Quand les gouvernements veulent se mêler des oeuvres de l'esprit

humain, c'est avec cette grandeur qu'ils doivent le faire; et

d'ailleurs, à cette manière de distribuer la gloire par une décision

de l'autorité publique, Napoléon ajoutait une munificence dont nous

avons déjà cité de nombreux exemples, et le plus fécond de tous les

encouragements, l'approbation du génie. Dans d'autres séances il

entendit M. Cuvier faisant un rapport sur la marche des sciences, M.

Dacier sur celle des recherches historiques, et successivement les

représentants de toutes les classes sur les objets qui les

concernaient. Dans le désir de donner aux arts du dessin une marque

non moins éclatante d'attention, il se rendit lui-même avec

l'Impératrice et une partie de sa cour dans l'atelier du peintre

David, afin d'y voir le tableau du Couronnement, et lui adressa après

l'avoir vu les paroles les plus flatteuses.

[En marge: Fête du 15 août.]

Telles étaient les occupations de Napoléon après son retour de Tilsit;

tel est aussi le spectacle que la France présentait sous son règne,

soit par l'effet des circonstances, soit par l'influence personnelle

qu'il exerçait sur elle. La plupart des résolutions qu'il venait de

prendre ne pouvaient se passer du concours du pouvoir législatif. Il y

avait plus d'une année qu'il ne l'avait assemblé, et il était

impatient de le réunir, autant pour lui présenter les lois de

finances, le Code de commerce, les lois relatives aux travaux publics,

que pour faire devant les corps de l'État une manifestation

européenne. Il avait résolu d'ouvrir la session du Corps Législatif le

16 août, lendemain du 15, destiné à célébrer la Saint-Napoléon. Le 15

fut pour Paris, et pour toute la France, un véritable jour de fête. On

était tout plein encore de la joie que la paix avait causée; car,

signée à Tilsit le 8 juillet, connue à Paris le 15, il y avait un mois

à peine qu'on en jouissait. À cette joie de la paix continentale, se

joignait l'espérance de la paix maritime. La présence de Napoléon à

Paris avait déjà exercé son influence ordinaire. Un mouvement nouveau

se communiquait partout. L'argent abondait. Les riches que Napoléon

venait de faire construisaient des hôtels élégants, et commandaient

pour les orner des ameublements somptueux. Leurs femmes répandaient

l'or à pleines mains chez les marchands de luxe. On annonçait un long

séjour à Fontainebleau, où toute la haute société de Paris serait

conviée, et où l'on donnerait les fêtes dont l'hiver avait été privé.

Enfin la gloire nationale, qui touchait vivement les coeurs,

contribuait aussi à toutes ces joies, en les relevant. La soirée du 15

août fut éblouissante comme une belle journée. La population entière

de Paris était le soir sous les fenêtres du palais, ivre

d'enthousiasme, et demandant à voir le souverain glorieux qui avait

versé tant de biens, réels ou apparents, sur la France, et qui l'avait

surtout rendue si grande. Il faut reconnaître, pour l'honneur de la

nature humaine, que ce qui l'attire le plus c'est la gloire. Napoléon

n'eût pas été empereur et roi, qu'on aurait voulu voir dans sa

personne le plus grand homme des temps modernes. Il parut plusieurs

fois, tenant l'Impératrice par la main, à peine discerné au milieu

d'un groupe brillant, mais salué et applaudi comme s'il avait été

aperçu distinctement. Il voulut lui-même être témoin de plus près de

cet enthousiasme populaire, et sortit déguisé avec son fidèle Duroc

pour se promener dans le jardin des Tuileries. À la faveur de la nuit

et de son déguisement, il put jouir des sentiments qu'il inspirait,

sans être reconnu, et il entendit au milieu de tous les groupes son

nom prononcé avec reconnaissance et amour. Il s'arrêta dans le jardin

pour écouter un jeune enfant, qui criait _vive l'Empereur_ avec

transport. Il saisit ce jeune enfant dans ses bras, lui demanda

pourquoi il criait ainsi, et en obtint pour réponse que son père et sa

mère lui enseignaient à aimer et à bénir l'Empereur. C'étaient des

Bretons, qui, obligés de fuir les horreurs de la guerre civile,

avaient trouvé à Paris le repos et l'aisance dans un modeste emploi.

