Cadix n'offrait que des débris, qu'il fallait réunir et réorganiser,

avant de pouvoir en tirer une division. Rochefort contenait la

division du contre-amiral Allemand, qui se reposait dans ce port de la

difficile croisière qu'il avait faite, à la suite de la rencontre

manquée avec l'amiral Villeneuve. Brest seul présentait des ressources

pour organiser une forte division. Sur les 21 vaisseaux réunis dans ce

grand port, on en avait détaché six, les plus propres à une longue

navigation, et on les avait expédiés, sous les ordres du contre-amiral

Willaumez, le 13 décembre 1805, pour les mers d'Amérique. Cette

division était composée du _Foudroyant_, vaisseau de quatre-vingts, du

_Vétéran_, du _Cassard_, de l'_Impétueux_, du _Patriote_, de l'_Éole_,

vaisseaux de soixante-quatorze, et de deux frégates, la _Valeureuse_

et la _Comète_. Elle portait sept mois de vivres. À la nouvelle de sa

sortie plus de trente vaisseaux anglais s'étaient lancés à sa

poursuite, pour la chercher dans toutes les mers. Elle avait d'abord

croisé dans les parages de Sainte-Hélène pendant les mois de février

et de mars 1806, y avait fait quelques prises, puis, ayant à son bord

des malades, et manquant de vivres frais, elle était allée à

San-Salvador, par les mêmes motifs qui avaient conduit dans ce port le

capitaine L'Hermitte. Après un repos de dix-sept jours, elle en était

partie pour croiser de nouveau, et elle était venue en juin toucher à

la Martinique, avec le projet de se placer au vent des Antilles pour y

rencontrer les grands convois de la Jamaïque. À la Martinique elle

avait trouvé peu de vivres, car la colonie en avait à peine assez pour

sa propre consommation; peu de moyens de radoub, car l'état de

guerre, presque continuel depuis quinze années, n'avait guère permis

d'y envoyer des matières navales, et elle était allée s'embusquer aux

passes des Antilles, dans l'espoir d'y faire quelque riche capture,

qui valût les frais d'un aussi grand armement. Le 28 juillet on

courait en éventail, avec l'intention de saisir un convoi qu'on avait

aperçu, lorsque, le vent venant à fraîchir, la distance qui séparait

les bâtiments de l'escadre s'agrandit sensiblement. Le lendemain 29,

au jour, on perdit de vue le _Vétéran_, que montait alors le prince

Jérôme Bonaparte, et la frégate la _Valeureuse_. L'amiral, pour

rallier ces deux bâtiments, s'éleva au nord, le long des côtes

d'Amérique, et vint croiser à trente-huit lieues à l'est de New-York;

mais, ne trouvant ni le _Vétéran_ ni la _Valeureuse_, il se dirigea

vers le rendez-vous assigné d'avance à ses bâtiments séparés, entre le

29e degré de latitude nord et le 67e degré de longitude occidentale.

Il y rallia la _Valeureuse_, mais non le _Vétéran_, qui avait fait

voile en ce moment vers le banc de Terre-Neuve, et il tint dans ces

parages jusqu'au 18 août. Pendant ces vicissitudes, les divisions

anglaises l'avaient manqué, et il avait manqué lui-même le convoi de

la Jamaïque, passé à quarante lieues de son escadre. Tels sont les

hasards de la mer! Ayant attendu au delà du terme assigné à ses

vaisseaux pour le rendez-vous, l'amiral Willaumez, qui avait eu

l'intention de se porter à Terre-Neuve, assembla ses capitaines, tint

conseil de guerre avec eux, et, ayant constaté qu'ils avaient beaucoup

de malades, presque point d'eau, de bois ni de vivres, il se décida à

relâcher à Porto-Rico, à remonter ensuite au banc de Terre-Neuve, à y

détruire les pêcheries anglaises, et à revenir en Europe avec le

projet de rentrer dans les ports de France pendant les coups de vent

de l'équinoxe qui écartaient l'ennemi. Mais à peine cette résolution

était-elle arrêtée, que, dans la nuit du 18 au 19 août 1806, le même

ouragan qui avait dispersé la division L'Hermitte, surprit l'escadre

de l'amiral Willaumez, et pendant trois jours consécutifs la ballotta

sur les flots jusqu'à la faire périr. Le _Foudroyant_ et

l'_Impétueux_, seuls vaisseaux qui n'eussent pas été séparés par la

tourmente, perdirent tous leurs mâts, se réparèrent à la mer comme ils

purent, et se proposaient de naviguer de conserve, lorsque de nouveaux

coups de vent les séparèrent aussi. Apercevant au milieu de la tempête

les fanaux de plusieurs vaisseaux ennemis, ils cherchèrent leur salut

où ils purent. Le _Foudroyant_, vaisseau amiral, s'enfuit à la Havane;

