La caisse de service, outre ces divers avantages, d'émanciper le

Trésor, de lui procurer de grandes économies, de ramener ses

comptables à de meilleures habitudes, avait pour conséquence de faire

cesser dans la circulation générale des valeurs de faux mouvements,

qui se résolvaient pour l'État et pour le pays lui-même, ou en frais

de banque, ou en pertes d'intérêts, ou en déplacements inutiles de

numéraire. Lorsque, par exemple, le Trésor n'était pas encore, au

moyen du compte courant avec ses comptables, en communication directe

et journalière avec eux, et qu'il avait besoin d'argent quelque part,

ignorant ce qu'il en était, il faisait escompter à Paris des

_obligations_, et en expédiait la valeur sur les lieux, où souvent se

trouvaient déjà dans la caisse du receveur général des fonds en

abondance. De son côté le receveur général, intéressé à se débarrasser

de fonds inutiles, cherchait à les diriger sur Paris ou sur d'autres

points, et chargeait de métaux les voitures publiques, tandis que si

le compte courant eût existé, de simples écritures auraient suffi, et

eussent dispensé le Trésor d'envoyer du numéraire dans les

départements, et les départements d'en envoyer à Paris.

[En marge: Création de la caisse d'Alexandrie pour les départements

situés au delà des Alpes.]

M. Mollien ne s'était pas borné à la création d'une caisse de service

au centre de l'empire, il en avait institué une semblable dans les

départements situés au delà des Alpes. Là plus encore que dans

l'ancienne France, se rencontrait la fâcheuse contradiction de fonds

stagnants chez les comptables avec des besoins pressants auxquels il

fallait pourvoir par des envois de numéraire. Pour faire cesser ce

grave inconvénient, M. Mollien établit, non pas à Turin, mais à

Alexandrie, dans l'enceinte de la grande forteresse construite par

Napoléon, une caisse de virements, à laquelle tous les comptables de

la Ligurie, du Piémont et de l'Italie française, devaient verser leurs

fonds, et qui à son tour les dirigeait vers les lieux où existaient

des besoins, à Milan surtout, où il y avait à payer l'armée française.

Cette caisse, placée sous la direction d'un agent habile, M. Dauchy,

avait bientôt produit les mêmes avantages que celle qu'on avait

instituée à Paris, c'est-à-dire rendu le service facile, les

ressources abondantes, les envois de numéraire inutiles; et c'était la

peine, en vérité, d'apporter un tel ordre dans cette partie des

finances de l'Empire, car l'Italie française (nous entendons par ce

nom celle qui était convertie en départements, et non celle qui était

constituée, sous le prince Eugène, en État allié mais indépendant),

l'Italie française rapportait à cette époque jusqu'à 40 millions, dont

18 étaient consacrés à payer l'administration locale, la justice, la

police, les routes; et 22 millions restaient, soit pour la

construction des places fortes, soit pour contribuer à l'entretien des

120 mille hommes, qui fermaient aux Autrichiens les routes de la

Lombardie.

[En marge: Prêt permanent de 124 millions fait par le trésor de

l'armée à la caisse de service pour assurer définitivement ses

ressources.]

Napoléon avait suivi attentivement, tandis qu'il faisait la guerre au

Nord, la marche et les progrès de ces nouvelles créations financières;

