Nord, la situation de notre marine et de nos établissements maritimes.
Encouragé par ses prodigieux triomphes à tout entreprendre, persuadé
qu'à la tête des puissances du continent il obtiendrait la paix, ou
bien qu'il vaincrait l'Angleterre par une réunion de forces
accablantes, il était plein d'ardeur. Habitué de plus à trouver dans
son génie des ressources inépuisables pour vaincre les hommes et les
éléments, il ne partageait nullement le découragement de l'amiral
Decrès. Il entrevoyait dans l'avenir des ressources nouvelles, et non
encore essayées contre les Anglais. D'abord toutes les issues
n'avaient pas été fermées jusqu'alors au commerce britannique. Par la
Russie, que la Prusse, le Danemark et les villes anséatiques, par le
Portugal qui était ennemi, par l'Espagne qui était mal surveillée, par
l'Autriche qu'il avait fallu ménager, il était resté bien des portes,
au moins entr'ouvertes; et les marchandises anglaises, en se donnant à
bon marché (ce qui leur était facile dès cette époque), avaient réussi
à pénétrer sur le continent. Maintenant, au contraire, tout accès
allait se trouver fermé, et c'était un grand dommage qui se préparait
pour les manufactures de l'Angleterre. De plus, Napoléon allait être
libre de multiplier les constructions navales, soit avec les
ressources du budget français, chaque jour plus riche, soit avec les
produits de la conquête, soit avec les bois et les bras de tout le
littoral européen. Ayant en outre ses nombreuses armées disponibles,
il avait conçu un vaste système dont on verra plus tard le
développement successif, et qui aurait tellement multiplié les chances
d'une grande expédition dirigée sur Londres, sur l'Irlande ou sur
l'Inde, que cette expédition, dérobée une fois à la surveillance de
l'amirauté, aurait peut-être fini par réussir, ou que l'obstination
britannique aurait fini par céder devant la menace d'un péril toujours
imminent. Napoléon en effet n'était guère d'avis des grandes
batailles navales, que du reste il n'avait acceptées dans certaines
occasions que pour ne pas reculer d'une manière trop manifeste devant
l'ennemi. Il n'était guère plus d'avis des croisières, que le défaut
de relâches sûres et bien approvisionnées rendait trop périlleuses.
Mais il voulait, unissant les marines russe, hollandaise, française,
espagnole, italienne, ayant des flottes armées au Texel, à Flessingue,
à Boulogne, à Brest, à Lorient, à Rochefort, à Cadix, à Toulon, à
Gênes, à Tarente, à Venise, tenant auprès de ces flottes des camps
nombreux remplis de troupes invincibles, il voulait obliger
l'Angleterre à entretenir devant ces ports des forces navales qui ne
pourraient suffire à les bloquer tous, et, partant à l'improviste de
celui qui aurait été mal surveillé, transporter une armée ou en
Égypte, ou dans l'Inde, ou à Londres même, et en attendant que cette
chance se réalisât, épuiser la nation anglaise d'hommes, de bois,
d'argent, de constance et de courage. On verra, en effet, que, s'il ne
se fût pas épuisé lui-même en mille entreprises étrangères à ce grand
but, s'il n'avait pas fatigué la bonne volonté ou la patience de ses
alliés, certainement les moyens étaient si vastes, si bien conçus,
qu'ils auraient fini par triompher de l'Angleterre.
[En marge: Développement donné aux constructions navales.]
Mais avant de parvenir à cet immense développement, que deux ou trois
ans auraient suffi pour atteindre, Napoléon commença par ordonner un
redoublement d'activité dans les constructions navales de tout
l'empire, et ensuite par essayer dans la Méditerranée de ce système
d'expéditions toujours prêtes et toujours menaçantes, en faisant une
tentative sur la Sicile, afin d'ajouter cette île au royaume de
Naples, déjà donné à son frère Joseph.
[En marge: Réorganisation de la flotte du Texel.]
[En marge: Création de la flotte d'Anvers, et sa réunion à
Flessingue.]
[En marge: Flotte de Brest.]
[En marge: Flotte de Lorient.]
[En marge: Flotte de Rochefort.]
[En marge: Flotte de Cadix.]
[En marge: Flotte de Toulon.]