Napoléon s'entretint avec eux, et ils ne surent que le lendemain, par

une marque de faveur, devant quel témoin puissant s'était épanchée la

naïveté de leurs sentiments.

[En marge: Convocation du Corps Législatif.]

Le jour suivant, 16, Napoléon se rendit au Corps Législatif, entouré

de ses maréchaux, suivi par un peuple immense, et trouva le Conseil

d'État, le Tribunat réunis aux membres du Corps Législatif. M. de

Talleyrand, en qualité de vice-grand-électeur, présenta au serment les

membres récemment élus du Corps Législatif; et puis l'Empereur, d'une

voix claire et pénétrante, prononça le discours suivant:

«Messieurs les députés des départements au Corps Législatif, messieurs

les Tribuns et les membres de mon Conseil d'État,

»Depuis votre dernière session, de nouvelles guerres, de nouveaux

triomphes, de nouveaux traités de paix ont changé la face de l'Europe

politique.

»Si la maison de Brandebourg, qui, la première, se conjura contre

notre indépendance, règne encore, elle le doit à la sincère amitié que

m'a inspirée le puissant empereur du Nord.

»Un prince français régnera sur l'Elbe: il saura concilier les

intérêts de ses nouveaux sujets avec ses premiers et ses plus sacrés

devoirs.

»La maison de Saxe a recouvré, après cinquante ans, l'indépendance

qu'elle avait perdue.

»Les peuples du duché de Varsovie, de la ville de Dantzig, ont

recouvré leur patrie et leurs droits.

»Toutes les nations se réjouissent d'un commun accord de voir

l'influence malfaisante que l'Angleterre exerçait sur le continent,

détruite sans retour.

»La France est unie aux peuples de l'Allemagne par les lois de la

Confédération du Rhin; à ceux des Espagnes, de la Hollande, de la

Suisse et des Italies, par les lois de notre système fédératif. Nos

nouveaux rapports avec la Russie sont cimentés par l'estime

réciproque de ces deux grandes nations.

»Dans tout ce que j'ai fait, j'ai eu uniquement en vue le bonheur de

mes peuples, plus cher à mes yeux que ma propre gloire.

»Je désire la paix maritime. Aucun ressentiment n'influera jamais sur

mes déterminations. Je n'en saurais avoir contre une nation, jouet et

victime des partis qui la déchirent, et trompée sur la situation de

ses affaires, comme sur celle de ses voisins.

»Mais quelle que soit l'issue que les décrets de la Providence aient

assignée à la guerre maritime, mes peuples me trouveront toujours le

même, et je trouverai toujours mes peuples dignes de moi.

»Français, votre conduite dans ces derniers temps où votre Empereur

était éloigné de plus de cinq cents lieues, a augmenté mon estime et

l'opinion que j'avais conçue de votre caractère. Je me suis senti fier

d'être le premier parmi vous. Si, pendant ces dix mois d'absence et de

périls, j'ai été présent à votre pensée, les marques d'amour que vous

m'avez données ont excité constamment mes plus vives émotions. Toutes

mes sollicitudes, tout ce qui pouvait avoir rapport même à la

conservation de ma personne, ne me touchaient que par l'intérêt que

vous y portiez, et par l'importance dont elles pouvaient être pour vos

futures destinées. Vous êtes un bon et grand peuple.

»J'ai médité différentes dispositions pour simplifier et perfectionner

nos institutions.

»La nation a éprouvé les plus heureux effets de l'établissement de la

Légion-d'Honneur. J'ai créé différents titres impériaux pour donner un

nouvel éclat aux principaux de mes sujets, pour honorer d'éclatants

services par d'éclatantes récompenses, et aussi pour empêcher le

retour de tout titre féodal, incompatible avec nos constitutions.

