Ce total des dépenses formant 750 millions, comparé avec le produit

des recettes formant 770 millions, laissait une somme libre de 20

millions. Napoléon voulut sur-le-champ en restituer la jouissance au

pays, par la suppression des 10 centimes de guerre établis en 1804, en

remplacement des dons volontaires votés par les départements pour la

construction de la flottille de Boulogne. C'était un soulagement

considérable sur les contributions directes, les plus pesantes de

toutes à cette époque, et le troisième de ce genre accordé depuis le

18 brumaire. Napoléon ordonna qu'en présentant la loi de finances au

Corps Législatif, qui allait être assemblé après une prorogation d'une

année, on lui proposât immédiatement cette amélioration importante

dans le sort des contribuables, et qu'on annonçât ainsi la fin d'une

partie des charges de la guerre, avant la fin de la guerre elle-même.

Sa pensée ardente, aimant à plonger dans l'avenir, avait déjà

recherché quel serait en quelques années l'état des finances du pays,

et il avait constaté qu'en quinze ans l'extinction rapide des rentes

viagères et des pensions ecclésiastiques, le rachat également rapide

des rentes perpétuelles dotées d'un fonds d'amortissement que la

vente, chaque jour plus avantageuse, des biens nationaux rendait

très-puissant, réduiraient la dette publique de 104 millions à 74.

Mais bien avant ce résultat, qu'il fallait attendre plusieurs années

encore, le rétablissement de la paix pouvait faire tomber les dépenses

publiques fort au-dessous de 720 millions, faire monter fort au-dessus

les revenus, et offrir d'abondants moyens ou de dégrèvements, ou de

créations utiles. Sans les fautes que nous aurons bientôt à raconter,

ces beaux résultats eussent été réalisés, et les finances de la France

auraient été sauvées avec sa grandeur.

[En marge: Facilité toute nouvelle obtenue dans le service du Trésor.]

Au bon état des finances se joignait depuis l'année précédente une

facilité toute nouvelle dans le service du Trésor. On se souvient que

diverses causes, dont l'une était permanente et les autres

accidentelles, avaient rendu ce service très-difficile, et avaient

donné au Trésor l'apparence du riche embarrassé, qui, soit par défaut

d'ordre, soit par difficulté de recouvrer ses revenus, ne peut pas

suffire à ses dépenses courantes. La cause permanente naissait du

régime des _obligations_ et des _bons à vue_ que les receveurs

généraux souscrivaient, et qui, acquittables à leur caisse, mois par

mois, étaient le moyen par lequel le produit des impôts arrivait au

Trésor. Les _obligations_, représentant la valeur des contributions

directes, n'étaient souscrites qu'à des échéances assez éloignées, et

un quart au moins n'était payable que quatre, cinq ou six mois après

l'année à laquelle elles appartenaient. Les _bons à vue_, représentant

les contributions indirectes, et souscrits à des époques

indéterminées, postérieurement au versement réalisé de l'impôt, ne

faisaient parvenir à l'État les produits de ces contributions que

cinquante ou soixante jours après leur entrée dans les caisses des

receveurs généraux. Ces derniers avaient ainsi des jouissances de

fonds qui constituaient une partie de leurs émoluments. Mais ce qui

entraînait des inconvénients beaucoup plus graves que des bénéfices

excessifs accordés à des comptables, c'était la nécessité où se

trouvait le Trésor, pour réaliser ses revenus en temps opportun, de

faire escompter ces _obligations_ et _bons à vue_, quelquefois par la

Banque, quelquefois par de gros capitalistes, qui lui avaient fait

payer l'escompte jusqu'à 12 et 15 pour cent, et avaient même, comme M.

Ouvrard, commis d'étranges détournements de valeurs. On évaluait à 124

millions les sommes dont l'échéance était ainsi reportée au delà des

douze mois de l'année. Cependant, comme la dépense n'est pas plus que

l'impôt acquittée dans ces douze mois, le service du Trésor aurait pu

s'opérer presque sans escompte, si d'autres causes, tout

accidentelles, n'étaient venues compliquer la situation ordinaire.

