La France venait de faire à cette époque une perte sensible dans la

personne du ministre des cultes, M. le comte de Portalis,

jurisconsulte savant, écrivain ingénieux et brillant, coopérateur

habile des deux plus belles oeuvres de Napoléon, le Code civil et le

Concordat, ayant su garder dans ses rapports avec le clergé une juste

mesure entre la faiblesse et la rigueur, estimé de l'Église française,

exerçant sur elle et sur Napoléon une influence utile; personnage

enfin fort regrettable dans un moment où l'on marchait à une rupture

ouverte avec la cour de Rome, aussi regrettable dans l'administration

des cultes que M. de Talleyrand dans la direction des affaires

étrangères. Cet homme laborieux, frappé d'une sorte de cécité, avait

eu l'art de suppléer au sens qui lui manquait par une mémoire

prodigieuse, et il lui était arrivé, étant appelé à écrire sous la

dictée de Napoléon, de reproduire par la mémoire ses pensées et leur

vive expression, qu'il avait feint de recueillir par l'écriture. M. de

Portalis était devenu cher à Napoléon, qui le regretta vivement. Il

eut pour successeur au ministère des cultes un autre jurisconsulte, un

autre auteur du Code civil, M. Bigot de Préameneu, esprit peu

brillant, mais sage, et religieux sans faiblesse.

Il fallait dédommager M. Regnault de Saint-Jean-d'Angély d'avoir

approché du ministère de l'intérieur sans y parvenir. M. Regnault

était l'un des membres du Conseil d'État les plus employés par

Napoléon, à cause de sa grande habitude des affaires, et de sa

facilité à les exposer dans des rapports clairs et éloquents. Comme il

n'y avait alors d'autre lutte de tribune que celle d'un conseiller

d'État discutant contre un membre du Tribunat, devant le Corps

Législatif muet, et apportant des raisons convenues contre des

objections également convenues, il suffisait pour ces luttes arrangées

à l'avance dans des conférences préparatoires, et ressemblant à celles

des assemblées libres, comme les manoeuvres d'apparat ressemblent à la

guerre, d'un talent disert, varié, brillant. Seulement il le fallait

facile et infatigable, sous un maître prompt à concevoir et à

exécuter, voulant, lorsqu'il portait son attention sur un sujet,

accomplir à l'instant même ce que lui avait inspiré ce sujet, afin de

passer immédiatement à un autre. M. Regnault était le premier des

orateurs pour un tel rôle, et il était à lui seul, on peut le dire,

toute l'éloquence du temps. Napoléon, appréciant ses services, voulut

le dédommager par le titre de ministre d'État, titre sans définition,

qui procurait le rang de ministre sans en conférer le pouvoir, et par

une charge de cour très-bien rétribuée, celle de secrétaire d'État de

la famille impériale. M. Defermon, pour ses services dans la section

des finances; M. Lacuée, pour ceux qu'il rendait dans la direction de

la conscription, obtinrent aussi la qualité de ministres d'État.

Ces nominations arrêtées avec l'archichancelier Cambacérès, seul

consulté en ces circonstances, Napoléon donna à la législation, à

l'administration intérieure, aux finances, aux travaux publics, une

attention qu'il ne leur avait pas refusée pendant la guerre, mais qui,

accordée de loin, rapidement, au bruit du canon, était suffisante pour

surveiller, non pour créer.

[En marge: Suppression du Tribunat.]

Napoléon s'occupa d'abord d'introduire dans la Constitution impériale

une modification qui lui semblait nécessaire, bien que très-peu

importante en elle-même, c'était la suppression du Tribunat. Ce corps

n'était plus qu'une ombre vaine, depuis que, ramené au nombre de

cinquante membres, privé de tribune, divisé en trois sections, _de

législation_, _d'administration intérieure_, _de finances_, il

discutait avec les sections correspondantes du Conseil d'État, dans

des conférences particulières, les projets de lois qui devaient être

proposés par le gouvernement. Nous avons fait connaître ailleurs

comment s'exécutait ce travail. Le temps écoulé n'y avait rien changé,

et tout au plus y avait apporté encore un peu plus de calme et de

silence. Après des conférences tenues chez l'archichancelier, un

membre du Tribunat, un membre du Conseil d'État, allaient prononcer

chacun un discours devant le Corps Législatif, ou en sens contraire,

ou dans le même sens, suivant qu'il y avait eu accord ou divergence.

