après avoir fait voter dans une courte session, outre le budget, les
mesures législatives dont il avait besoin pour l'exécution de ses
plans, de donner avant l'hiver quelques jours à l'Italie, voulant
apporter, à elle aussi, le bienfait de ses regards créateurs. Il se
proposait de résoudre à son retour les questions restées sans
solution, pour qu'au printemps les travaux pussent commencer dans tout
l'Empire. Il ordonna donc au ministre de l'intérieur de soumettre
toutes ces idées à un examen approfondi, afin de les réaliser le plus
promptement possible. «Si nous ne nous hâtons, lui disait-il, nous
mourrons avant d'avoir vu la navigation ouverte sur ces trois grands
canaux. Des guerres, des gens ineptes arriveront, et ces canaux
resteront sans être achevés! Tout est possible en France, dans ce
moment où l'on a plutôt besoin de chercher des placements d'argent que
de l'argent... J'ai des fonds destinés à récompenser les généraux et
les officiers de la grande armée. Ces fonds peuvent leur être donnés
aussi bien en actions sur les canaux qu'en rentes sur l'État ou en
argent... Je serais obligé de leur donner de l'argent, si quelque
chose comme cela n'était promptement établi... J'ai fait consister la
gloire de mon règne à changer la face du territoire de mon Empire.
L'exécution de ces grands travaux publics est aussi nécessaire à
l'intérêt de mes peuples qu'à ma propre satisfaction.»--
De plus, Napoléon tenait beaucoup à l'extinction de la mendicité.
Pour arriver à l'abolir il voulait créer des maisons départementales,
dans lesquelles on fournirait aux mendiants du travail et du pain, et
dans lesquelles aussi on les enfermerait de force lorsqu'on les
trouverait demandant l'aumône sur les places publiques ou sur les
grandes routes. Il exigeait qu'on ouvrît avant peu des maisons de ce
genre, dans tous les départements.--«J'attache, écrivait-il dans la
même lettre au ministre de l'intérieur, une grande importance et une
grande idée de gloire à détruire la mendicité. Les fonds ne manquent
pas, mais il me semble que tout marche lentement; et cependant les
années s'écoulent! Il ne faut point passer sur cette terre sans y
laisser des traces qui recommandent notre mémoire à la postérité. Je
vais faire une absence d'un mois. Faites en sorte qu'à mon retour vous
soyez prêt sur toutes ces questions, que vous les ayez examinées en
détail, afin que je puisse, par un décret général, porter le dernier
coup à la mendicité. Il faut qu'avant le 15 décembre vous ayez trouvé,
sur les quarts de réserve et sur les fonds des communes, les
ressources nécessaires à l'entretien de soixante ou cent maisons pour
l'extirpation de la mendicité, que les lieux où elles seront placées
soient désignés, et le règlement général mûri. N'allez pas me demander
encore des trois ou quatre mois pour obtenir des renseignements. Vous
avez de jeunes auditeurs, des préfets intelligents, des ingénieurs des
ponts-et-chaussées instruits; faites courir tout cela, et ne vous
endormez point dans le travail ordinaire des bureaux.... Les soirées
d'hiver sont longues, remplissez vos portefeuilles, afin que nous
puissions, pendant les soirées de ces trois mois, discuter les moyens
d'arriver à ces grands résultats.»
[En marge: Émission des nouvelles actions de la Banque de France.]