l'_Impétueux_, privé de ses mâts, de l'une de ses batteries jetée à la

mer, et d'une partie de ses poudres, se laissa porter par l'ouragan

dans la baie de la Chesapeak, où il fit côte, poursuivi par deux

vaisseaux ennemis. L'équipage, voyant son bâtiment perdu, chercha

refuge à terre; il y fut couvert par la neutralité américaine, et se

réunit à bord de la _Cybèle_, frégate du capitaine L'Hermitte,

réfugiée également dans la Chesapeak. Tandis que le _Foudroyant_ et

l'_Impétueux_ luttaient ainsi contre la mauvaise fortune, l'_Éole_,

complétement démâté, en butte aux vents et à l'ennemi, avait fui aussi

dans la Chesapeak. Là, remorqué par des bâtiments américains, il

était remonté assez haut dans les terres pour se dérober aux Anglais.

Le _Patriote_, privé de ses mâts de hune et de son mât d'artimon, de

toute sa voilure, avait gagné de son côté la Chesapeak, et jeté

l'ancre à Annapolis. La frégate la _Valeureuse_ s'était enfuie dans le

Delaware. Le _Cassard_, après avoir été long-temps ballotté par les

flots, ayant perdu la barre de son gouvernail, ayant eu quatorze faux

sabords enfoncés, avait failli sombrer. Cependant ne faisant pas eau

par ses fonds, il s'était relevé, et réparé en mer. Profitant de ce

que sa voilure se trouvait en assez bon état, et de ce que seul de

l'escadre il avait conservé pour soixante-dix-huit jours de vivres, il

avait cru devoir ne pas se rendre à Porto-Rico, et avait fait voile

vers l'Europe. Il était rentré à Brest le 13 octobre. Le _Vétéran_,

capitaine Jérôme, séparé depuis long-temps de l'escadre, après avoir

erré quelque temps sur les côtes de l'Amérique du Nord, était revenu

en Europe; mais le blocus de Lorient l'avait obligé de se jeter dans

la baie de Concarneau, où il ne se trouvait guère en sûreté.

Ainsi des six vaisseaux partis de Brest, le _Foudroyant_ était réfugié

à la Havane; l'_Impétueux_ était détruit; le _Patriote_ et l'_Éole_

avaient remonté la Chesapeak dans un état déplorable, et sans beaucoup

de chances d'en sortir; le _Cassard_ était sauvé; le _Vétéran_ se

trouvait engagé à Concarneau dans un mouillage d'où il était difficile

de le tirer. Quant aux frégates de l'expédition, la _Valeureuse_ était

dans le Delaware; la _Comète_ s'était retirée dans un port d'Amérique.

Quelques prises faites sur l'ennemi offraient un faible dédommagement

pour de tels désastres.

[En marge: Croisière du capitaine Leduc dans les mers boréales.]

Pendant ce même temps on avait expédié de Lorient trois frégates, la

_Syrène_, la _Revanche_ et la _Guerrière_, pour les mers boréales,

sous le commandement d'un brave marin flamand, le capitaine Leduc. Les

trois frégates, dirigées par ce navigateur intrépide, n'avaient pas

éprouvé les mêmes désastres que la grande division Willaumez, mais

avaient rencontré des mers affreuses, et supporté la navigation la

plus dure. Le capitaine Leduc, parti en mars 1806 de Lorient,

transporté aux Açores, où il avait recueilli quelques prises, séparé

un moment de la _Guerrière_, puis revenu vers la côte ouest de

l'Irlande, était remonté jusqu'à la pointe de l'Islande, qu'il avait

aperçue le 21 mai, et à la pointe du Spitzberg, qu'il avait aperçue le

12 juin. Il avait essuyé dans ces parages des temps épouvantables, et

perdu de vue la _Guerrière_. Bientôt les maladies l'avaient envahi, et

il avait compté jusqu'à 40 morts, 160 malades, 180 convalescents, sur

7 ou 800 hommes qui composaient les équipages de ses deux frégates.

