affaires d'Italie. Là, comme ailleurs, le redoublement de rigueurs
contre le commerce anglais fut son premier soin, toujours dans
l'intention de rendre le cabinet de Londres plus sensible aux
ouvertures de la Russie. La reine d'Étrurie, fille, comme on sait, des
souverains d'Espagne, établie par Napoléon sur le trône de la Toscane,
et devenue, par la mort de son époux, régente pour son fils[2] de ce
joli royaume, le gouvernait avec la négligence d'une femme et d'une
Espagnole, et avec assez peu de fidélité à la cause commune. Les
Anglais exerçaient le commerce à Livourne aussi librement que dans un
port de leur nation. Napoléon avait réuni tous les dépôts de l'armée
de Naples dans les Légations. Avec sa vigilance accoutumée, il les
tenait constamment pourvus de conscrits et de matériel. Il ordonna au
prince Eugène d'en tirer une division de 4 mille hommes, de la diriger
à travers l'Apennin sur Pise, de tomber à l'improviste sur le commerce
anglais à Livourne, d'enlever à la fois hommes et choses, et de
déclarer ensuite à la reine d'Étrurie qu'on était venu pour garantir
ce port important de toute tentative ennemie, tentative possible et
probable, depuis que la garnison espagnole s'était rendue auprès du
corps de La Romana en Hanovre. Tandis qu'il prescrivait cette
expédition, il envoya l'ordre de faire filer sous le général
Lemarrois, dans les provinces d'Urbin, de Macerata, de Fermo, des
détachements de troupes, pour y occuper le littoral, en chasser les
Anglais, et préparer des relâches sûres au pavillon français, qui
devait bientôt se montrer dans ces mers. Napoléon venait en effet de
recouvrer les bouches du Cattaro, Corfou, les îles Ioniennes. Il se
proposait de profiter des circonstances pour conquérir la Sicile, et
il voulait couvrir de ses vaisseaux la surface de la Méditerranée. Il
recommanda en même temps au général Lemarrois d'observer l'esprit de
ces provinces, et si le goût qu'avaient en général les provinces du
Saint-Siége d'échapper à un gouvernement de prêtres, pour passer sous
le gouvernement laïque du prince Eugène, se manifestait chez
celles-ci, de n'opposer à ce goût ni contradiction ni obstacle.
[Note 2: Depuis prince de Lucques et de Parme.]
[En marge: Fâcheux progrès des divisions de la France avec le
Saint-Siége.]
En ce moment, la brouille avec le Saint-Siége, dont nous avons
ailleurs rapporté l'origine, mais négligé de retracer les vicissitudes
journalières, faisait à chaque instant de nouveaux progrès. Le Pape
qui, venu à Paris pour sacrer Napoléon, en avait rapporté, avec
beaucoup de satisfactions morales et religieuses, le déplaisir
temporel de n'avoir pas recouvré les Légations; qui avait vu depuis
son indépendance devenir nominale par l'extension successive de la
puissance française en Italie, avait conçu un ressentiment qu'il ne
savait plus dissimuler. Au lieu de s'entendre avec un souverain
tout-puissant, contre lequel alors on ne pouvait rien, même quand on
était puissance de premier ordre, qui d'ailleurs ne voulait que du
bien à la religion, et ne cessait de lui en faire, qui ne songeait pas
du tout à s'emparer de la souveraineté de Rome, et demandait
uniquement qu'on se comportât en bon voisin à l'égard des nouveaux
États français fondés en Italie, le Pape avait eu le tort de céder à
de fâcheuses suggestions, d'autant plus puissantes sur son esprit
qu'elles étaient d'accord avec ses secrets sentiments. Animé de
pareilles dispositions, il avait contrarié Napoléon dans tous les
arrangements relatifs au royaume d'Italie. Il avait prétendu s'y
réserver tous les droits de la papauté, beaucoup plus grands en Italie
qu'en France, et n'avait pas voulu admettre un concordat égal dans les