D'une part, les budgets antérieurs de 1805, 1804, 1803, avaient laissé

des arriérés, auxquels on essayait de pourvoir avec les ressources

courantes; et d'autre part, la singulière aventure financière des

négociants réunis, qui en confondant les affaires de France et

d'Espagne avaient privé l'État d'une somme de 141 millions, avait

constitué le Trésor dans un double embarras. On s'était vu obligé de

suppléer à un déficit antérieur de 60 à 70 millions, et à un débet de

141 millions créé par les négociants réunis. Ce débet avait pour gage,

à la vérité, des valeurs solides, mais d'une réalisation difficile. Il

avait donc fallu, outre l'escompte annuel des 124 millions

d'obligations n'échéant que dans l'année suivante, faire face à un

déficit d'environ 200 millions. C'est ce qui explique la détresse

financière de 1805 et de 1806, même au milieu des succès prodigieux de

la campagne qui s'était terminée par la victoire d'Austerlitz.

Mais l'arrivée de Napoléon en janvier 1806, revenant victorieux, et

les mains pleines des métaux enlevés à l'Autriche, avait fait renaître

la confiance, et apporté un premier secours dont on avait grand

besoin. Bientôt le crédit renaissant, l'intérêt de 12 et 15 pour cent

était retombé à 9, et même à 6 pour cent, dans l'escompte des valeurs

du Trésor.

D'autres moyens avaient été pris pour résoudre les difficultés du

moment, et en rendre le retour impossible. Premièrement on avait

retiré, comme nous l'avons dit, au Sénat, à la Légion-d'Honneur, à

l'Université, les biens nationaux qui constituaient leur dotation,

alloué des rentes en compensation, et transmis ces biens à la caisse

d'amortissement, pour qu'elle en opérât la vente peu à peu, ce qu'elle

faisait avec prudence et avantage. On estimait ces biens à 60

millions, et sur ce gage il avait été créé 60 millions de

rescriptions, portant 6 et 7 pour cent d'intérêt, suivant les

échéances, et successivement remboursables à ladite caisse, dans le

courant de cinq années. Ces rescriptions, à cause de l'intérêt

qu'elles rapportaient, de la certitude du gage, et de la confiance

qu'inspirait la caisse qui en était garante, avaient acquis le crédit

des meilleures valeurs, et n'avaient pas cessé de se négocier à un

taux très-rapproché du pair. Elles avaient ainsi fourni un moyen

d'acquitter l'arriéré des budgets de 1803, 1804, 1805. Les biens

donnés en gage acquérant avec le temps une valeur plus considérable,

on put porter à 70, et même à 80 millions, le chiffre de ces

rescriptions, afin de suffire aux charges successivement révélées par

la liquidation des exercices antérieurs.

[En marge: Recouvrement du débet des négociants réunis.]

Après avoir pourvu à cet arriéré, on avait apporté un grand soin à la

rentrée des 141 millions constituant le débet des négociants réunis.