et à son retour, le jour même où les ministres étaient venus saluer en

lui l'heureux vainqueur du continent, il avait félicité M. Mollien

avec une sorte d'effusion. Ne voulant jamais faire le bien à demi, il

se proposait de rendre plus complète encore ce qu'il appelait

l'émancipation du Trésor. La nouvelle caisse de service, moyennant

l'emprunt flottant de 80 millions dont il vient d'être parlé, était

presque dispensée, sauf dans certains besoins pressants, pour lesquels

elle s'adressait à la Banque, de recourir à l'escompte des

_obligations_ et _bons à vue_. Mais Napoléon résolut d'assurer ses

ressources d'une manière définitive, à l'aide d'une combinaison dont

il avait déjà eu l'idée lorsqu'il bivouaquait au milieu des neiges de

la Pologne. La somme des _obligations_ et _bons à vue_, dont

l'échéance n'arrivait que dans l'année suivante, et qu'il fallait dès

lors escompter, s'élevait à 124 millions environ. Il est vrai que la

dépense comme la recette ne s'acquittait pas dans l'année. Mais

Napoléon voulait autant que possible faire solder la dépense dans

l'année même, et pour cela réaliser dans le même intervalle de temps

les revenus de l'État. Conformément à ce qu'il avait imaginé en

Pologne, il voulut que les _obligations_ de 1807, qui ne devaient

échoir qu'en 1808, fussent abandonnées à l'exercice 1808; que celles

de 1808, qui ne devaient échoir qu'en 1809, fussent abandonnées

également à 1809, de façon que chaque exercice n'eut que des valeurs

échéant dans les douze mois de sa durée. Mais pour qu'il en fût ainsi,

il fallait fournir à 1807 l'équivalent des 124 millions de valeurs

reportées sur les exercices suivants. Napoléon résolut de faire à la

caisse de service un prêt de 124 millions, qui pouvait être définitif,

grâce aux ressources dont il disposait. Après diverses combinaisons,

il s'arrêta à l'idée de faire fournir 84 millions, sur les 124, par le

trésor de l'armée, et les 40 restants par les établissements qui

avaient l'habitude de placer leurs fonds dans les valeurs du Trésor.

La nouvelle caisse allait dès lors se trouver dans une abondance

extraordinaire, ayant 84 millions qui lui venaient tout à coup de

l'armée, et n'ayant plus que 40 millions à demander au public, au lieu

de 80 qu'elle lui avait empruntés en 1807. Elle devait être dispensée

à l'avenir d'escompter les _obligations_ et _bons à vue_, puisque

chaque exercice n'aurait désormais à sa disposition que des valeurs

échéant dans l'année même. Napoléon décida en outre que les 124

millions d'_obligations_ et de _bons à vue_, reportés d'une année sur

l'autre, seraient enfermés dans un portefeuille, pour n'en sortir que

l'année suivante, au moment de leur remplacement par une égale somme

de valeurs nouvelles. Il devenait facile alors de les supprimer comme

inutiles, car leur seule fonction consistait à rester en dépôt dans le

portefeuille, ou à procurer aux comptables par des échéances différées

des bénéfices d'intérêts qu'on avait jugé convenable de leur accorder.

On pouvait obtenir les mêmes résultats en réglant le compte d'intérêt

établi entre le Trésor et les receveurs généraux, de manière à

indemniser ces derniers. C'est en effet ce qui est arrivé depuis. La

caisse de service, instituée d'après les mêmes principes, s'appelle

caisse centrale du Trésor. Les receveurs généraux sont en compte

courant avec cette caisse. On les _débite_, c'est-à-dire on les

constitue débiteurs de tout ce qu'ils ont reçu dans la dizaine. On les

_crédite_, c'est-à-dire on les constitue créanciers de tout ce qu'ils

ont versé dans la même dizaine. L'intérêt qui court contre eux, quand

ils sont débiteurs, court pour eux quand ils sont créanciers. On règle

ensuite le compte d'intérêt tous les trois mois, et, de plus, à la fin

de l'année, on leur alloue pour la masse des contributions directes,

autrefois représentées par les _obligations_, une bonification

d'intérêt, qui les indemnise si les rentrées n'ont pas eu lieu dans

les douze mois, qui les récompense s'ils ont su les opérer dans cet

intervalle de temps, qui les intéresse enfin au prompt et facile

recouvrement des deniers publics.

Cette belle opération achevait la réorganisation des finances, par la

bonne constitution de la trésorerie. Il fut convenu qu'elle ne

s'exécuterait définitivement qu'en 1808, soit à cause du débet des

négociants réunis qui ne pouvait être entièrement acquitté qu'à cette

époque, soit à cause du recouvrement des contributions étrangères

qu'il était impossible d'opérer plus tôt. L'emprunt de 124 millions

dut être applicable à l'exercice 1808, lequel, moyennant cette somme

de 124 millions, allait faire abandon à l'exercice 1809 de toutes les

_obligations_ et _bons à vue_ échéant après le 31 décembre 1808; de

façon que l'exercice 1809 devait être le premier qui n'aurait à sa

disposition que des valeurs échéant dans les douze mois de sa

durée[5].