deux pays. À Parme, à Plaisance, mêmes exigences et mêmes
contrariétés. D'autres tracasseries d'un genre plus personnel encore
s'étaient jointes à celles-là. Le prince Jérôme Bonaparte, pendant ses
campagnes de mer en Amérique, avait contracté mariage avec une
personne fort belle et d'une naissance honnête, mais à un âge qui
rendait cette alliance nulle, et avec un défaut de concours de la part
de ses parents, qui la rendait plus nulle encore. Napoléon qui
voulait, en mariant ce prince avec une princesse allemande, fonder un
nouveau royaume en Westphalie, avait refusé de reconnaître un mariage
nul devant la loi civile comme devant la loi religieuse, et contraire
au plus haut point à ses desseins politiques. Il avait eu recours au
Saint-Siége pour en demander l'annulation, à quoi le Pape s'était
formellement opposé. La ville de Rome enfin, ce qui était une
hostilité plus ouverte, et qu'aucun scrupule religieux ne pouvait
justifier, la ville de Rome était devenue le refuge de tous les
ennemis du roi Joseph. Outre que le Pape avait protesté contre la
royauté française établie à Naples, en sa qualité d'ancien suzerain de
la couronne des Deux-Siciles, il avait reçu, presque attiré chez lui
les cardinaux qui avaient refusé leur serment au roi Joseph. Il avait
de plus donné asile à tous les brigands qui infestaient les routes du
royaume de Naples, et qui se réfugiaient sans aucun déguisement dans
les faubourgs de Rome, encore tout couverts du sang des Français.
Jamais on ne pouvait obtenir justice ou extradition d'aucun d'eux.
Napoléon, pendant son voyage de Tilsit à Paris, écrivit de Dresde même
au prince Eugène, qui se faisait volontiers l'avocat de la cour de
Rome, pour lui retracer ses griefs contre cette cour, pour lui donner
mission d'en avertir le Vatican, et de faire entendre au pontife que
sa patience, rarement bien grande, était cette fois à bout, et que,
sans toucher à l'autorité spirituelle du pontife, il n'hésiterait pas,
s'il le fallait, à le dépouiller de son autorité temporelle. Telles
étaient alors les relations avec la cour de Rome, et ces relations
expliquent la facilité avec laquelle Napoléon prit les mesures qu'on
vient de retracer, pour les portions du littoral de l'Adriatique
relevant du Saint-Siége.
[En marge: Restitution à la France des bouches du Cattaro et des îles
Ioniennes.]
Le traité de Tilsit stipulait la restitution des bouches du Cattaro,
ainsi que la cession de Corfou et de toutes les îles Ioniennes. Aucune
possession n'avait été plus désirée par Napoléon, aucune ne plaisait
autant à son imagination si prompte et si vaste. Il y voyait le
complément de ses provinces d'Illyrie, la domination de l'Adriatique,
un acheminement vers les provinces turques d'Europe, lesquelles lui
étaient destinées si on arrivait à un partage de l'empire ottoman,
enfin un moyen de plus de maîtriser la Méditerranée, où il voulait
régner d'une manière absolue, pour se dédommager de l'abandon de
l'Océan fait malgré lui à l'Angleterre. On se souvient que les
Russes, après la paix de Presbourg, avaient profité du moment où l'on
allait remplacer la garnison autrichienne par la garnison française,
pour s'emparer des forts du Cattaro. Ne voulant pas que les Anglais en
fissent autant cette fois, Napoléon avait donné de Tilsit même des
ordres au général Marmont, pour que les troupes françaises fussent
réunies sous les murs de Cattaro à l'instant où les Russes se
retireraient. Ce qu'il avait prescrit avait été exécuté de point en
point, et nos troupes, entrées dans Cattaro, occupaient solidement
cette importante position maritime.
[En marge: Dispositions de Napoléon pour l'occupation et la défense
des îles Ioniennes.]