[En marge: Établissement maritime projeté à la Spezzia.]
[En marge: Constructions ordonnées à Naples et à Ancône.]
Il prescrivit à son frère Louis, en lui annonçant que l'armée
hollandaise allait rentrer, et absorber dès lors une moindre partie de
ses ressources, de remettre en état la flotte du Texel, et d'y réunir
au moins 9 vaisseaux tout équipés. Il avait déjà obtenu à Anvers et à
Flessingue des résultats étonnants. On y voyait 5 vaisseaux, les uns
de quatre-vingts, les autres de soixante-quatorze, qui, construits à
Anvers, étaient descendus sans accident jusqu'à Flessingue, à travers
les bas-fonds de l'Escaut, et qu'on armait dans ce dernier port. Trois
autres, presque achevés sur les chantiers d'Anvers, allaient porter à
8 l'escadre de l'Escaut. Les marins hollandais, flamands, picards,
étaient réunis de tous côtés pour cet armement. Napoléon ordonna de
mettre à flot les trois vaisseaux achevés, de couvrir de nouvelles
quilles les chantiers devenus vacants, de multiplier le nombre de ces
chantiers indéfiniment; car il voulait qu'Anvers devînt le port de
construction, non-seulement de Flessingue, mais de Brest, à cause des
bois de l'Allemagne et du Nord affluant vers les Pays-Bas par les
fleuves. Il se proposait de réserver les bois de Brest pour le radoub
des escadres qui étaient toujours en armement dans ce grand port. Il
se promit, dès son retour à Paris, de revoir et d'organiser sur un
autre plan l'ancienne flottille de Boulogne. Il pressa la construction
de frégates à Dunkerque, au Havre, à Cherbourg, à Saint-Malo. À Brest,
où il restait, depuis la sortie de l'escadre de Willaumez, 12
vaisseaux armés, dont 5 mauvais et 7 bons, Napoléon ordonna de mettre
les 5 mauvais hors de service, et d'armer les 7 bons du mieux qu'on
pourrait, en réservant les matelots devenus disponibles pour les
nouveaux vaisseaux qu'on s'apprêtait à construire. Il voulut qu'à
Lorient on ajoutât un vaisseau, dont la construction venait d'être
achevée, à une division de deux vaisseaux qui s'y trouvait déjà. Il
consentit à ce que le _Vétéran_ réfugié à Concarneau, et bloqué avec
obstination par les Anglais, fût désarmé, et l'équipage conduit à
Lorient, pour y armer un vaisseau récemment construit. Nous avions à
Rochefort une belle division de 5 vaisseaux, aussi bien équipée que
bien commandée. Elle était sous les ordres de l'un de ces hommes que,
dans leur langage familier, les marins appellent _un loup de mer_, du
brave contre-amiral Allemand, privé de ses frégates par le désastre du
capitaine Soleil, mais impatient néanmoins de sortir, et toujours
arrêté par une flotte anglaise, qui, depuis huit ou dix mois, ne
perdait pas de vue la rade de l'île d'Aix. Napoléon ordonna de mettre
à l'eau un vaisseau achevé, d'en radouber un autre qui était en état
de servir, pour porter cette division au nombre de sept. Partout où
des bâtiments étaient lancés, il faisait poser immédiatement d'autres
quilles sur chantier. Ses ressources financières, anciennes et
nouvelles, lui permettaient, comme on le verra bientôt, ces immenses
efforts. À Cadix, il avait une excellente division de 5 vaisseaux,
restes de Trafalgar, bien organisés, bien montés, et commandés par
l'amiral Rosily. Napoléon aurait voulu leur adjoindre quelques
vaisseaux espagnols; mais, lorsqu'il portait ses yeux sur la
Péninsule, il ne pouvait se défendre d'un sentiment de pitié, de
colère, d indignation, en songeant qu'au Ferrol et à Cadix, l'Espagne
n'était pas même en mesure d'armer une division, qu'à Carthagène
seulement elle avait six vaisseaux dont l'armement datait de plusieurs
années, dont la carène était salie par le séjour dans le port, dont le
gréement était relâché, dont les provisions de bouche étaient