Continuant à croiser tantôt sur les côtes du Groenland, tantôt sur

celles de l'Islande, et de temps en temps faisant des prises, il était

revenu en septembre à Saint-Malo, et, ne pouvant y atterrer, il avait

mouillé dans la petite rade de Bréhat. Malgré ces traverses et ces

mauvais temps, supportés par le capitaine Leduc avec une rare

constance, il avait pris 14 bâtiments anglais et un russe, fait 270

prisonniers, et détruit pour près de trois millions de valeurs.

Malheureusement il avait perdu 95 hommes. On pouvait regarder cette

croisière comme avantageuse, quoique très-contrariée par le temps.

Elle faisait le plus grand honneur au capitaine Leduc, qui l'avait

dirigée.

[En marge: Sortie de la division de Toulon sous le contre-amiral

Cosmao.]

En septembre 1806, le contre-amiral Cosmao, le même qui s'était si

noblement conduit à Trafalgar, sortait de Toulon avec les vaisseaux le

_Borée_ et l'_Annibal_, la frégate l'_Uranie_, le cutter le _Succès_,

pour aller chercher à Gênes le vaisseau le _Génois_, construit dans ce

port. Après avoir traversé le golfe, il était revenu à Toulon, en

rendant cette mer libre au commerce français et italien. Il avait

renouvelé cette course plus d'une fois, et il était toujours parvenu à

écarter les croisières de l'ennemi.

[En marge: Désastre arrivé à la division de frégates du capitaine

Soleil.]

À la même époque, le capitaine Soleil, parti de Rochefort avec quatre

frégates et un brick détachés de la division Allemand, essuyait un

sanglant désastre. Les Anglais avaient adopté un nouveau système de

blocus, c'était de se tenir moins près des côtes, pour donner à nos

bâtiments bloqués la tentation de sortir, et pour se ménager ainsi le

moyen de les envelopper avant qu'ils eussent le temps de rétrograder.

Ce stratagème leur réussit complétement à l'égard du capitaine Soleil.

La coutume alors était de sortir de nuit, afin de pouvoir franchir les

croisières ennemies avant d'être aperçu. Les Anglais n'étant point en

vue à cause de l'éloignement dans lequel ils se tenaient, le capitaine

Soleil partit le soir du 24 septembre 1806, ne les rencontra point sur

son chemin, le lendemain 25 les aperçut au large, força de voile pour

les gagner de vitesse, parcourut un espace de cent milles sans être

atteint, mais le 26 fut enveloppé par toute l'escadre de sir Samuel

Hoode, composée de sept vaisseaux et de plusieurs frégates, et

soutint pendant plusieurs heures un combat héroïque contre cinq

vaisseaux ennemis. Excepté la _Thémis_, qui réussit à se sauver avec

deux bricks, toute la division fut prise ou détruite.

[En marge: Beau combat de la frégate la _Canonnière_ sous le capitaine

Bourayne.]

À côté de ces rencontres, que la trop grande supériorité numérique de

l'ennemi finissait tôt ou tard par rendre malheureuses, il y en avait

d autres où le courage de nos marins montrait que, de bâtiment à

bâtiment, quand les circonstances n'étaient pas trop défavorables,

nous étions capables de tenir tête aux Anglais, et même de les

vaincre. Le 24 avril de la même année, le capitaine Bourayne, allant

au Cap avec la frégate la _Canonnière_, avait rencontré un convoi

anglais, et s'était jeté au milieu pour faire des prises, lorsque

était apparu tout à coup un vaisseau de soixante-quatorze chargé

d'escorter ce convoi. Le capitaine Bourayne avait d'abord voulu éviter

avec cet adversaire un combat inégal. Mais, se voyant joint de trop

près, il avait franchement accepté la lutte, et, profitant de ce que

la grosseur de la mer ne permettait pas au vaisseau ennemi de se

servir de sa batterie basse, il avait pris une position avantageuse,

et l'avait en peu d'instants démâté de son grand mât, complétement

dégréé, et mis en fuite. Certains gros bâtiments de commerce ayant

cherché à se mêler au combat, il avait couru sur eux, les en avait

dégoûtés, et avait continué sa route pour le Cap, dont il ignorait

encore la conquête par les Anglais. Ceux-ci, pour attirer les

vaisseaux français ou hollandais, n'avaient pas retiré les couleurs

hollandaises. À peine le capitaine Bourayne venait-il de jeter

l'ancre, qu'à un signal tous les pavillons hollandais avaient été

abattus, remplacés par des pavillons anglais, et qu'une grêle de

bombes et de boulets était tombée sur la _Canonnière_. Sans se

déconcerter, le capitaine Bourayne avait coupé son câble, sacrifié ses

ancres, et à force de voiles échappé à tous les dangers. Il était

arrivé sain et sauf à l'île de France, où il devait se signaler par de

nouvelles aventures de mer non moins hardies, non moins glorieuses.