M. Mollien, devenu ministre du Trésor au moment de la destitution de

M. de Marbois, et sans cesse stimulé par Napoléon, avait déployé, dans

la réalisation des valeurs composant ce débet, un zèle et une habileté

remarquables. D'abord on s'était emparé de dix à onze millions

d'immeubles appartenant aux sieurs Ouvrard et Vanlerbergh. Puis on

avait saisi les magasins de M. Vanlerbergh; et comme l'Empereur,

très-content de son activité, lui avait continué le service des vivres

de l'armée et de la marine, on s'était ménagé, en ne lui payant qu'une

partie de ses fournitures, le moyen de rentrer bientôt dans une somme

d'une quarantaine de millions. MM. Ouvrard, Desprez, Vanlerbergh

avaient encore versé, en différents payements, ou en effets sur la

Hollande, une somme de 30 millions. Enfin l'Espagne, reconnue

personnellement débitrice dans le débet total d'une somme de 60

millions, s'était acquittée en déléguant 36 millions de piastres sur

le Mexique, et en promettant de payer directement 24 millions, dans le

courant de 1806, à raison de trois millions par mois. L'Espagne était

le plus mauvais de tous ces débiteurs, car, sur les 24 millions

acquittables mensuellement en 1806, elle n'avait versé que 14 millions

en août 1807, après avoir montré avant Iéna une mauvaise volonté

évidente, et depuis Iéna une impuissance déplorable. C'est à force

d'emprunts sur la Hollande qu'elle avait remboursé, en août 1807, 14

des 24 millions dus en 1806. Quant aux 36 millions de piastres à

toucher dans les comptoirs de Mexico, de la Vera-Cruz, de Caracas, de

la Havane, de Buenos-Ayres, M. Mollien avait employé un moyen fort

ingénieux pour en recouvrer la valeur: c'était de les céder à la

maison hollandaise Hope, qui les cédait à la maison anglaise Baring,

laquelle obtenait, à cause du besoin que l'Angleterre avait de métaux,

la permission de les extraire des ports espagnols sur des frégates

anglaises. La France ne garantissait que le versement, en rade, à bord

des canots anglais, et les livrait au prix de 3 fr. 75 c., prix auquel

elle les avait reçues. Le bénéfice de 1 fr. 25 c., abandonné à ceux

qui bravaient les difficultés de l'opération, n'était donc pas fait

sur elle-même, mais sur l'Espagne, qui payait ainsi par un énorme

escompte l'éloignement des sources de sa richesse, et la faiblesse de

son pavillon, obligé d'abandonner au pavillon anglais l'extraction des

métaux de l'Amérique. Les maisons Baring et Hope, par des virements

de valeurs, transmettaient ensuite au Trésor français le montant des

piastres cédées. On en avait négocié à ces conditions pour plus de 25

millions, dont une partie venait de rentrer. Le surplus avait été

employé à payer aux États-Unis, ou dans les colonies espagnoles, les

dettes contractées par notre marine, et notamment les dépenses faites

pour les vaisseaux de l'amiral Willaumez, qui avaient cherché refuge,

les uns dans le port de la Havane, les autres dans le Delaware et dans

la Chesapeak.

C'est à l'aide de ces diverses combinaisons qu'en août 1807, le Trésor

français était parvenu à recouvrer 100 millions, sur les 141 composant

l'énorme débet des négociants réunis. La rentrée des 41 millions

restants était assurée, à 4 ou 5 millions près, et à des termes

très-rapprochés.

Le Trésor obéré dans l'hiver de 1806, bientôt soulagé par les secours

métalliques que Napoléon avait tirés de l'étranger, par le retour de

la confiance, par le payement intégral de l'arriéré des budgets, par

le recouvrement presque total du débet des négociants réunis, n'avait

eu à pourvoir, en 1807, qu'à une petite partie de ce débet, et aux 124

millions d'obligations ordinairement recouvrables dans l'exercice

suivant, ce qui était facile, comme nous l'avons déjà dit,

l'acquittement de la dépense étant presque autant retardé que celui de

l'impôt. Aussi l'Empereur avait-il pu exiger et obtenir que la solde

de la grande armée, qui représentait 3 à 4 millions par mois, et dont

il avait dispensé le Trésor de faire le versement immédiat,

s'accumulât peu à peu à Erfurt, à Mayence, à Paris, et y formât un

dépôt en numéraire de plus de 40 millions, précaution excessive qui

prouve combien était prudent à la guerre cet homme si imprudent dans

la politique[3].

[Note 3: Les détails que je rapporte ici peuvent paraître minutieux,

mais ils me semblent indispensables pour faire connaître la marche de

nos finances, l'habileté administrative de Napoléon et de ses agents,

le temps singulier dans lequel ils vivaient. Ces détails, et surtout

ceux qui vont suivre sur la création du nouveau système de trésorerie,

sont extraits, non des publications officielles, devenues fort rares à

cette époque, restées d'ailleurs très-incomplètes, et surtout

parfaitement muettes sur les moyens d'exécution, mais des Archives

même du Trésor. J'ai fait sur ces archives, avec l'autorisation de MM.

les ministres des finances Humann et Dumon, un travail considérable,

dont j'ai été dédommagé, quelque long qu'il ait pu être, par

l'instruction que j'ai recueillie, sur l'origine et la marche de notre

administration financière. Je me suis fort éclairé aussi pour ce qui

concerne cette époque, dans la lecture des mémoires inédits, et

très-importants, de M. le comte Mollien. Je garantis donc la parfaite

exactitude des détails qui ont précédé et qui vont suivre, quant aux

faits en eux-mêmes et quant aux chiffres. Seulement j'ai donné les

sommes rondes, et, pour les chiffres variables d'un jour à l'autre,

les sommes moyennes, qui exprimaient le mieux la vérité durable des

choses.]

