Une seule institution manquait encore pour que l'administration de la

France ne laissât plus rien à désirer. On avait réuni dans la

comptabilité centrale, comme dans un foyer où des rayons lumineux

viennent se concentrer pour répandre plus d'éclat, tous les moyens de

contrôle et de constatation mathématique. Mais cette comptabilité

n'avait qu'une autorité purement administrative. Ses décisions à

l'égard des comptables étaient insuffisantes dans certains cas, pour

les contraindre ou pour les libérer, et, à l'égard du pays, elles

n'avaient d'autre valeur morale que celle d'un témoignage rendu par

les administrateurs du Trésor sur eux-mêmes et sur leurs subordonnés.

Il restait à créer une juridiction plus élevée, c'est-à-dire une

magistrature apurant tous les comptes, déchargeant valablement les

comptables, dégageant leurs personnes et leurs biens hypothéqués à

l'État, affirmant, après un examen fait en dehors des bureaux des

finances, l'exactitude des comptes présentés, et donnant à leur

règlement annuel la forme et la solennité d'un arrêt de cour suprême.

Il fallait enfin créer une Cour des comptes. Napoléon y avait souvent

pensé, et il réalisa au retour de Tilsit cette grande pensée.

[En marge: La nouvelle Cour des comptes instituée sur le modèle fort

amélioré des anciennes Chambres des comptes.]

[En marge: Le jugement des ordonnateurs refusé à la nouvelle Cour des

comptes.]

Il avait existé autrefois en France, sous le titre de Chambres des

comptes, des tribunaux de comptabilité, exerçant sur les comptables

une surveillance active, remplaçant jusqu'à un certain degré celle

qu'une trésorerie mal organisée ne pouvait exercer alors, ayant sur

eux les pouvoirs d'une juridiction criminelle, chargée de poursuivre

les délits de concussion, mais exposée aussi à être dessaisie par un

gouvernement arbitraire, et l'ayant été plus d'une fois quand il

s'agissait de riches comptables, hautement protégés parce qu'ils

avaient été hautement corrupteurs. C'était là un premier modèle qu'il

fallait améliorer, et adapter aux institutions, aux moeurs, à la

régularité des temps nouveaux. Depuis l'abolition en 1789 des Chambres

des comptes, ensevelies avec les parlements dans une ruine commune, il

n'avait existé qu'une commission de comptabilité, indépendante à la

vérité du Trésor, mais privée de caractère, trop peu nombreuse, et

ayant laissé s'arriérer un nombre immense de comptes. Napoléon,

obéissant à son goût pour l'unité, et se conformant au caractère de la

nouvelle administration française, centralisée dans toutes ses

parties, ne voulut qu'une seule Cour des comptes, qui aurait rang égal

au Conseil d'État et à la Cour de cassation, et viendrait

immédiatement après ces deux grands corps. Elle dut juger,

directement, individuellement, et tous les ans, les receveurs généraux

et les payeurs, c'est-à-dire les agents de la recette et de la

dépense. On ne lui attribua aucune action criminelle sur eux, car

c'eût été déplacer les juridictions, mais on lui donna le pouvoir de

les déclarer tous les ans quittes envers l'État pour leur gestion

annuelle, et de libérer leurs biens, c'est-à-dire de décider les

questions d'hypothèque. On la chargea enfin de tenir des cahiers

d'observations sur la fidèle exécution des lois de finances, cahiers

remis chaque année au chef de l'État par le prince architrésorier de

l'Empire. On discuta vivement devant Napoléon, et dans le sein du

Conseil d'État, si la nouvelle Cour des comptes jugerait ou ne

jugerait pas les ordonnateurs, c'est-à-dire si elle se bornerait à

constater que les agents des recettes avaient perçu des deniers

légalement votés, et en avaient rendu un compte fidèle, que les agents

de la dépense avaient acquitté des dépenses légalement autorisées, ou

bien si elle irait jusqu'à décider que les ordonnateurs, c'est-à-dire

les ministres, avaient bien ou mal administré, avaient, par exemple,

bien ou mal acheté les blés destinés à nourrir l'armée, les chevaux

destinés à remonter la cavalerie, qu'ils avaient été, en un mot, ou

n'avaient pas été dispensateurs intelligents, économes et habiles de

la fortune publique. Aller jusque-là, c'était donner à des magistrats,

qui devaient être inamovibles pour être indépendants, le moyen, et

avec le moyen la tentation, d'arrêter la marche du gouvernement

lui-même, en leur permettant de s'élever du jugement des comptes au

jugement des agents suprêmes du pouvoir. Le gouvernement eût abdiqué

son autorité en faveur d'une juridiction inamovible, dès lors

invincible dans ses écarts. Il fut donc résolu que la nouvelle Cour

des comptes ne jugerait que les comptables, jamais les ordonnateurs;