»Les comptes de mes ministres des finances et du trésor public vous

feront connaître l'état prospère de nos finances. Mes peuples

éprouveront une considérable décharge sur la contribution foncière.

»Mon ministre de l'intérieur vous fera connaître les travaux qui ont

été commencés ou finis; mais ce qui reste à faire est bien plus

important encore; car je veux que dans toutes les parties de mon

Empire, même dans le plus petit hameau, l'aisance des citoyens et la

valeur des terres se trouvent augmentées par l'effet du système

général d'amélioration que j'ai conçu.

»Messieurs les députés des départements au Corps Législatif, votre

assistance me sera nécessaire pour arriver à ce grand résultat, et

j'ai le droit d'y compter constamment.»

Ce discours fut écouté avec une vive émotion et applaudi avec

transport. Napoléon rentra aux Tuileries accompagné de la même foule,

salué des mêmes cris.

Le lendemain et les jours suivants, furent apportées les différentes

lois qui fixaient le budget de 1807 à 720 millions en recettes et en

dépenses; qui demandaient pour 1808 de simples crédits provisoires,

conformément à l'usage du temps; qui pour cette même année 1808

restituaient au pays 20 millions sur la contribution foncière[12]; qui

réglaient le concours des départements aux grands travaux d'utilité

générale, instituaient une Cour des comptes, et devaient enfin

composer le Code de commerce. Au Sénat étaient réservées les mesures

concernant l'institution des nouveaux titres, l'épuration de la

magistrature, la réunion du Tribunat au Corps Législatif. Après la

présentation de toutes ces lois vint l'exposé de la situation de

l'Empire par le ministre de l'intérieur. Quand ce ministre dans un

tableau, dont Napoléon avait fourni le fond et presque la forme, eut

achevé de peindre l'état florissant de la France, les progrès de son

industrie et de son commerce, l'impulsion donnée à tous les travaux,

la construction simultanée de canaux, de routes, de ponts, de

monuments publics sur toute la surface du territoire, la régularité,

l'ordre, l'abondance régnant dans les finances, les efforts déployés

pour répandre l'instruction, pour étendre à toutes les communes le

bienfait du culte, enfin tant de créations utiles, dont une guerre de

géants n'avait pas interrompu le cours, dont elle avait même procuré

les moyens, grâce aux tributs levés sur les rois vaincus, M, de

Fontanes, président du Corps Législatif, répondit par le discours

suivant, qu'il avait pu écrire d'avance, car les sentiments qui s'y

trouvaient exprimés remplissaient toutes les âmes.

[Note 12: J'ai dit ailleurs 15 millions: c'était néanmoins 20

millions, mais les nouveaux centimes imposés pour le concours des

départements aux travaux publics réduisaient ces 20 millions à 15.]

«Monsieur le ministre de l'intérieur, messieurs les conseillers

d'État,

»Le tableau que vous avez mis sous nos yeux semble offrir l'image d'un

de ces rois pacifiques uniquement occupés de l'administration

intérieure au milieu de leurs États; et cependant tous ces travaux

utiles, tous ces sages projets qui doivent les perfectionner encore,

furent ordonnés et conçus au milieu du bruit des armes, aux derniers

confins de la Prusse conquise, et sur les frontières de la Russie

menacée. S'il est vrai qu'à cinq cents lieues de la capitale, parmi

les soins et les fatigues de la guerre, un héros prépara tant de

bienfaits, combien va-t-il les accroître en revenant au milieu de

nous! Le bonheur public l'occupera tout entier, et sa gloire en sera

plus touchante.

»Nous sommes loin de refuser à l'héroïsme les hommages qu'il obtint

dans tous les temps. La philosophie outragea plus d'une fois

l'enthousiasme militaire, osons ici le venger.

»La guerre, cette maladie ancienne, et malheureusement nécessaire, qui

travailla toutes les sociétés; ce fléau, dont il est si facile de

déplorer les effets et si difficile d'extirper la cause, la guerre

elle-même n'est pas sans utilité pour les nations. Elle rend une

nouvelle énergie aux vieilles sociétés, elle rapproche de grands

peuples long-temps ennemis, qui apprennent à s'estimer sur le champ de

bataille; elle remue et féconde les esprits par des spectacles

extraordinaires; elle instruit surtout le siècle et l'avenir, quand

elle produit un de ces génies rares faits pour tout changer.