insuffisantes pour la plus courte campagne, car les équipages avaient
consommé les vivres du bord, n'en ayant pas à terre. Il se disait
qu'il faudrait bien finir par demander à l'Espagne, pour elle, pour
ses alliés, de s'administrer autrement; et en attendant il adressa au
cabinet de Madrid des instances, presque menaçantes, pour qu'on
joignît quelques vaisseaux à ceux de l'amiral Rosily, et il recommanda
à celui-ci de se tenir prêt à lever l'ancre au premier signal. À
Toulon, trois vaisseaux, deux appartenant à Toulon, un à Gènes,
étaient armés. Réunis à plusieurs frégates, ils exécutaient
d'heureuses sorties. Napoléon voulut qu'à Toulon on lançât le
_Commerce de la ville de Paris_ et le _Robuste_, qu'à Gênes on lançât
le _Breslau_, qu'on les armât en désarmant des bâtiments ou mauvais,
ou inférieurs, qu'on les remplaçât sur les chantiers par de nouvelles
constructions, et qu'il y eût 6 vaisseaux prêts dans ce port. Il
envoya des ingénieurs à la Spezzia pour examiner cette position, que
l'étude continuelle de la carte lui avait révélée. Il enjoignit à son
frère Joseph, après renseignements pris sur les ports de Naples et de
Castellamare, d'y commencer la construction de deux vaisseaux, pour
en arriver bientôt à la construction de quatre. Se souvenant qu'un
vaisseau français avait trouvé asile à Ancône, il pensa qu'on pouvait
se servir de ce port, et il ordonna d'y construire deux vaisseaux pour
employer les bois et les ouvriers de l'État romain, s'inquiétant peu
de la souveraineté temporelle du Pape, qu'il traitait déjà comme
n'existant plus. Enfin il y avait à Venise cinq vaisseaux en
construction. Il en fit mettre trois encore sur chantier, un au compte
du trésor d'Italie, deux au compte du trésor de France, et voulut
qu'on travaillât au creusement des passes qui devaient conduire la
marine ressuscitée des Vénitiens de leur arsenal dans la mer
Adriatique. Ces mêmes pays italiens, qui allaient fournir les bois et
les bras pour les constructions, devaient fournir les matelots
toujours en grande quantité sur leurs côtes. Avec ces nombreuses
constructions, avec les matelots que contenait le littoral européen,
avec une addition de jeunes soldats et d'officiers français, dont il
n'était jamais embarrassé d'augmenter le nombre, Napoléon pouvait
espérer de doubler ou de tripler les forces navales de l'empire avant
une année. Ces vaisseaux, insuffisants d'abord pour se mesurer avec
des vaisseaux anglais, seraient suffisants dans peu de temps pour
porter des troupes, et devaient l'être tout de suite pour nécessiter
de nouveaux blocus, et condamner l'Angleterre à des dépenses
ruineuses.
[En marge: Projet d'une grande réunion de flottes dans la
Méditerranée.]
En attendant que ces armements immenses fussent exécutés, Napoléon
entendait sur-le-champ porter des secours aux colonies, et réunir par
la même opération quarante voiles dans la Méditerranée. Il voulait
pour cela que les divisions de Brest, de Lorient, de Rochefort
embarquassent 3,100 nommes et beaucoup de munitions, allassent en
déposer 1,200 à la Martinique, 600 à la Guadeloupe, 500 à
Saint-Domingue, 300 à Cayenne, 100 au Sénégal, 400 à l'île de France,
et, faisant retour vers l'Europe, franchissent le détroit de Gibraltar
pour se rendre à Toulon. La réunion à Toulon des 7 vaisseaux de Brest,
des 3 de Lorient, des 7 de Rochefort, des 6 de Cadix, des 6 de Toulon,
devait y composer avec les frégates un total de 40 voiles, dont 29
vaisseaux de ligne, force supérieure à tout ce que les Anglais, même
avertis à temps, pourraient amener dans cette mer avant deux ou trois
mois, et capable de jeter quinze ou dix-huit mille hommes en Sicile,
et tout ce qu'on voudrait dans les îles Ioniennes.