et, pour plus de sûreté, il fut établi que ses décisions, loin d'être

sans appel, pourraient être déférées au Conseil d'État, juridiction

souveraine, à la fois impartiale et imbue de l'esprit de gouvernement,

d'ailleurs amovible, et toujours facile à ramener si elle avait pu

s'égarer.

[En marge: Organisation et composition de la nouvelle Cour.]

Restait à régler l'organisation de la nouvelle Cour. On voulut

proportionner le nombre de ses membres à l'étendue de sa tâche.

D'abord pour que l'examen auquel elle se livrerait fût réel, et ne

devînt pas une simple homologation du travail exécuté dans les bureaux

des finances, on institua, sous le nom de conseillers référendaires,

une première classe de magistrats, n'ayant pas voix délibérative,

aussi nombreux que la multiplicité des comptes l'exigerait, et chargés

de vérifier chacun de ces comptes, les pièces comptables sous les

yeux. Ils devaient soumettre le résultat de leur travail à la haute

magistrature des conseillers-maîtres, qui seuls auraient voix

délibérative, et seraient divisés en trois chambres de sept membres

chacune, six conseillers et un vice-président. Il fut établi que,

suivant la gravité des questions, les trois chambres se réuniraient en

une seule assemblée, sous la présidence d'un premier président, qui,

avec un procureur général, devait être à la tête de la compagnie, lui

donner l'impulsion et la direction. Ce corps respectable, qui a depuis

rendu de si grands services à l'État, devait prendre rang

immédiatement après la Cour de cassation, et recevoir les mêmes

traitements. On lui assigna, dès son début, une tâche difficile, et

qu'il pouvait seul accomplir, c'était d'apurer les comptabilités

arriérées, dont le nombre ne s'élevait pas à moins de 2,300, dont la

date remontait à la création des assignats, et dont la dernière

commission de comptabilité n'avait jamais pu achever l'examen. Cet

examen était difficile, car il fallait distinguer entre les comptables

de bonne foi, qui avaient souffert des variations continuelles du

papier-monnaie, et les comptables frauduleux qui en avaient profité.

Il était non-seulement difficile mais urgent, urgent pour l'État qui

avait à réclamer des valeurs considérables, et pour les familles des

comptables morts ou révoqués, qui avaient à se débarrasser de

l'hypothèque légale mise sur tous leurs biens. La nouvelle Cour reçut

le pouvoir d'arbitrer à l'égard de ces comptabilités arriérées, tandis

que pour les comptes nouveaux elle devait s'en tenir à l'application

rigoureuse des lois. Elle s'acquitta bientôt de cet arbitrage, avec

autant de justice qu'elle en montra depuis dans l'application pure et

simple des lois de finances, dont elle a la garde, comme la Cour de

cassation a la garde des lois civiles et criminelles de notre pays.

[En marge: M. de Marbois tiré de sa disgrâce pour présider la Cour des

comptes.]

Cette institution, qui devait avoir des résultats si utiles et si

durables pour l'administration tout entière, eut encore l'avantage

secondaire de fournir des emplois honorables et lucratifs aux membres

les plus distingués du Tribunat, que Napoléon tenait à placer d'une

manière convenable, car dans ses conceptions tout se liait et

s'enchaînait fortement. Il composa donc la nouvelle Cour des comptes

avec les membres de la commission de comptabilité qui venait d'être

supprimée, et avec les membres du Tribunat qui venait d'être supprimé

également. MM. Jard-Panvilliers, Delpierre, Brière de Surgy, les deux

premiers membres du Tribunat, le troisième membre de la commission de

comptabilité, furent nommés vice-présidents de la nouvelle Cour. M.

