Ces dispositions arrêtées, Napoléon distribua entre ses compagnons

d'armes une partie des trésors amassés par son génie. En attendant qu'il

eût décerné à Lannes, Masséna, Davout, Berthier, Ney et autres, les

titres qu'il se proposait d'emprunter aux grands événements du règne, il

voulut assurer tout de suite leur opulence. Il leur donna des terres

situées en Pologne, en Allemagne, en Italie, avec faculté de les

revendre, pour en placer la valeur en France, plus des sommes en argent

comptant pour acheter et meubler des hôtels. Ce n'était là qu'un premier

don, car ces dotations furent plus tard doublées, triplées, quadruplées

même pour quelques-uns. Le maréchal Lannes reçut 328 mille francs de

revenu, et un million en argent; le maréchal Davout, 410 mille francs de

revenu, et 300 mille francs en argent; le maréchal Masséna, 183 mille

francs de revenu, et 200 mille francs en argent (il fut plus tard l'un

des mieux dotés); le major général Berthier, 405 mille francs de revenu,

et 500 mille francs en argent; le maréchal Ney, 229 mille francs de

revenu, et 300 mille francs en argent; le maréchal Mortier, 198 mille

francs de revenu, et 200 mille francs en argent; le maréchal Augereau,

172 mille francs de revenu, et 200 mille francs en argent; le maréchal

Soult, 305 mille francs de revenu, et 300 mille francs en argent; le

maréchal Bernadotte, 291 mille francs de revenu, et 200 mille francs en

argent. Les généraux Sébastiani, Victor, Rapp, Junot, Bertrand,

Lemarois, Caulaincourt, Savary, Mouton, Moncey, Friant, Saint-Hilaire,

Oudinot, Lauriston, Gudin, Marchand, Marmont, Dupont, Legrand, Suchet,

Lariboisière, Loison, Reille, Nansouty, Songis, Chasseloup et autres,

reçurent les uns 150, les autres 100, 80, 50 mille francs de revenu, et

presque tous 100 mille francs en argent. Les hommes civils eurent aussi

leur part de ces largesses. L'archichancelier Cambacérès et

l'architrésorier Lebrun obtinrent chacun 200 mille francs de revenu. MM.

Mollien, Fouché, Decrès, Gaudin, Daru en obtinrent chacun 40 ou 50

mille. Tous, civils et militaires, n'étaient encore que provisoirement

dotés par ces dons magnifiques, et l'étaient en Pologne, en Westphalie,

en Hanovre, ce qui devait les intéresser au maintien de la grandeur de

l'Empire. Napoléon s'était réservé en Pologne 20 millions de domaines,

en Hanovre 30, en Westphalie un capital représenté par 5 à 6 millions de

revenu, indépendamment de 30 millions en capital, et de 1,250 mille

francs de rente en Italie, déjà réservés dans l'année 1805. Il avait

donc de quoi enrichir les braves qui le servaient, et de quoi réaliser

les belles paroles qu'il avait adressées à plusieurs d'entre eux: «Ne

pillez pas; je vous donnerai plus que vous ne prendriez, et ce que je

vous donnerai, amassé par ma prévoyance, ne coûtera rien ni à votre

honneur, ni aux peuples que nous avons vaincus.»--Et il avait raison,

car les domaines qu'il distribuait étaient des domaines impériaux en

Italie, royaux ou grand-ducaux en Prusse, en Hanovre, en Westphalie.

Mais ces domaines acquis par la victoire pouvaient être perdus par la

défaite, et, heureusement pour eux, ceux qu'il dotait si magnifiquement

devaient pour la plupart recevoir en France, sur des rentes ou des

canaux, d'autres dotations moins exposées au hasard des événements que

des terres situées à l'étranger.

Les généraux français ne furent pas les seuls à participer à ces

largesses, car les généraux polonais Zayonscheck et Dombrowski, vieux

serviteurs de la France, obtinrent chacun un million.