[En marge: Création de la caisse de service.]

Mais une institution nouvelle, qui était le complément nécessaire de

notre organisation financière, facilita dès 1806 les opérations du

Trésor, et y fit régner dans le courant de 1807 une abondance

jusque-là inconnue. D'après le système proposé par M. Gaudin au

Premier Consul le lendemain du 18 brumaire, système suivi jusqu'en

1807, les receveurs généraux souscrivaient, comme nous avons dit, au

profit du Trésor des lettres de change, sous le titre d'_obligations_

ou de _bons à vue_, échéant mois par mois. Ce fut là le moyen employé

pour opérer la rentrée des revenus publics. On avait ainsi la

certitude d'une échéance fixe, et on abandonnait comme émoluments,

aux receveurs généraux, les bénéfices d'intérêts qui en résultaient,

car l'impôt rentrait toujours avant l'échéance de ces _obligations_ ou

_bons à vue_. C'était sans doute une grande amélioration, eu égard au

temps où ce système fut imaginé, car on s'était ainsi assuré des

termes fixes pour le versement des impôts. Il restait en 1807 un

dernier pas à faire, c'était d'obliger les comptables à livrer leurs

fonds au Trésor au moment même où ils les recevaient. Mais supprimer

tout à coup ce système de lettres de change, pour lui substituer le

système plus naturel d'un versement immédiat, sous la forme d'un

compte courant établi entre le Trésor et les receveurs généraux,

aurait constitué un changement trop brusque et peut-être dangereux.

L'expérience et l'esprit inventif de M. Mollien lui suggérèrent une

transition des plus heureuses.

[En marge: Moyen imaginé par M. Mollien pour substituer aux

obligations des receveurs généreux le système du versement immédiat.]

M. Mollien, comme on s'en souvient sans doute, était directeur de la

caisse d'amortissement, lorsque Napoléon, satisfait de la manière dont

il avait dirigé cette caisse, l'appela en 1806 au ministère du Trésor,

en remplacement de M. de Marbois, destitué par suite de l'affaire des

négociants réunis. M. Mollien était un discoureur subtil, ingénieux,

tout plein des doctrines des économistes, très-habile en affaires

quoiqu'il les exposât dans un langage prétentieux, timide,

susceptible, se troublant aisément devant Napoléon, qui n'aimait pas

les longues dissertations, mais retrouvant bientôt en lui-même

l'indépendance d'un honnête homme, et la fermeté d'un esprit

convaincu. Napoléon traitait quelquefois, avec la liberté de la

toute-puissance et du génie, les théories de M. Mollien, et puis

laissait agir cet habile ministre, sachant à quel point il était

consciencieux, appliqué, et propre surtout à réformer le mécanisme du

Trésor, où régnaient encore de vieilles routines protégées par des

intérêts opiniâtres.

[En marge: Moyens employés par M. Mollien pour amener les fonds à la

caisse de service.]

Lorsque la négociation des valeurs du Trésor fut enlevée à M. Desprez,

représentant de la compagnie des négociants réunis, un comité des

receveurs généraux avait été chargé de le remplacer. Ce comité exista

quelque temps, et son service consistait à escompter les _obligations_

et _bons à vue_, en agissant pour le compte des receveurs généraux.

Les fonds dont ce comité se servait lui venaient des receveurs

généraux eux-mêmes, qui touchaient toujours le montant des impôts

avant l'époque où l'échéance des _obligations_ et _bons à vue_ les

forçait à le verser. M. Mollien, frappé de cette remarque, que

l'argent avec lequel on escomptait les valeurs du Trésor était

l'argent du Trésor lui-même, imagina d'en exiger le versement

immédiat, au moyen d'une combinaison qui, sans priver les comptables

des jouissances de fonds dont ils profitaient, les amènerait à livrer

directement, et sans intermédiaire, le produit de l'impôt aux caisses

du Trésor. Pour y parvenir, il créa une caisse appelée _caisse de

service_, titre emprunté de son objet même, à laquelle les receveurs

généraux devaient envoyer à l'instant où ils les recevaient tous les

fonds obtenus des contribuables, moyennant un intérêt de 5 pour cent.