Dans cette ardeur extrême qui le portait à accélérer, à précipiter
même l'accomplissement du bien, il s'occupa également de la Banque de
France, dont il voulait faire l'un des principaux instruments de la
prospérité publique. Il avait exigé en 1806 que ce grand établissement
changeât sa constitution, et prît la forme monarchique, au lieu de la
forme républicaine qu'il avait auparavant, résultat obtenu en lui
donnant un gouverneur, et trois régents nommés par le ministre des
finances. Il avait voulu de plus que le capital de la Banque fût
proportionné au rôle qu'il lui destinait, et qu'au lieu de 45 mille
actions elle en émît 90 mille, ce qui devait porter son capital de 45
à 90 millions. Ces actions n'avaient pas encore été émises, parce que
la Banque craignait de ne pas trouver l'emploi des fonds qui en
proviendraient, depuis surtout que Napoléon avait jugé plus expédient
de faire exécuter le service du Trésor par le Trésor lui-même, et
qu'il avait consacré à ce service une somme de 84 millions, dont plus
de moitié était déjà versée. Le résultat de cette excellente mesure
était cependant de laisser sans emploi les capitaux habitués à se
placer sur les _obligations_ et _bons à vue_. Napoléon était enchanté
de l'embarras qu'il causait ainsi à certains capitalistes; car
c'était, disait-il, mettre dans la nécessité de chercher dans le
commerce, dans l'industrie, dans les grands travaux publics, des
placements que ne leur offraient plus les valeurs du Trésor. La
Banque, qui ordinairement se livrait aussi à l'escompte de ces
valeurs, et qui ne pouvait plus s'en procurer, hésitait à émettre ses
45 mille actions nouvelles. Napoléon la força de les émettre,
promettant de lui fournir bientôt, à elle et à tous les capitalistes,
l'emploi de leur argent, par la multiplication des entreprises de tout
genre. Dans son langage figuré, il disait à la Banque de France: «Avec
le penchant qui existe dans notre pays à tout centraliser à Paris, à y
centraliser les payements comme le gouvernement lui-même, la Banque
doit y devenir le plus grand des agents commerciaux; elle doit être
vraiment digne de son nom de Banque de France, et devenir pour Paris
ce que la Tamise, qui apporte tout à Londres, est pour Londres.» Il
exigea donc l'émission des 45 mille nouvelles actions, qui, du reste,
se placèrent avec avantage, car émises à 1,200 francs (1,000 francs
représentaient le capital de l'action, 200 francs représentaient
d'anciens bénéfices accumulés), elles se négociaient à 1,400 francs.
Les trois effets publics du temps étaient la rente 5 pour cent, les
actions de la Banque, et les rescriptions sur domaines nationaux,
inventées pour liquider l'arriéré. Le 5 pour cent, à l'époque dont il
s'agit (août 1807), se vendait 93 francs, les actions de la Banque
1,425, les rescriptions 92. Le taux de ces dernières était devenu
presque invariable.
[En marge: Baisse de l'intérêt de 5 à 4 pour cent.]
Napoléon demanda que l'intérêt fût réduit à 4 pour cent à la Banque,
mesure qu'elle adopta avec empressement. Il ordonna que l'intérêt des
cautionnements fût réduit, pour les uns de 6 à 5, pour les autres de
5 à 4. Enfin il poussa l'impatience du bien jusqu'à vouloir fixer à 3
et 3-1/2, l'intérêt que la caisse de service allouait aux capitaux.
N'ayant pas besoin d'argent, en versant abondamment à cette caisse, il
soutenait qu'il ne fallait garder que les fonds qui pouvaient se
contenter de cette rémunération, renvoyer les autres au commerce, et
forcer ainsi la baisse de l'intérêt par tous les moyens dont pouvait
disposer le gouvernement. Mais M. Mollien l'arrêta en lui prouvant
qu'un tel résultat était prématuré, car l'argent promis à la caisse
n'était pas entièrement versé, et on avait encore besoin des
ressources qui l'alimentaient ordinairement. Le succès d'une telle
mesure eût été infaillible l'année suivante, si de nouvelles
entreprises au dehors n'étaient venues détourner les capitaux comme
les soldats de la France de leur emploi le meilleur, le plus utile, le
plus sûr.
[En marge: Essor de l'industrie et du commerce en août 1807.]
L'aspect sinon effrayant, du moins triste, que la guerre avait pris
durant l'hiver de 1807, joint aux rigueurs de la saison, à l'absence
de la cour impériale, avait ralenti un moment l'activité des affaires,
particulièrement à Paris. Mais le rétablissement de la paix
continentale, l'espérance de la paix maritime, avaient rendu le plus
vif essor aux imaginations, et de toutes parts on commençait à
fabriquer dans les manufactures, et à faire dans les maisons de
commerce des projets de spéculation qui embrassaient l'étendue entière
du continent. Bien que les produits de la Grande-Bretagne franchissent
encore le littoral européen, par quelques issues ignorées de
Napoléon, néanmoins ils avaient de la peine à pénétrer, et beaucoup
plus encore à circuler. Les fils et les étoffes de coton, qui, grâce
aux lois prohibitives rendues alors en France, avaient été fabriqués
avec bénéfice, en grande quantité, et avec un commencement de
perfection, remplaçaient les produits anglais du même genre, passaient
le Rhin à la suite de nos armées, et se répandaient en Espagne, en
Italie, en Allemagne. Nos soieries, sans rivales dans tous les temps,
remplissaient les marchés de l'Europe, ce qui causait à Lyon une
satisfaction générale. Nos draps, qui avaient l'avantage de la matière
première, depuis que les laines espagnoles manquaient aux Anglais et
surabondaient pour nous, chassaient les draps anglais de toutes les
foires du continent, car ils avaient la supériorité non-seulement de
la qualité, mais de la beauté.