[Note 5: Le décret définitif, ordonnant le prêt de 84 millions, ne fut

signé que le 6 mars 1808.]

[En marge: Emploi des contributions de guerre au profit des finances

de l'État.]

Ce prêt accordé au Trésor de l'État par le trésor de l'armée ne devait

pas être temporaire, mais définitif, au moyen d'une combinaison

profonde, qui révélait plus clairement encore l'usage que Napoléon

entendait faire des produits de la victoire. Il entrevoyait qu'après

avoir payé les dépenses extraordinaires de guerre de 1805, de 1806 et

de 1807, il lui resterait environ 300 millions, lesquels étaient déjà

déposés en partie, et devaient être déposés en totalité à la caisse

d'amortissement. Il prétendait faire sortir de ce trésor comme d'une

source merveilleuse, non-seulement le bien-être de ses généraux, de

ses officiers, de ses soldats, mais la prospérité de l'Empire. Si à

cette somme on ajoute 12 à 15 millions qu'il avait l'art d'économiser

tous les ans sur les 25 millions de la liste civile, plus une

quantité de domaines fonciers, en Pologne, en Prusse, en Hanovre, en

Westphalie, on aura une idée des ressources immenses qu'il s'était

ménagées, pour assurer à la fois les fortunes particulières et la

fortune publique. Mais, dans le désir d'en retirer un double bienfait,

il se serait bien gardé de récompenser ses généraux, ses officiers,

ses soldats avec des sommes en argent, car ces sommes auraient été

bientôt dévorées par ceux qu'il voulait enrichir, et qui, se sentant

exposés continuellement à la mort, entendaient jouir de la vie pendant

qu'elle leur était laissée. Il lui suffisait donc que le trésor de la

grande armée fût riche en revenus, et il ne tenait pas à ce qu'il le

fût en argent comptant. En conséquence il décida que, pour les 84

millions qu'il allait verser à la caisse de service, l'État fournirait

au trésor de l'armée une somme équivalente d'inscriptions de rentes 5

pour cent. Bien résolu à ne pas recourir au public pour contracter des

emprunts, il avait ainsi dans le trésor de l'armée un capitaliste tout

trouvé, qui prêtait à l'État, moyennant un intérêt raisonnable, sans

qu'il y eût ni agiotage ni dépréciation de valeurs; et de plus il

pouvait compléter par des dotations en rentes les fortunes militaires,

qu'il avait déjà commencées avec des dotations en terres.

[En marge: Supplément tiré du trésor de l'armée pour l'entier

acquittement des budgets de 1806 et 1807.]

C'est d'après ce principe qu'il acheva de régulariser les budgets de

1806 et de 1807, qui n'étaient pas encore définitivement liquidés. Les

contributions de guerre frappées en pays conquis servaient des budgets

à acquitter les dépenses extraordinaires d'entretien, de matériel, de

remonte de l'armée, et Napoléon ne laissait au compte du Trésor que

la solde annuelle et ordinaire. Mais cette charge seule de la solde

devait faire monter à 770 millions le budget de 1806, à 778 celui de

1807, et, comme on l'a vu, les ressources ordinaires de l'impôt

n'avaient pas encore atteint ce chiffre. Napoléon pensa que les

produits de la victoire devaient servir non-seulement à enrichir ses

soldats, mais aussi à soulager les finances, et à les maintenir en

équilibre. Il voulut donc qu'il fût pourvu par la caisse de l'armée à

ces excédants de dépense que l'impôt ne pouvait pas couvrir, jusqu'à

concurrence de 33 millions pour 1806, et de 27 millions pour 1807.