Garnier, membre de la commission de comptabilité, en fut nommé

procureur général. Restait à pourvoir à la charge importante de

premier président. C'était le cas de réparer envers un homme

respectable les rigueurs passagères dont il avait été l'objet. Cet

homme était M. de Marbois, destitué en 1806 des fonctions de ministre

du Trésor, pour avoir manqué de finesse et de fermeté dans ses

relations avec les négociants réunis. Napoléon avait eu tort

d'attendre de lui ces qualités, et de le punir parce qu'il ne les

avait pas. Il répara ce tort, en le mettant à sa véritable place,

celle de premier président de la Cour des comptes, car M. de Marbois

était bien plus fait pour être le premier magistrat de la finance que

pour en être l'administrateur actif et avisé.

[En marge: Travaux publics.]

[En marge: Grandes routes.]

[En marge: Ponts.]

À ces soins donnés à la comptabilité de l'Empire, Napoléon ajouta des

soins non moins actifs pour les grands travaux d'utilité générale.

S'occupant de ce sujet avec M. Crétet, ministre de l'intérieur, avec

MM. Regnault et de Montalivet, membres du Conseil d'État, avec les

ministres des finances et du Trésor public, il prit des résolutions

nombreuses, qui avaient pour but, ou d'imprimer une plus grande

activité aux travaux déjà commencés, ou d'en ordonner de nouveaux. Le

rétablissement de la paix, la diminution supposée prochaine des

dépenses publiques, la faculté de puiser dans le trésor de l'armée

soit pour égaler les recettes aux dépenses, soit pour contracter des

emprunts à un taux modique sans recourir au crédit, permettaient à

Napoléon de suivre les inspirations de son génie créateur. Treize

mille quatre cents lieues de grandes routes, formant le vaste réseau

des communications de l'Empire, avaient été ou réparées, ou

entretenues aux frais du Trésor public. Deux routes monumentales,

celles du Simplon et du Mont-Cenis, venaient d'être achevées. Napoléon

fit allouer des fonds pour entreprendre enfin celle du Mont-Genèvre.

Il ouvrit les crédits nécessaires pour tripler les ateliers de la

grande route de Lyon au pied du Mont-Cenis, pour doubler ceux de la

route de Savone à Alexandrie, destinée à relier la Ligurie au Piémont,

pour tripler ceux de la grande route de Mayence à Paris, l'une de

celles auxquelles il attachait le plus d'importance. Il décréta en

outre l'ouverture d'une route non moins utile à ses yeux, celle de

Paris à Wesel. Quatre ponts étaient terminés parmi ceux qui avaient

été antérieurement décrétés. Dix étaient en construction, notamment

ceux de Roanne et de Tours sur la Loire, de Strasbourg sur le Rhin,

d'Avignon sur le Rhône. Il ordonna celui de Sèvres sur la Seine,

l'achèvement sur la même rivière de celui de Saint-Cloud, dont une

partie était en bois, celui de la Scrivia entre Tortone et Alexandrie,

celui enfin de la Gironde devant Bordeaux, qui est devenu l'un des

plus grands monuments de l'Europe.

[En marge: Canaux.]

Les canaux, moyen alors le seul connu de procurer aux transports par

terre la facilité et le bas prix des transports par mer, n'avaient

cessé d'attirer l'attention de Napoléon. Dix grands canaux, destinés à

unir toutes les parties de l'Empire entre elles, l'Escaut avec la

Meuse, la Meuse avec le Rhin[7], le Rhin avec la Saône et le Rhône[8],

l'Escaut avec la Somme, la Somme avec l'Oise et la Seine[9], la Seine

avec la Saône et le Rhône[10], la Seine avec la Loire, la Loire avec

le Cher, la mer au nord de la Bretagne avec la mer au midi, les uns

tellement naturels, tellement anciens qu'ils avaient été projetés,

même entrepris dans les dix-septième et dix-huitième siècles, les

autres entièrement imaginés par Napoléon, tous ou continués ou

commencés par lui, étaient en pleine exécution. Le canal dit _du

Nord_, qui devait mettre en communication l'Escaut et la Meuse, la

Meuse et le Rhin, et affranchir les Pays-Bas de la Hollande, conçu par

Napoléon, possible pour lui seul, à cause de la réunion à la France

des pays traversés par ce canal, était définitivement résolu et tracé.