Ce n'étaient pas, au surplus, nos produits seuls qui gagnaient à
l'exclusion des produits anglais. La Saxe, la plus industrieuse des
provinces allemandes, envoyait déjà des charbons par l'Elbe à
Hambourg, des draps fabriqués avec les belles laines saxonnes sur des
marchés où ils n'avaient jamais pénétré, et les métaux de l'Erzgebirge
partout où manquaient les métaux de l'Amérique. Nos fers et les fers
allemands profitaient aussi beaucoup de l'exclusion des fers anglais
et suédois, et se perfectionnaient à vue d'oeil.
Par la puissance de la mode, puissance légère et fantasque, qui
partage avec la sainte puissance de la conscience le privilége
d'échapper au pouvoir, mais qui cependant obéit volontiers à la
gloire, Napoléon s'efforçait de faire prévaloir l'usage des produits
fabriqués avec des matières d'origine continentale. Il voulait qu'on
préférât par exemple la toile et le linon, composés de chanvre et de
lin, à la mousseline fabriquée avec du coton. Il voulait aussi qu'on
préférât la soierie au simple drap, ce qui devait entraîner un retour
vers le luxe de l'ancien régime, vers ce temps où les hommes, au lieu
de se vêtir de la modeste étoffe qu'on appelle le drap noir,
s'habillaient en étoffes aussi riches que celles qui sont employées
aux robes des femmes. Et il encourageait ce retour au luxe, comme le
retour à la noblesse, aux titres, aux dotations, par des raisons à lui
propres, raisons sérieuses, qui le dirigeaient toujours dans les
choses en apparence les plus futiles.
[En marge: Premiers emplois de la vapeur dans l'industrie et la
navigation.]
Sauf nos industries maritimes qu'il cherchait à dédommager de leur
inaction par d'immenses créations navales, nos autres industries
trouvaient donc une cause puissante de développement dans cette
situation extraordinaire que Napoléon avait procurée à la France.
Mais, chose singulière, la plus grande des forces mécaniques, celle de
la vapeur, qui, par sa puissance expansive, anime aujourd'hui
l'industrie humaine tout entière, qui fait mouvoir tant de métiers,
qui pousse tant de bâtiments, qui est, avec la paix, la cause
principale du bien-être des classes inférieures et du luxe des classes
supérieures, la force de la vapeur, échappant seule aux regards de
Napoléon, se développait à côté de lui et sans lui. Ces machines,
dites alors machines à feu, de leur phénomène le plus apparent,
grossièrement construites, consommant une quantité excessive de
combustible, n'étaient employées que sur les houillères, à cause du
bon marché du charbon dans ces sortes d'établissements. La Société
d'encouragement pour l'industrie proposait un prix, afin de
récompenser ceux qui les rendraient d'un usage plus pratique et plus
économique; et, à deux mille lieues de nos rivages, Fulton, peu écouté
de Napoléon en 1803, parce que celui-ci avait besoin pour passer la
mer, non pas d'un moyen à l'essai, mais d'un moyen éprouvé, était allé
faire l'expérience d'un bateau mû par ce qu'on appelait alors la
machine à feu. Il avait exécuté le double trajet de New-York à Albany,
et d'Albany à New-York, en quatre jours, et avait à peine attiré les
regards du monde, dont trente ans plus tard il devait changer la face.
Ce n'est pas la première fois qu'une grande invention due à des génies
secondaires mais spéciaux, a passé à côté de génies supérieurs sans
attirer leur attention. La poudre à canon, qui, en détruisant à la
guerre l'empire de la force physique, contribua si puissamment à une
révolution dans les moeurs européennes, fut non-seulement odieuse à
l'héroïque Bayard, mais inspira le dédain de Machiavel, ce juge si
profond des choses humaines, cet auteur, si admiré par Napoléon, du
traité sur la guerre, et fut considérée par lui comme une invention
éphémère et de nulle conséquence.
[En marge: Préparation du nouveau Code de commerce.]