Cette caisse, afin de s'acquitter envers eux, devait ensuite, à

l'échéance, leur remettre leurs _obligations_ et _bons à vue_. Pour

amener les receveurs généraux à verser les sommes perçues à cette

caisse, il leur adressa une circulaire par laquelle il leur disait,

que si d'une part ils ne devaient les fonds de l'impôt qu'à l'échéance

de leurs _obligations_, de l'autre ils n'étaient que dépositaires de

ces fonds, et n'avaient pas le droit de les employer en spéculations

privées; que la caisse de service, instituée pour les recevoir, en

serait le dépositaire le plus naturel et le plus sûr, et leur en

payerait un intérêt raisonnable, celui de 5 pour cent. Il ajouta que

leur compte courant avec cette caisse serait mis tous les mois sous

les yeux de l'Empereur, que chacun savait attentif, plein de mémoire

et de justice. C'était assez pour stimuler le zèle de ceux qui avaient

de la bonne volonté. Quant aux autres, M. Mollien s'y prit

différemment. Dispensé, par l'abondance d'argent dont il commençait à

jouir, de recourir aussi fréquemment à l'escompte des _obligations_ et

_bons à vue_, il ne laissa plus paraître un seul de ces effets sur la

place; et si, dans certains besoins pressants, il était obligé de

s'adresser à la Banque de France, pour qu'elle lui escomptât quelques

millions de valeurs, c'était à condition qu'elle en garderait les

titres dans son portefeuille. Dès lors les receveurs généraux qui

faisaient valoir les fonds de l'impôt en agiotant sur les

_obligations_ et _bons à vue_, n'eurent plus d'autre ressource que la

caisse de service elle-même, et ils lui envoyèrent ces fonds. Les uns

par zèle, par émulation de se distinguer sous les yeux mêmes de

l'Empereur, les autres par impossibilité de trouver ailleurs un emploi

de leurs capitaux, depuis que les _obligations_ ne paraissaient plus

sur la place, versèrent le produit réalisé des impôts à la caisse de

service, moyennant l'intérêt de 5 pour cent, et la caisse s'acquitta

envers eux en leur restituant leurs _obligations_ à chaque échéance.

L'opération de l'escompte se trouva donc ainsi naturellement

supprimée, et remplacée par un versement immédiat au Trésor, moyennant

un intérêt de 5 pour cent, pour le temps à courir entre l'époque du

versement et l'époque de l'échéance des _obligations_ et _bons à vue_.