Le Corps Législatif votait ensuite sans mot dire, et à une immense

majorité, les projets présentés, excepté dans quelques cas très-rares,

où il s'agissait d'intérêts matériels, les seuls sur lesquels on se

permît de différer d'avis avec le gouvernement; excepté aussi dans

quelques cas plus rares encore, où les propositions dont il s'agissait

blessaient les sentiments des hommes attachés à la révolution,

sentiments assoupis, non éteints dans les coeurs. Alors des minorités

de quarante ou cinquante voix prouvaient que la liberté était

ajournée, non détruite en France. Ainsi marchaient les affaires

intérieures, silencieusement et vite, avec l'approbation générale,

fondée sur la persuasion que ces affaires étaient parfaitement

conduites, l'Empereur ayant le plus souvent imaginé, le Conseil d'État

approfondi, le Tribunat contredit dans leur rédaction, les mesures

adoptées. Quant aux affaires extérieures, qu'il eût été temps alors de

discuter hardiment, pour arrêter celui que l'entraînement de son génie

allait bientôt précipiter dans les abîmes, elles étaient réservées

exclusivement à l'Empereur et au Sénat, dans des proportions fort

inégales, comme on le pense bien. Napoléon décidait à son gré la

paix, la guerre, d'une manière plus absolue que les empereurs de

l'ancienne Rome, les sultans de Constantinople, ou les czars de

Russie, car il n'avait ni prétoriens, ni janissaires, ni strelitz, ni

ulémas, ni aristocratie. Il n'avait que des soldats, aussi soumis

qu'héroïques, qu'un clergé appointé et exclu des affaires, qu'une

aristocratie qu'il créait avec des titres enfantés par son

imagination, et avec une fortune tirée de ses vastes conquêtes. De

temps à autre il faisait confidence au Sénat des négociations

diplomatiques, quand elles avaient abouti à la guerre. Le Sénat, qui

depuis 1805 avait reçu en l'absence du Corps Législatif l'attribution

de voter les levées d'hommes, payait ces confidences par deux ou trois

conscriptions, que l'Empereur payait à son tour par des bulletins

magnifiques, par des drapeaux noircis et déchirés, par des traités de

paix malheureusement trop peu durables, et le pays ébloui de tant de

gloire, charmé de son repos, trouvant les affaires intérieures

supérieurement conduites, les affaires extérieures élevées à une

hauteur inouïe, désirait que cet état de choses se maintînt long-temps

encore, et quelquefois seulement, en voyant une armée française

hiverner sur la Vistule, des batailles se livrer près du Niémen,

commençait à craindre que toute cette grandeur ne trouvât un terme

dans son excès même.

Un peu d'agitation ne se manifestait dans ce gouvernement que

lorsqu'un cinquième du Corps Législatif devait sortir. Alors quelques

intrigues se formaient autour du Sénat, qui était appelé à choisir

les membres des corps délibérants sur des listes présentées par des

colléges électoraux formés à vie. On essayait quelques démarches

auprès des principaux sénateurs, et on sollicitait un siége au Corps

Législatif, muet mais rétribué, comme on sollicite une place de

finances. L'archichancelier Cambacérès veillait sur ces élections,

afin de n'admettre que des adhérents, ce qui n'exigeait pas un grand

triage. C'est tout au plus si, à la fin de chaque liste, il se

glissait quelques créatures des opposants du Sénat, improbateurs

timides et peu nombreux, que Sieyès avait abandonnés et oubliés, qui

le lui rendaient en l'oubliant à leur tour, et qui n'en voulaient pas

à Napoléon des entreprises téméraires dans lesquelles la France allait

trouver sa perte, mais du Concordat, du Code civil, et de beaucoup

d'autres créations tout aussi excellentes.

