes, de

grandes défaites, sans aucun événement qui pût consoler l'amour-propre

national. L'empereur, parfaitement instruit de cette situation,

cherchait à rendre le séjour de Saint-Pétersbourg supportable,

agréable même au général Savary, le comblait de prévenances,

l'admettait presque tous les jours auprès de lui, l'invitait

fréquemment à sa table, et, dans la crainte des rapports qu'il

pourrait adresser à Napoléon, l'engageait à prendre patience, lui

disant que tout changerait quand les dernières impressions seraient

effacées, et que la France aurait fait quelque chose pour la juste

ambition de la Russie. Il ne savait pas jusqu'à quel point le général

Savary pouvait être initié au secret de Tilsit, et travaillait à le

deviner, pour avoir le plaisir, si le général connaissait ce secret,

de s'entretenir avec lui de ses plus chères préoccupations. L'envoyé

français n'était informé qu'en partie, et avait même l'ordre de

paraître encore moins informé qu'il ne l'était; car Napoléon n'avait

pas voulu que le jeune empereur, s'entretenant sans cesse des objets

qui l'avaient occupé à Tilsit, finît par se confirmer dans ses propres

désirs, et par prendre de simples éventualités pour des réalités

certaines et prochaines. Le général Savary répondait donc avec une

extrême réserve aux insinuations de l'empereur, avec une vive

gratitude à ses aimables prévenances, se montrait content, point

troublé du désagréable accueil de la société russe, et plein de

confiance dans un prompt changement de dispositions. Il avait

d'ailleurs, pour se défendre, suffisamment d'esprit, beaucoup

d'aplomb, et l'immensité de la gloire nationale, qui permettait aux

Français de marcher partout la tête haute.

[En marge: Influence de l'impératrice-mère à Saint-Pétersbourg.]

L'exemple de l'empereur Alexandre, sa volonté fortement exprimée,

avaient ouvert au général Savary quelques-unes des plus importantes

maisons de Saint-Pétersbourg, mais la plupart des grandes familles

continuaient à l'exclure; car Alexandre, maître du pouvoir, ne l'était

cependant pas de la haute société, placée sous une autre influence

que la sienne. Ayant dû à une catastrophe tragique la possession

anticipée du sceptre des czars, ce prince cherchait à dédommager sa

mère, descendue avant le temps au rôle de douairière, en lui laissant

tout l'extérieur du pouvoir suprême. Cette princesse, vertueuse mais

hautaine, se consolait d'avoir perdu avec Paul la moitié de l'empire,

par tout le faste de la représentation impériale, dont son fils

voulait qu'elle fût entourée. Quant à lui, il n'avait point de cour.

N'aimant point l'impératrice son épouse, beauté froide et grave, il se

hâtait après ses repas de sortir de son palais, pour se livrer ou aux

affaires avec les hommes d'État ses confidents, ou à ses plaisirs

auprès d'une dame russe dont il était épris. La cour se réunissait

chez sa mère. C'est là que se faisaient voir les courtisans aimant à

vivre dans la société du souverain, ayant des faveurs à obtenir, ou

des remercîments à adresser pour des faveurs obtenues. Tous venaient

ou solliciter, ou rendre grâce auprès de l'impératrice-mère, comme si

elle eût été l'auteur unique des actes du pouvoir impérial. Alexandre

lui-même s'y montrait avec l'assiduité d'un fils respectueux, soumis,

qui n'aurait pas encore hérité du sceptre paternel. L'impératrice-mère

chérissait tendrement son fils, ne tenait ni ne souffrait aucun propos

qui pût le contrarier, mais donnait cours à ses propres sentiments, en

manifestant à l'égard des Français un éloignement visible. Elle avait

donc accueilli le général Savary avec une froide politesse. Celui-ci

ne s'en était point ému, mais avait adroitement témoigné au fils

qu'aucune de ces circonstances ne lui échappait. Un moment Alexandre,

ne se contenant plus, et craignant que sous ce respect affecté pour sa

mère, un étranger, un aide-de-camp de Napoléon pût ne pas reconnaître

le véritable maître de l'empire, saisit la main du général et lui dit:

Il n'y a de souverain ici que moi. Je respecte ma mère, mais tout le

monde obéira, soyez-en sûr; et en tout cas je rappellerai à qui en

aurait besoin la nature et l'étendue de mon autorité.--Le général

Savary, satisfait d'avoir amené l'empereur à une pareille confidence

en piquant son orgueil impérial, s'arrêta, rassuré sur ses

dispositions, et sur son zèle à maintenir la nouvelle alliance. Du

reste, la cour de l'impératrice-mère se montra bientôt, non pas plus

polie, car elle n'avait jamais cessé de l'être, mais plus

affectueuse.--Attendons, disait sans cesse l'empereur Alexandre au

général Savary, ce que fera l'Angleterre. Sachons quel parti elle va

prendre, alors j'éclaterai, et quand je me serai prononcé, personne ne

résistera.--

On attendait effectivement avec une vive impatience la conduite

qu'allait tenir l'Angleterre. Le traité patent de Tilsit avait été

publié. Chacun voyait bien qu'il ne disait pas tout, et que la

nouvelle intimité avec la France supposait d'autres stipulations

secrètes. Mais enfin, d'après les dispositions patentes de ce traité,

et sans aller au delà, on savait que la Russie servirait de médiatrice

à la France auprès de l'Angleterre, et la France de médiatrice à la

Russie auprès de la Porte. On attendait donc le résultat de cette

double médiation.

