Telle était en 1807, lorsque Napoléon revint de sa longue campagne au

Nord, la situation de notre marine et de nos établissements maritimes.

Encouragé par ses prodigieux triomphes à tout entreprendre, persuadé

qu'à la tête des puissances du continent il obtiendrait la paix, ou

bien qu'il vaincrait l'Angleterre par une réunion de forces

accablantes, il était plein d'ardeur. Habitué de plus à trouver dans

son génie des ressources inépuisables pour vaincre les hommes et les

éléments, il ne partageait nullement le découragement de l'amiral

Decrès. Il entrevoyait dans l'avenir des ressources nouvelles, et non

encore essayées contre les Anglais. D'abord toutes les issues

n'avaient pas été fermées jusqu'alors au commerce britannique. Par la

Russie, que la Prusse, le Danemark et les villes anséatiques, par le

Portugal qui était ennemi, par l'Espagne qui était mal surveillée, par

l'Autriche qu'il avait fallu ménager, il était resté bien des portes,

au moins entr'ouvertes; et les marchandises anglaises, en se donnant à

bon marché (ce qui leur était facile dès cette époque), avaient réussi

à pénétrer sur le continent. Maintenant, au contraire, tout accès

allait se trouver fermé, et c'était un grand dommage qui se préparait

pour les manufactures de l'Angleterre. De plus, Napoléon allait être

libre de multiplier les constructions navales, soit avec les

ressources du budget français, chaque jour plus riche, soit avec les

produits de la conquête, soit avec les bois et les bras de tout le

littoral européen. Ayant en outre ses nombreuses armées disponibles,

il avait conçu un vaste système dont on verra plus tard le

développement successif, et qui aurait tellement multiplié les chances

d'une grande expédition dirigée sur Londres, sur l'Irlande ou sur

l'Inde, que cette expédition, dérobée une fois à la surveillance de

l'amirauté, aurait peut-être fini par réussir, ou que l'obstination

britannique aurait fini par céder devant la menace d'un péril toujours

imminent. Napoléon en effet n'était guère d'avis des grandes

batailles navales, que du reste il n'avait acceptées dans certaines

occasions que pour ne pas reculer d'une manière trop manifeste devant

l'ennemi. Il n'était guère plus d'avis des croisières, que le défaut

de relâches sûres et bien approvisionnées rendait trop périlleuses.

Mais il voulait, unissant les marines russe, hollandaise, française,

espagnole, italienne, ayant des flottes armées au Texel, à Flessingue,

à Boulogne, à Brest, à Lorient, à Rochefort, à Cadix, à Toulon, à

Gênes, à Tarente, à Venise, tenant auprès de ces flottes des camps

nombreux remplis de troupes invincibles, il voulait obliger

l'Angleterre à entretenir devant ces ports des forces navales qui ne

pourraient suffire à les bloquer tous, et, partant à l'improviste de

celui qui aurait été mal surveillé, transporter une armée ou en

Égypte, ou dans l'Inde, ou à Londres même, et en attendant que cette

chance se réalisât, épuiser la nation anglaise d'hommes, de bois,

d'argent, de constance et de courage. On verra, en effet, que, s'il ne

se fût pas épuisé lui-même en mille entreprises étrangères à ce grand

but, s'il n'avait pas fatigué la bonne volonté ou la patience de ses

alliés, certainement les moyens étaient si vastes, si bien conçus,

qu'ils auraient fini par triompher de l'Angleterre.

[En marge: Développement donné aux constructions navales.]

Mais avant de parvenir à cet immense développement, que deux ou trois

ans auraient suffi pour atteindre, Napoléon commença par ordonner un

redoublement d'activité dans les constructions navales de tout

l'empire, et ensuite par essayer dans la Méditerranée de ce système

d'expéditions toujours prêtes et toujours menaçantes, en faisant une

tentative sur la Sicile, afin d'ajouter cette île au royaume de

Naples, déjà donné à son frère Joseph.

[En marge: Réorganisation de la flotte du Texel.]

[En marge: Création de la flotte d'Anvers, et sa réunion à

Flessingue.]

[En marge: Flotte de Brest.]

[En marge: Flotte de Lorient.]

[En marge: Flotte de Rochefort.]