L'amiral Decrès, qui s'appliquait avec un courage honorable à
s'opposer aux projets de Napoléon, quand la grandeur n'en était pas
proportionnée avec les moyens, ne manqua pas de combattre ce projet de
réunions, précédées d'une course aux Antilles. Il pensait que faire
dépendre le ravitaillement des colonies du succès de deux ou trois
grandes expéditions, était chose imprudente; car ces grandes
expéditions de plusieurs vaisseaux et frégates, pour porter quelques
centaines d'hommes aux colonies, couraient des dangers qui n'étaient
pas en rapport avec l'importance du but; qu'il valait mieux expédier
des frégates isolées, chargées chacune d'une certaine quantité de
matériel, de deux ou trois cents hommes; que, si on en perdait une, la
perte était peu considérable, que les autres arrivaient, et que les
colonies étaient ainsi toujours assurées de recevoir une portion des
secours qu'on leur destinait. Quant aux réunions dans la Méditerranée,
il soutenait que les divisions chargées de franchir le détroit, malgré
la croisière anglaise de Gibraltar, avaient à braver d'immenses
périls; que, pour y échapper, il fallait les laisser libres de
profiter du premier coup de vent favorable; qu'on ne devait donc leur
donner que la seule instruction de franchir le détroit, en leur
permettant de saisir la première circonstance heureuse, sans
compliquer leur mission d'une course aux Antilles, et d'un retour vers
l'Europe. Enfin il pensait que c'était assez d'envoyer dans la
Méditerranée la division de Cadix placée fort près du but, et
peut-être celle de Rochefort, mais qu'il ne fallait pas se priver de
toutes les forces qu'on avait dans l'Océan, en faisant partir aussi
pour Toulon les divisions de Lorient et de Brest.
[En marge: Ordres définitifs pour la réunion des flottes à Toulon.]
Napoléon, qui laissait modifier ses idées par les hommes d'expérience
quand ces hommes lui fournissaient de bonnes raisons, accueillit les
observations de M. Decrès. En conséquence il décida que des ports de
Dunkerque, du Havre, de Cherbourg, de Nantes, de Rochefort, de
Bordeaux, où il y avait beaucoup de frégates, partiraient des
expéditions isolées pour les colonies, que les divisions navales
chargées de se rendre dans la Méditerranée n'auraient que cette seule
mission, et, quant au nombre, il voulut en appeler deux au moins à
Toulon, celle de Rochefort et celle de Cadix, lesquelles devaient
former avec la division de Toulon une réunion de 17 ou 18 vaisseaux,
plus 7 ou 8 frégates, force suffisante pour dominer deux ou trois mois
la Méditerranée, et y exécuter tout ce qu'il méditait sur la
Sardaigne, sur la Sicile et sur les îles Ioniennes. En conséquence
l'amiral Allemand à Rochefort, l'amiral Rosily à Cadix, reçurent
l'ordre de saisir la première occasion propice pour lever l'ancre, et
de franchir le détroit, en faisant la manoeuvre que leur
conseilleraient leur expérience et les circonstances de la mer. Il fut
demandé à la cour d'Espagne d'armer quelques vaisseaux à Cadix, et de
donner immédiatement les ordres convenables pour que la division de
Carthagène, commandée par l'amiral Salcedo, fût pourvue des vivres
nécessaires à une courte expédition, et dirigée sur Toulon.
Telles furent les mesures ordonnées par Napoléon, en exécution du
traité de Tilsit, pour intimider l'Angleterre par un immense concours
de moyens, pour la disposer à la paix, et, si elle s'opiniâtrait à la
guerre, pour forcer la Suède, le Danemark, la Prusse, le Portugal,
l'Autriche à fermer leurs ports aux produits de Manchester et de
Birmingham, pour préparer avec la réunion de toutes les forces navales
du continent des expéditions dont la possibilité toujours menaçante
épuiserait tôt ou tard les finances ou la constance de la nation
anglaise, sans compter qu'il suffisait du succès d'une seule pour la
frapper au coeur. Mais les affaires extérieures n'attiraient pas
seules l'attention de Napoléon. Il lui tardait enfin de s'occuper
d'administration, de finances, de travaux publics, de législation, de
tout ce qui pouvait concourir à la prospérité intérieure de la France,
laquelle ne lui tenait pas moins à coeur que sa gloire.
[En marge: Août 1807.]