Les travaux récemment adjugés commençaient à s'exécuter. Le percement

de Saint-Quentin, difficulté principale du canal qui devait réunir

l'Escaut à la Somme, la Somme à la Seine, était terminé, et promettait

la prompte ouverture de la navigation de Paris à Anvers. Le canal de

l'Ourcq, achevé aux quatre cinquièmes, allait apporter à Paris les

eaux de la Marne. En attendant, les eaux de la Beuvronne pouvant

arriver jusqu'au bassin de la Villette, Napoléon voulut les introduire

tout de suite dans les quartiers Saint-Denis et Saint-Martin. Le canal

de Bourgogne, voeu et création du dix-huitième siècle, avait été

abandonné depuis long-temps. Napoléon avait fait continuer la partie

de Dijon à Saint-Jean-de-Losne. Sur vingt-deux écluses dont se

composait cette partie, onze, exécutées sous son règne, venaient

d'être terminées. La navigation allait donc devenir possible de Dijon

à la Saône. De l'Yonne à Tonnerre il fallait dix-huit écluses, et on y

travaillait. Mais le point important de l'oeuvre consistait à franchir

les faîtes qui séparent le bassin de la Seine de celui de la Saône.

Jusqu'ici les moyens proposés paraissaient insuffisants. Napoléon

ordonna de reprendre d'abord par des études, et le plus tôt possible

par des travaux sur le sol, cette grande ligne de navigation. Après

avoir fait un examen des difficultés que présentait le canal du Rhône

au Rhin, qu'il avait fort à coeur d'exécuter, et auquel il avait

permis qu'on donnât son nom, il lui assigna de nouveaux fonds. Le

canal de Beaucaire était achevé. Il fit examiner la situation de celui

du Midi, gloire éternelle de Riquet, se proposant de le continuer

jusqu'à Bordeaux. Il fit reprendre celui du Berry, tendant à prolonger

la navigation du Cher, depuis Montluçon jusqu'à la Loire. Il ordonna

de nouveaux travaux sur celui de La Rochelle, indispensable à ce grand

établissement maritime, et sur ceux d'Ille-et-Rance, du Blavet, de

Nantes à Brest, destinés à percer dans tous les sens, à rendre

navigable dans toutes les directions, la péninsule de Bretagne, et à

faciliter les approvisionnements de nos grands ports militaires.

[Note 7: Canal du Nord.]

[Note 8: Canal Napoléon, depuis canal du Rhône au Rhin.]

[Note 9: Canal de Saint-Quentin.]

[Note 10: Canal de Bourgogne.]

[En marge: Amélioration du cours des rivières.]

[En marge: Places fortes.]

À cette navigation artificielle des canaux il pensait avec raison que

devait s'ajouter la navigation naturelle des fleuves et rivières, et

que pour cela il en fallait améliorer le cours. Il ordonna d'étudier

dix-huit rivières, sur lesquelles du reste certains travaux étaient

déjà entrepris. Toujours conséquent dans ses conceptions, il passa des

canaux et des fleuves aux ports. Il consacra de nouveaux fonds à celui

de Savone, qui était l'un des aboutissants de la route d'Alexandrie.

On sait quelles merveilles s'accomplissaient à Anvers, où de vastes

bassins, creusés comme par enchantement, contenaient déjà des

vaisseaux à trois ponts, qu'ils avaient reçus des chantiers établis

dans l'enceinte de cette grande ville, et qu'ils transmettaient par

l'Escaut à Flessingue. En arrangement avec la Hollande pour se faire

céder Flessingue, Napoléon y ordonna des travaux, afin de rendre

l'entrée, la sortie, le mouillage de ce port plus faciles, et d'y

mettre les flottes à l'abri de l'ennemi. À Dunkerque, à Calais, il

alloua des fonds pour allonger les jetées. À Cherbourg, la grande

jetée destinée à former un port était sortie de l'eau, et avait été

couronnée par une batterie, dite _batterie Napoléon_. La continuation

de cette superbe entreprise, oeuvre de Louis XVI, reçut de nouvelles

allocations, quoiqu'elle rappelât l'une des gloires de l'ancienne

monarchie. Napoléon livra enfin à un nouvel examen le système entier

des places fortes de l'Empire. Il voulut leur consacrer une somme qui

n'était pas moins de 12 millions par an, et il la distribua entre

elles, en raison de leur importance, qu'il apprécia et fixa en les

classant de la manière suivante: Alexandrie, Mayence, Wesel,

Strasbourg, Kehl, etc.