Telles étaient les formes de ce despotisme héroïque issu de la

Révolution. Il importait peu de les changer, car le fond devait rester

le même. On pouvait sans doute rectifier certains détails dans

l'organisation de ces corps soumis et dépendants. Cela se pouvait, et

Napoléon l'avait ainsi projeté au sujet du Tribunat. Le Tribunat,

réduit à des critiques de mots dans des conférences privées, incommode

au Conseil d'État, dont il n'était plus que l'obscur rival, avait une

position fausse, et peu digne de son titre. Le Corps Législatif, bien

que ne désirant pas plus d'importance qu'il n'en avait, et nullement

disposé à user de la parole si on se décidait à la lui rendre, était

cependant quelque peu confus de son mutisme, qui l'exposait au

ridicule. Il y avait une chose toute simple à faire, et qui ne

pouvait guère nuire à la liberté du temps, c'était de réunir le

Tribunat au Corps Législatif, en confondant dans un même corps les

attributions et les personnes. C'est ce que Napoléon résolut, après en

avoir conféré avec l'archichancelier Cambacérès. En conséquence, il

décida que le Tribunat serait supprimé, que ses attributions seraient

transférées au Corps Législatif, remis ainsi en possession de la

parole; qu'à l'ouverture de chaque session il serait formé dans le

sein du Corps Législatif, et au scrutin, trois commissions de sept

membres chacune, destinées, comme les commissions supprimées du

Tribunat, à s'occuper, la première de législation, la seconde

d'administration intérieure, la troisième de finances; que ces

sections continueraient à discuter avec les sections correspondantes

du Conseil d'État, et dans des conférences particulières, les projets

de lois présentés par le gouvernement; que lorsqu'elles se

trouveraient d'accord avec le Conseil d'État, un membre de ce conseil

viendrait exposer à la tribune du Corps Législatif les motifs que le

gouvernement avait eus pour proposer le projet dont il s'agirait, et

que le président de la commission donnerait de son côté les motifs

qu'elle avait eus pour l'approuver; mais qu'en cas de désaccord, tous

les membres de la commission seraient admis à produire publiquement

les raisons sur lesquelles se fondait leur résistance, et qu'enfin le

Corps Législatif continuerait à voter sans autre débat les mesures

soumises à son approbation. Il fut arrêté en outre que, pour ne pas

changer l'état présent des choses dans la session qui allait s'ouvrir,

et dont tous les travaux étaient déjà préparés, le sénatus-consulte,

contenant les dispositions nouvelles, ne serait promulgué que le jour

de la clôture de cette session.

En fait, le Corps Législatif recouvrait la parole, puisque vingt et un

de ses membres, choisis tous les ans au scrutin, étaient appelés à la

discussion des affaires, et la suppression du Tribunat ne faisait

disparaître qu'un corps depuis long-temps privé de vie. Le Corps

Législatif fut sensible à cette restitution de la parole, non qu'il

fût prêt à s'en servir, mais parce qu'on le délivrait d'un ridicule

devenu embarrassant. Toutefois, il y avait un mot supprimé, mot qui

avait eu quelque importance, c'était celui de Tribunat. C'en était

assez pour déplaire à certains amis constants de la Révolution, et

pour plaire à Napoléon, qui ne craignit pas, afin d'effacer un mot que

les souvenirs de 1802 lui rendaient désagréable, de restituer au Corps

Législatif des prérogatives de quelque valeur. Il est vrai qu'une

précaution fut prise contre ces nouvelles prérogatives, ce fut de

fixer à quarante ans l'âge auquel on pouvait siéger dans le Corps

Législatif; triste précaution qui n'aurait pas empêché une assemblée

d'être entreprenante, si l'esprit de liberté avait pu se réveiller

alors, et qui faisait commencer trop tard l'éducation politique des

hommes publics.

[En marge: Emplois assurés aux membres du Tribunat après la

suppression de ce corps.]

Il restait, après s'être débarrassé de cette ombre importune du

Tribunat, à s'occuper du sort des personnes, que Napoléon, par

bienveillance naturelle autant que par politique, n'aimait jamais à

froisser. Il fut donc résolu que les membres du Tribunat s'en iraient

avec leurs prérogatives chercher un asile dans le sein du Corps

Législatif, où ils devaient trouver un titre et des appointements.