[En marge: Flotte de Cadix.]

[En marge: Flotte de Toulon.]

[En marge: Établissement maritime projeté à la Spezzia.]

[En marge: Constructions ordonnées à Naples et à Ancône.]

Il prescrivit à son frère Louis, en lui annonçant que l'armée

hollandaise allait rentrer, et absorber dès lors une moindre partie de

ses ressources, de remettre en état la flotte du Texel, et d'y réunir

au moins 9 vaisseaux tout équipés. Il avait déjà obtenu à Anvers et à

Flessingue des résultats étonnants. On y voyait 5 vaisseaux, les uns

de quatre-vingts, les autres de soixante-quatorze, qui, construits à

Anvers, étaient descendus sans accident jusqu'à Flessingue, à travers

les bas-fonds de l'Escaut, et qu'on armait dans ce dernier port. Trois

autres, presque achevés sur les chantiers d'Anvers, allaient porter à

8 l'escadre de l'Escaut. Les marins hollandais, flamands, picards,

étaient réunis de tous côtés pour cet armement. Napoléon ordonna de

mettre à flot les trois vaisseaux achevés, de couvrir de nouvelles

quilles les chantiers devenus vacants, de multiplier le nombre de ces

chantiers indéfiniment; car il voulait qu'Anvers devînt le port de

construction, non-seulement de Flessingue, mais de Brest, à cause des

bois de l'Allemagne et du Nord affluant vers les Pays-Bas par les

fleuves. Il se proposait de réserver les bois de Brest pour le radoub

des escadres qui étaient toujours en armement dans ce grand port. Il

se promit, dès son retour à Paris, de revoir et d'organiser sur un

autre plan l'ancienne flottille de Boulogne. Il pressa la construction

de frégates à Dunkerque, au Havre, à Cherbourg, à Saint-Malo. À Brest,

où il restait, depuis la sortie de l'escadre de Willaumez, 12

vaisseaux armés, dont 5 mauvais et 7 bons, Napoléon ordonna de mettre

les 5 mauvais hors de service, et d'armer les 7 bons du mieux qu'on

pourrait, en réservant les matelots devenus disponibles pour les

nouveaux vaisseaux qu'on s'apprêtait à construire. Il voulut qu'à

Lorient on ajoutât un vaisseau, dont la construction venait d'être

achevée, à une division de deux vaisseaux qui s'y trouvait déjà. Il

consentit à ce que le _Vétéran_ réfugié à Concarneau, et bloqué avec

obstination par les Anglais, fût désarmé, et l'équipage conduit à

Lorient, pour y armer un vaisseau récemment construit. Nous avions à

Rochefort une belle division de 5 vaisseaux, aussi bien équipée que

bien commandée. Elle était sous les ordres de l'un de ces hommes que,

dans leur langage familier, les marins appellent _un loup de mer_, du

brave contre-amiral Allemand, privé de ses frégates par le désastre du

capitaine Soleil, mais impatient néanmoins de sortir, et toujours

arrêté par une flotte anglaise, qui, depuis huit ou dix mois, ne

perdait pas de vue la rade de l'île d'Aix. Napoléon ordonna de mettre

à l'eau un vaisseau achevé, d'en radouber un autre qui était en état

de servir, pour porter cette division au nombre de sept. Partout où

des bâtiments étaient lancés, il faisait poser immédiatement d'autres

quilles sur chantier. Ses ressources financières, anciennes et

nouvelles, lui permettaient, comme on le verra bientôt, ces immenses

efforts. À Cadix, il avait une excellente division de 5 vaisseaux,

restes de Trafalgar, bien organisés, bien montés, et commandés par

l'amiral Rosily. Napoléon aurait voulu leur adjoindre quelques

vaisseaux espagnols; mais, lorsqu'il portait ses yeux sur la

Péninsule, il ne pouvait se défendre d'un sentiment de pitié, de

colère, d indignation, en songeant qu'au Ferrol et à Cadix, l'Espagne

n'était pas même en mesure d'armer une division, qu'à Carthagène

seulement elle avait six vaisseaux dont l'armement datait de plusieurs

années, dont la carène était salie par le séjour dans le port, dont le