[En marge: Travaux de Paris.]

Mais jamais il ne s'occupait de grands travaux sans songer à Paris,

Paris son séjour, le centre de son gouvernement, la ville de sa

prédilection, la capitale qui résumait en elle-même la grandeur, la

prédominance morale de la France sur toutes les nations. Il s'était

promis de ne pas finir son règne sans l'avoir couverte de monuments

d'art et d'utilité publique, sans l'avoir rendue aussi salubre que

magnifique. Déjà, grâce à lui, trente fontaines, au lieu de verser l'eau

pendant quelques heures, la versaient jour et nuit. L'avancement du

canal de l'Ourcq permettait encore d'ajouter à cette abondance, et de

faire couler l'eau sans interruption, dans les autres fontaines

anciennes ou nouvelles. En ce moment s'élevaient, par la main de

plusieurs milliers d'ouvriers, les deux arcs de triomphe du Carrousel et

de l'Étoile, la colonne de la place Vendôme, la façade du Corps

Législatif, le temple de la Madeleine, alors dit Temple de la Gloire,

le Panthéon. Le pont d'Austerlitz, jeté sur la Seine, à l'entrée de

cette rivière dans Paris, était achevé. Le pont d'Iéna, jeté sur la

Seine à sa sortie, se construisait, et la capitale de l'Empire allait

ainsi être enfermée entre deux souvenirs immortels. Napoléon avait

enjoint à l'administration de la Banque de bâtir un hôtel pour ce grand

établissement. Il avait décrété le palais de la nouvelle Bourse, et en

faisait chercher l'emplacement. La grande rue Impériale, résolue en

1806, devait être commencée prochainement. C'était assez, en fait de

monuments d'art, et il fallait s'occuper de monuments d'utilité

publique. Napoléon, dans l'un de ses conseils, décida que de longues

galeries couvertes seraient construites dans les principaux marchés,

pour y mettre à l'abri des intempéries des saisons les acheteurs et les

vendeurs; qu'à la place de quarante tueries, où l'on abattait les

bestiaux destinés à l'alimentation de Paris, et qui étaient aussi

insalubres que dangereuses, on élèverait quatre grands abattoirs aux

quatre principales extrémités de Paris; que la coupole de la Halle aux

blés serait reconstruite; enfin que de vastes magasins, capables de

contenir plusieurs millions de quintaux de grain, seraient bâtis du côté

de l'Arsenal, près de la gare du canal Saint-Martin, au point même où

venaient aboutir les voies navigables. Il avait donné des soins assidus

et consacré des sommes considérables à l'approvisionnement de Paris;

mais il pensait que ce n'était pas tout que d'acheter des blés pour

vingt millions de francs, comme il l'avait fait à une autre époque,

qu'il fallait en outre avoir un lieu dans lequel on pût les déposer, et

c'est à cette pensée que sont dus les greniers d'abondance existant

aujourd'hui près de la place de la Bastille.

[En marge: Moyens financiers imaginés pour suffire à la dépense des

nouvelles créations.]

[En marge: Loi qui ordonne le concours des départements à certains

travaux d'utilité générale et particulière.]