Mais Corfou et les îles Ioniennes l'intéressaient encore plus que les
bouches du Cattaro. Il enjoignit à son frère Joseph d'acheminer
secrètement vers Tarente, et de manière à n'inspirer aucun soupçon aux
Anglais, le 5e de ligne italien, le 6e de ligne français, quelques
compagnies d'artillerie, des ouvriers, des munitions, des officiers
d'état-major, le général César Berthier chargé de commander la
garnison, et d'en former plusieurs convois qu'on transporterait sur
des felouques de Tarente à Corfou. Le trajet étant à peine de quelques
lieues, quarante-huit heures suffisaient pour faire passer en quelques
voyages les quatre mille hommes composant l'expédition. C'était
l'amiral Siniavin, chef des forces russes dans l'Archipel, qui avait
mission d'opérer la remise des îles Ioniennes. Il le fit avec un
déplaisir extrême, et nullement dissimulé, car la marine russe,
dirigée en général ou par des officiers anglais, ou par des officiers
russes élevés en Angleterre, était beaucoup plus hostile aux Français
que l'armée elle-même, qui venait de combattre à Eylau et à
Friedland. Cependant cet amiral obéit, et livra aux troupes françaises
les belles positions à la garde desquelles il avait été préposé. Mais
son chagrin avait un double motif, car, outre l'abandon de Cattaro, de
Corfou et des sept îles, qui lui coûtait, il allait se trouver au
milieu de la Méditerranée, ne pouvant regagner la mer Noire par les
Dardanelles, depuis la rupture avec les Turcs, et réduit à franchir le
détroit de Gibraltar, la Manche, le Sund, à travers les flottes
anglaises, qui, suivant l'état des négociations entamées, pouvaient le
laisser passer ou l'arrêter. Napoléon avait prévu toutes ces
complications, et il fit dire aux amiraux russes qu'ils trouveraient
dans les ports de la Méditerranée, tant ceux d'Italie et de France que
d'Espagne et de Portugal, des relâches sûres, des vivres, des
munitions, des moyens de radoub. Il écrivit à Venise, à Naples, à
Toulon, à Cadix, à Lisbonne même, à ses préfets maritimes, à ses
amiraux, à ses consuls, et leur recommanda, partout où se
présenteraient des vaisseaux russes, de les recevoir avec
empressement, et de leur fournir tout ce dont ils auraient besoin. À
Cadix surtout, où il était représenté par l'amiral Rosily, commandant
de la flotte française restée dans ce port depuis Trafalgar, et où il
y avait plus de probabilité de voir les Russes chercher un asile,
Napoléon enjoignit à l'amiral français de préparer des secours qu'il
ne fallait pas attendre de l'administration espagnole, habituée à
laisser mourir de faim ses propres matelots, et l'autorisa, si besoin
était, à engager sa signature pour obtenir des banquiers espagnols les
fonds nécessaires.
Les forces navales russes, averties par leur gouvernement et par le
nôtre, se retirèrent en deux divisions dans des directions
différentes. La division qui portait la garnison de Cattaro se dirigea
vers Venise, où elle déposa les troupes russes, qu'Eugène accueillit
avec les plus grands égards. La division qui portait les troupes de
Corfou les déposa à Manfredonia, dans le royaume de Naples, et se
dirigea ensuite, sous l'amiral Siniavin, vers le détroit. Cet amiral,
qui n'était pas entré encore dans les vues de son souverain, n'avait
aucune envie de s'arrêter dans un port français, ou dépendant de
l'influence française, et se flattait de regagner les mers du Nord
avant que les négociations entre sa cour et celle d'Angleterre eussent
abouti à une rupture.