[En marge: Glorieuse aventure de la flûte la _Salamandre_.]

Un autre accident de ce genre, qui avait lieu sur nos côtes, prouvait

aussi tout ce qu'on pouvait attendre de l'ardeur et du courage

intrépide de nos marins. La flûte la _Salamandre_, partie de

Saint-Malo avec un chargement de bois de construction pour Brest,

avait été poursuivie par une grosse corvette de vingt-quatre, deux

bricks et un cutter. Elle n'était que faiblement armée, en sa qualité

de flûte. Elle se jeta donc à la côte près la bouche d'Erquy, et là

l'équipage se défendit tant qu'il put à coups de fusil. Réduit bientôt

à l'impossibilité de prolonger cette défense, il se sauva sur un canot

et sur un débris de mât, parvint à joindre la terre, se porta vers la

batterie dite Saint-Michel, en dirigea le feu sur la corvette

anglaise, engagée trop près de la côte, la mit hors d'état de

manoeuvrer, et la força ainsi à s'échouer. Il se précipita ensuite

dans l'eau, et, secondé de quelques soldats accourus sur le rivage,

s'empara de la corvette contre les restes de l'équipage anglais, dont

une partie était ou hors de combat, ou en fuite.

[En marge: Causes du mauvais succès du système des croisières

lointaines.]