Après les généraux, les officiers et les soldats reçurent aussi des

marques de sa libéralité. Napoléon fit payer à tous, outre la solde

arriérée, des gratifications considérables, afin de leur procurer

sur-le-champ quelques plaisirs qu'ils avaient bien mérités. Dix-huit

millions furent distribués sous cette forme, dont six millions pour

les officiers, douze pour les soldats. Les blessés avaient triple

part. Ceux qui avaient été assez heureux pour assister aux quatre

grandes batailles de la dernière guerre, Austerlitz, Iéna, Eylau,

Friedland, obtenaient le double des autres. À ces gratifications du

moment il fut ajouté des dotations permanentes de 500 francs pour les

soldats amputés, et de mille, 2 mille, 4 mille, 5 mille, 10 mille en

faveur des militaires qui s'étaient distingués, depuis le grade de

sous-officier jusqu'à celui de colonel. Pour les officiers comme pour

les généraux, ce ne fut là qu'une première rémunération, suivie

postérieurement d'autres plus considérables, et indépendante des

traitements de la Légion d'honneur, ainsi que des pensions de retraite

légalement dues à la fin de la carrière militaire.

Ce glorieux vainqueur voulait donc que tout le monde participât à sa

prospérité comme à sa gloire. Quant à lui, simple, économe, magnifique

seulement pour les autres, réprimant le moindre détournement des

deniers publics, impitoyable pour toute dépense qui ne lui semblait

pas nécessaire dans son palais ou dans l'État, il n'était prodigue que

dans de nobles vues, et pour tout ce qui avait servi la grandeur de la

France ou la sienne. Les détracteurs de sa gloire et de la nôtre ont

prétendu qu'il avait, en spoliant les vaincus, en assouvissant

l'avidité des soldats, pris chez les uns le moyen d'exalter la

bravoure des autres. Il faut laisser de telles calomnies à l'étranger,

ou aux partis associés aux passions de l'étranger. Ces trésors étaient

pris non sur les peuples, mais sur les empereurs, rois, princes,

couvents, conjurés contre la France depuis 1792. Quant aux peuples

vaincus, ils étaient ménagés autant que la guerre permet de le faire,

beaucoup plus qu'ils ne l'avaient été dans aucun temps et dans aucun

pays, beaucoup plus que nous ne l'avons été nous-mêmes. Et quant à ces

héroïques soldats, dont on dit que Napoléon excitait la bravoure avec

de l'argent, ils ne se doutaient pas plus, en courant à Austerlitz, à

Iéna, à Eylau, à Friedland, qu'ils rencontreraient la fortune sur leur

chemin, qu'ils ne s'en doutaient en courant à Marengo, à Rivoli, et

plus anciennement à Valmy ou à Jemmapes. Après avoir en 1792 volé à la

défense de leur pays, ils s'élançaient maintenant à la gloire,

entraînés par la passion des grandes choses, passion que la révolution

française avait fait naître en eux, et que Napoléon avait exaltée au

plus haut degré. Si au lendemain d'un long dévouement à braver le

froid, la faim, la mort, ils trouvaient le bien-être, c'était une

surprise de la fortune, dont ils jouissaient ainsi qu'un soldat jouit

d'un peu d'or trouvé sur un champ de bataille; et ces satisfactions

qu'on leur avait ménagées, ils étaient prêts à les quitter de nouveau,

pour répandre encore cette vie qu'ils ne regardaient pas comme à eux,

et dont ils se hâtaient d'user comme d'un prêt que leur faisait

Napoléon, en attendant qu'il leur en demandât le sacrifice.

[En marge: Loi sur les pensions civiles.]

Napoléon prit d'autres mesures aussi sages qu'elles étaient humaines.