gréement était relâché, dont les provisions de bouche étaient

insuffisantes pour la plus courte campagne, car les équipages avaient

consommé les vivres du bord, n'en ayant pas à terre. Il se disait

qu'il faudrait bien finir par demander à l'Espagne, pour elle, pour

ses alliés, de s'administrer autrement; et en attendant il adressa au

cabinet de Madrid des instances, presque menaçantes, pour qu'on

joignît quelques vaisseaux à ceux de l'amiral Rosily, et il recommanda

à celui-ci de se tenir prêt à lever l'ancre au premier signal. À

Toulon, trois vaisseaux, deux appartenant à Toulon, un à Gènes,

étaient armés. Réunis à plusieurs frégates, ils exécutaient

d'heureuses sorties. Napoléon voulut qu'à Toulon on lançât le

_Commerce de la ville de Paris_ et le _Robuste_, qu'à Gênes on lançât

le _Breslau_, qu'on les armât en désarmant des bâtiments ou mauvais,

ou inférieurs, qu'on les remplaçât sur les chantiers par de nouvelles

constructions, et qu'il y eût 6 vaisseaux prêts dans ce port. Il

envoya des ingénieurs à la Spezzia pour examiner cette position, que

l'étude continuelle de la carte lui avait révélée. Il enjoignit à son

frère Joseph, après renseignements pris sur les ports de Naples et de

Castellamare, d'y commencer la construction de deux vaisseaux, pour

en arriver bientôt à la construction de quatre. Se souvenant qu'un

vaisseau français avait trouvé asile à Ancône, il pensa qu'on pouvait

se servir de ce port, et il ordonna d'y construire deux vaisseaux pour

employer les bois et les ouvriers de l'État romain, s'inquiétant peu

de la souveraineté temporelle du Pape, qu'il traitait déjà comme

n'existant plus. Enfin il y avait à Venise cinq vaisseaux en

construction. Il en fit mettre trois encore sur chantier, un au compte

du trésor d'Italie, deux au compte du trésor de France, et voulut

qu'on travaillât au creusement des passes qui devaient conduire la

marine ressuscitée des Vénitiens de leur arsenal dans la mer

Adriatique. Ces mêmes pays italiens, qui allaient fournir les bois et

les bras pour les constructions, devaient fournir les matelots

toujours en grande quantité sur leurs côtes. Avec ces nombreuses

constructions, avec les matelots que contenait le littoral européen,

avec une addition de jeunes soldats et d'officiers français, dont il

n'était jamais embarrassé d'augmenter le nombre, Napoléon pouvait

espérer de doubler ou de tripler les forces navales de l'empire avant

une année. Ces vaisseaux, insuffisants d'abord pour se mesurer avec

des vaisseaux anglais, seraient suffisants dans peu de temps pour

porter des troupes, et devaient l'être tout de suite pour nécessiter

de nouveaux blocus, et condamner l'Angleterre à des dépenses

ruineuses.

[En marge: Projet d'une grande réunion de flottes dans la

Méditerranée.]

En attendant que ces armements immenses fussent exécutés, Napoléon

entendait sur-le-champ porter des secours aux colonies, et réunir par

la même opération quarante voiles dans la Méditerranée. Il voulait

pour cela que les divisions de Brest, de Lorient, de Rochefort

embarquassent 3,100 nommes et beaucoup de munitions, allassent en

déposer 1,200 à la Martinique, 600 à la Guadeloupe, 500 à

Saint-Domingue, 300 à Cayenne, 100 au Sénégal, 400 à l'île de France,

et, faisant retour vers l'Europe, franchissent le détroit de Gibraltar

pour se rendre à Toulon. La réunion à Toulon des 7 vaisseaux de Brest,

des 3 de Lorient, des 7 de Rochefort, des 6 de Cadix, des 6 de Toulon,

devait y composer avec les frégates un total de 40 voiles, dont 29

vaisseaux de ligne, force supérieure à tout ce que les Anglais, même

avertis à temps, pourraient amener dans cette mer avant deux ou trois

mois, et capable de jeter quinze ou dix-huit mille hommes en Sicile,

et tout ce qu'on voudrait dans les îles Ioniennes.