Pensant qu'une bonne législation est, avec les capitaux et les
débouchés, le plus grand bien qu'on puisse procurer au commerce,
Napoléon avait ordonné à l'archichancelier Cambacérès de faire
préparer un code commercial. Ce code venait effectivement d'être
rédigé. On en avait emprunté le fond aux nations maritimes les plus
célèbres, et la forme simple et analytique à l'esprit français, qui,
plus que jamais, brillait sous ce rapport dans la rédaction des lois,
parce que, conçues sur un plan uniforme et vaste, soigneusement
remaniées dans leur rédaction au Conseil d'État, elles n'étaient
jamais retouchées par le Corps législatif, qui les adoptait ou les
rejetait sans amendement. Ce code, tout préparé au moment du retour de
Napoléon, devait, avec les autres mesures dont nous venons de parler,
être présenté au Corps législatif dans la courte session qui se
préparait.
[En marge: Dotations accordées aux généraux et soldats, ainsi qu'aux
fonctionnaires de l'ordre civil.]
Il était temps que Napoléon accordât enfin à ses glorieux soldats les
récompenses qu'il leur avait promises, et qu'ils avaient si bien
méritées durant les deux dernières campagnes. Mais ce fut dans la
forme même de ces récompenses qu'il fit surtout éclater son génie
organisateur et puissant. Il se serait bien gardé, en effet, de leur
jeter les dépouilles des vaincus, pour qu'ils les dévorassent dans une
orgie. Il voulait avec ce qu'il leur donnerait fonder de grandes
familles, qui entourassent le trône, concourussent à le défendre,
contribuassent à l'éclat de la société française, sans nuire à la
liberté publique, sans entraîner surtout aucune violation des
principes d'égalité proclamés par la révolution française.
L'expérience a prouvé qu'une aristocratie ne nuit point à la liberté
d'un pays, car l'aristocratie anglaise n'a pas moins contribué que les
autres classes de la nation à la liberté de la Grande-Bretagne. La
raison dit encore qu'une aristocratie peut être compatible avec le
principe de l'égalité, à deux conditions: premièrement, que les
membres qui la composent ne jouissent d'aucuns droits particuliers, et
subissent en tout la loi commune; secondement, que les distinctions
purement honorifiques accordées à une classe soient accessibles à tous
les citoyens d'un même État qui les ont achetées par leurs services ou
leurs talents. C'est là ce qu'il y avait de raisonnable dans les voeux
de la révolution française, et c'est là ce que Napoléon entendait
maintenir invariablement. Cependant, à notre avis, dans les sociétés
modernes, où l'envie est soulevée contre les institutions
aristocratiques, ce qu'un gouvernement sensé a de mieux à faire, c'est
de laisser les lois de la nature humaine agir, sans s'en mêler
aucunement. Elles ramènent l'homme libre à Dieu, et, après Dieu, à un
autre culte, celui des ancêtres. Quoi qu'on fasse ou qu'on ne fasse
pas, le grand guerrier, le grand magistrat, le savant illustre,
légueront à leurs descendants une considération qui les fera
distinguer de la foule, et qui leur épargnera, quand ils auront du
mérite, la plus sérieuse des difficultés que rencontre le mérite en ce
monde, celle d'attirer le premier regard du public. Les lois n'ont pas
besoin d'intervenir pour qu'il en soit ainsi; car ce ne sont pas les
lois écrites, c'est la nature qui a produit l'aristocratie de tous les
pays, et surtout celle des républiques. La nature avait créé
l'aristocratie de Venise, bien avant que celle-ci songeât à
s'attribuer par les lois des droits particuliers. C'est une chose
dont il n'y a pas à se mêler, si on y a goût. Le temps fait partout
des aristocraties; il n'y a qu'à s'épargner le ridicule d'en faire
soi-même, et tout au plus à les empêcher de s'arroger des priviléges
exclusifs, ce dont elles ne seront plus tentées à l'avenir.