[En marge: État de l'Angleterre et situation des partis chez elle.]

Fidèle à ses engagements, l'empereur Alexandre, à peine arrivé à

Saint-Pétersbourg, avait adressé une note au cabinet britannique, pour

lui exprimer le voeu du rétablissement de la paix générale, et lui

offrir sa médiation, dans le but d'amener un rapprochement entre la

France et l'Angleterre. Cette note avait été reçue par l'ambassadeur

britannique à Saint-Pétersbourg, et par le ministre des affaires

étrangères à Londres, avec une froideur qui ne laissait pas beaucoup

d'espérance d'accommodement. Les nouveaux ministres anglais, en effet,

médiocres disciples de M. Pitt, n'étaient guère enclins à la paix.

Leur origine, leurs relations de parti, leur avénement au ministère,

peuvent seuls expliquer la politique qu'ils adoptèrent en cette

circonstance décisive.

On se souvient sans doute que, lorsque M. Pitt rentra en 1806 dans les

conseils de Georges III, après avoir soutenu en commun avec M. Fox une

lutte fort vive contre le ministère Addington, il avait eu ou la

faiblesse, ou l'infidélité, d'y rentrer sans M. Fox d'une part, sans

ses amis les plus anciens de l'autre, tels que MM. Grenville et

Windham. Il était revenu aux affaires avec des hommes nouveaux, qui

avaient peu d'importance politique alors, MM. Canning et Castlereagh.

Cette conduite envers ses amis anciens ou récents, l'avait beaucoup

affaibli dans le parlement, et avait rendu son second ministère peu

brillant. La bataille d'Austerlitz l'avait rendu mortel. À peine M.

Pitt était-il mort, que ses faibles collègues, MM. Canning et

Castlereagh, s'étaient crus incapables de tenir tête à des hommes

tels que MM. Grenville et Windham, vieux collègues délaissés de M.

Pitt, et M. Fox, son illustre et constant rival. Ils s'étaient retirés

devant eux en toute hâte, et on avait vu MM. Grenville et Windham

rentrer au ministère avec M. Fox. Le sage M. Addington, sous le nom de

lord Sydmouth, le célèbre M. Grey, sous le nom de lord Howick,

faisaient partie de ce cabinet, qui était une double transaction entre

les personnes et entre les opinions. M. Sheridan lui-même s'y était

associé en devenant trésorier de la marine. La réapparition de M. Fox

au pouvoir, aussi courte que l'avait été celle de M. Pitt, et terminée

de même par sa mort, n'avait pas assez duré, comme nous l'avons dit

ailleurs, pour amener le rétablissement de la paix. Après les inutiles

négociations de lord Yarmouth et de lord Lauderdale à Paris, Napoléon

avait envahi la Prusse et la Pologne. Le ministère qu'on appelait

Fox-Grenville s'était maintenu après la mort de M. Fox, grâce aux

hommes puissants dont il était encore composé, et au système de

transaction qu'il avait continué de suivre. À l'intérieur on ménageait

les catholiques, à l'extérieur on soutenait la guerre, mais avec une

sorte de prudence, en donnant des subsides aux puissances

continentales, et en ne risquant les troupes anglaises que dans des

expéditions d'un avantage démontré pour la Grande-Bretagne. Les

anciens collègues de M. Pitt, fondus avec les anciens amis de M. Fox,

affectaient de ne plus faire à la France une guerre de principes, mais

d'intérêt. Ils négligeaient ce qui pouvait rappeler la croisade contre

la révolution française, et s'occupaient exclusivement d'étendre dans

toutes les mers les conquêtes de l'Angleterre. Pressés par la Prusse

et la Russie d'envoyer des troupes sur le continent, soit à Stralsund,

soit à Dantzig, pour opérer une diversion sur les derrières de

Napoléon, ils avaient toujours différé, tantôt sous le prétexte de

l'Irlande, qui exigeait des troupes pour la garder, tantôt sous le

prétexte de la flottille de Boulogne, qui n'avait pas cessé d'être

armée, et, pendant ce temps, ils avaient fait des expéditions

lointaines et conçues dans le seul intérêt de l'Angleterre. Ainsi, ils

avaient pris le cap de Bonne-Espérance sur les Hollandais. Du cap de

Bonne-Espérance, ils s'étaient reportés sur les bords de la Plata, et

avaient essayé un coup de main contre Montevideo et Buenos-Ayres.