Instituée à la fin de 1806, au moment du départ de Napoléon pour la

Prusse, la caisse de service regorgeait de fonds en 1807, au moment de

son retour. M. Mollien, dont on ne saurait trop admirer en cette

occasion les combinaisons ingénieuses et habiles, ne se borna point à

diriger vers la caisse de service les fonds des receveurs généraux; il

fit mieux encore. Ce n'étaient pas seulement les comptables qui

avaient recours aux _obligations_ et aux _bons à vue_, pour l'emploi

des fonds dont ils avaient la disposition temporaire, c'étaient aussi

les particuliers qui cherchaient là des placements à court terme

(comme font aujourd'hui les capitalistes français qui recherchent les

bons du Trésor, ou les capitalistes anglais qui recherchent les bons

de l'Échiquier); c'étaient aussi les établissements publics qui

avaient des capitaux à placer, comme le Mont-de-Piété, la Banque, la

caisse d'amortissement, etc. Ces divers capitalistes s'adressaient aux

banquiers faisant ordinairement l'agio des _obligations_ et _bons à

vue_, afin de s'en procurer. M. Mollien autorisa la caisse de service,

par le décret d'institution, à émettre des billets sur elle-même,

portant un intérêt de 5 pour cent, et une échéance déterminée. Au

lieu de donner des _obligations_ ou des _bons à vue_ aux particuliers,

elle leur remit de ces billets sur elle-même, et elle en eut bientôt

placé pour 18 millions, ce qui la mit en possession d'une égale somme

en écus. Elle conclut encore un traité particulier avec le

Mont-de-Piété, qui avait ordinairement besoin de 15 à 18 millions

d'_obligations_, pour l'emploi de ses fonds. Au lieu de lui remettre

des _obligations_, on lui remit des billets de la caisse de service,

en lui donnant la garantie d'un dépôt de 18 millions d'_obligations_

conservées au Trésor dans un portefeuille spécial. De la sorte les

_obligations_ et _bons à vue_ ne circulèrent plus; les billets de la

caisse de service les remplacèrent dans le public. Il y avait en

juillet 1807 un an que cette caisse existait, et elle avait déjà reçu

45 millions des receveurs généraux (dont moitié pour leur compte,

moitié pour celui des capitalistes de province), 18 millions du

public, 18 millions du Mont-de-Piété, c'est-à-dire une somme totale de

80 millions.

On comprend quelle facilité la création de la nouvelle caisse avait dû

apporter dans le service du Trésor, qui, soulagé de l'arriéré des

budgets par la création des 70 millions de rescriptions, remboursé de

la plus grande partie du débet des négociants réunis, trouva en outre,

dans cet emprunt flottant de 80 millions, des ressources qui le

dispensèrent de recourir à l'escompte des _obligations_ et _bons à

vue_. En réalité cet emprunt avait toujours existé, puisque toujours

les capitaux avaient cherché un placement temporaire dans les bonnes

valeurs du Trésor. Mais le Trésor n'en avait pas été l'intermédiaire.

Des spéculateurs, placés entre lui et le public, attiraient les

capitaux à eux, et ensuite lui faisaient désirer, demander, souvent

attendre, et payer à un taux exorbitant l'escompte des _obligations_

et des _bons à vue_. Quelquefois même ces spéculateurs n'étaient

autres que ses propres comptables, qui lui prêtaient les fonds de

l'impôt, et non-seulement le rançonnaient sans pudeur, mais prenaient

aussi de funestes habitudes d'agiotage. La caisse de service étant

devenue l'intermédiaire, se trouvait maîtresse de cet emprunt

permanent, du taux auquel il se contractait; s'affranchissait des

comptables, qu'elle réduisait à n'être plus que les simples

dépositaires des deniers publics, et ne leur laissait du rôle de

banquiers que le soin de mouvoir les fonds du Trésor d'un point à un

autre. L'abaissement subit et extraordinaire des frais de négociation

de 1806 à 1807, devint la preuve matérielle de tous ces avantages.

Pour l'exercice 1806, qui, à cause du changement de calendrier,

comprenait, outre les douze mois de 1806, les trois derniers mois de

1805, la dépense des frais de négociation s'était élevée à la somme

exorbitante de 27 à 28 millions[4]. Pour les quatre premiers mois,

elle avait été de 14 millions (ce qui supposait 3 millions et demi par

mois, c'est-à-dire 40 millions par an). Pour les sept mois suivants

elle avait été de près de 9 millions (ce qui ne supposait plus que

1,200 mille francs par mois, et 14 ou 15 millions par an). Enfin pour

les quatre derniers mois elle avait été de 4 millions 300 mille francs

(ce qui supposait tout au plus 12 millions par an). Cette dépense

était réduite en 1807 à 9 ou 10 millions, économie considérable, qui

ne laissait aux capitalistes que des bénéfices légitimes, et nullement

regrettables, si on considère surtout le partage qui s'en faisait. Sur

ces 9 millions la Banque percevait 1,400 mille francs, la caisse

d'amortissement 1,500, le Mont-de-Piété 1,350, les receveurs généraux

et particuliers, pour leurs frais et rétributions, 5 millions. Quel

changement, si on se reporte aux années antérieures, où les comptables

se ménageaient des bénéfices exorbitants sur les sommes qu'ils

retenaient, si on remonte surtout aux temps de l'ancienne monarchie,

où les fermiers généraux payaient la cour, les ministres, les

employés, et réalisaient encore des fortunes immenses pendant un bail

de quelques années!

[Note 4:

27,369,022 fr. pour 465 jours, se décomposant ainsi qu'il suit:

Pour 130 jours 14,385,680 fr.

Pour 197 jours 8,609,872

Pour 138 jours 4,373,470

------------

27,369,022]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 08 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 6 / 50 段