L'intention de Napoléon n'était pas de s'en tenir aux précautions
qu'il avait déjà prises pour les provinces de l'Adriatique et de la
Méditerranée. Le corps de quatre mille hommes qu'il venait de diriger
vers Corfou lui paraissait insuffisant. Il savait bien que les Anglais
ne manqueraient pas de faire de grands efforts, dans le cas où la
guerre se prolongerait, pour lui arracher les îles Ioniennes, qui
étaient d'une importance à contre-balancer celle de Malte. Aussi
ordonna-t-il d'y envoyer encore le 14e léger français, et plusieurs
autres détachements, de manière à y élever les forces françaises et
italiennes jusqu'à sept ou huit mille hommes, sans compter quelques
Albanais et quelques Grecs enrôlés sous des officiers français pour
garder les petites îles. Cinq mille hommes devaient résider à Corfou
même, et quinze cents à Sainte-Maure. Cinq cents devaient garder le
poste de Parga sur le continent de l'Épire. Quant à Zante et à
Céphalonie, Napoléon n'y voulut que de simples détachements français
pour soutenir et contenir les Albanais. Il prescrivit au prince
Eugène, au roi Joseph, de faire partir d'Ancône et de Tarente, par le
moyen de petits bâtiments italiens, et par tous les vents favorables,
des blés, du biscuit, de la poudre, des projectiles, des fusils, des
canons, des affûts, et de continuer ces envois sans interruption,
jusqu'à ce que l'on eût réuni à Corfou un amas immense des choses
nécessaires à une longue défense, en sorte qu'on ne fût pas, comme on
l'avait été à Malte, exposé à perdre par la famine une position que
l'ennemi ne pouvait pas vous enlever par la force. Ne comptant pas sur
la solvabilité du trésor de Naples, il expédia de la caisse de Turin
des sommes en or, afin de tenir toujours au courant la solde des
troupes, et de pouvoir payer les ouvriers qu'on emploierait à
construire des fortifications. Des instructions admirables au général
César Berthier (frère du major-général), prévoyant tous les cas, et
indiquant la conduite à tenir dans toutes les éventualités
imaginables, accompagnaient les envois de ressources que nous venons
d'énumérer.
[En marge: Mesures relatives à l'Illyrie.]
Le général Marmont avait déjà construit de belles routes dans les
provinces d'Illyrie, qu'il administrait avec beaucoup d'intelligence
et de zèle. Il eut ordre de les continuer jusqu'à Raguse et à Cattaro,
de pousser des reconnaissances jusqu'à Butrinto, point du rivage
d'Épire qui fait face à Corfou, et de préparer les moyens d'y conduire
rapidement une division. Napoléon fit demander à la Porte de lui
abandonner Butrinto, pour pouvoir user plus librement de cette
position, de laquelle il était facile d'envoyer des secours à Corfou;
ce qui lui fut accordé sans difficulté. Enfin il réclama et obtint
aussi l'établissement de relais de Tartares, depuis Cattaro jusqu'à
Butrinto, afin que le général Marmont fût promptement averti de toute
apparition de l'ennemi, et pût accourir avec dix ou douze mille
hommes, force suffisante pour jeter les Anglais à la mer s'ils
essayaient une descente.
À ces moyens Napoléon ajouta ceux que le concours de la marine pouvait
offrir. Il envoya de Toulon le capitaine Chaunay-Duclos avec les
frégates la _Pomone_ et la _Pauline_, avec la corvette la
_Victorieuse_, pour former à Corfou un commencement de marine. Il
prescrivit en outre de mettre en construction dans le port de Corfou
deux gros bricks, de les équiper à l'aide des matelots du pays et de
quelques détachements de troupes françaises. Cette petite marine
naissante, composée de frégates et de bricks, devait croiser sans
cesse entre l'Italie et l'Épire, entre Corfou et les autres îles, de
manière que le passage fût toujours ouvert à nos bâtiments de
commerce, et fermé à ceux de l'ennemi.
En adressant au roi Joseph, au prince Eugène, au général Marmont, ces
instructions multipliées, non pas seulement avec l'accent impérieux
dont il accompagnait toujours ses ordres, mais avec l'accent passionné
qu'il y mettait, lorsque ses ordres se liaient à l'une de ses grandes
préoccupations, Napoléon leur écrivait: «Ces mesures tiennent à un
ensemble de projets que vous ne pouvez pas connaître. Sachez
seulement que, dans l'état du monde, la perte de Corfou serait le plus
grand malheur qui pût arriver à l'empire.»
[En marge: Vues de Napoléon sur la Méditerranée.]
Ces projets, en effet, peu de personnes les connaissaient en Europe.