Telles étaient les actions, peu considérables mais courageuses, par

lesquelles se signalaient nos marins contre une puissance

ordinairement supérieure à nous par le nombre et par l'organisation,

plus supérieure encore dans un moment où toutes nos forces étaient

exclusivement dirigées vers la guerre de terre. Aussi à la fin de 1806

l'habile et malheureux ministre Decrès, n'ayant que des infortunes à

mander à un maître qui ne recevait de toutes parts que des nouvelles

heureuses, était-il entièrement découragé, et non moins dégoûté du

système des croisières que du système des grandes batailles. Obligé

d'expliquer à Napoléon les revers qu'on avait essuyés dans ce nouveau

système de guerre aussi bien que dans l'ancien, il lui en donnait les

raisons véritables, qui devaient faire considérer tous les genres de

guerre maritime comme également dangereux dans l'état présent des

choses. D'abord la disproportion numérique était si grande, selon lui,

que les Anglais pouvaient bloquer nos ports avec plusieurs grosses

escadres, et garder encore de nombreuses divisions pour courir après

nos croisières dès qu'elles étaient signalées; ce qui prouvait que,

même sans la prétention de livrer des batailles générales, il fallait

néanmoins des forces encore très-considérables pour faire la guerre

avec de petites divisions. Ensuite notre matériel était trop

défectueux comparativement à celui de l'ennemi; et, bien que nos

matelots, jamais inférieurs en courage, le fussent beaucoup en

expérience, le matériel qu'ils maniaient était encore plus en défaut

que leur savoir-faire. Leurs bâtiments résistaient à la tempête

beaucoup moins qu'ils n'y résistaient eux-mêmes. Dans l'ouragan du 19

août, qui avait détruit la division Willaumez et gravement maltraité

la division L'Hermitte, les Anglais avaient mieux supporté que nous le

coup de vent, parce que leur gréement était non-seulement mieux manié,

mais de qualité fort supérieure. Plus nombreux, mieux équipés, ils

étaient certains que parmi eux il en échapperait toujours assez aux

dangers de la mer pour réduire nos vaisseaux, les uns à se rendre, les

autres à s'échouer, les autres à fuir en Europe. Mais l'infériorité du

nombre, celle du matériel n'étaient pas, suivant l'amiral Decrès, les

seules causes de nos malheurs. En sortant du port de Brest où ils

avaient été choisis avec soin dans une escadre considérable, les

vaisseaux de la division Willaumez n'étaient pas inférieurs en qualité

aux bons vaisseaux anglais. Mais dix mois de navigation continue sans

trouver de relâche sûre, bien approvisionnée en vivres et en moyens de

rechange, les avaient mis hors d'état, soit d'échapper par leur marche

à une escadre plus forte, soit de résister à une tempête, soit de

poursuivre leur croisière sans renouveler leurs provisions de bouche,

ce qui les exposait à être découverts par l'ennemi. Aussi l'amiral

Decrès écrivait-il le 23 octobre 1806 à Napoléon: «Après une

navigation de dix mois, les vergues et mâts de hune se cassent, les

gréements se relâchent et s'usent d'autant plus qu'on ne peut suivre

leurs réparations graduelles en pleine mer; les bas mâts consentent,

les vaisseaux se délient, et il est sans exemple que des bâtiments

aient tenu la mer aussi long-temps, sans s'être donné le loisir de se

réparer à neuf et tranquillement dans un port.» Malheureusement nous

n'avions plus de ports, ou ceux que nous avions étaient mal

approvisionnés. Nous en possédions à la vérité un excellent,

incomparable pour ses avantages, dans la mer des Indes: c'était celui

de l'île de France, qui, à l'époque de la guerre d'Amérique, avait

servi de base d'opérations au bailli de Suffren pendant sa belle

campagne de l'Inde. Mais au milieu des désordres de la révolution, et

des difficultés de la guerre continentale, on n'avait pu

l'approvisionner en munitions navales. Le cap de Bonne-Espérance, qui

appartenait à des alliés, ne pouvait être approvisionné comme un port

national, et venait d'ailleurs d'être pris. Sur la côte du Brésil,

nous n'avions rien qu'un port neutre, et presque ennemi puisqu'il

était portugais, celui de San-Salvador. Enfin aux Antilles, nous

étions maîtres de la magnifique rade du Fort-Royal, l'une des plus

vastes, des plus sûres du monde; mais la Martinique était complétement

dépourvue de munitions navales, et, sous le rapport des vivres, elle

avait plutôt besoin que nos flottes y versassent une partie de leur

biscuit pour les troupes de la garnison, qu'elle n'était en mesure de

leur restituer les vivres consommés en mer. Avec quatre relâches bien

pourvues, une aux Antilles, une à la côte du Brésil, une au cap de

Bonne-Espérance, une dans l'Inde, nous aurions pu tenir les mers

avantageusement. Mais privés de ces ressources, nous ne pouvions y

paraître qu'en fugitifs, toujours pressés, toujours craignant une

rencontre, et ayant contre nous, outre les chances du petit nombre,

toutes celles d'un équipement inférieur et insuffisant. C'étaient là

les suites de longs bouleversements intérieurs, et de guerres

extérieures inouïes par leur grandeur, leur durée et leur acharnement.

[En marge: État des colonies françaises pendant la guerre.]

Napoléon, qui n'était pas facile à décourager, et qui pensait que,

malgré beaucoup d'accidents fâcheux, ces dernières expéditions avaient

causé de grands dommages au commerce ennemi, voulait expédier de

nouvelles croisières en 1807; mais M. Decrès s'y était fortement

opposé, disant que la côte d'Afrique, ravagée en 1806 par le capitaine

L'Hermitte, était pourvue cette année de moyens de défense

considérables, par suite des vives réclamations du commerce anglais,

que l'on ne possédait aucune relâche ni à l'île de France, qui

manquait de munitions, ni au Cap, qui était pris, ni à San-Salvador,

qui était usé, ni à la Martinique, qui avait à peine le nécessaire.

Construire, en attendant la paix continentale, occuper par des flottes

armées dans nos ports les croisières anglaises, et profiter de

certains moments pour envoyer sur des frégates des secours aux

colonies, lui avait paru la seule activité permise, activité peu

dommageable pour le présent, et avantageuse pour l'avenir. Napoléon,

qui entre Eylau et Friedland avait eu à créer de nouvelles armées pour

contenir l'Europe sur ses derrières, avait admis le système négatif de

M. Decrès, et les travaux de notre marine en 1807 s'étaient bornés à

quelques secours expédiés aux Antilles et dans les Indes.

Quoique exposées à beaucoup de souffrances, nos colonies recevaient

cependant de fréquents soulagements. Ne produisant que du sucre, du

café, quelques épices, quelques teintures, et pas de vivres, pas de

vêtements, la prospérité consistait pour elles à bien vendre leurs

denrées naturelles, afin de se procurer en échange les moyens de se

vêtir et de se nourrir. À l'époque dont nous parlons, ces denrées

sortaient difficilement, et les vivres arrivaient plus difficilement

encore, à travers les croisières anglaises. Dans cet état de détresse

on s'était relâché en faveur de nos colonies des rigueurs du régime

exclusif. On leur permettait avec les neutres le commerce qu'on

réserve en temps de paix aux nationaux seuls. Les Américains du Nord

venaient prendre leurs sucres et leurs cafés, et leur donnaient en

retour des grains et du bétail. Mais, comme on est plus hardi pour

vendre sa marchandise que pour acheter celle d'autrui, les Américains

apportaient plus de vivres qu'ils n'exportaient de sucre ou de café, à

cause de la difficulté de revendre en Europe les denrées coloniales.