»Mais pour que la guerre ait de tels avantages, il ne faut pas qu elle

soit trop prolongée, ou des maux irréparables en sont la suite. Les

champs et les ateliers se dépeuplent, les écoles où se forment

l'esprit et les moeurs sont abandonnées, la barbarie s'approche, et

les générations ravagées dans leur fleur voient périr avec elles les

espérances du genre humain.

»Le Corps Législatif et le peuple français bénissent le grand prince

qui finit la guerre avant qu'elle ait pu nous faire éprouver d'aussi

désastreuses influences, et lorsqu'elle nous porte au contraire tant

de nouveaux moyens de force, de richesses, et de population. La

guerre, qui épuise tout, a renouvelé nos finances et nos armées. Les

peuples vaincus nous donnent des subsides, et la France trouve des

soldats dignes d'elle chez les peuples alliés.

»Nos yeux ont vu les plus grandes choses. Quelques années ont suffi

pour renouveler la face du monde. Un homme a parcouru l'Europe en

ôtant et en donnant des diadèmes. Il déplace, il resserre, il étend à

son choix les frontières des empires: tout est entraîné par son

ascendant. Eh bien! cet homme couvert de tant de gloire nous promet

plus encore: paisible et désarmé, il prouvera que cette force

invincible qui renverse en courant les trônes et les empires, est

au-dessous de cette sagesse vraiment royale, qui les conserve par la

paix, les enrichit par l'agriculture et l'industrie, les décore par

les chefs-d'oeuvre des arts, et les fonde éternellement sur le double

appui de la morale et des lois.»

[En marge: Mariage du prince Jérôme Bonaparte avec la princesse

Catherine de Wurtemberg.]

Les travaux du Corps Législatif commencèrent immédiatement, et se

poursuivirent avec le calme et la célérité, naturels dans des

discussions qui n'étaient que de pure forme; car l'examen sérieux des

lois proposées avait eu lieu ailleurs, c'est-à-dire dans les

conférences entre le Tribunat et le Conseil d'État. Durant cette

courte session, qui le retenait à Paris et différait son départ pour

Fontainebleau, Napoléon célébra le mariage de la princesse Catherine

de Wurtemberg avec son frère Jérôme. Cette jeune princesse, douée des

plus nobles qualités, belle et imposante de sa personne, fière comme

son père, mais douce et dévouée à tous ses devoirs, et destinée à être

un jour le modèle des épouses dans le malheur, arriva au château du

Raincy près de Paris, le 20 août, un peu troublée de la situation qui

l'attendait, dans une cour dont personne en Europe ne niait l'éclat,

la puissance, mais qu'on peignait comme le séjour de la force brutale,

et dans laquelle ne devait l'accompagner aucun des serviteurs qui

l'avaient entourée dès son enfance. Napoléon la reçut le 24 sur la

première marche de l'escalier des Tuileries. Elle allait s'incliner

devant lui, mais il la recueillit dans ses bras, et la présenta

ensuite à l'Impératrice, à toute sa cour, et aux députés du nouveau

royaume de Westphalie, convoqués à Paris pour assister à cette union.

Le lendemain les deux jeunes époux furent civilement unis par

l'archichancelier Cambacérès, et le surlendemain ils reçurent dans la

chapelle des Tuileries la bénédiction nuptiale du prince primat, qui,

toujours aussi attaché à l'Empereur par goût et par reconnaissance,

était venu consacrer lui-même la nouvelle royauté allemande, fondée

au nord de la Confédération, dont il était le chancelier et le

président.

[En marge: Constitution du nouveau royaume de Westphalie.]