Selon son habitude à chaque intervalle de paix, il ordonna coup sur

coup plusieurs revues de l'armée, pour faire sortir des rangs les

soldats fatigués ou mutilés, et ne rendant plus d'autre service que

celui de stimuler les jeunes soldats par leurs récits militaires. Il

faisait régler leur pension, et occuper leur place dans les rangs par

des conscrits, répétant sans cesse que le trésor de l'armée était

assez riche pour payer tous les vieux services, mais que le budget de

l'État ne l'était pas assez pour payer des soldats qui ne pouvaient

plus servir activement. Songeant aux mérites civils non moins qu'aux

mérites militaires, il exigea et obtint une modification à la loi des

pensions civiles, loi qui depuis 1789 avait autant varié sous

l'influence du caprice populaire, que les récompenses variaient avant

cette époque sous l'influence du caprice royal. Du temps de

l'Assemblée constituante on avait adopté pour limite la plus élevée de

toute pension civile, 10 mille francs, du temps de la Convention 3

mille, du temps du Consulat 6 mille. Napoléon voulut que ce terme fût

fixé à 20 mille, se réservant de n'en approcher, et de ne l'atteindre,

qu'en faveur de services éclatants. C'est la mort de M. Portalis,

laissant une veuve sans fortune, qui lui inspira cette pensée, peu

dangereuse pour les finances d'un État, et utile pour le développement

des talents. Il accorda une pension de 6 mille francs, et une somme de

24 mille francs, à mademoiselle Dillon, soeur du premier officier

égorgé dans nos désordres populaires. La mère de l'Impératrice, madame

de La Pagerie, étant morte à la Martinique, il fit affranchir les

nègres et les négresses qui l'avaient servie, doter une jeune fille

qui l'avait soignée, placer en un mot dans l'aisance tous ceux qui

avaient eu l'honneur d'approcher d'elle.

[En marge: Augmentation du nombre des cures de campagne.]

L'Église, comme tous les serviteurs de l'État, eut part à cette

munificence du conquérant. Sur la proposition du prince Cambacérès,

qui avait administré temporairement les cultes, pendant l'intervalle

écoulé entre la mort de M. Portalis et la nomination de M. Bigot de

Préameneu, il établit que le nombre des succursales serait porté de 24

à 30 mille, afin d'étendre le bienfait du culte à toutes les communes

de l'Empire. S'apercevant en outre que la carrière du sacerdoce était

moins recherchée qu'autrefois, il accorda 2,400 bourses pour les

petits séminaires. Il voulait faire savoir à l'Église que s'il avait

avec son chef quelques différends de nature purement temporelle, il

était sous le rapport spirituel toujours aussi disposé à la servir et

à la protéger. Dans ce moment il s'occupait, en exécution de la loi de

1806, qui l'autorisait à créer une université, de la fondation de ce

grand établissement. Mais cette pensée n'était pas mûre encore, ni

chez lui ni autour de lui. Pour le présent il se contenta d'augmenter

le nombre des bourses dans les lycées.

[En marge: Le Code civil appelé Code Napoléon.]

[En marge: Propagation du Code Napoléon dans tous les pays dépendant

de l'Empire.]

Tandis qu'il songeait tant aux autres, il se prêta cependant à une

mesure qui semblait n'intéresser que sa gloire personnelle. Il

consentit, d'après un voeu que l'attachement sincère chez les uns,

l'adulation chez les autres, avaient provoqué, à changer le titre du

Code civil, et à l'appeler Code Napoléon. Assurément si jamais titre

fut mérité, c'était celui-là, car ce code était autant l'oeuvre de

Napoléon que les victoires d'Austerlitz et d'Iéna. À Austerlitz, à

Iéna, il avait eu des soldats qui lui prêtaient leurs bras, comme dans

la rédaction de ce code il avait eu des jurisconsultes qui lui

prêtaient leur savoir; mais c'est à la force de sa volonté, à la

sûreté de son jugement, qu'était dû l'achèvement de ce grand ouvrage.