M. de Talleyrand, négociateur de Napoléon à Tilsit, n'en avait
lui-même qu'une idée très-incomplète. Ils n'étaient connus que
d'Alexandre et de Napoléon, qui, dans leurs longs entretiens au bord
du Niémen, s'étaient promis de s'entendre sur le partage à faire de
l'empire turc, partage dans lequel l'un cherchait le dédommagement de
la grandeur française, l'autre la compensation de la ruine de l'empire
turc, que la mollesse asiatique ne pouvait plus défendre contre
l'énergie européenne. Napoléon était loin de vouloir hâter ce
résultat; Alexandre, au contraire, l'appelait de tous ses voeux, ce
qui constituait le péril de leur alliance. Mais, dans la prévision des
événements, Napoléon voulait être prêt à mettre la main sur les
provinces turques placées à sa portée; et de plus, quoi qu'il pût
arriver, que cette nécessité se présentât ou non, il entendait se
rendre maître de la Méditerranée. Il croyait que, maître de cette mer,
communication la plus courte entre l'Orient et l'Occident, on pouvait
se consoler de n'être que le second sur l'Océan. Aussi Napoléon
était-il résolu, le jour même de la signature de la paix de Tilsit, à
recouvrer la Sicile, qu'il regardait comme à lui, depuis qu'il avait
pris Naples pour un de ses frères; et il espérait la tenir, ou de
l'abandon que lui en feraient les Anglais, si les Russes parvenaient à
négocier la paix, ou de la force de ses armes, si la guerre
continuait. Aussi dès la fin de l'hiver avait-il commencé à envoyer
des ordres à son ministre de la marine, pour donner à ses escadres la
direction du port de Toulon, et préparer ainsi une grande expédition
contre la Sicile.
[En marge: Le rétablissement de la paix continentale ranime le zèle de
Napoléon pour le développement de la marine française.]
Ces ordres, contrariés par les circonstances et par l'insuffisance des
ressources, furent réitérés avec une nouvelle force après la signature
de la paix continentale. Le jour même où cette paix était signée à
Tilsit, Napoléon écrivit à quatre personnes à la fois, au prince
Eugène, au roi Joseph, au roi Louis de Hollande, au ministre de la
marine, que, la guerre du continent étant finie, il fallait se tourner
vers la mer, et songer enfin à tirer quelque parti de l'immensité des
rivages dont on disposait. Sans doute l'Angleterre avait l'avantage de
sa position insulaire, fondement jusqu'ici inébranlable de sa grandeur
maritime; mais la possession de tous les rivages européens, depuis
Kronstadt jusqu'à Cadix, depuis Cadix jusqu'à Naples, depuis Naples
jusqu'à Venise, était bien aussi un moyen de puissance maritime, et un
redoutable moyen, si on avait l'art et le temps de s'en servir.
Napoléon avait dit à Berlin, dans l'entraînement de ses victoires,
qu'_il fallait dominer la mer par la terre_. Il venait de réaliser de
cette pensée tout ce qui était réalisable, en obtenant à Tilsit
l'union volontaire ou forcée de toutes les puissances du continent
contre l'Angleterre; et il fallait se hâter de profiter de cette
union, avant que la domination continentale de la France fût devenue
encore plus insupportable au monde que la domination maritime de
l'Angleterre.
[En marge: Événements accomplis sur mer pendant les campagnes de
Napoléon sur terre.]
[En marge: Le système des croisières lointaines substitué au système
des grandes batailles navales.]
Vingt-deux mois s'étaient écoulés depuis cette fatale bataille de
Trafalgar, dans laquelle notre pavillon avait déployé un sublime
héroïsme au milieu d'un immense désastre. Ces vingt-deux mois avaient
été employés avec quelque activité, et çà et là avec quelque gloire,
avec celle au moins qui est due au courage que n'abattent point les
revers. L'amiral Decrès, continuant à mettre au service de la volonté
impétueuse de Napoléon une expérience profonde et un esprit supérieur,
ne réussissait pas toujours à lui persuader que dans la marine on ne
supplée pas avec la volonté, avec le courage, avec l'argent, avec le
génie même, au temps, et à une longue organisation. Il avait proposé à
Napoléon de substituer au système des grandes batailles navales,
celui, des croisières très-divisées et très-lointaines. Dans ce
système on a l'avantage de hasarder moins à la fois, d'acquérir en
naviguant l'expérience dont on est dépourvu, de causer de grands
dommages au commerce de l'ennemi, d'avoir chance enfin de rencontrer
son adversaire en force numérique moindre, car la mer par son
immensité même est le champ du hasard. Un pareil système valait
assurément la peine d'être essayé, et il aurait eu pour nous
d'incontestables avantages sur l'autre, si la disproportion numérique
de nos forces avec celles des Anglais n'eût pas été aussi grande, et
si nos établissements lointains n'avaient pas été aussi ruinés, aussi
dénués de toute ressource.