Cependant Napoléon ne voulait pas rendre trop nombreux le Corps

Législatif, fixé alors à trois cents membres, en y versant le Tribunat

tout entier. Aussi n'ouvrit-il cet asile qu'aux membres les plus

obscurs du corps. Quant à ceux qui avaient montré des lumières, de

l'application aux affaires, il leur destina de hauts emplois. Il plaça

d'abord au Sénat M. Fabre de l'Aude, qui avait présidé le Tribunat

avec distinction, et M. Curée, qui avait commencé sa carrière par la

manifestation d'un républicanisme ardent, mais qui l'avait terminée

par la motion de rétablir la monarchie, en instituant l'Empire. Quant

aux autres membres du Tribunat distingués par leur mérite, Napoléon

ordonna aux ministres de l'intérieur et de la justice de les lui

proposer pour les places vacantes de préfets, de premiers présidents,

de procureurs-généraux. Enfin, il en réservait quelques autres pour

les faire figurer dans une nouvelle magistrature qui devait être le

complément de nos institutions financières, la Cour des comptes, dont

nous raconterons bientôt la création.

[En marge: Épuration de la magistrature ordonnée en 1807.]

Il y avait une autre mesure que Napoléon n'était pas moins impatient

de prendre, et qu'il regardait comme beaucoup plus urgente que la

suppression du Tribunat, c'était l'épuration de la magistrature. Le

gouvernement du Consulat, au moment de son installation, avait apporté

dans ses choix un excellent esprit; mais, pressé de s'établir, il

avait choisi à la hâte les membres de toutes les administrations, et,

s'il s'était moins trompé que les gouvernements qui l'avaient précédé,

il s'était trompé beaucoup trop encore pour ne pas être bientôt obligé

de réformer quelques-unes de ses premières nominations. Dans tous les

ordres de fonctions il était revenu sur plusieurs d'entre elles, et

ces changements de personnes avaient été d'autant plus approuvables et

approuvés, que ce n'était jamais une influence politique qui les avait

dictés, mais la connaissance acquise du mérite de chacun. Dans la

magistrature, rien de pareil n'avait pu s'accomplir, à cause de

l'inamovibilité établie par la constitution de M. Sieyès, et certains

choix faits en l'an VIII, dans l'ignorance des hommes, dans la

précipitation d'une réorganisation générale, étaient devenus avec le

temps un scandale permanent. On avait bien attribué à la Cour de

cassation une juridiction disciplinaire sur la magistrature, mais

cette juridiction, suffisante dans les temps ordinaires, ne l'était

pas à l'égard d'un personnel de magistrats nommés en masse, au

lendemain d'un immense bouleversement, et parmi lesquels s'étaient

glissés des misérables, indignes du rang qu'ils occupaient. Tandis que

la décence et l'application régnaient chez presque tous les agents du

gouvernement placés sous une active surveillance, la magistrature

seule donnait quelquefois de fâcheux exemples. Il fallait y pourvoir,

et Napoléon, qui se croyait appelé en 1807 à mettre la dernière main à

la réorganisation de la France, s'était décidé à faire cesser un tel

désordre. Il avait demandé l'avis de l'archichancelier, juge suprême

en pareille matière. Cet esprit aussi fertile que sage avait trouvé,

dans cette occasion comme dans beaucoup d'autres, un expédient

ingénieux, fondé d'ailleurs sur des raisons solides. La constitution

de l'an VIII, en déclarant les membres de l'ordre judiciaire

inamovibles, les soumettait cependant à une condition commune à tous

les membres du gouvernement, c'était de figurer sur les listes

d'éligibles. Elle ne leur avait donc assuré la perpétuité de leur

charge que conditionnellement, et lorsqu'ils mériteraient toute leur