Les fêtes célébrées à l'occasion de ce mariage durèrent plusieurs

jours, et pendant ce temps Napoléon prépara le départ des nouveaux

époux pour la Westphalie. Leur royaume, composé principalement des

États du grand-duc de Hesse, détrôné à cause de ses perfidies, devait

avoir Cassel pour capitale. Il comprenait, outre la Hesse électorale,

la Westphalie, et les provinces détachées de la Prusse à la gauche de

l'Elbe. Magdebourg en était la principale forteresse. Il avait encore

l'espérance de s'enrichir d'une partie du Hanovre. Le titre de royaume

de Westphalie convenait à sa situation géographique, à son étendue, à

son rôle dans la Confédération du Rhin. Il avait de plus une sorte de

grandeur, et ne rappelait pas, comme aurait fait celui de royaume de

Hesse, la dépossession d'une grande famille allemande. Napoléon avait

chargé trois conseillers d'État, MM. Siméon, Beugnot et Jollivet,

d'aller, sous le titre de régence provisoire, commencer l'organisation

administrative de ce royaume, de manière que le prince Jérôme trouvât

en arrivant une sorte de gouvernement institué, et après son arrivée

de sages conseillers capables de guider son inexpérience. Napoléon le

fit partir ensuite avec les instructions qui suivent:

[En marge: Instructions données au prince Jérôme.]

«Mon frère, je pense que vous devez vous rendre à Stuttgard, comme

vous y avez été invité par le roi de Wurtemberg. De là vous vous

rendrez à Cassel, avec toute la pompe dont les espérances de vos

peuples les porteront à vous environner. Vous convoquerez les députés

des villes, les ministres de toutes les religions, les députés des

États actuellement existants, en faisant en sorte qu'il y ait moitié

non-nobles et moitié nobles; et devant cette assemblée ainsi composée

vous recevrez la constitution et prêterez serment de la maintenir, et

immédiatement après vous recevrez le serment de ces députés de vos

peuples. Les trois membres de la régence seront chargés de vous faire

la remise du pays. Ils formeront un conseil privé qui restera près de

vous tant que vous en aurez besoin. Ne nommez d'abord que la moitié de

vos conseillers d'État; ce nombre sera suffisant pour commencer le

travail. Ayez soin que la majorité soit composée de non-nobles,

toutefois sans que personne s'aperçoive de cette habituelle

surveillance à maintenir en majorité le tiers état dans tous les

emplois. J'en excepte quelques places de cour, auxquelles, par suite

des mêmes principes, il faut appeler les plus grands noms. Mais que

dans vos ministères, dans vos conseils, s'il est possible dans vos

cours d'appel, dans vos administrations, la plus grande partie des

personnes que vous emploierez ne soient pas nobles. Cette conduite ira

au coeur de la Germanie, et affligera peut-être l'autre classe; mais

n'y faites pas attention. Il suffit de ne porter aucune affectation

dans cette conduite. Ayez soin de ne jamais entamer de discussions, ni

de faire comprendre que vous attachez tant d'importance à relever le

tiers état. Le principe avoué est de choisir les talents partout où

il y en a. Je vous ai tracé là les principes généraux de votre

conduite. J'ai donné l'ordre au major-général de vous remettre le

commandement des troupes françaises qui sont dans votre royaume.

Souvenez-vous que vous êtes Français, protégez-les, et veillez à ce

qu'ils n'essuient aucun tort. Peu à peu, et à mesure qu'ils ne seront

plus nécessaires, vous renverrez les gouverneurs et les commandants

d'armes. Mon opinion est que vous ne vous pressiez pas, et que vous

écoutiez avec prudence et circonspection les plaintes des villes qui

ne songent qu'à se défaire des embarras qu'occasionne la guerre.