Pour tous ces travaux, répandus du centre à la circonférence de

l'Empire, le budget de l'intérieur monta instantanément de trente et

quelques millions à 56. Le fonds de réserve, placé dans le budget

comme ressource, et enfin des sommes complémentaires qu'on savait où

prendre, devaient suffire à ces excédants de dépense, ordonnés, non

dans des vues intéressées d'utilité locale, mais dans des vues

générales de bien public, et ne dépassant jamais une sage mesure,

malgré la fougue créatrice du chef de l'État. Cependant Napoléon

voulait soulager le Trésor, ou plutôt lui ménager le moyen de pourvoir

sans cesse à de nouvelles entreprises, et il imagina pour arriver à ce

but diverses combinaisons. D'abord l'abolition des dix centimes de

guerre, récemment accordée, lui parut une occasion dont on devait

profiter. Il suffisait de retenir une petite partie de ce bienfait

dans quelques départements, trois ou quatre centimes par exemple, pour

créer des ressources considérables. Napoléon pensa que certains

travaux, quoique ayant un haut caractère d'utilité générale, comme le

canal de Bourgogne, le canal du Berry, la route de Bordeaux à Lyon,

présentaient, en même temps, un caractère évident d'utilité

particulière et locale; que les départements feraient volontiers des

sacrifices pour en accélérer l'achèvement, et qu'on trouverait dans

leur concours, avec une plus grande justice distributive, des moyens

d'exécution plus considérables. Ce n'était pas là une vaine

espérance, car plusieurs départements s'étaient déjà volontairement

imposés, pour contribuer à ces vastes travaux d'utilité générale et

particulière. Mais ces votes avaient l'inconvénient d'être

temporaires, soumis aux vicissitudes des délibérations des conseils

généraux, et on ne pouvait guère fonder sur une pareille base des

entreprises durables. Napoléon résolut donc de présenter une loi, en

vertu de laquelle la participation des départements à certains travaux

serait équitablement réglée, et les centimes jugés nécessaires imposés

pour un nombre d'années déterminé. Trente-deux départements se

trouvèrent dans ce cas. La plus grande durée des centimes était de

vingt et un ans, la moindre de trois, la moyenne de douze; le maximum

des centimes imposés 6, la moyenne 2-2/3. Ainsi les départements de la

Côte-d'Or et de l'Yonne, avec l'arrondissement de Bar, durent

concourir au canal de Bourgogne; ceux de l'Allier et du Cher, au canal

du Berry; ceux du Rhône, de la Loire, du Puy-de-Dôme, de la Corrèze,

de la Dordogne et de la Gironde, à la grande route de Bordeaux à Lyon.

Il serait trop long de citer les autres. En général la proportion du

concours de l'État et du département était fixée à la moitié pour

chacun. Cette imposition n'était après tout qu'un moindre dégrèvement

de la contribution foncière, et la source d'immenses avantages pour

les localités imposées. Un subside annuel étant dès lors assuré par la

loi qui imposait les centimes, il était possible de contracter des

emprunts, puisqu'on avait le moyen d'en servir les intérêts. On

s'adressa au prêteur ordinaire, au trésor de l'armée, qui, suivant

les intentions de Napoléon, devait tendre à se procurer des revenus

solides, en plaçant bien ses capitaux. Ce trésor prêta immédiatement

au préfet de la Seine huit millions pour les travaux de Paris.

D'autres villes, ainsi que plusieurs départements, eurent recours à

cette bienfaisante dispensation des richesses acquises par la

victoire. Tirant toujours de chaque idée tout ce qu'elle renfermait

d'utile, Napoléon imagina de pousser plus loin encore l'emploi de ce

genre de ressources. Trois canaux parmi ceux que nous venons

d'énumérer, ceux de l'Escaut au Rhin, du Rhin au Rhône, du Rhône à la

Seine, lui paraissaient plus dignes de fixer son attention, et de

devenir l'objet de son activité toute-puissante. À côté de ces trois

canaux, et presque dans leur voisinage, s'en trouvaient trois autres,

achevés ou près de l'être, et pouvant donner des revenus prochains:

c'étaient les canaux de Saint-Quentin, d'Orléans, du Midi. Napoléon

résolut de les terminer sur-le-champ, de les vendre ensuite à des

capitalistes sous forme d'actions qui devaient rapporter 6 ou 7 pour

cent, se faisant fort de procurer un acheteur pour toutes celles que

le public ne prendrait pas. Cet acheteur, comme on le pense bien,

c'était toujours le trésor de l'armée.--Ces sommes, dit-il au ministre

de l'intérieur, vous les emploierez à pousser l'exécution des trois

canaux dont l'achèvement importe si fort à la prospérité de l'Empire,

et, ces trois derniers achevés, je les vendrai à un acheteur qui les

prendra encore, et en promenant ainsi d'un ouvrage sur un autre un

capital de trois ou quatre cents millions, accru des prestations

annuelles de l'État et des départements, nous changerons en peu

d'années la face du sol.--

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 08 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 8 / 50 段