vie l'estime publique. Cette précaution ayant disparu avec les listes

d'éligibles, abolies depuis, il fallait, avait dit le prince

Cambacérès, y suppléer, et il avait proposé deux mesures, l'une

permanente, l'autre temporaire. La première consistait à ne considérer

les nominations dans la magistrature comme définitives, et conférant

l'inamovibilité, qu'après l'expiration de cinq années, et après

l'expérience faite de la moralité et de la capacité des magistrats

choisis. La seconde consistait à former une commission de dix membres,

à donner à cette commission le soin de passer en revue la magistrature

tout entière, et de désigner ceux de ses membres qui s'étaient montrés

indignes de rendre la justice. Cette combinaison ingénieuse et

rassurante fut adoptée par Napoléon, et convertie en un

sénatus-consulte qui devait être présenté au Sénat. En tout autre

temps, cette mesure aurait été considérée comme une violation de la

constitution. À cette époque, à la suite d'immenses bouleversements,

en présence d'une nécessité reconnue, et avec l'intervention d'un

corps dont l'élévation garantissait l'impartialité, elle ne parut que

ce qu'elle était en effet, un acte réparateur et nécessaire. Du

reste, cette épuration, opérée bientôt avec justice et discrétion, fut

autant approuvée dans son exécution que dans son principe.

[En marge: État des finances.]

[En marge: Budgets de 1806 et 1807.]

Tandis qu'il s'occupait de ces mesures constitutionnelles et

administratives, Napoléon donna également son attention aux finances.

Il n'était aucune partie de l'administration dont il eût lieu d'être

aussi satisfait que de celle-là, car l'abondance régnait au Trésor, et

l'ordre achevait de s'y rétablir. On a vu le budget, fixé d'abord à

500 millions en 1802, s'élever bientôt, par la liquidation définitive

de la dette publique, par le développement apporté aux travaux

d'utilité générale, par le rétablissement successif du culte dans les

plus petites communes de France, par la création d'un vaste système

d'enseignement, par l'extension des constructions navales, par

l'institution enfin de la monarchie et la création d'une liste civile,

s'élever à environ 600 millions, et, la guerre survenant, à 700

millions (820 avec les frais de perception). Napoléon, en 1806, au

retour de la guerre d'Autriche, et avant son départ pour la guerre de

Prusse, avait déclaré au Corps Législatif, afin que l'Europe en fût

bien avertie, que 600 millions lui suffisaient pour la paix, 700

millions pour la guerre, et que, sans recourir à l'emprunt, système

alors antipathique à la France, il obtiendrait cette somme par le

rétablissement des perceptions naturelles, que la Révolution française

avait abolies, au lieu de se borner à les réformer. En conséquence il

avait rétabli, sous le nom de _droits réunis_, les contributions sur

les boissons, et, en remplacement de l'impôt des barrières, l'impôt

sur le sel. Ces perceptions avaient bientôt justifié sa prévoyance et

sa fermeté, car les droits réunis, après avoir produit une vingtaine

de millions dans la première année, en produisaient déjà 48 dans

l'année 1806, et en promettaient 76 dans l'année 1807. L'impôt sur le

sel, qui avait produit 6 à 7 millions en 1806, rapportait 29 millions

en 1807, et en faisait espérer bien davantage pour les années

suivantes. Les anciennes contributions avaient présenté également des

améliorations notables. L'enregistrement était monté de 160 millions à

180; les douanes, de 40 millions à 50 en 1806, à 66 en 1807; car si le

commerce maritime était interdit, le commerce avec le continent

prenait un immense développement.