L'amiral Decrès, qui s'appliquait avec un courage honorable à

s'opposer aux projets de Napoléon, quand la grandeur n'en était pas

proportionnée avec les moyens, ne manqua pas de combattre ce projet de

réunions, précédées d'une course aux Antilles. Il pensait que faire

dépendre le ravitaillement des colonies du succès de deux ou trois

grandes expéditions, était chose imprudente; car ces grandes

expéditions de plusieurs vaisseaux et frégates, pour porter quelques

centaines d'hommes aux colonies, couraient des dangers qui n'étaient

pas en rapport avec l'importance du but; qu'il valait mieux expédier

des frégates isolées, chargées chacune d'une certaine quantité de

matériel, de deux ou trois cents hommes; que, si on en perdait une, la

perte était peu considérable, que les autres arrivaient, et que les

colonies étaient ainsi toujours assurées de recevoir une portion des

secours qu'on leur destinait. Quant aux réunions dans la Méditerranée,

il soutenait que les divisions chargées de franchir le détroit, malgré

la croisière anglaise de Gibraltar, avaient à braver d'immenses

périls; que, pour y échapper, il fallait les laisser libres de

profiter du premier coup de vent favorable; qu'on ne devait donc leur

donner que la seule instruction de franchir le détroit, en leur

permettant de saisir la première circonstance heureuse, sans

compliquer leur mission d'une course aux Antilles, et d'un retour vers

l'Europe. Enfin il pensait que c'était assez d'envoyer dans la

Méditerranée la division de Cadix placée fort près du but, et

peut-être celle de Rochefort, mais qu'il ne fallait pas se priver de

toutes les forces qu'on avait dans l'Océan, en faisant partir aussi

pour Toulon les divisions de Lorient et de Brest.

[En marge: Ordres définitifs pour la réunion des flottes à Toulon.]

Napoléon, qui laissait modifier ses idées par les hommes d'expérience

quand ces hommes lui fournissaient de bonnes raisons, accueillit les

observations de M. Decrès. En conséquence il décida que des ports de

Dunkerque, du Havre, de Cherbourg, de Nantes, de Rochefort, de

Bordeaux, où il y avait beaucoup de frégates, partiraient des

expéditions isolées pour les colonies, que les divisions navales

chargées de se rendre dans la Méditerranée n'auraient que cette seule

mission, et, quant au nombre, il voulut en appeler deux au moins à

Toulon, celle de Rochefort et celle de Cadix, lesquelles devaient

former avec la division de Toulon une réunion de 17 ou 18 vaisseaux,

plus 7 ou 8 frégates, force suffisante pour dominer deux ou trois mois

la Méditerranée, et y exécuter tout ce qu'il méditait sur la

Sardaigne, sur la Sicile et sur les îles Ioniennes. En conséquence

l'amiral Allemand à Rochefort, l'amiral Rosily à Cadix, reçurent

l'ordre de saisir la première occasion propice pour lever l'ancre, et

de franchir le détroit, en faisant la manoeuvre que leur

conseilleraient leur expérience et les circonstances de la mer. Il fut

demandé à la cour d'Espagne d'armer quelques vaisseaux à Cadix, et de

donner immédiatement les ordres convenables pour que la division de

Carthagène, commandée par l'amiral Salcedo, fût pourvue des vivres

nécessaires à une courte expédition, et dirigée sur Toulon.

Telles furent les mesures ordonnées par Napoléon, en exécution du

traité de Tilsit, pour intimider l'Angleterre par un immense concours

de moyens, pour la disposer à la paix, et, si elle s'opiniâtrait à la

guerre, pour forcer la Suède, le Danemark, la Prusse, le Portugal,

l'Autriche à fermer leurs ports aux produits de Manchester et de

Birmingham, pour préparer avec la réunion de toutes les forces navales

du continent des expéditions dont la possibilité toujours menaçante

épuiserait tôt ou tard les finances ou la constance de la nation

anglaise, sans compter qu'il suffisait du succès d'une seule pour la

frapper au coeur. Mais les affaires extérieures n'attiraient pas

seules l'attention de Napoléon. Il lui tardait enfin de s'occuper

d'administration, de finances, de travaux publics, de législation, de

tout ce qui pouvait concourir à la prospérité intérieure de la France,

laquelle ne lui tenait pas moins à coeur que sa gloire.