Grâce à ce secours, les quatorze mois de solde dont le versement avait

été ajourné, et dont la valeur avait été accumulée peu à peu en

numéraire, dans des caisses de prévoyance établies à Paris, à Mayence,

à Erfurt, se trouvèrent liquidés. Si on joint ce supplément à ceux que

la caisse des contributions avait déjà fournis pour les dépenses

extraordinaires de guerre, on arrive à des sommes de 80 millions pour

1806, de 150 millions pour 1807; ce qui ferait monter les dépenses

totales de l'armée à 372 millions pour 1806, et à 486 millions pour

1807, sans parler de beaucoup d'autres consommations locales échappant

à toute évaluation. C'est là ce qui explique comment sur les 60

millions imposés à l'Autriche en 1803, sur les 570 imposés en 1806 et

1807 à l'Allemagne, soit en nature, soit en argent, il ne devait

rester au trésor de l'armée qu'environ 20 millions de la première

contribution, et 280 de la seconde. Mais ce genre de service n'était

pas le seul que le trésor de l'armée dût rendre aux budgets de 1806

et de 1807. Le Trésor avait compté comme recettes de ces deux

exercices des valeurs qui n'étaient pas immédiatement réalisables,

telles que 10 millions de biens rétrocédés par les négociants réunis,

6 millions du prix des salines de l'Est, 8 millions d'anciens

décomptes des acquéreurs de biens nationaux, le tout montant à 24

millions. Napoléon consentit à ce que le Trésor payât avec ces valeurs

ce qu'il devait à l'armée pour le règlement de la solde. Ces valeurs,

d'une réalisation plus ou moins éloignée, mais certaine, convenaient

au trésor de l'armée, qui n'avait pas besoin d'argent mais de revenus,

et ne convenaient pas au Trésor de l'État, auquel il fallait des

ressources immédiates.

[En marge: Établissement de la comptabilité en partie double.]

Napoléon compléta les belles mesures financières de cette année par

l'établissement de la nouvelle comptabilité en _partie double_,

laquelle acheva d'introduire dans nos finances la clarté admirable qui

n'a cessé d'y régner depuis.

[En marge: Obscurité des comptes résultant de l'ancienne

comptabilité.]

[En marge: Création d'un bureau spécial pour l'introduction de la

nouvelle comptabilité.]

La nouvelle caisse de service ayant créé aux comptables le devoir,

l'intérêt, la nécessité de verser leurs fonds au Trésor à l'instant

même où ils les percevaient, en n'y apportant que le délai inévitable

de la perception locale, de la centralisation au chef-lieu de

département, et de l'envoi soit à Paris, soit sur les lieux de

dépenses, avait fourni le moyen d'observer plus exactement les faits

dont se composent la recette et le versement des impôts. M. Mollien,

qui avait été employé autrefois dans la régie des fermes, où l'on ne

suivait pas dans la tenue des comptes les formes routinières et vagues

de l'ancienne trésorerie, mais les formes simples, pratiques et sûres

du commerce, les avait introduites à la caisse d'amortissement, lorsqu

il en était le directeur, et à la caisse de service depuis qu'il en

avait fait adopter l'institution. Il avait fait usage dans cette

caisse des écritures en _partie double_, qui consistent à tenir un

journal quotidien de toutes les opérations de recette ou de dépense au

moment même où elles s'exécutent, à extraire de ce journal les faits

particuliers à chacun des débiteurs ou créanciers auxquels on a

affaire dans une même journée, pour ouvrir à chacun d'eux un compte

particulier qui met en regard ce qu'ils doivent et ce qu'on leur doit;

à résumer enfin tous ces comptes particuliers dans un compte général,

qui n'est qu'une analyse quotidienne et bien faite des relations d'un

commerçant avec tous les autres, et lui donne pour contradicteurs

naturels tous ceux qui sont nommés dans ses livres, lesquels ont dû

tenir de leur côté des livres semblables, et les tenir exactement sous

peine de faux. M. Mollien, observant, à l'aide de pareilles écritures,

la marche de la caisse de service, et la situation des comptables

envers elle, pouvant à chaque instant s'assurer de leur exactitude à

verser, et à chaque instant aussi savoir ce qu'elle avait de

ressources ou d'engagements, se demanda naturellement pourquoi cette

comptabilité ne deviendrait pas celle du Trésor lui-même, sa

comptabilité obligatoire et unique. Les receveurs généraux

n'envoyaient alors à la comptabilité générale que des déclarations

résumées de leurs recettes et de leurs versements, à des intervalles

de temps éloignés, et sans y joindre un journal quotidien de leurs

opérations. Les comptables inférieurs qui leur versaient les fonds,

les payeurs qui les recevaient de leurs mains pour les appliquer aux

dépenses de l'État, et qui étaient les uns et les autres leurs

contradicteurs naturels, n'envoyaient pas non plus le journal de leurs

opérations. Ils n'adressaient tous que des résultats généraux, qui

étaient recueillis plus tard, et trop tard pour que la comptabilité

générale fût à même, en les comparant, d'apurer le compte de chacun.