Et si Justinien, qui, suivant une expression de l'exposé des motifs,

_combattait par ses généraux, pensait par ses ministres_, avait pu

donner son nom au code des lois romaines, Napoléon avait bien plus le

droit de donner le sien au code des lois françaises. D'ailleurs le nom

d'un grand homme protége de bonnes lois, autant que de bonnes lois

protégent la mémoire d'un grand homme. Rien donc n'était plus juste

que cette mesure, et elle fut imaginée, proposée, accueillie par tout

ce qui prenait part au gouvernement, presque sans laisser à Napoléon

la peine de la désirer et de la demander. En même temps Napoléon

écrivait à ses frères et aux princes placés sous son influence, pour

les engager à introduire dans leurs États ce code de la justice et de

l'égalité civile. Il en avait prescrit l'adoption dans toute

l'Italie. Il enjoignit à son frère Louis de l'adopter en Hollande, à

son frère Jérôme de l'adopter en Westphalie. Il invita le roi de Saxe,

grand-duc de Varsovie, à le mettre en vigueur dans la Pologne

restaurée. Déjà on l'étudiait en Allemagne, et, malgré la répugnance

que cette contrée devait alors éprouver pour tout ce qui venait de

France, tous les coeurs chez elle étaient attirés par l'équité d'un

code qui, outre sa précision, sa clarté, sa conséquence, avait

l'avantage de rétablir la justice dans la famille, et d'y faire cesser

la tyrannie féodale. À Hambourg le Code civil avait été réclamé par le

voeu de la population. Il venait d'être mis en pratique à Dantzig. On

annonçait qu'il en serait ainsi à Brème, et dans les villes

anséatiques. Le prince primat dans sa principauté de Francfort, le roi

de Bavière dans sa monarchie agrandie, l'avaient mis à l'étude, pour

l'introduire dans les esprits avant de l'introduire dans les usages.

Le grand-duc de Bade venait de l'admettre pour son duché. C'est ainsi

que la France dédommageait l'humanité du sang versé pendant la guerre,

et compensait un peu de mal fait à la génération présente, par un bien

immense assuré aux générations futures.

[En marge: État des lettres, des sciences et des arts pendant le règne

de Napoléon.]

Tous les genres de gloire seraient par la Providence dispensés à une

nation, que cette nation aurait de vifs regrets à concevoir si la

gloire des lettres, des sciences, des arts, lui était refusée; et, si

les Romains n'avaient eu que le mérite de vaincre le monde, de le

civiliser après l'avoir vaincu, de lui donner des lois immortelles,

qui, adaptées à nos moeurs, vivent encore dans nos codes; s'ils

n'avaient eu que cet éminent mérite, s'ils n'avaient compté parmi

leurs grands hommes Horace, Virgile, Cicéron, Tacite, n'ayant rien

fait pour charmer l'humanité, après avoir tant fait pour la dominer,

ils laisseraient aux Grecs l'honneur d'en être les délices, et ils

occuperaient dans l'histoire de l'esprit humain une place inférieure à

celle de ce petit peuple. Mais le génie du gouvernement et de la

guerre n'exista jamais sans le génie des lettres, des arts et des

sciences, parce qu'il est impossible d'agir sans penser, et de penser

sans parler, écrire et peindre.

La France, qui a répandu tant de sang généreux sur tous les champs de

bataille de l'Europe, la France a eu aussi cette double gloire; et

tandis qu'elle remportait les victoires des Dunes, de Rocroy, elle

créait _le Cid_ et _Athalie_; elle avait Condé, et Bossuet pour

célébrer Condé. Napoléon, dans son immense désir d'être grand, mais de

l'être avec la France et par la France, aurait voulu aussi qu'elle eût

sous son gouvernement toutes les couronnes, celles de l'intelligence

comme celles de la force, et ne renonçait pas à produire des

littérateurs, des savants, des peintres, comme il produisait des

héros. Mais la volonté peut tout chez les hommes, excepté de changer

les temps, et les temps peuvent plus sur le génie des nations que

toute la volonté des gouvernements. Charlemagne, si grand qu'il fût,

si épris qu'il se montrât des plus nobles études, ne parvint pas à

féconder un siècle barbare. Louis XIV, en aimant le génie, quelquefois

sans le comprendre, quelquefois même en le maltraitant, n'eut qu'à le

laisser faire pour avoir autour de lui le plus beau spectacle que

l'esprit humain ait jamais donné, car jamais il n'enfanta des oeuvres

si grandes et si parfaites. Napoléon aurait eu le temps, qui lui a

manqué par sa faute, qu'il n'aurait pas rendu à la nation française la

jeunesse d'esprit qui produit _le Cid_ et _Athalie_, et certainement

lui aurait refusé la liberté qui crée les Cicéron et les Salluste

quand elle existe, les Tacite quand elle a cessé d'exister.