[En marge: Août 1807.]

[En marge: Affaires intérieures de l'Empire en 1807.]

[En marge: Nomination de M. de Talleyrand à la dignité de

vice-grand-électeur.]

Avant de s'en occuper il lui avait fallu opérer quelques changements

indispensables dans les hauts emplois civils et militaires. M. de

Talleyrand fut la cause principale, sinon unique, de ces changements.

Cet habile représentant de Napoléon auprès de l'Europe, qui était

paresseux, sensuel, jamais pressé d'agir ou de se mouvoir, et dont les

infirmités physiques augmentaient la mollesse, avait été cruellement

éprouvé par les campagnes de Prusse et de Pologne. Vivre sous ces froids

et lointains climats, courir sur les neiges à la suite d'un infatigable

conquérant, à travers les bandes de cosaques, coucher le plus souvent

sous le chaume, et, quand on était favorisé par la fortune de la guerre,

habiter une maison de bois, décorée du titre de château de Finkenstein,

ne convenait pas plus à ses goûts qu'à son énergie. Il était donc

fatigué du ministère des relations extérieures, et il aurait voulu non

pas renoncer à diriger ces relations, qui étaient son occupation

favorite, mais les diriger à un autre titre que celui de ministre. Il

avait beaucoup souffert dans son orgueil de ne pas devenir grand

dignitaire, comme MM. de Cambacérès et Lebrun, et la principauté de

Bénévent, qui lui avait été accordée en dédommagement, n'avait

qu'ajourné ses désirs sans les satisfaire. Une occasion se présentait

d'accroître le nombre des grands dignitaires, c'était l'absence

indéfinie des princes de la famille impériale, qui étaient à la fois

grands dignitaires et souverains étrangers. Il y en avait trois dans ce

cas: Louis Bonaparte, qui était roi de Hollande et connétable; Eugène

de Beauharnais, qui était vice-roi d'Italie et archichancelier d'État,

enfin Joseph, qui était roi de Naples et grand-électeur. M. de

Talleyrand avait insinué à l'Empereur qu'il fallait leur donner des

suppléants, sous les titres de vice-connétable, de vice-grand-électeur,

de vice-chancelier d'État, et que si, à la vérité, ces fonctions fort

peu actives n'exigeaient guère un double titulaire, on ne pouvait trop

multiplier les grandes charges destinées à récompenser les services

éclatants. M. de Talleyrand aurait voulu devenir vice-grand-électeur,

et, laissant à un ministre des affaires étrangères le soin vulgaire

d'ouvrir et d'expédier des dépêches, continuer à diriger lui-même les

principales négociations. Il n'avait négligé, pendant son séjour à

l'armée, aucune occasion d'entretenir l'Empereur de ce sujet, ne cessant

de prôner les avantages de ces nouvelles créations, et alléguant, pour

ce qui le concernait en particulier, son âge, ses infirmités, ses

fatigues, son besoin de repos. Il avait, à force d'insistance, obtenu

une sorte de promesse, que Napoléon s'était laissé arracher à

contre-coeur; car il ne voulait pas que les grands dignitaires

exerçassent des fonctions actives, vu que, participant en quelque sorte

à l'inviolabilité du souverain, ils n'étaient guère faits pour être

responsables. Napoléon au contraire tenait essentiellement à pouvoir

destituer les personnages revêtus de fonctions actives, et il répugnait

surtout à placer dans une position de demi-inviolabilité un personnage

dont il se défiait, et qu'il croyait prudent de garder toujours sous sa

main toute-puissante.

[En marge: Nomination de Berthier à la dignité de vice-connétable.]

À peine de retour à Paris, au moment où chacun allait recevoir la

récompense de ses services pendant la dernière guerre, M. de Talleyrand

se présenta à Saint-Cloud, pour rappeler à Napoléon ses promesses.