[En marge: Croisière de frégates dans les mers de l'Île-de-France.]
[En marge: Croisière du capitaine L'Hermitte sur la côte d'Afrique.]
Conformément au plan de M. Decrès, diverses croisières avaient été
préparées à Brest, Rochefort et Cadix, pour les faire sortir à la fin
de 1805, en profitant des coups de vent de l'automne. Une division de
quatre frégates était partie pour aller croiser sur la route de la mer
des Indes, y détruire le commerce anglais, et y faire vivre l'île
Bourbon et l'île de France des produits de la course, depuis qu'elles
ne vivaient plus des produits du négoce. Ces frégates, arrivées
heureusement, procuraient en effet à nos deux îles d'assez abondantes
ressources. Le capitaine L'Hermitte avec un vaisseau, le _Régulus_,
avec deux frégates, la _Cybèle_ et le _Président_, avec deux bricks,
le _Surveillant_ et le _Diligent_, était sorti du port de Lorient le
30 octobre 1805, et avait fait voile vers les Canaries. Longeant la
côte d'Afrique, il l'avait parcourue du nord au sud sur une étendue de
plusieurs centaines de lieues, pour y saisir les vaisseaux anglais qui
se livraient à la traite, et en avait enlevé ou détruit un grand
nombre, car l'amirauté anglaise, ne prévoyant pas la visite d'une
croisière française dans ces parages, n'avait pris aucune précaution.
Après avoir croisé pendant les mois de décembre, janvier, février et
mars, exercé de grands ravages, fait de riches captures, cette
division, privée du brick le _Surveillant_, qu'elle avait envoyé en
France pour y donner de ses nouvelles, avait voulu relâcher pour
radouber ses vaisseaux, réparer son gréement, reposer ses équipages,
et se procurer des vivres frais. N'osant pas rentrer en France dans la
belle saison, ne voulant pas aller à nos Antilles, toujours fort
observées, et n'ayant pas beaucoup de relâches ou françaises ou
alliées à choisir, elle s'était livrée aux vents alisés qui l'avaient
portée vers la côte d'Amérique, puis était descendue en avril sur
San-Salvador, port du Brésil, où elle avait chance de trouver des
vivres et de vendre avantageusement les nègres enlevés aux traitants
anglais. Au bout de vingt-deux jours de relâche, elle avait remis à la
voile pour croiser dans les parages de Rio-Janeiro, avait été souvent
poursuivie par les vaisseaux anglais allant dans l'Inde, était
remontée à la hauteur des Antilles, avait continué de faire des
prises, et enfin assaillie, le 19 août, par un ouragan effroyable,
l'un des plus horribles qu'on eût essuyés dans ces mers depuis un
quart de siècle, elle s'était dispersée. Le _Régulus_, après avoir
perdu de vue ses frégates et les avoir vainement cherchées, était
rentré à Brest le 3 octobre 1806, à la suite d'une navigation de près
d'une année. La frégate la _Cybèle_, démâtée, s'était enfuie aux
États-Unis. La frégate le _Président_, séparée de sa division, avait
été capturée.
Malgré les accidents survenus à la fin de cette croisière, accidents
inévitables après avoir bravé onze mois les chances de la mer et de la
guerre, on aurait pu accepter de la fortune de telles conditions pour
toutes nos croisières. Le capitaine L'Hermitte avait détruit 26
bâtiments ennemis, fait 570 prisonniers, détruit pour plus de cinq
millions de valeurs, et rapporté des sommes considérables,
très-supérieures aux dépenses de sa croisière. La traite avait été
ruinée cette année sur la côte d'Afrique, et les compagnies anglaises
d'assurance, poussaient contre l'amirauté des cris de fureur. Mais nos
grandes croisières ne devaient pas être aussi heureuses.
[En marge: Croisière de l'amiral Willaumez dans la mer des Antilles.]