[En marge: État des sciences.]

La France de 1789 à 1814, éminente dans les sciences, croyant l'être

dans les arts du dessin, ne se flattait pas même de l'être dans les

lettres. Dans les sciences trois savants illustres, par leurs vastes

et nobles travaux, assuraient à leur époque une gloire durable. M.

Lagrange, en poussant au delà de ses anciennes limites la science

algébrique, donnait au calcul abstrait une nouvelle puissance. M. de

Laplace, appliquant cette puissance à l'univers, exécutait la seule

chose qui, après Galilée, Descartes, Kepler, Copernic et Newton,

restât à accomplir: c'était de calculer avec une précision encore

inconnue les mouvements des corps célestes, et de présenter dans son

sublime ensemble le système du monde. Enfin M. Cuvier, appliquant

l'observation froide et patiente aux débris dont notre planète est

couverte, étudiant, comparant entre eux les cadavres des animaux et

des plantes enfouis sous le sol, retrouvait la succession des temps

dans celle des êtres, et, en créant l'ingénieuse science de

l'_anatomie comparée_, rendait positive cette belle histoire de la

terre, que Buffon avait conjecturée par un effort de génie, et laissée

conjecturale, faute de faits suffisamment observés à l'époque où il

vivait.

[En marge: État des arts.]

Dans les arts du dessin, une réaction estimable par l'intention

s'était opérée contre les goûts du dix-huitième siècle. Durant ce

siècle efféminé et philosophe, Boucher, le peintre adoré de la

Régence, avait d'une main légère tracé sur la toile de licencieuses

courtisanes, remarquables non par la beauté, mais par une certaine

grâce lascive. Greuze, plus honnêtement inspiré, leur avait opposé des

vierges charmantes, peintes avec un pinceau fin et suave. Mais l'art

abaissé par Boucher n'avait pas été relevé par Greuze à la dignité de

style que Poussin, à défaut de génie, avait su lui conserver. Il n'est

permis qu'une fois et qu'à une nation de montrer au monde le génie de

Michel-Ange et de Raphaël, mais toutes, quand elles pratiquent les

arts, doivent aspirer au moins à la correction, à la noblesse du

dessin, et peuvent y arriver par de sévères études. C'est ce que

venait d'accomplir le célèbre peintre David. Dégoûté du caractère de

l'art au temps de sa jeunesse, il était accouru à Rome, s'y était

épris de la beauté touchante, pittoresque et sublime des maîtres

italiens, et, sa passion pour le beau s'exaltant peu à peu, il était

remonté des Italiens du quinzième siècle aux anciens eux-mêmes, et, au

lieu des courtisanes de Boucher, ou des pudiques jeunes filles de

Greuze, il avait tracé sur la toile des statues antiques, élégantes

mais roides, privées de vie, même de couleur, et, en acquérant un

meilleur style de dessin, avait perdu la facilité et l'éclat de

pinceau, qui distinguaient encore Boucher et Greuze. C'était une école

d'imitation, grave, noble, et sans génie. Un peintre toutefois, M.

Gros, échappait à l'imitation des bas-reliefs antiques en peignant

des batailles. Dessinant mal, composant médiocrement, mais excité par

le spectacle du temps, et entraîné par une sorte de fougue naturelle,

il jetait sur la toile des images, qui vivront probablement par une

certaine force d'exécution et un certain éclat de couleur. C'est le

style qui assure la durée des oeuvres de l'esprit, c'est l'exécution

qui assure celle des oeuvres de l'art, parce qu'elle est, non pas le

seul, mais le plus élevé, mais le plus constant des signes de

l'inspiration. Un autre peintre, M. Prudhon, en imitant Corrège par un

goût naturel pour la grâce, se donnait quelques apparences

d'originalité dans un temps où, si l'on ne peignait des Brutus et des

Léonidas, il fallait peindre des grenadiers de la garde impériale.