L'archichancelier Cambacérès était présent. Napoléon laissa percer un

mécontentement très-vif.--Je ne comprends pas, dit-il brusquement à M.

de Talleyrand, votre impatience à devenir grand dignitaire, et à quitter

un poste où vous avez acquis votre importance, et où je n'ignore pas que

vous avez recueilli de grands avantages (allusion aux contributions

qu'on disait avoir été levées sur les princes allemands, à l'époque des

sécularisations). Vous devez savoir que je ne veux pas qu'on soit à la

fois grand dignitaire et ministre, que les relations extérieures ne

peuvent dès lors vous être conservées, et que vous perdrez ainsi un

poste éminent auquel vous êtes propre, pour acquérir un titre qui ne

sera qu'une satisfaction accordée à votre vanité.--Je suis fatigué,

répondit M. de Talleyrand, avec un flegme apparent, et avec

l'indifférence d'un homme qui n'aurait pas compris les allusions

blessantes de l'Empereur; j'ai besoin de repos.--Soit, répliqua

Napoléon, vous serez grand dignitaire, mais vous ne le serez pas

seul.--Puis s'adressant au prince Cambacérès: Berthier, lui dit-il, m'a

servi autant que qui que ce soit; il y aurait injustice à ne pas le

faire aussi grand dignitaire. Rédigez un décret par lequel M. de

Talleyrand sera élevé à la dignité de vice-grand-électeur, Berthier à

celle de vice-connétable, et vous me l'apporterez à signer.--M. de

Talleyrand se retira, et l'Empereur exprima plus longuement au prince

Cambacérès tout le mécontentement qu'il ressentait. C'est ainsi que M.

de Talleyrand quitta le ministère des relations extérieures, et

s'éloigna, avec beaucoup de dommage pour lui-même et pour les affaires,

de la personne de l'Empereur.

[En marge: M. de Champagny remplace M. de Talleyrand au ministère des

affaires étrangères.]

[En marge: M. Crétet remplace M. de Champagny au ministère de

l'intérieur.]

Le décret fut signé le 14 août 1807. Il fallait remplacer le prince de

Talleyrand et le prince Berthier dans leurs fonctions, l'un de

ministre des affaires étrangères, l'autre de ministre de la guerre.

Napoléon avait sous la main M. de Champagny, ministre de l'intérieur,

homme doux, honnête, appliqué, initié par son ambassade à Vienne aux

usages mais non aux secrets de la diplomatie, et malheureusement peu

capable de résister à Napoléon, que du reste personne alors n'eût été

capable de retenir, tant avait de force l'entraînement des succès et

des circonstances. M. de Champagny fut donc choisi comme ministre des

affaires étrangères. On le remplaça au ministère de l'intérieur par M.

Crétet, membre instruit et laborieux du Conseil d'État, et dans le

moment gouverneur de la Banque de France. Il fut préféré au comte

Regnault de Saint-Jean-d'Angély, dont le double talent d'écrire et de

parler parut indispensable au Conseil d'État et au Corps Législatif,

et dont le caractère ne semblait pas convenir au poste de ministre de

l'intérieur. M. Jaubert, autre membre du Conseil d'État, remplaça M.

Crétet dans le gouvernement de la Banque.

[En marge: Le général Clarke nommé ministre de la guerre, en

remplacement du prince Berthier.]

Napoléon, en élevant le prince Berthier à la dignité de

vice-connétable, ne voulut pourtant pas se priver de lui comme

major-général de la grande armée, fonction dans laquelle nul ne

pouvait l'égaler, et il lui conserva cet emploi. Mais il appela pour

le remplacer au ministère de la guerre le général Clarke, dont il

venait d'éprouver les talents administratifs dans le poste de

gouverneur de Berlin, talents plus spécieux que solides, mais qui, en

se produisant sous la forme d'une docilité empressée, et d'une grande

application au travail, avaient séduit Napoléon. Cependant ce choix

était assez motivé, car les militaires propres à la guerre active

étaient tous employés, et, parmi ceux qui étaient mieux placés dans le

cabinet que sur le champ de bataille, le général Clarke semblait celui

qui avait le plus cet esprit d'ordre, et cette intelligence des

détails, que réclame l'administration. M. Dejean resta ministre chargé

du matériel de la guerre. Le général Hullin, dont Napoléon avait pu

apprécier plus d'une fois le dévouement et le courage personnel,

remplaça dans le commandement de Paris le général Junot, qui allait

être mis à la tête de l'armée de Portugal.

[En marge: Mort de M. de Portalis, ministres des cultes, et son

remplacement par M. Bigot de Préameneu.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 08 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 4 / 50 段