Aussi les receveurs généraux pouvaient-ils se constituer en débet,

sans que le Trésor le sût, et, ce qui est pire, sans qu'ils le sussent

eux-mêmes. Lorsqu'il y avait, en effet, tel d'entre eux qui percevait

dans l'année trente à quarante millions, il lui était bien facile, sur

pareille somme, de retenir annuellement deux ou trois cent mille

francs, et, en gagnant ainsi quatre ou cinq années sans régler son

compte, d'accumuler trois ou quatre débets ensemble, et de s'arriérer

avec le Trésor d'un ou de plusieurs millions. Il y en avait qui

devaient 12, 15, 18 cent mille francs, et qui les employaient ou à

faire des spéculations aventureuses, ou à s'engager dans de folles

dépenses, ou même, se croyant riches avant de l'être, à acheter des

propriétés qui devenaient pour eux des causes de ruine, parce qu'elles

n'étaient pas en rapport avec leur fortune véritable. Une enquête

sévère prouva que beaucoup d'entre eux se trouvaient dans ces diverses

situations. Les receveurs généraux qui ne trompaient pas le Trésor, ou

qui, en le trompant, ne se trompaient pas eux-mêmes, étaient ceux qui,

sans le dire, faisaient usage pour leur propre compte de la

comptabilité quotidienne, rigoureuse, contradictoire, que le commerce

emploie sous le titre d'écritures _en partie double_, et que M.

Mollien venait d'introduire tant à la caisse d'amortissement qu'à la

caisse de service. Cette circonstance, bientôt constatée par les

inspecteurs du Trésor, suffisait pour servir de leçon décisive et au

ministre, et à Napoléon lui-même, toujours informé de ce qui se

passait dans l'administration. M. Mollien, n'osant pas changer

sur-le-champ la comptabilité de l'Empire, ni éteindre une lumière,

quelque obscure qu'elle fût, sans auparavant en avoir fait luire une

nouvelle, imagina de créer une seconde comptabilité à côté de

l'ancienne, et concurremment avec elle. Il institua auprès de lui un

bureau de comptabilité, dirigé par un comptable exercé[6], lui

adjoignit des teneurs de livres pris dans diverses maisons de

commerce, et une quantité de jeunes gens qui appartenaient à de

vieilles familles de finances, quelques-uns même qui étaient fils de

ces fermiers généraux dont la révolution avait fait tomber la tête. Il

fit tenir par ce bureau des écritures en _partie double_ avec

plusieurs receveurs généraux, qui, n'ayant pas l'intention de dérober

la vérité au Trésor, cherchaient, au contraire, les meilleurs moyens

de la connaître. Quelques autres qui, sans mauvaise intention,

n'avaient de raisons d'éloignement pour le nouveau mode d'écritures,

que sa nouveauté et leur ignorance, reçurent des jeunes gens tirés du

bureau créé à Paris, pour leur enseigner à s'en servir. Enfin on

l'imposa à ceux qu'on suspectait. Il fallut fort peu de temps pour

reconnaître que beaucoup de comptables étaient en débet, les uns par

aveuglement sur leur situation, les autres par l'entraînement des

fausses spéculations ou d'un luxe exagéré. Il y en avait qui avaient

fini par regarder leurs débets, reportés depuis longues années d'un

exercice sur l'autre, comme un capital à eux appartenant, et qui

avaient acquis des terres en proportion d'une fortune qu'ils croyaient

avoir, et qu'ils n'avaient pas. Plusieurs furent obligés de livrer le

secret de leurs relations avec les riches spéculateurs de Paris, et on

découvrit ainsi que leurs fonds, c'est-à-dire ceux de l'État, avaient

servi à l'agiotage sur les _obligations_ et _bons à vue_, agiotage qui

coûtait au Trésor 25 millions de frais de négociation au lieu de 10.