Mais ni M. Gros, ni M. Prudhon, auxquels l'âge suivant a rendu plus de

justice, n'inspiraient autant d'enthousiasme que MM. David, Girodet,

Gérard. La France croyait presque avoir en eux les égaux des grands

maîtres d'Italie. Singulière et honorable illusion d'une nation éprise

de tous les genres de gloire, aspirant à les posséder tous, et

applaudissant même la médiocrité, dans l'espérance de faire naître le

génie!

[En marge: État des lettres.]

Dans les lettres la France était plus loin encore de la vraie

supériorité. Mais, juge exquis en cette matière, elle ne s'abusait

point. Une sorte d'inertie peu ordinaire s'était emparée alors du

génie national. On avait vu au dix-septième siècle la France, parée de

tout l'éclat de la jeunesse et de la gloire, exceller au plus haut

point dans la représentation tragique des passions de l'homme, et dans

la représentation comique de ses travers, illustrer la chaire, par

une éloquence grave, forte, sublime, inconnue au monde, qui ne l'avait

jamais entendue, qui ne l'entendra plus. On l'avait vue dans le

dix-huitième siècle, changeant soudainement de goût, d'esprit, de

croyance, abandonner l'art pour la polémique, attaquer l'autel, le

trône, toutes les institutions sociales, et produire une littérature

nouvelle, acrimonieuse, véhémente, immortelle aussi, quoique moins

belle que la littérature qui s'attache à la peinture du coeur humain.

On l'avait vue ainsi varier à l'infini les productions de son esprit,

et ne jamais tarir, comme cette fontaine où les anciens faisaient

abreuver le génie, et qui versait sur le monde un flot perpétuel.

Mais, tout à coup, après une révolution immense, la plus humaine par

le but, la plus terrible par les moyens, la plus vaste par ses

conséquences, l'esprit français, qui l'avait voulue, appelée et

produite, se montrait surpris, troublé, épouvanté de son oeuvre, et

pour ainsi dire épuisé. La littérature française, à la suite de la

révolution de 1789, malgré l'influence de Napoléon, demeurait nulle et

sans inspiration. La tragédie, déjà bien déchue, même lorsque Voltaire

peignait dans _Zaïre_ les combats de la religion et de l'amour, se

traînait, demandant tantôt à la Grèce, tantôt à l'Angleterre, tantôt à

Sophocle, tantôt à Shakspeare, des inspirations, qu'il vaut mieux

attendre de la nature, qui ne viennent pas quand on les cherche, car

le génie vraiment inspiré n'a pas besoin d'excitation étrangère. Sa

propre plénitude lui suffit. M. Chénier imitait, en un style noble et

pur, la tragédie grecque; M. Ducis, en un style incorrect et

touchant, la tragédie anglaise. La comédie, dont M. Picard était alors

en France le continuateur le plus renommé, peignait, sans profondeur,

mais avec quelque gaieté, des caractères indécis, les grands

caractères ayant été tracés pour jamais par Molière, et par un ou deux

de ses disciples. La chaire avait perdu son autorité; la tribune était

muette. Il n'y avait d'autre éloquence que celle de M. Regnault,

exposant en un style brillant et facile les menues affaires du temps,

et celle de M. de Fontanes, exprimant quelquefois à la tête des corps

de l'État, et en un style correct, élégant et noble, grand de la

grandeur des événements plus que de celle de l'écrivain, l'admiration

de la France pour les prodiges du règne impérial. L'histoire enfin

manquait de liberté, manquait d'expérience, et n'avait pas encore

contracté ce goût de recherches qui l'a distinguée depuis.