[En marge: Affaires intérieures de l'Empire en 1807.]
[En marge: Nomination de M. de Talleyrand à la dignité de
vice-grand-électeur.]
Avant de s'en occuper il lui avait fallu opérer quelques changements
indispensables dans les hauts emplois civils et militaires. M. de
Talleyrand fut la cause principale, sinon unique, de ces changements.
Cet habile représentant de Napoléon auprès de l'Europe, qui était
paresseux, sensuel, jamais pressé d'agir ou de se mouvoir, et dont les
infirmités physiques augmentaient la mollesse, avait été cruellement
éprouvé par les campagnes de Prusse et de Pologne. Vivre sous ces froids
et lointains climats, courir sur les neiges à la suite d'un infatigable
conquérant, à travers les bandes de cosaques, coucher le plus souvent
sous le chaume, et, quand on était favorisé par la fortune de la guerre,
habiter une maison de bois, décorée du titre de château de Finkenstein,
ne convenait pas plus à ses goûts qu'à son énergie. Il était donc
fatigué du ministère des relations extérieures, et il aurait voulu non
pas renoncer à diriger ces relations, qui étaient son occupation
favorite, mais les diriger à un autre titre que celui de ministre. Il
avait beaucoup souffert dans son orgueil de ne pas devenir grand
dignitaire, comme MM. de Cambacérès et Lebrun, et la principauté de
Bénévent, qui lui avait été accordée en dédommagement, n'avait
qu'ajourné ses désirs sans les satisfaire. Une occasion se présentait
d'accroître le nombre des grands dignitaires, c'était l'absence
indéfinie des princes de la famille impériale, qui étaient à la fois
grands dignitaires et souverains étrangers. Il y en avait trois dans ce
cas: Louis Bonaparte, qui était roi de Hollande et connétable; Eugène
de Beauharnais, qui était vice-roi d'Italie et archichancelier d'État,
enfin Joseph, qui était roi de Naples et grand-électeur. M. de
Talleyrand avait insinué à l'Empereur qu'il fallait leur donner des
suppléants, sous les titres de vice-connétable, de vice-grand-électeur,
de vice-chancelier d'État, et que si, à la vérité, ces fonctions fort
peu actives n'exigeaient guère un double titulaire, on ne pouvait trop
multiplier les grandes charges destinées à récompenser les services
éclatants. M. de Talleyrand aurait voulu devenir vice-grand-électeur,
et, laissant à un ministre des affaires étrangères le soin vulgaire
d'ouvrir et d'expédier des dépêches, continuer à diriger lui-même les
principales négociations. Il n'avait négligé, pendant son séjour à
l'armée, aucune occasion d'entretenir l'Empereur de ce sujet, ne cessant
de prôner les avantages de ces nouvelles créations, et alléguant, pour
ce qui le concernait en particulier, son âge, ses infirmités, ses
fatigues, son besoin de repos. Il avait, à force d'insistance, obtenu
une sorte de promesse, que Napoléon s'était laissé arracher à
contre-coeur; car il ne voulait pas que les grands dignitaires
exerçassent des fonctions actives, vu que, participant en quelque sorte
à l'inviolabilité du souverain, ils n'étaient guère faits pour être
responsables. Napoléon au contraire tenait essentiellement à pouvoir
destituer les personnages revêtus de fonctions actives, et il répugnait
surtout à placer dans une position de demi-inviolabilité un personnage
dont il se défiait, et qu'il croyait prudent de garder toujours sous sa
main toute-puissante.
[En marge: Nomination de Berthier à la dignité de vice-connétable.]
À peine de retour à Paris, au moment où chacun allait recevoir la
récompense de ses services pendant la dernière guerre, M. de Talleyrand
se présenta à Saint-Cloud, pour rappeler à Napoléon ses promesses.