Le receveur général de la Meurthe fut, à lui seul, constitué débiteur

envers le Trésor d'une somme de 1,700,000 francs. Une fois ce mystère

éclairci, il n'y eut plus à hésiter, et il fallut changer le système

de comptabilité. La chose était facile, puisqu'on avait le moyen de

substituer partout le nouveau mode à l'ancien. Napoléon, qui donnait

toujours force aux bonnes innovations, en repoussant les mauvaises,

avait depuis son retour constamment suivi la marche de cette

expérience financière, et il autorisa M. Mollien à rédiger un décret

pour rendre la nouvelle comptabilité obligatoire dans tout l'Empire à

partir du 1er janvier 1808. Les relations de chaque comptable avec la

caisse de service, décrites exactement et rendues obligatoires,

fournirent le dispositif de ce décret. Chaque receveur général ou

particulier, chaque payeur, chaque dépositaire en un mot des deniers

publics, chargé de les recevoir ou de les verser, fut astreint

désormais à tenir un journal quotidien de ses opérations, à l'envoyer

tous les dix jours au Trésor, qui, en comparant ces divers journaux

les uns avec les autres, a été depuis mis en mesure de constater

exactement l'entrée, la sortie des valeurs, de ne payer, de n'exiger

que les intérêts qu'il doit, ou ceux qui lui sont dus. Les

dispositions de ce décret sont les mêmes qui se pratiquent encore

aujourd'hui, et elles ont fait de la comptabilité française la plus

sûre, la plus exacte, la plus claire de l'Europe. Elles ont permis de

clore chaque exercice dix mois après la fin de l'année à laquelle il

appartient, c'est-à-dire au 1er novembre suivant. Grâce à cette

réforme, les agents du Trésor, contrôlés les uns par les autres, à

l'aide du témoignage journalier et direct de leurs écritures, inondés

en quelque sorte de lumière, ne pouvaient plus avoir ni le moyen ni la

tentation de tromper, et étaient même soustraits au danger de

s'endetter envers l'État. Napoléon et M. Mollien, d'accord sur ce

point comme sur tous les autres, furent d'avis qu'il ne fallait, chez

les comptables surpris en faute, punir que la mauvaise foi évidente,

mais pardonner ou les inexactitudes involontaires, ou les lenteurs,

suite d'anciennes habitudes; car la mauvaise méthode avait été le

complice et le séducteur des mauvais comptables, et était plus

coupable qu'eux. En conséquence, excepté trois receveurs généraux

qu'on frappa de destitution, les autres furent ramenés à de meilleures

habitudes, mais non privés de leur charge.

[Note 6: M. de Saint-Didier.]

[En marge: Récompense accordée par Napoléon à M. Mollien pour ses

réformes financières.]

Napoléon, charmé de ce bel ordre, voulut récompenser le ministre qui

l'avait établi, et qu'il avait du reste puissamment secondé par son

approbation, par la force qu'il lui avait prêtée contre des

résistances intéressées. N'approuvant pas toujours ses idées en fait

d'économie publique, quoiqu'il approuvât toutes ses idées en fait de

comptabilité financière, il avait un jour au Conseil d'État lancé

quelques traits acérés contre les novateurs. M. Mollien avait cru que

ces traits étaient dirigés contre lui, et s'en était plaint dans une

lettre respectueuse, mais empreinte du chagrin qu'il avait ressenti.

Napoléon se hâta de lui répondre en termes pleins de noblesse et de

cordialité, et de lui exprimer sa haute estime, et son regret d'avoir

été mal compris. Puis il lui adressa l'une des grandes décorations

qu'il distribuait à ses serviteurs, et une somme considérable pour

acheter une terre, dans laquelle ce ministre passe aujourd'hui les

dernières années d'une vie utile et justement honorée.

[En marge: Création de la Cour des comptes.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 08 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 7 / 50 段