L'inertie du gouvernement espagnol et la lâcheté de ses commandants

avaient permis aux Anglais de pénétrer dans Buenos-Ayres, et de

s'emparer de cette métropole de l'Amérique du Sud. Mais un Français,

M. de Liniers, passé depuis la guerre d'Amérique au service d'Espagne,

avait rallié les troupes et la population espagnoles, et avait chassé

les Anglais de Buenos-Ayres, après leur avoir imposé une capitulation

affligeante pour leur gloire. À Montevideo également, après être

entrés et sortis, les Anglais avaient été obligés de s'éloigner de la

ville, et ils occupaient quelques îles à l'embouchure de la Plata. La

Méditerranée était devenue aussi le théâtre de leurs expéditions

ambitieuses. Ils avaient, on s'en souvient, forcé les Dardanelles,

sans résultat pour eux, et fait en Égypte une descente, qui, après un

échec devant Rosette et Alexandrie, avait été suivie de leur retraite.

À toutes ces entreprises, les Anglais avaient gagné le Cap, l'île de

Curaçao, et l'animadversion de leurs alliés, qui se disaient

abandonnés.

[En marge: Dissentiment survenu entre Georges III et le ministère

Grenville.]

[En marge: Retraite du ministère Grenville.]

[En marge: Avénement du ministère Canning et Castlereagh.]

Telle était la situation du ministère Grenville lorsque, en mars 1807,

une question se présenta inopinément, qui mit les principes modérés de

ce ministère en opposition avec les principes religieux du vieux

Georges III. Une fois déjà ce prince dévot avait poussé l'entêtement

contre les catholiques d'Irlande jusqu'à se séparer de M. Pitt, plutôt

que d'accorder un commencement d'émancipation. La même cause devait le

séparer des collègues et successeurs de M. Pitt. Les Irlandais

servaient bien dans l'armée anglaise, et dans un moment où la lutte

avec la France prenait un nouveau caractère d'acharnement, il était

politique de satisfaire ces braves militaires, en leur permettant

d'arriver aux mêmes grades que les officiers anglais, et de rattacher

ainsi les catholiques à la couronne d'Angleterre par un premier acte

de justice. Une loi avait donc été projetée en ce sens par le

ministère, et, grâce à l'obscurité de cette loi, obscurité calculée de

la part des ministres qui l'avaient rédigée, Georges III, la

comprenant mal, avait consenti à ce qu'elle fût présentée. Mais à

peine l'avait-elle été que les ennemis du cabinet, qui n'étaient

autres que les personnages secondaires dont M. Pitt s'était entouré

lors de son dernier ministère, avaient par des intrigues secrètes

éveillé les scrupules du vieux roi, et fait parvenir jusqu'à lui des

explications qui donnaient à la loi une gravité dont il ne s'était pas

douté d'abord. Georges III avait alors voulu qu'elle fût retirée.

Lord Grenville, lord Howick (M. Grey), s'étaient résignés avec peine

à cette démarche humiliante, en déclarant au roi que les concessions

qu'on refusait actuellement aux Irlandais, il faudrait les leur

accorder un peu plus tard; à quoi Georges III avait répliqué en

exigeant qu'on lui promît de ne plus rien proposer de semblable à

l'avenir. Devant cette royale exigence, MM. Grenville, Grey, et leurs

collègues s'étaient retirés en mars 1807. Le faible personnel

ministériel qui avait entouré M. Pitt était alors rentré au ministère,

sous la présidence du vieux duc de Portland, ancien whig, qui n'avait

plus aucune signification politique à cause de son grand âge, et qui

n'était appelé que pour conserver au nouveau cabinet quelque apparence

de la politique de transaction. MM. Canning, Castlereagh, Perceval,

membres principaux de ce ministère, étaient poursuivis à juste titre

de la qualification de complaisants du roi, profitant des faiblesses

royales pour se substituer aux hommes les plus considérables et les

plus capables de l'Angleterre. De violentes discussions dans les deux

Chambres les ayant constitués presque en minorité, ils avaient osé

menacer le parlement de dissolution, et avaient fini par le dissoudre,

forts qu'ils étaient de l'appui de Georges III. Les élections avaient

eu lieu en juin 1807, au cri d'_À bas les papistes!_ cri qui trouve

toujours beaucoup d'échos en Angleterre. Secondés par le fanatisme

populaire, qui allait jusqu'à croire que le Pape venait de débarquer

en Irlande, des ministres sans considération, défenseurs d'une

détestable cause, avaient obtenu une majorité considérable. Tels

étaient les hommes qui gouvernaient en ce moment l'Angleterre.

[En marge: Nouvelle politique du ministère Canning-Castlereagh.]

Ces nouveaux venus, à qui la fortune destinait plus tard l'honneur,

qu'ils n'avaient pas mérité, de recueillir le fruit des efforts de M.

Pitt, voulaient naturellement se distinguer de leurs prédécesseurs,

et, ces prédécesseurs ayant cherché à tempérer la politique de M.

Pitt, ils devaient, eux, chercher à l'exagérer. Ils avaient d'abord

pris l'engagement, qu'on leur avait fort amèrement reproché, de ne

rien proposer au roi pour les catholiques; et, quant à la politique

extérieure, ils affectaient un grand zèle pour les alliés de

l'Angleterre, indignement abandonnés, disaient-ils, par MM. Grenville,

Windham, Grey.

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 08 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 12 / 50 段