La littérature française ne retrouvait une originalité véritable, une

éloquence touchante, que lorsque M. de Chateaubriand, célébrant les

temps d'autrefois, s'adressait, comme nous l'avons dit ailleurs, à

cette mélancolie vraie du coeur humain, qui regrette toujours le passé

quel qu'il soit, même le moins regrettable, uniquement parce qu'il

n'est plus. Cependant le siècle avait un écrivain immortel, immortel

comme César: c'était le souverain lui-même, grand écrivain, parce

qu'il était grand esprit, orateur inspiré dans ses proclamations,

chantre de ses propres exploits dans ses bulletins, démonstrateur

puissant dans une multitude de notes émanées de lui, d'articles

insérés au _Moniteur_, de lettres écrites à ses agents, qui, sans

doute, paraîtront un jour, et qui surprendront le monde autant que

l'ont surpris ses actions. Coloré quand il peignait, clair, précis,

véhément, impérieux quand il démontrait, il était toujours simple

comme le comportait le rôle sérieux qu'il tenait de la Providence,

mais quelquefois un peu déclamateur, par un reste d'habitude,

particulière à tous les enfants de la révolution française. Singulière

destinée de cet homme prodigieux, d'être le plus grand écrivain de son

temps, tandis qu'il en était le plus grand capitaine, le plus grand

législateur, le plus grand administrateur! La nation lui ayant, dans

un jour de fatigue, abandonné le soin de vouloir, d'ordonner, de

penser pour tous, lui avait en quelque sorte, par le même privilége,

concédé le don de parler, d'écrire mieux que tous.

[En marge: Rapports demandés aux diverses classes de l'Institut sur

chaque branche des connaissances humaines.]

Déjà à cette époque, dans cette agitation inquiète d'une littérature

vieillie, qui cherche partout des inspirations, une double tendance

littéraire se faisait remarquer. Les uns voulaient remonter au

dix-septième siècle et à l'antiquité, comme à la source de toute

beauté; les autres voulaient demander à l'Angleterre, à l'Allemagne,

le secret d'émotions plus fortes: tristes efforts de l'esprit

d'imitation, qui change d'objet sans arriver à l'originalité qui lui

est refusée! Napoléon, par goût naturel pour le beau pur, et par un

instinct de nationalité, repoussait ces tentatives nouvelles,

préconisait Racine, Bossuet, Molière, les anciens avec eux, et

s'attachait à faire fleurir les études classiques dans l'Université.

Enfin, cherchant à agir fortement sur l'esprit public, il imagina un

moyen, à son avis le plus efficace de produire de bons ouvrages,

c'était de bien donner la réputation, de la donner justement,

grandement, avec autorité. Dans un pays libre, des milliers

d'écrivains voués à la critique, éclairés ou ignorants, justes ou

passionnés, honnêtes ou vils, discutent les oeuvres de l'esprit, et

puis, après un vain bruit, sont remplacés par le temps, qui prononce

de la manière à la fois la plus douce et la plus sûre, en ne parlant

plus de certaines oeuvres, en parlant encore de certaines autres. Mais

la liberté de discussion, Napoléon, en l'accordant pour les lettres,

n'était pas même résolu pour elles à la souffrir tout entière; et

quant au temps, il était trop impatient pour en attendre les

décisions. Il imagina donc de demander à chaque classe de l'Institut

des rapports approfondis sur la marche des lettres, des sciences et

des arts depuis 1789, en signalant les tendances bonnes ou mauvaises,

les oeuvres distinguées ou médiocres, en distribuant la louange et le

blâme avec une rigoureuse impartialité. Les rapports devaient être

délibérés par chacune des classes, pour qu'ils eussent l'autorité d'un

arrêt, présentés par l'un des hommes éminents de l'époque, et lus

devant l'Empereur au milieu du Conseil d'État, jugeant ainsi du haut

du trône, encourageant par cette attention solennelle les oeuvres de

l'esprit français.

En conséquence, M. Chénier vint faire devant Napoléon, et dans une

séance du Conseil d'État, un rapport simple, ferme, élevé, sur la

marche des lettres depuis 1789. Napoléon, après cette lecture,

répondit à M. Chénier par ces belles paroles:

«Messieurs les députés de la seconde classe de l'Institut,

»Si la langue française est devenue une langue universelle, c'est aux

hommes de génie qui ont siégé, ou qui siégent parmi vous, que nous en

sommes redevables.

»J'attache du prix au succès de vos travaux; ils tendent à éclairer

mes peuples, et sont nécessaires à la gloire de ma couronne.

»J'ai entendu avec satisfaction le compte que vous venez de me rendre.

»Vous pouvez compter sur ma protection.»

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 08 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 10 / 50 段