L'archichancelier Cambacérès était présent. Napoléon laissa percer un
mécontentement très-vif.--Je ne comprends pas, dit-il brusquement à M.
de Talleyrand, votre impatience à devenir grand dignitaire, et à quitter
un poste où vous avez acquis votre importance, et où je n'ignore pas que
vous avez recueilli de grands avantages (allusion aux contributions
qu'on disait avoir été levées sur les princes allemands, à l'époque des
sécularisations). Vous devez savoir que je ne veux pas qu'on soit à la
fois grand dignitaire et ministre, que les relations extérieures ne
peuvent dès lors vous être conservées, et que vous perdrez ainsi un
poste éminent auquel vous êtes propre, pour acquérir un titre qui ne
sera qu'une satisfaction accordée à votre vanité.--Je suis fatigué,
répondit M. de Talleyrand, avec un flegme apparent, et avec
l'indifférence d'un homme qui n'aurait pas compris les allusions
blessantes de l'Empereur; j'ai besoin de repos.--Soit, répliqua
Napoléon, vous serez grand dignitaire, mais vous ne le serez pas
seul.--Puis s'adressant au prince Cambacérès: Berthier, lui dit-il, m'a
servi autant que qui que ce soit; il y aurait injustice à ne pas le
faire aussi grand dignitaire. Rédigez un décret par lequel M. de
Talleyrand sera élevé à la dignité de vice-grand-électeur, Berthier à
celle de vice-connétable, et vous me l'apporterez à signer.--M. de
Talleyrand se retira, et l'Empereur exprima plus longuement au prince
Cambacérès tout le mécontentement qu'il ressentait. C'est ainsi que M.
de Talleyrand quitta le ministère des relations extérieures, et
s'éloigna, avec beaucoup de dommage pour lui-même et pour les affaires,
de la personne de l'Empereur.
[En marge: M. de Champagny remplace M. de Talleyrand au ministère des
affaires étrangères.]
[En marge: M. Crétet remplace M. de Champagny au ministère de
l'intérieur.]
Le décret fut signé le 14 août 1807. Il fallait remplacer le prince de
Talleyrand et le prince Berthier dans leurs fonctions, l'un de
ministre des affaires étrangères, l'autre de ministre de la guerre.
Napoléon avait sous la main M. de Champagny, ministre de l'intérieur,
homme doux, honnête, appliqué, initié par son ambassade à Vienne aux
usages mais non aux secrets de la diplomatie, et malheureusement peu
capable de résister à Napoléon, que du reste personne alors n'eût été
capable de retenir, tant avait de force l'entraînement des succès et
des circonstances. M. de Champagny fut donc choisi comme ministre des
affaires étrangères. On le remplaça au ministère de l'intérieur par M.
Crétet, membre instruit et laborieux du Conseil d'État, et dans le
moment gouverneur de la Banque de France. Il fut préféré au comte
Regnault de Saint-Jean-d'Angély, dont le double talent d'écrire et de
parler parut indispensable au Conseil d'État et au Corps Législatif,
et dont le caractère ne semblait pas convenir au poste de ministre de
l'intérieur. M. Jaubert, autre membre du Conseil d'État, remplaça M.
Crétet dans le gouvernement de la Banque.
[En marge: Le général Clarke nommé ministre de la guerre, en
remplacement du prince Berthier.]
Napoléon, en élevant le prince Berthier à la dignité de
vice-connétable, ne voulut pourtant pas se priver de lui comme
major-général de la grande armée, fonction dans laquelle nul ne
pouvait l'égaler, et il lui conserva cet emploi. Mais il appela pour
le remplacer au ministère de la guerre le général Clarke, dont il
venait d'éprouver les talents administratifs dans le poste de
gouverneur de Berlin, talents plus spécieux que solides, mais qui, en
se produisant sous la forme d'une docilité empressée, et d'une grande
application au travail, avaient séduit Napoléon. Cependant ce choix
était assez motivé, car les militaires propres à la guerre active
étaient tous employés, et, parmi ceux qui étaient mieux placés dans le
cabinet que sur le champ de bataille, le général Clarke semblait celui
qui avait le plus cet esprit d'ordre, et cette intelligence des
détails, que réclame l'administration. M. Dejean resta ministre chargé
du matériel de la guerre. Le général Hullin, dont Napoléon avait pu
apprécier plus d'une fois le dévouement et le courage personnel,
remplaça dans le commandement de Paris le général Junot, qui allait
être mis à la tête de l'armée de Portugal.
[En marge: Mort de M. de Portalis, ministres des cultes, et son
remplacement par M. Bigot de Préameneu.]