Souvent ils se faisaient payer en argent leurs grains et leur bétail,

ce qui commençait à rendre le numéraire fort rare. De plus,

n'acquittant pas de droits de douanes à la sortie, puisqu'ils s'en

allaient sur lest, ils occasionnaient une diminution sensible dans les

revenus locaux, qui consistaient presque uniquement en produits de

douanes, et par suite les budgets de nos établissements étaient

presque tous en déficit. Cet état, supportable encore à l'époque dont

il s'agit, devait s'aggraver bientôt, si, la paix n'étant pas

rétablie, et la lutte maritime prenant un nouveau caractère

d'acharnement, les moyens de gêner le commerce devenaient plus

rigoureux de la part de la France et de l'Angleterre. Cependant,

jusqu'ici la course de nos frégates dans l'Inde, celle des bricks

dans nos Antilles, procuraient en argent, en vivres, en marchandises

propres au vêtement, d'assez abondantes ressources. Les frégates la

_Sémillante_ et la _Piémontaise_ avaient fait des prodiges à l'île de

France en 1806, et capturé à elles deux pour près de huit millions de

valeurs. Elles avaient puissamment secondé le brave général Decaen,

qui, de cette position magnifique, dévorait des yeux la presqu'île de

l'Inde, et demandait dix mille hommes seulement pour la soulever tout

entière. La Guadeloupe et la Martinique avaient été pourvues de nègres

par les corsaires, et en avaient reçu plusieurs milliers, au point que

la population ouvrière s'y trouvait augmentée malgré la guerre. Mais

l'ennemi rendant ses blocus chaque jour plus étroits, les munitions

navales manquaient pour les armements en course, et nos colonies

demandaient des provisions de bouche au moins pour les troupes, du

numéraire pour payer les vivres américains, des bâtiments armés pour

continuer la course, des recrues enfin, pour remplir les vides qui se

produisaient dans nos garnisons. Ainsi à l'île de France, où il aurait

fallu 3 ou 4 mille hommes, on était réduit à 1,600. À la Martinique,

où il y en avait eu 4,700, et où il en aurait fallu 5 mille au moins,

il en restait 3 mille au plus. À la Guadeloupe il en restait à peine 2

mille. Il est vrai que ces garnisons, secondées par des habitants

pleins d'énergie et de patriotisme, suffisaient pour repousser les

forces que les flottes anglaises pouvaient transporter à ces distances

lointaines. À Saint-Domingue, après d'affreux bouleversements, après

la destruction d'une belle armée française, on avait vu se succéder

des scènes aussi ridicules qu'atroces. On avait vu le nègre

Dessalines, cherchant à imiter l'empereur Napoléon, comme Toussaint

Louverture avait cherché à imiter le Premier Consul Bonaparte, poser

sur sa tête noire une couronne impériale, succomber bientôt sous le

poignard du nègre Christophe et du mulâtre Péthion, puis ces deux

nouveaux compétiteurs se disputer, comme les généraux d'Alexandre, le

pouvoir de Toussaint Louverture, arroser de leur sang ce sol qu'ils

n'avaient plus voulu arroser de leurs sueurs, et le laisser stérile;

car le sang, quoi qu'on en puisse dire, ne féconde jamais la terre.

Après ces scènes sanglantes et burlesques, nous avions perdu la partie

française de l'île, nous avions été relégués dans la partie espagnole,

où nous occupions la ville de Santo-Domingo avec 1,800 hommes, restes

d'une armée aussi malheureuse qu'héroïque. Le général Ferrand s'y

conduisait avec habileté et vigueur, profitant pour se maintenir des

divisions des nègres et des mulâtres, et attirant, par la sécurité

dont on jouissait à l'abri de nos baïonnettes, beaucoup de colons,

français ou espagnols, blancs ou noirs, maîtres ou esclaves.

[En marge: Ardeur de Napoléon pour la guerre de mer au retour de

Tilsit.]

[En marge: Nouvelles ressources que la situation fournit contre

l'Angleterre.]

[En marge: Nouveau système imaginé par Napoléon pour réduire

l'Angleterre.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 08 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 3 / 50 段