S'il y avait cependant un souverain dans le monde qui pût échapper au
ridicule ou à l'odieux qu'excite quelquefois l'établissement
d'institutions aristocratiques, c'était celui qui osait et pouvait
rétablir la monarchie le lendemain de la république, la différence des
rangs (non celle des droits), le lendemain d'une brutale égalité; qui
dans sa vaste imagination rêvait une société grande comme son génie et
son âme, et qui avait, pour créer de puissantes familles, des noms
immortels et des trésors; qui pouvait les appeler Rivoli, Castiglione,
Montebello, Elchingen, Awerstaedt, et leur donner jusqu'à un million
de revenu annuel. Il était donc excusable, car il ne voulait pas
violer les vrais principes de la révolution française, et il croyait
au contraire les consacrer d'une manière éclatante, en faisant, à
l'image de sa propre fortune, un duc, un prince, avec un enfant de la
charrue. Une dernière considération enfin se présentait ici pour
désarmer la raison la plus sévère, c'était de se ménager des moyens
innocents et inoffensifs d'exciter et de récompenser les grands
dévouements[11].
[Note 11: Ces lignes ont été écrites en 1846, sous la monarchie. Je
les ai écrites parce que je les ai crues vraies dans tous les temps.
Je ne les changerai donc pas, quoique les temps aient changé.]
[En marge: Statut relatif aux dignités héréditaires.]
Napoléon profita donc de la gloire de Tilsit, et du prestige dont il
était entouré en ce moment, pour accomplir enfin le projet qu'il
méditait depuis long-temps d'instituer une noblesse. Déjà, en 1806,
lorsqu'il avait donné des couronnes à ses frères, à ses soeurs, à son
fils adoptif, des principautés à plusieurs de ses serviteurs, celle de
Ponte-Corvo au maréchal Bernadotte, celle de Bénévent à M. de
Talleyrand, celle de Neufchâtel au major général Berthier, il avait
annoncé qu'un statut postérieur réglerait le système des successions
pour les familles en faveur desquelles seraient créés des
principautés, des duchés, et autres distinctions destinées à être
héréditaires. En conséquence, il établit par un sénatus-consulte que
les titres donnés par lui, ainsi que les revenus accompagnant ces
titres, seraient transmissibles héréditairement, en ligne directe, de
mâle en mâle, contrairement au système de succession admis par le Code
civil. Il établit en outre que les dignitaires de l'Empire, à tous les
degrés, pourraient transmettre à leur fils aîné un titre, qui serait
celui de duc, de comte ou de baron, suivant la dignité du père, à la
condition d'avoir fait preuve d'un certain revenu, dont le tiers au
moins devait demeurer attaché au titre conféré à la descendance. Ces
mêmes personnages avaient aussi le droit de constituer pour leurs fils
puînés des titres, inférieurs toutefois à ceux qui auraient été
accordés aux aînés, et toujours à la condition de prélever sur leur
fortune une part qui serait l'accompagnement héréditaire de ces
titres. Telle fut l'origine des majorats. Les grands dignitaires,
comme le grand électeur, le connétable, l'archichancelier,
l'architrésorier, durent porter le titre d'_altesse_. Leurs fils
aînés durent porter le titre de _ducs_, si leur père avait institué en
leur faveur un majorat de 200 mille livres de rente. Les ministres,
les sénateurs, les conseillers d'État, les présidents du Corps
législatif, les archevêques, furent autorisés à porter le titre de
_comtes_, et à transmettre ce titre à leurs fils ou neveux, sous la
condition d'un majorat de 30 mille livres de rente. Enfin les
présidents des colléges électoraux à vie, les premiers présidents,
procureurs généraux et évêques, les maires des trente-sept bonnes
villes de l'Empire, furent autorisés à porter le titre de _barons_, et
à le transmettre à leurs fils aînés, sous la condition d'un majorat de
15 mille livres de rente. Les simples membres de la Légion d'honneur
purent s'appeler chevaliers, et transmettre ce titre moyennant un
majorat de 3 mille livres de rente. Un autre statut dut déterminer les
conditions auxquelles seraient soumises ces portions de la fortune des
familles, qu'on plaçait ainsi sous un régime exceptionnel.
Ce fut encore le Sénat qui reçut la mission d'imprimer un caractère
légal à cette nouvelle création impériale, au moyen d'un
sénatus-consulte, qui stipulait très-expressément que ces titres ne
conféraient aucun droit particulier, n'emportaient aucune exception à
la loi commune, n'attribuaient aucune exemption des charges ou des
devoirs imposés aux autres citoyens. Il n'y avait d'exceptionnel que
le régime des substitutions imposé aux familles anoblies, lesquelles
acquéraient leur nouvelle grandeur en sacrifiant pour elles-mêmes
l'égalité des partages.
[En marge: Dotations en terres et en argent accordées aux militaires
de tout grade.]