Souvenez-vous que l'armée est restée six mois en Bavière, et que ce

bon peuple a supporté cette charge avec patience. Avant le mois de

janvier vous devez avoir divisé votre royaume en départements, y avoir

établi des préfets, et commencé votre administration. Ce qui m'importe

surtout, c'est que vous ne différiez en rien l'établissement du Code

Napoléon. La constitution l'établit irrévocablement au 1er janvier. Si

vous en retardiez la mise en vigueur, cela deviendrait une question de

droit public; car, si des successions venaient à s'ouvrir, vous seriez

embarrassé par mille réclamations. On ne manquera pas de faire des

objections, opposez-y une ferme volonté. Les membres de la régence,

qui ne sont pas de l'avis de ce qui a été fait en France pendant la

révolution, feront des représentations; répondez-leur que cela ne les

regarde pas. Mais aidez-vous de leurs lumières et de leur expérience;

vous pourrez en tirer un grand parti. Écrivez-moi surtout

très-souvent... Vous trouverez ci-joint la constitution de votre

royaume. Cette constitution renferme les conditions auxquelles je

renonce à tous mes droits de conquête, et à mes droits acquis sur

votre pays. Vous devez la suivre fidèlement. Le bonheur de vos peuples

m'importe, non-seulement par l'influence qu'il peut avoir sur votre

gloire et la mienne, mais aussi sous le point de vue du système

général de l'Europe. N'écoutez point ceux qui vous disent que vos

peuples, accoutumés à la servitude, recevront avec ingratitude vos

bienfaits. On est plus éclairé dans le royaume de Westphalie qu'on ne

voudrait vous le persuader, et votre trône ne sera véritablement fondé

que sur la confiance et l'amour de la population. Ce que désirent avec

impatience les peuples d'Allemagne, c'est que les individus qui ne

sont point nobles, et qui ont des talents, aient un égal droit à votre

considération et aux emplois; c'est que toute espèce de servage et de

liens intermédiaires entre le souverain et la dernière classe du

peuple soit entièrement abolie. Les bienfaits du Code Napoléon, la

publicité des procédures, l'établissement des jurys, seront autant de

caractères distinctifs de votre monarchie; et, s'il faut vous dire ma

pensée tout entière, je compte plus sur leurs effets pour l'extension

et l'affermissement de cette monarchie, que sur le résultat des plus

grandes victoires. Il faut que vos peuples jouissent d'une liberté,

d'une égalité, d'un bien-être inconnus aux autres peuples de la

Germanie, et que ce gouvernement libéral produise d'une manière ou

d'autre les changements les plus salutaires au système de la

Confédération, et à la puissance de votre monarchie. Cette manière de

gouverner sera une barrière plus puissante pour vous séparer de la

Prusse que l'Elbe, que les places fortes, et que la protection de la

France. Quel peuple voudra retourner sous le gouvernement arbitraire

prussien, quand il aura goûté les bienfaits d'une administration sage

et libérale? Les peuples d'Allemagne, ceux de France, d'Italie,

d'Espagne, désirent l'égalité et veulent des idées libérales. Voilà

bien des années que je mène les affaires de l'Europe, et j'ai eu lieu

de me convaincre que le bourdonnement des privilégiés était contraire

à l'opinion générale. Soyez roi constitutionnel. Quand la raison et

les lumières de votre siècle ne suffiraient pas, dans votre position

la bonne politique vous l'ordonnerait...»

[En marge: Sept. 1807.]

La session du Corps Législatif, bien qu'il y eût beaucoup de projets à

convertir en lois, ne pouvait être longue, grâce, comme nous l'avons

déjà dit, aux conférences préalables qui rendaient la discussion

publique à peu près inutile et de pur apparat. La seconde moitié du

mois d'août et la première moitié de septembre y suffirent. Les

travaux de cette session terminés, le sénatus-consulte qui supprimait

le Tribunat, et en transférait les attributions et le personnel au

Corps Législatif, fut porté aux deux assemblées. Il était accompagné

d'un discours où l'on rendait hommage aux travaux et aux services du

corps supprimé. Le président de ce corps, en recevant cette

communication, prononça de son côté un discours pour remercier le

souverain qui reconnaissait les mérites des membres du Tribunat, et

leur ouvrait à tous une nouvelle carrière. Après ces vaines

formalités, la session fut close, et le caractère légal se trouva

imprimé aux dernières oeuvres du gouvernement impérial.

[En marge: Séjour de la cour impériale à Fontainebleau.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 08 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 11 / 50 段