Aussi les revenus ordinaires, que Napoléon avait supposé en 1806

devoir s'élever à 700 millions, s'élevaient fort au delà en 1807, et

pouvaient être évalués approximativement à 740 millions, se

décomposant de la manière suivante: 315 millions provenant des

contributions directes (impôt sur la terre, les propriétés bâties, les

portes et fenêtres, les loyers, etc.); 180 provenant de

l'enregistrement (droit sur le timbre, les successions, les mutations

de propriété, avec addition du produit des forêts); 80 provenant des

droits réunis, 50 des douanes, 30 du sel, 5 des sels et tabacs au delà

des Alpes, 5 des salines de l'est, 12 de la loterie, 10 des postes, 1

des poudres et salpêtres, 10 des décomptes dus par les acquéreurs des

domaines nationaux, 6 de recettes diverses, 36 du subside italien,

représentant l'entretien de l'armée française chargée de garder

l'Italie. Cette somme totale de 740 millions, accrue de 30 millions

de produits spéciaux, c'est-à-dire de centimes additionnels ajoutés

aux contributions directes pour les dépenses départementales, et de

l'octroi établi sur certaines rivières pour l'entretien de la

navigation, devait monter à 770 millions. Tel de ces produits, comme

celui de l'enregistrement, des droits réunis ou des douanes, pouvait

s'élever ou s'abaisser; mais le total des produits devait atteindre et

dépasser successivement le revenu moyen de 740 millions, 770 avec les

produits spéciaux.

Il est vrai que la dépense n'avait pas moins dépassé que la recette

les limites posées dans la loi des finances. Napoléon, en 1806, avait

évalué à 700 millions le budget de l'état de guerre, état le plus

ordinaire à cette époque; ce qui devait, avec 30 millions de produits

spéciaux, porter la dépense totale à 730 millions. On savait déjà

qu'elle serait de 760 millions pour cette même année 1806. On sut même

plus tard qu'elle avait été de 770. Elle avait donc dépassé de 40

millions le chiffre prévu. En 1807, année dont nous faisons en ce

moment l'histoire, la dépense évaluée à 720 millions, à 750 avec les

produits spéciaux, menaçait d'être beaucoup plus considérable. Elle

fut réglée plus tard à 778 millions. La cause de ces augmentations se

devine aisément, car la dépense de la guerre (pour les deux

ministères, du personnel et du matériel), évaluée à 300 millions,

était montée à 340. Encore cette somme est-elle loin d'en révéler

toute l'étendue; car, indépendamment des dépenses mises à la charge de

l'État, les pays occupés par nos troupes avaient fourni une partie

des vivres, et le trésor de l'armée dans lequel étaient versées les

contributions de guerre, avait supporté une partie des dépenses du

matériel et de la solde. Les suppléments tirés de ce trésor ne

s'élevaient pas à moins de 40 ou 50 millions pour 1806, et à moins de

140 ou 150 pour 1807. Mais les recettes courantes de l'année donnant

déjà 740 millions (770 avec les produits spéciaux), et le trésor de

l'armée pouvant fournir quelques suppléments sans s'appauvrir, on est

fondé à dire que Napoléon avait atteint son but d'égaler les recettes

aux dépenses, même pendant l'état de guerre, sans recourir à

l'emprunt.

Du reste, le total de 770 millions de dépenses pour 1806, de 778 pour

1807, ne s'était pas encore révélé tout entier, car la comptabilité

française, quoique en progrès, n'était point alors parvenue à la

perfection qui permet aujourd'hui, quelques mois après une année

écoulée, d'en constater et d'en arrêter la dépense. Il ne fallait pas

moins de deux ou trois années pour arriver à une pareille liquidation.

Napoléon évaluait donc les dépenses de l'année à 720 millions, à 750

avec les services payés sur les produits spéciaux, et, sauf quelques

excédants pour l'entretien de l'armée, cette évaluation était exacte.

Dans ce total de 720 millions la dette publique devait entrer pour 104

millions (54 de rentes perpétuelles cinq pour cent, 17 de rentes

viagères, 24 de pensions ecclésiastiques, 5 de pensions civiles, 4 de la

dette du Piémont, de Gênes, Parme et Plaisance); la liste civile, pour

28 (les princes compris); le service des affaires étrangères, pour 8;

l'administration de la justice, pour 22; la dépense de l'intérieur et

des travaux publics, pour 54 (non compris les travaux des départements

payés sur les 30 millions de produits spéciaux); la dotation des cultes,

pour 12; la police générale, pour 1; les finances, pour 36 (compris 10

millions pour la caisse d'amortissement); l'administration du trésor,

pour 18 (compris 10 millions de frais d'escompte); la marine, pour 106;

la guerre, pour 321; enfin un fonds de réserve destiné aux dépenses

imprévues, pour 10: total 720 millions, 750 avec les dépenses des

départements.

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 08 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 5 / 50 段